CHAPITRE V Résumé et conclusions
La résolution agraire, adoptée par nos camarades Allemands, au Congrès de Breslau (6-11 octobre i8g5), se termine par un vœu, dont la réalisation aura cet inappréciable avantage, de soumettre à l'épreuve des faits, — plus respectables que les plus respectables autorités, — les divergences qui se sont produites entre socialistes, au sujet de la petite propriété rurale :
Le Congrès reconnaît que l'agriculture doit être régie par des lois spéciales, différant de celles qui régissent l'industrie. Il est nécessaire d'étudier et d'approfondir ces lois, si le socialisme veut entreprendre une propagande efficace dans les campagnes. Il charge donc le comité-directeur, en utilisant les travaux de la commission agraire, de désigner im certain nombre de camarades, qui étvidieront à fond les questions agraires et publieront le résultat de leurs études dans une série de brochures.
L'exposé que nous venons de faire, peut être considéré comme une contribution modeste à cette œuvre collective.
Sans vouloir généraliser hâtivement des observations qui se restreignent à la Belgique, elles semblent apporter un témoignage de plus à cette thèse que, tout au moins dans un pays ou le régime capitaliste est aussi développé que le nôtre, la propriété parcellaire, cultivée par des ]U'oducteurs holcs, abandonnés à leurs seules
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forces, est incapable de résister, longtemps encore, aux causes de destruction qui la menacent.
En revanche, et à l'encontre de ceux qui affirment, comme un fait indiscutable, que la propriété foncière devra nécessairement passer par une phase de concentration capitaliste, avant d'être socialisée, il ne nous paraît nullement démontré que la prolétarisation des paysans, soit — inévitahlement — la condition préalable de leur émancipation totale.
Rien n'empêche, tout d'abord que, dans certaines régions, la propriété non encore capitaliste, soit directement incorporée au domaine collectit, par le rachat et la mise en valeur de landes, de bruyères et autres terres plus ou moins incultes, appartenant à des particuliers.
On peut concevoir également, et il serait à souhaiter, que les paysans, reconnaissant qu'il leur est impossible de lutter seuls contre les entreprises capitalistes, transforment leurs propriétés parcellaires en propriétés associées.
C'est à ce point de vue, qu'indépendamment des avantages directs qu'elles procurent à leurs membres, les associations entre cultivateurs pour l'achat des matières premières, la vente et l'industrialisation des produits agricoles, doivent être considérées à la fois comme une première étape vers la propriété associée et le moyen le plus efficace d'en faire comprendre les avantages.
Par conséquent, si nous devons écarter de notre programme agraire tout ce qui est de nature à créer des équivoques et à obscurcir notre conception socialiste intégrale, rien ne nous empêche d'accorder notre
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adhésion à toutes les mesures que l'on propose, soidisant en faveur de la petite propriété, dès l'instant où elles ont pour eftet de faciliter ou d'accélérer sa transformation dans le sens coopératif.
Telles sont, par exemple, les dispositions relatives au crédit agricole, à la réduction des charges de l'agriculture, à l'enseignement agricole et à l'intervention des pouvoirs publics, en faveur des associations de cultivateurs.
Ainsi que le disait notre ami Lafargue dans son rapport au congrès de Nantes, « le Parti socialiste, avant même d'arriver au pouvoir, peut acculer le gouvernement capitaliste à des réformes... qui apporteront quelques soulagements aux misères des cultivateurs de tout ordre: journaliers, paysans, propriétaires, métayers et fermiers » ; mais, à la condition, bien entendu, que ces réformes n'aient pas pour effet de ralentir l'évolution agricole, de conserver artificiellement des formes surannées de la production, d'entraver, par conséquent, le développement technique de l'agriculture.
En un mot, il faut protéger le pa3'san, non pas comme propriétaire, mais comme travailleur, en adoptant, et en poussant à l'adoption, de toutes les mesures qui peuvent atténuer ses souffrances et développer en lui l'esprit d'association.
Quelles que soient en effet, les tendances politiques et religieuses de leurs membres, le caractère confessionnel et anti-socialiste qu'on leur donne, les mobiles réactionnaires de ceux qui les ont fondées, il n'est pas douteux que les associations de cultivateurs marchent, inconsciemment, au même but que les groupements socialistes eux-mêmes.
1^'Echo du Commerce, organe officiel de l'Association des commerçants de Bruxelles, écrit, dans son numéro ■d'Octobre 1897 :
Les Boerenbonden (ligues de paysans;, sont des concurrents redoutables, parce qu'ils sont conduits par les curés et par les vicaires, qui dans les villages, ont une influence prépondérante.
Espèces de machines pneumatiques infernales, ces cercles font le vide, autour des commerçants isolés, en attirant tous leurs clients ; ils les ruinent, et ils les plongent dans la misère. Les plus fervents catholiques sont impitoyablement jetés sur la paille par les Boerenbonden qui tous aspirent, dans leurs milieux, à une domination souveraine. De sorte, que l'influence du seigneur et celle du notaire disparaissent peu à peu, ce qui explique les protestations de députés catholiques contre l'existence même des Boerenbonden.
Ces protestations et ces appréhensions se sont manifestées, notamment, dans le débat qui a eu lieu à la Chambre belge, sur la personnification civile des Unions professionnelles.
Les associations de cultivateurs, et spécialement la Ligue des paysans, réclamaient le droit de faire le commerce et de créer des établissements pour l'industrialisation et la vente des produits agricoles, (laiteries, sucreries, distilleries, brasseries etc.).
Deux amendements avaient été déposés, dans ce sens, l'un par M. Helleputte, au nom des démocrates chrétiens, l'autre par E. Vandervelde, au nom du groupe socialiste.
Ils furent repoussés par la majorité conservatrice, après que le chef du cabinet, M. de Smet de Naeyer, eut déclaré que le gouvernement retirerait son projet,
plutôt que d'accorder les droits des sociétés commerciales à des corporations perpétuelles, dont le patrimoine ne pourrait, en aucun cas, être partagé entre les syndiqués.
On parle d'industrialiser les produits agricoles, — disait M. de Smet, le 28 octobre 1897 — , de les transformer, par conséquent; mais l'agriculture tout entière n'est-elle pas, par essence, une industrie? Et conçoit-on une industrie, en dehors de la transformation des produits? Le moyen de faire une distinction logique entre l'opération qui consiste, par exemple, à extraire le sucre de la betterave ou le beurre du lait, et celle qui consiste à convertir le produit végétal en produit animal? Si la corporation peut posséder une sucrerie, une distillerie, il faut aller plus loin : il faut, pour être logique, aller jusqu'à demander qu'elle soit propriétaire de l'étable, qu'elle possède et exploite le champ lui-même, cette usine primaire du cultivateur! A cet égard, l'honorable M. Vandervelde ne me contredira pas.
L'amendement de M. Helleputte tend donc en fin de compte, à une véritable socialisation du sol et des instruments de travail. Voilà où vous aboutirez, le jour où vous serez amenés à subir toutes les conséquences du principe qvie vous voulez poser aujourd'hui.
Ces paroles renferment, à coup sur, une large part de vérité, et ce n'est pas sans raison qu'un autre député conservateur, M. de Lantsheere, a pu dire que « l'idéal des Boerehbonden, c'était une sorte de collectivisme décentralisé ».
Nous savons bien que, dans la pensée de leurs promoteurs, les corporations chrétiennes s'arrêtent à michemin ; qu'elles repoussent tous ceux qui ne font pas adhésion formelle au principe de la propiiété privée;
qu'elles essaient d'adapter au milieu moderne les. formes médiévales de la production ; qu'elles n'ont, au fond, d'autre but, que de faire la part du feu, de vacciner les paysans contre le socialisme, en leur inoculant un peu du virus socialiste.
Mais, l'avenir des associations rurales ne dépend pas des conceptions théoriques, des préférences individuelles de ceux qui les ont fondées : les paysans, que l'on a groupés d'abord contre les petits commerçants, — les boucs émissaires du capitalisme, — manifestent déjà l'intention d'industrialiser eux-mêmes leurs produits, et, par conséquent, de se débarrasser des capitalistes qui exploitent les industries agricoles.
Si, comme c'est infiniment probable, ces derniers résistent victorieusement à leur effort, écrasant comme des mouches les coopératives de production qui essaient de leur faire concurrence, les cultivateurs se tourneront nécessairement du côté de ceux qui réclament la socialisation des fabriques de sucre, des distilleries, des manufactures de tabac, en un mot, de toutes les grandes industries agricoles.
Et, à mesure que s'effaceront ainsi leurs préjugés actuels contre la socialisation des moj^ens de production, qu'une propagande socialiste intégrale leur montrera les misères qui résultent de l'appropriation capitaliste du sol, ils comprendront plus facilement que leur propriété parcellaire, humble larve dont l'existence arrive à son terme, doit se chrysalider sous forme coopérative, en attendant qu'elle prenne, — en régime socialiste, — sa forme définitive et parfaite. Sinon, arrêtée dans son développement, rongée par les parasites, privée de ses moyens de défense contre un
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milieu de plus en plus défavorable, elle sera fatalement absorbée par la proprié*;é capitaliste, mieux armée pour la lutte et mieux adaptée au milieu moderne.
Expropriation ou coopération, tel est le dilemne qui se pose, pour les paysans que l'évolution capitaliste n'a pas déjà séparés de leur moyen de production,
La propagande socialiste doit donc leur montrer, en même temps, l'expropriation inévitable pour le producteur isolé, et le salut possible pour les producteurs associés.
Il faut aller à eux sans rien cacher de notre idéal et sans rien proposer qui soit en contradiction avec celui-ci.
Réduction des charges fiscales, diffusion de l'enseignement agricole, intervention des pouvoirs publics au profit des associations rurales, soit pour perfectionner leurs formes légales, soit pour leur avancer des capitaux et leur octroyer des subsides, expropriation des grandes industries agricoles, organisation sociale de la vente des produits, etc., telles sont, à titre exemplatif, les réformes immédiates qui peuvent, et doivent, à notre avis, être réclamées par les socialistes, pour amélioier la situation des paysans.
Mais si nous respectons leur propriété individuelle, si nous encourageons leur propriété coopérative, nous devons, ayant tout et surtout, ne jamais négliger une occasion de leur faire sentir, par des exemples clairs et tangibles, (]ue, dans la société qui grandit autour d'eux, leur amour farouche de la terie aboutit fatalement à l'appauvrir, à l'épuiser, ou à l'endetter, ne laissant au paysan (]ue l'écorce, donnant l'amande à ses créanciers.
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Et agir autrement, nous répandre en déclarations d'amour à la petite propriété, ce serait peut être le moyen de faire pénétrer plus facilement les socialistes dans les campagnes, mais en laissant le socialisme à la maison. Et à quoi servirait-il de conquérir le monde, si nous devions perdre notre âme ?
Notre devoir est donc de déclarer hautement, — à ceux là même dont les préjugés s'en inquiètent, — que la nouvelle terre promise n'est plus et ne peut plus être celle que le Dieu de la Bible distribua jadis aux enfants d'Israël : « Chaque chef de famille reçut son champ en partage, et la loi avait rendu inaliénable le champ, ainsi que la maison qui y était élevée... Elle voulait que chacun fut heureux à l'ombre de sa vigne et de son figuier, et, que nul ne put l'y troubler, n
Ce homestead biblique n'existe plus, et n'existera plus jamais que dans l'imagination pieuse des membres de la Ligue du coin de terre et du foyer insaisissables. Le petit cultivateur d'aujourd'hui, n'a plus le temps de se reposer sous son arbre ; toutes les lois du monde n'empêcheraient pas l'invisible puissance du capital de venir l'y troubler et il serait aussi facile de remplacer le Code Napoléon par les tables de Moïse que de donner à chacun, dans le système capitaliste moderne, un petit champ où il vivrait à l'aise, entouié, comme un patriarche, des membres de sa famille.
Notre terre promise, à nous, ne sera pas découpée en une multitude de parcelles, péniblement écorchées, avec des instruments de sauvages. Chacun y aura sa maison, s'il le désire; sa place dans une maison commune, s'il le préfère; mais il n'}' aura plus de clôtures autour des châteaux, dé pièges à loups dans les parcs
et de bornes dans les champs, limités seulement par les besoins de la culture. Les terres seront inaliénables, mais au profit de la collectivité ; il y poussera des vignes, mais dans nos froids pays, on devra les mettre sous verre, et, si l'on cultive encore des céréales, — en un temps où peut être on fabriquera les aliments par d'autres mo3-ens, — c'est à l'abri des crises, de l'angoisse des ventes difficiles, des fermages lourds et des dettes onéreuses, qu'à l'heure du repos le travailleur du sol contemplera, sur la terre féconde, (( le sourire paisible et rassurant des blés. »
« Quelles sont, parmi nous, les causes )) qui concourent à diminuer le nombre des » agricoles? Ou, pour mieux dire, quelles » sont les causes qui n'y concourent pas? n La guerre, la marine, la finance, la jus- » tice, le commerce, les arts, les églises » même, arrachent, tour à tour, les enfants n de nos cultivateurs, aux hameaux qui » les ont vu naître ».
(Les Ephémérides du citoyen. 1765).
J'habite la commune de La Hulpe, aux environs des plaines de Waterloo.
C'est la Creuse de la Belgique, le pays des maçons et des plafonneurs. Tous les villages d'alentour envoient, chaque matin, des centaines d'ouvriers du bâtiment, travailler à Bruxelles. La ville est à 18 kilomètres de distance, derrière les hautes futaies de la forêt de Soignes. Invisible pendant le jour, elle apparaît seulement, comme un mirage, dans les nuits obscures, avec ses lumières projetées sur le ciel nuageux.
Symbolique spectacle, qui fait songer à ces vers d'Emile Verhaeren :
Lorsque les soirs
Sculptent le tirmameut de leurs marteaux d'ébène,
La ville, au loin, s"étale et domine la plaine
Comme un nocturne et colossal espoir;
Elle surt;it : désir, splendeur, hantise ;
Sa clarté se projette en miroirs jusqu'aux cieux.
Son gaz myriadaire en buisson d"or s'attise.
Ses rails sont des chemins audacieux
Vers le bonheur fallacieux
Que la fortune et la force accompapient ;
Ses murs s'enflent, pareils à une armée
Et ce qui vient d'elle encore de brume et de fumée
Arrive, en appels clairs, vers les campa£,nies.
r/est la ville tentaculaire...
C'est elle, en effet, ce sont les grandes cités aux tentacules d'acier, filles du capitalisme, qui absorbent de plus en plus les hommes, les produits et l'argent des campagnes : l'argent sous forme d'impôt et de fermage ; les produits, dépréciés par la concurrence mondiale, affluant aujourd'hui des quatre coins de la terre, pour emplir les ventres de Paris, de Berlin ou de Londres; les hommes, enfin, déracinés, expropriés de leurs « biens de famille /), de leurs communaux, de leurs industries du fo^'er, réquisitionnés par la caserne, le magasin ou la fabrique, hallucinés par la ville-lumière, comme ces oiseaux marins qui, le soleil tombé, volent éperdus vers la clarté des phares.
En Angleterre, où Anderson (iraham a étudié, dans un fort beau livre, les conséquences de l'exode rural, la moitié de la population habite les grandes villes, le chiffre des ouvriers agricoles est tombé de 996,000 en 1871, à moins de huit cent mille, soit une 1 éduction de plus de vingt pour cent, et cette réduction
LES VILLES TENTACULAIRES Io5
engendre de telles difficultés, que, le 22 février 1892, le Ministre de l'agriculture s'écriait, à la Chambre des Communes, « que la question de l'avenir, ce ne sera pas la question de la concurrence étrangère, mais la difficulté pour les fariner s de trouver des ouvriers ».
En France, la population urbaine représentait en 1S46, 24 "/o, en i8gi, 37 °/o de la population totale et l'on peut admettre que, vers 1820, la moitié de la population habitera dans les villes. De 1891 à 1896, la population urbaine (communes de plus de 2,000 hab.) s'est accrue de 714520 personnes, tandis que la population rurale a diminué de 5394g3.
En Allemagne, les derniers recensements de la population établissent que l'exode rural, commencé plus tard qu'en Angleterre ou en France, auginente aujourd'hui avec la rapidité d'une avalanche. C'est ainsi que, malgré l'énorme acroissement de la. population totale, que révèle le recensement de 1901, nombre de districts ruraux, surtout dans les provinces de la Prusse Orientale, ont vu diminuer le chiffre de leurs habitants. De plus en plus, la population se concentre dans les villes, et ces migrations internes ont une telle importance que, suivant le mot du professeur Sering, elles laissent loin derrière elles, au point de vue de leurs effectifs, celles qui se sont produites, il y a quinze cents ans.
Les mêmes phénomènes se retrouvent à des degrés divers, dans tous les pays où l'industrie a pris quelque développement, mais, plus encore que partout ailleurs, c'est en Belgique, avec ses deux cents habitants par kilomètre carré, ses fourmilières industrielles, ses chefslieux de province, à peine séparés par une ou deux
heures de chemin de fer, que l'action des villes sur les campagnes se fait énergiquement sentir.
Nous nous proposons de rechercher ci-après les conséquences qui en résultent, au point de vue des conditions du travail, de la culture et de la propriété foncière.