‹ Essais sur la question agraire en BelgiqueChapitre 10 sur 70 · CHAPITRE I L'âge d'or des propriétaires fonciers · texte numérisé non relu

CHAPITRE I L'âge d'or des propriétaires fonciers

Le lo janvier 1845, dans une lettre adressée au sénateur Biolley, sur la condition des laboureurs et des ouvriers belges, J. Arrivabene décrivait en ces termes l'influence exercée par le développement des villes et des centres industriels, sur la rente, les profits et les salaires :

(I Dans la distribution de ses bienfaits, la part que la Providence a faite à la Belgique, est aussi grande que belle. Ses villes, couvertes de nobles monuments élevés par la piété et le génie de leurs habitants, ses gigantesques travaux d'art, ses grands établissements d'industrie, ses beaux villages, ses riantes campagnes, sont des témoignages aussi irréfragables que glorieux, d'une richesse à la création de laquelle plusieurs générations successives ont contribué.

» Mais il y a peu de pays aussi où le phénomène que nous avons signalé plus haut — l'acroissement de la part proportionnelle de richesses dévolue aux propriétaires — se soit manifesté d'une manière plus saisissante qu'en Belgique.

» L'individu qui, au commencement de ce siècle, aurait employé dans ce pays une somme d'argent en achat de terres, aurait doublé et plus que doublé son capital, et augmenté de beaucoup son revenu. Celui, au contraire qui, à dater de* la même époque, aurait placé et replacé successivement à intérêt une somme

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égale d'argent, non seulement ne posséderait pas un capital plus grand qu'alors, mais il se trouverait avoir un revenu réduit par la baisse progressive des intérêts et la dépréciation de la monnaie. Et quant aux travailleurs, peut-on dire qu'ils aient partagé les brillantes destinées des acquéreurs de terres ? Absolument non » (i).

Arrivabene affirmait cependant que le salaire réel des travailleurs, leur « part réelle des choses produites » avait quelque peu augmenté, mais il suffît de jeter un coup d'œil sur les diagrammes de l'Atlas économique d'Hector Denis, pour se convaincre que pendant toute cette période, le mouvement ascensionnel, à peine marqué, des salaires, et spécialement des salaires agricoles, n'a suivi que de très loin l'élévation progressive du prix des denrées et du taux des fermages.

La concurrence des pays neufs n'agissait pas encore sensiblement sur le prix des denrées ; l'acroissement de la population et le développement de l'industrie augmentaient constamment la demande des produits agricoles : c'était l'âge d'or des propriétaires fonciers; mais ce fut l'âge d'airain du prolétariat, quand, à la fin de la cinquième décade, la révolution capitaliste de l'industrie textile, coïncidant avec de mauvaises récoltes, jeta des milliers de travailleurs sur le pavé.

u Nul ne peut méconnaître, écrivait Ducpétiaux, en i853 — dans ses Budgets économiques de la classe ouvrière — la gravité de cette situation qui se manifeste par le prix élevé des baux, la concurrence des locataires, l'abaissement graduel de la condition du paysan, le

(i) Sur la condition des labourcuvs cl des ouvriers belges, p. j., Bruxelles, 1845.

chômage fréquent et la réduction du taux de la journée de l'ouvrier agricole. Tant que la petite propriété et la petite culture ont pu être considérées comme l'expression d'un fait normal, comme le signe d'une sorte d'égalité d'aisance ; tant que l'association du travail agricole au travail manufacturier a continué à exercer sa bienfaisante influence, on a pu se dissimuler les inconvénients du régime; on a pu même l'exalter et le proposer comme modèle avec une apparence de raison. Mais, lorsque les propriétaires, séduits par l'espoir d'augmenter leurs revenus, ont continué et continuent à dépecer leurs fermes; lorsque la chute de l'industrie linière a enlevé au petit cultivateur sa ressource la plug précieuse, lorsque la maladie des pommes de terre, continuant ses ravages, menace sérieusement jusqu'à l'existence des infortunés qui sont forcément réduits à la culture de ce tubercule, il devient de plus en plus urgent d'aviser aux moyens de rétablir le rapport entre l'étendue des cultures et le nombre de bras nécessaires pour l'économie des travaux, et par suite de relever le salaire de l'ouvrier agricole, de manière à le mettre à même de subvenir à ses besoins les plus impérieux ».

En somme donc, à cette époque, l'action des villes sur les campagnes se traduisait par le renchérissement des produits agricoles, l'augmentation du taux des fermages, la destruction, par l'industrie mécanique, des formes anciennes de la production.

On imaginerait difficilement un plus parfait contraste que cette situation et la situation actuelle de l'agriculture, que les plaintes de Ducpétiaux sur la condition des ouvriers ruraux et celles de nos agrariens sur leur propre condition.

IIO ESSAIS SUR LA Ql^ESTION AGRAIRE EN BELGIQUE

En i853, la population tout entière souffrait de l'accroissement de la rente, au profit exclusif des propriétaires fonciers; ceux-ci gémissent maintenant de la dépréciation du sol et de l'abaissement des fermages.

On se lamente aujourd'hui sur l'avilissement des prix et l'envahissement des céréales étrangères ; il y a cinquante cinq ans, le Ministre des finances s'effrayait, au contraire, du déficit de nos récoltes (i).

On déplore enfin la raréfaction de la main d'œuvre agricole, l'impossibilité presque absolue de trouver de bons valets de ferme, l'exode croissant des travailleurs vers les villes et les centres industriels. Plus de cent mille ouvriers habitant la campagne, prennent le chemin de fer, tous les matins, vers Bruxelles, Liège, Anvers, Charleroy et autres localités. Dès le printemps et jusqu'en hiver, des milliers de Flamands, moissonneurs, briquetiers, terrassiers, arracheurs de betteraves, se répandent dans toute la Wallonie, dans les départements du nord et même du centre de la France, partout où ils espèrent gagner de quoi vivre pendant la mauvaise saison. Il semble que ces « instincts nomades )>soient innés chez les Belges en généial, chez les Flamands en particulier, et cependant, dans son u Mémoire sur le paupérisme des Flandres », Ducpétiaux considérait au contraire comme leur caractéristique essentielle la

(])" De 1830 à 1839, nos importations de céréales (seigle et f ornent) ont été en moyenne de 41 millions par année; de 1840 à 1852 cette moyenne s" est élevée annuellement à 102 millions d'hectolitres.

» Si à l'ombre de la paix, la population de la Belgique continue à s'accroître dans la même proportion, avant dix ans, le déficit de nos récoltes de céréales — je n'ose presque pas dire le chiffre — sera d'à peu près deux millions d'hectolitres. .Je reste au-dessous de la vérité, pour que ces chiffres ne puissent pas être contestés ». (Annales parlemeiitaires. Chambre des représentants, 25 novembre 1853).

« tendance à l'isolement », la « répugnance à se déplacer », les « dispositions sédentaires », qui les attachaient désespérément à la glèbe natale (i).

Pour déraciner ces terriens et transformer en nomades ces ouvriers, qui rompaient leur contrat d'engagement au bout de quelques jours passés hors de chez eux, il n'a fallu rien moins qu'un bouleversement complet de l'ancienne économie rurale.

C'est ce qui arriva, lorsque la concurrence de l'industrie des villes tua, dans les campagnes, l'industrie linière et d'autres industries accessoires du travail agricole.

(i) « Lorsque l'ouvrier anglais ou allemand voit décliner le travail et s'approcher la misère, il cherche à échapper au danger en transformant son industrie, en demandant ailleurs les moyens d'occupation qui viennent à manquer chez lui : il s'ingénie pour se tirer d'embarras, il lutte jusqu'au bout ; l'ouvrier flamand, au contraire, se résigne sur place aux plus dures privations; sans rien changer à ses habitudes, il réduit son ordinaire; victime de la routine, il succombe sur son métier, sans avoir pris la peine de l'abandonner. Aurait-il d'ailleurs la velléité d'aller demander l'emploi de ses bras dans une autre province ou dans un aiUre pays? Il en est le plus souvent empêché par l'obstacle de la différence du langage; si cet obstacle ne l'arrête pas, le souvenir du village, de la famille, la nostalgie, ne tardent pas à le ramener à son domicile. On a vainement essayé d'appliquer des ouvriers flamands aux travaux de terrassement exéciués dans les Flandres ; ils ont renoncé les uns après les autres aux avantages qui leur étaient offerts, préférant aller reprendre le collier de misère suspendu au fo}er domestique ».

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