CHAPITRE II
La révolution industrielle dans les campagnes
Des renseignements publiés par le Département de l'intérieur, dans le Moniteur bels^e du i3 mai 1846, portent à 328.24g, le nombre d'individus de tout âge et des. deux sexes, occupés, en 1843, dans les diverses branches, de l'industrie linière. D'après ce relevé qui comprenait quatre provinces, les deux Flandres, le Hainaut et le Brabant, les ouvriers se subdivisaient comme suit :
57.(S2i tisserands, 194.091 fileuses, 76.337 tailleurs et séranceurs.
Presque tous ces ouvriers habitaient la campagne et combinaient leur travail avec l'agriculture : le sol produisait la matière première; tous les membres de la famille concouraient aux diverses manipulations du lin ; les occupations étaient alternées : le chef de famille passait de la culture de son champ à son métier; la ménagère quittait son rouet pour veiller aux soins du ménage; chacun avait sa tâche et nul instant n'était perdu. La vente du fil et de la toile suffisait au paiement du loyer et des contributions. La petite culture, associée à la filature et au tissage, dit Ducpétiaux, apparaissait aux yeux de tous comme l'expression d'un système qui était proposé comme modèle aux autres nations.
De ce système, on peut dire qu'il ne reste^^plus que des survivances insignifiantes'.
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Pas plus que John Ruskin, dans le Westmoreland, celui qui voudrait ressusciter les anciennes fileuses, ne parviendrait à trouver un rouet dans nos campagnes. Les derniers tisserands à la main sont à la veille de disparaître. Au dernier recensement industriel (3i octobre 1896), il n'y avait plus que 34,236 personnes — dix fois moins que quarante années auparavant — occupées dans l'industrie linière : 23,466 ouvriers et ouvrières de fabrique et seulement 10,770 ouvriers à domicile.
Quant aux autres, ou à leurs descendants, obligés de chercher au dehors les moyens d'existence qu'ils ne trouvent plus chez eux, les uns travaillent dans les villes de fabrique, d'autres sont allés grossir la clientèle des riches bureaux de bienfaisance d'Ypres, de Bruges ou d'Audenarde; il en est qui, venant tous les jours du cœur de la Flandre ou formant de véritables colonies en pays wallon, travaillent dans les charbonnages du Hainaut (i); les plus nombreux, enfin, forment le principal contingent de cette grande armée ouvrière qui s'en va, tous les ans, faire campagne en France et dans le grand duché de Luxembourg.
C'est ce qui résulte, à toute évidence, des statistiques qui nous ont été communiquées par le Département de l'intérieur : les arrondissements qui envoient le plus grand nombre d'ouvriers agricoles à l'étranger sont ceux d'Alost, de Gand, de Termonde, d'Audenarde et
(i) Auliameau de Taillis-Pré, près de Charleroy, la population flamande est si nombreuse qu'à l'église on prêche en flamand tous les dimanches. F^es ouvriers flamands de l'arrondissement d'Alost. et du sud de l'arrondissement de Bruxelles, qui tous les jours viennent travailler dans les mines, se dirigent surtout vers les charbonnages du Centre où la main d'œu\Te commence à devenir insuffisante : un grand nombre d'ouvriers mineurs, en effet, trouvant leur métier trop pénible, font de leurs enfants des métallurgistes, des employés, etc.
d'Ath, c'est-à-dire précisément les principaux centres de l'industrie linière il y a cinquante ans.
Il en est de même d'ailleurs en Allemagne, où M. Sohnrey considère également la décadence du tissage à la main comme une des principales causes de l'exode rural.
Ce ne sont donc pas, tout au moins au début de l'évolution capitaliste, les villes qui attirent les ouvriers ruraux, mais les campagnes qui les repoussent, qui déversent, dans les régions urbaines et industrielles, le trop-plein de leur population.
Mais cette surpopulation est toute relative. Elle provient de l'aliénation des communaux, de la concentration et du morcellement excessifs des propriétés, de la destruction des industries rurales accessoires.
Or, toutes ces transformations dérivent en dernière analyse d'une seule et même cause : l'action des villes tentaculaires, dont les habitants acquièrent les propriétés rurales et dont les fabriques détruisent les formes archaïques de la production, qui survivaient encore dans les campagnes.
Ceux qui pensent que l'agriculture ne subit que faiblement l'influence capitaliste, oublient que successivement toutes les branches qui constituaient jadis une exploitation agricole se détachent du tronc principal, pour former des industries distinctes.
11 y a cinquante ans, par exemple, presque tous les fermiers brassaient eux-mêmes leur bière : le seul souvenir qui reste actuellement de ce mode de production patriarcal, ce sont les houblons sauvages, derniers vestiges des houblonnières familiales, que l'on trouve encore fréquemment dans les haies du Brabant Wallon.
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Vers i835, fleurissait l'alambic de famille : on comptait en Belgique plus de 2,000 distilleries agricoles. Aujourd'hui, les dernieis distillateurs agricoles individuels achèvent de disparaître, tués par la concurrence de la distillerie industrielle et des pseudo-coopératives agricoles, qui se sont constituées à la suite de la loi sur les distilleries de 1896 (i).
Cette irrémissible décadence des industries de la ferme et du foyer, liées au travail agricole, se manifeste dans toutes les branches de la production et, toujours, a pour résultat de transformer en ouvriers nomades ou industriels, les petits cultivateurs et les artisans de village, expropriés de leurs moyens de production. Ce qui s'est produit en Flandre pour l'industrie linière, se produit, en ce moment, pour l'armurerie dans le pays de Liège, pour la saboterie dans d'autres régions.
Les couteliers des environs de Gembloux, qui jadis cultivaient en môme temps un petit lopin de terre, sont devenus des ouvriers ambulants : depuis que la coutellerie ne va plus, ils s'emploient dans les sucreries, à aiguiser les couteaux à betteraves.
Les tisserands de la vallée de la Lasne (Ohain, Plancenoit, Rixensart) — depuis l'établissement des métiers mécaniques à Braine l'Alleud, se sont faits maçons ou plafonneurs et vont tous les jours travailler à Bruxelles.
De même, quantité de scieurs de long, depuis que l'on emploie des scieuses à vapeur ambulantes.
Ou bien encore — et nous connaissons peu d'exemples aussi frappants d'une industrie locale déformée par le capitalisme — les chapeliers en paille de la vallée du Geer (Liège et Limbourg).
(1) Voir infra : III. — La Coofération rurale en Belgique.
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A l'époque où E. de Laveleye décrivait cette industrie, dans son rapport sur l'agriculture belge à l'exposition de Paris (1878), elle était encore en pleine prospérité, donnait lieu à un mouvement d'affaires de six à sept millions, pour une vingtaine de villages, et avait sa base naturelle dans la constitution géologique du sol et les conditions spéciales de la culture : « Les terrains crétacés de Alaestricht, se poursuivant dans le bassin du Geer, donnent aux pailles des céréales ceitaines qualités particulières : de la souplesse, de la force et surtout une blancheur que l'on ne peut obtenir, dit-on. nulle part au même degré ».
Il y a quelque vingt ans donc, l'industrie chapelière. dans cette région, se rattachait directement au travail agricole : les familles ouvrières se procuraient dans les fermes d'alentour, ou produisaient sur une pièce de terre prise en location, la paille d'épeautre, dont le chaume était emplo3'é de préférence pour le tressage. Les enfants, les filles et les femmes faisaient la tresse, soit en menant paître les vaches, soit à domicile en surveillant le ménage, soit à Vsize, à la soirée, quand les tresseuses se rendaient en collectivité dans une même maison, pour s'adonner à leur travail. Les chapeliers, c'est-à-dire presque tous les hommes valides, se rendaient dans les principales villes de l'Europe où ils cousaient et apprêtaient, suivant le goût local, la tresse qui leur était expédiée de Glons, de Roclange ou quelqu'autre village de leur vallée.
Bref, culture, tressage et chapellerie formaient alors un ensemble d'opérations intimement liées les unes aux autres.
Aujourd'hui, sous l'influence grandissante du capita-
lisme. cette ancienne organisation du travail est en pleine décomposition.
Les pâturages remplacent les cultures d'épeautre ; les machines réduisent le nombre des chapeliers et depuis quelque vingt ans, par suite de l'introduction du cousage mécanique, beaucoup de filles, de i5 à 20 ans, et jusqu'à leur mariage, se sont mises à émigrer à leur tour et à remplacer les hommes dans les fabriques de chapeaux. Enfin, l'industrie de la tresse de paille achève de mourir, tuée par l'invasion des tresses fabriquées à vil prix, en Italie, au Japon, et, surtout, en Chine.
Dans une étude de M. Ansiaux, nous trouvons des données intéressantes sur les conséquences de cette agonie industrielle, au point de vue de l'exode vers les villes :
(( Il n'}' a plus guère que des femmes, des enfants et des vieillards qui se livrent encore au tressage. Un certain nombre d'hommes adultes s'y sont consacrés jadis, à l'époque où ce travail était suffisamment payé. Alors, toute la population masculine de la vallée du Geer était occupée à l'industrie de la paille (tressage et fabrication des chapeaux). Personne, paîmi eux, n"eut consenti en ce temps-là, à accepter une occupation différente. Nul ne se présentait, par exemple, pour être facteur des postes. »
Maintenant la situation s'est sensiblement modifiée. Un grand nombre d'ouvriers mâles ont abandonné la paille pour être mécaniciens, bouilleurs, manœuvres dans les fabriques du bassin de Liège. Ceux qui font encore régulièrement la campagne de chapellerie dans les principales villes d'Europe, et qui ne s'y fixent pas définitivement, cherchent, à leur retour, de la besogne, tantôt chez les maraîchers des environs de Liège, tantôt
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dans les usines. En sorte qu'actuellement, le personnel de l'industrie du tressage — considérablement réduit — est presqu'exclusivement féminin et infantile. Et, comme la situation empire, d'année en année, beaucoup de jeunes filles ont été obligées de chercher d'autres moyens d'existence, et notamment, de se faire couturières ou servantes, à Liège et dans les communes des environs.
Aussi la population a-t-elle décru dans la plupart des villages de la région, et surtout dans ceux qui se trouvent éloignés du bassin industriel de la Meuse.
En résumé donc, la révolution industrielle complète l'œuvre commencée par l'aliénation des communaux et la suppression des droits d'usage, qui consolidaient jadis les petites exploitations rurales.
Au début du régime capitaliste, — et nous nous en référons sur ce point aux célèbres chapitres du Capital de Aiarx — c'était l'éviction brutale des campagnards qui fournissait aux industriels de la main-d'œuvre à bon marché : on expulsait les tenanciers (clearins. of estâtes) et on volait les communaux (inclosiire of commons).
Aujourd'hui les mêmes résultats sont obtenus, automatiquement, pour ainsi dire, par le développement technique de l'industrie et de l'agriculture ; les industries rurales archaïques disparaissent; les industries nouvelles qui s'établissent à la campagne — sucreries^ fabriques de chicorée, laiteries à vapeur etc. — occupent un personnel qui ne participe plus, d'une manière permanente, à la culture du sol.
Au lieu d'ouvriers employés toute l'année, la population agricole se compose, de plus en plus, d'un petit nombre d'ouvriers fixes, auxquels viennent s'ajouter, à
certains moments, des troupes nombreuses d'ouvriers adventices.
Dans les environs des villes, les cultures ordinaires reculent, pour faire place à des pâturages et des reboisements. Les machines agricoles réduisent la maind'œuvre nécessaire ou, plus fréquemment, servent à combler les vides causés par l'attraction des grands centres; car, dans cette complexe transformation, les causes et les effets s'enchevêtrent : si les ouvriers ruraux et les petits cultivateurs ont d'abord été contraints de chercher du travail en ville, faute de trouver chez eux des moyens d'existence suffisants, il n'est pas douteux qu'aujourd'hui, et surtout depuis la crise agricole, les facilités des transports, l'appât de salaires plus élevés, la contagion de l'exemple, la fascination exercée par l'éclat de la vie urbaine, constituent des îacteurs essentiels de l'exode rural.
Les villes tentaculaires n'absorbent plus seulement le trop plein des campagnes; elles enlèvent à l'agriculture les forces de travail dont elle a strictement besoin.
Et c'est ainsi que partout, aux alentours des grandes villes, la population tend à se réduire, la culture traditionnelle à se transformer, la propriété paysanne, enfin, à disparaître au profit de la propriété parcellaire ou de la propriété capitaliste.