‹ Essais sur la question agraire en BelgiqueChapitre 8 sur 70 · CHAPITRE IV La révolution agricole · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV La révolution agricole

Les phénomènes que présente l'évolution de la propriété rurale en Belgique, semblent donner également tort à ceux qui affirment sa division, de plus en plus grande, au profit des cultivateurs du sol, et à ceux, parmi les socialistes, qui se figurent un peu naïvement que, dans toutes les branches de la production capitaste, les petites exploitations disparaissent, ou sont à la veille de disparaître, pour faire place à un nombre toujours décroissant de grandes exploitations.

A première vue, tout au moins, — et pour qui ne connaît pas ou ne veut pas connaître les dessous de la propriété paysanne, rongée par les dettes — la répartition du domaine cultivé, entre les diverses catégories de propriétaires, paraît se modifier très lentement et plutôt dans le sens d'une diffusion croissante de la propriété.

Il est bien vrai que, dans certaines régions, la propriété foncière se concentre; que, depuis le recensement de 18,66, le faire-valoir direct a perdu du terrain; qu'auparavant déjà, le nombre des cotes foncières allait en diminuant, relati\^ement au chiffre de la population; mais, d'autre part, — à l'encontre de ce qui se produit dans la plupart des branches de l'industrie proprement dite, — le nombre des exploitations agricoles augmente,.

les anciens domaines féodaux, à culture extensive, se morcellent, et, dans la banlieue des grandes agglomérations urbaines, la subdivision incessante des parcelles transforme le domaine arable en un vaste jardin potager.

Bref, pour le moment, nous ne voyons rien en agriculture qui ressemble à l'expropriation des petits commerçants par les grands magasins, ou des gens de métier par les grandes fabriques. La Belgique, au contraire, tend à devenir, de plus en plus, un pays de petite culture, (i)

Et cependant il n'est pas douteux qu'en général, et sauf à faire très large part aux exceptions, les grandes exploitations l'emportent sur les petites pour l'abondance de leurs capitaux, la supériorité de leur outillage, l'organisation plus rationnelle du tjavail, l'initiative et l'esprit de recherche du chef d'entreprise : c'est pourquoi Ouesnay réclamait catégoriquement dans sa xv^ maxime, que les terres employées à la culture des grains fussent réunies, autant que possible, en grandes fermes exploitées par de riches laboureurs.

Comment se fait-il, dès lors, que jusqu'à présent, malgré ces avantages techniques incontestables, le nombre des grandes fermes ait diminué, tandis que celui des petites cultures a toujours été en augmentant?

' 1 ) Il faut noter, cependant, que si les chiffres des recensements de 18^0 et 1895 sont exacts, le nombre des exploitations de plus de50 hectares a augmenté dans l'intervalle des deux recensements. L'Annuaire statistique de la Belgique, pour igoo, dit à cet égard : « La concentration de la propriété foncière, qui correspond au développement de la grande culture et de l'élevage s'accuse ici d'une façon très nette. Il s'est produit, depuis 1880. un mouvement en sens inverse de celui qui a^•ait été constaté de 1866 à 1880, où le nombre des petites exploitations s'était considérablent accru, tandis que celui des grandes exploilations avait beaucoup diminué. Actuellement, c'est la petite propriété rurale qui s'efface devant la grande culture ». (p. XLIj

Cette apparente anomalie s'explique par les motifs suivants :

I. — D'abord, les intérêts immédiats des propriétaires sont fréquemment en opposition avec les intérêts de la culture : dans les contrées à population dense, — et surtout dans les Flandres, où la nature du terrain, sablonneux et léger, n'exige pas de forts attelages, — ils ont le plus grand avantage pécuniaire, soit à vendre leurs terres en détail, soit à les diviser en toutes petites fermes, ou en minuscules parcelles, données en location à des ouvriers agricoles.

Je connais des villages. — disait l'abbé Daens. à la Chambre des représentants, le 25 mai 1897, — ou deux ou trois propriétaires capitalistes accaparent toutes les terres mises en vente ; ils les afferment à des ouvriers agricoles au prix incroyable de i franc la verge, c'est-à-dire 820 francs l'hectare !

Ces prix sont assurément exceptionnels, mais la pratique est constante : il est de règle que le prix de location à l'hectare, pour les petites parcelles, est sensi. blement plus élevé que pour les grandes exploitations. D'autre part, il n'est pas douteux que ce morcellement excessif présente des inconvénients graves, au point de vue de la culture, et surtotit au point de vue du cultivateur. ((Vous voyez, écrivait Ducpétiaux, dans les (( Budgets économiques des classes ouvrières», l'ouvrier porter le fuiuier, brouette par brouette, sur un champ qui est souvent à un quart de lieue de son habitation, et reporter, de la même manière, les récoltes à la maison. Vous le voyez, courbé sur la terre, la remuer à grand'peine avec la houe. Vous vo3'ez mari, femme et enfants, tous

attelés à la herse, la traîner péniblement, à coups de collier, n (i)

O Fortunatos nimium,

Sua si hona norint, agr kolas !

Ce travail surhumain, ou plutôt inhumain, parvient à suppléer, dans une certaine mesure, au défaut de capitaux et aux autres causes d'infériorité de la petite culture ; la terre, malgré tout, porte des fruits assez abondants, ■ — au moins dans les terres maigres et légères de la Campine et des Flandres. Aussi le propriétaire trouvet-il avantage à maintenir et à développer un système d'exploitation qui lui permet d'absorber, sous le nom de fermage, non seulement la plus-value produite par son locataire, mais souvent même une partie du salaire normal que celui-ci toucherait, pour la même quantité de travail, dans d'autres conditions (2).

De plus, indépendamment de l'intérêt direct de ceux qui encaissent ces redevances exorbitantes, ces ({fermages compétitifs », il ne faut pas oublier que, — même dans les régions, comme la Hesbaye, où la petite culture est décidément inférieure, — les capitalistes agricoles ont intérêt, comme classe, à ce que les ouvriers soient attachés à la glèbe par la propriété ou l'exploitation d'un lopin de terre : c'est le moyen, ou plutôt c'était le moj'en, avant les trains ouvriers à prix réduits, de les rendre moins exigeants quant au salaire en espèces, parce qu'ils trouvent un supplément de ressources dans leurs petites

(1) Dlcpétiaux, Budgets économiques des classes ouvrières en Belgique, p. 279.

(2) Voir Marx, Das Kapital. Buch 111. Zweiter Theil, p. 165, Hamburg, 1894.

exploitations. Ces ouvriers, d'ailleurs, sont en meilleure situation que les cultivateurs isolés pour gagner un peu de gi"ain, des pommes de terre, quelques légumes, à un prix de revient favorable, parce que, généralement, les premiers mettent à leur disposition le matériel, les attelages, voire même, le peu d'engrais, dont ils ont besoin. Leurs exploitations naines constituent donc, en somme, des accessoires, de véritables départements extérieurs, des exploitations capitalistes. De même que, jadis, les terres des manants et celles du seigneur, les unes et les autres font partie d'un même ensemble ; bien loin de se faire concurrence, elles concourent au même but et se prêtent un mutuel appui (i).

II. — Toute autre est la situation des pioducteurs autonomes, des cultivateurs indépendants, vis-à-vis de la grande culture.

Leur nombre diminue; leur situation devient de jour en jour plus précaire. Le développement du capitalisme, en détruisant les communaux et les industries accessoires, qui se greffaient jadis sur les petites exploi-

(i) Cf. Lafargui:, La propriété paysanne et Vévolutioti économique. Rapp. présenté au Congrès de Nantes :

« Avant la Révolution, pour se procurer des travailleurs aux époques des moissons, et dans le courant de Tannée, les pn )priétaires étaient obligés, dans un grand nombre de provinces de les établir sur leurs domaines, dans des maisonnettes auxquelles étaient annexés des champs de un à deux hectares ; on nommait manouvreries ces petites fermes concédées aux laboureurs, en échange d'un certain noinbre de journées de travail. »

Leroy- Beacliel, Journal des Débats, 30 novembre 1893, cité par Deville. dans son discours à la Chambre française, du () novembre !(Sq7 :

'( r,é petit propriétaire, qui fait des journées dans le grand et le moyen domaine du voisinage, a toujours quelques jours libres, qu'il eut passés inoccupés; il les einploie sur sa terre; c'est là le vrai rôle de la petite propriété. »

tations rurales, compromet leur existence même. Malgré le travail acharné, l'auto-exploitation à laquelle ils se livrent, les producteurs isolés ne sont plus guère en mesure de lutter contre l'agriculture capitaliste.

En effet, si les exploitations rurales ont diminué en étendue, elles ont incontestablement augmenté en importance. Sous la pression de la concurrence étrangère, la culture est devenue plus intensive, l'emploi des machines plus fréquent, l'usage des engrais artificiels plus général. En un mot, les capitaux nécessaires à l'exploitation des fermes sont devenus beaucoup plus considérables.

Or, la plupart du temps — et aussi longtemps que l'association entre cultivateurs n'intervient pas, — les exploitations parcellaires en faire-valoir direct sont inférieures, à ce point de vue, aux exploitations capitalistes.

Les héritages ruraux exploités par le propriétaire, dit M. d'Aulnis de Bourouil, malgré les soins plus actifs, et continuels, ne profitent pas de rassociation heureuse des capitaux de deux parties intéressées ; chez le propriétaire exploitant, le capital d'exploitation fait souvent défaut (i).

Dans l'enquête agricole de 1886, le gouverneur de la Flandre occidentale, — le pays de la petite culture, par excellence, — répond, en ces termes, à la question de savoir si a les exploitants ont des ressources suffisantes » :

Avant la crise, oui. Ce n'est pas l'insuffisance des capitaux qui a empêché l'industrie agricole d'augmenter sa force productrice; c'est, en général, la courte durée des baux.

(1) Les rapports entre le propriétaire et l'exploitant du sol. Revtie d'Economie politique. iSq2. p. 723. V. aussi M.^rx, Das Kapital, Dritter Band, Zweiter Theil, p. 342 et suiv.

8o ESSAIS SUR LA QUESTION AGRAIRE EN BELGIQUE

Mais, depuis 1870. des krachs financiers, sur divers points de la province, ont englouti la plus large part des épargnes réalisées dans les campa<5ries; il faut y ajouter plusieurs mauvaises récoltes, et surtout l'avilissement du prix des blés, des chevaux, du bétail, du lin. de la chicorée, du colza, etc.

L'on pevit dire que généralement, le cultivateur n'a plus les ressources suffisantes pour les besoins de son exploitation..,. Aussi n'est-il pas rare d'entendre dire, dans les campagnes, que telle ou telle exploitation est épuisée, ce qu'on appelle très expressivement en flamand : îiitgesaaid.

Si nous passons maintenant dans une autre région, dans les terres grasses de la Hesbaye, les inconvénients de la petite culture, au point de vue de la technique agricole, vont nous apparaître plus éclatants encore : charrues et attelages insuffisants pour labourer à une profondeur normale; bétail mal nourri, fournissant un fumier de qualité inférieure; routine et absence de notions scientifiques sur l'agriculture; exploitation des petits paysans par les marchands de grains et les fabricants de sucre; insuffisance manifeste des ressources nécessaires à l'exploitation. « La petite culture », disait feu Cartuyvels, le leader des agrariens à la Chambre belge, dans la même Enquête agricole de 1886, n n'a pas le quart du capital nécessaire ; elle se ruine, en ruinant le sol )).

Rien de plus aisé, d'ailleurs, que de se convaincre de la vérité de ces paroles, et de constater, de visu, que, — toities autres conditions étant égales, — la petite culture se trouve dans un état de plus grande infériorité vis-à-vis de la grande.

Dans son Traité d'économie rurale, M. Piret dit :

LA PETITE PROPRIÉTÉ RURALE 8l

Nous avons en Belgique des pavs avancés en agriculture, ou de grandes exploitations agricoles, plus ou moins agglomérées, se rencontrant à côté de petites exploitations, formées d'un grand nombre de parcelles éparses sur tous les points du territoire ; et, sous le point de vue de la productivité des terres, l'avantage n'est certainement pas du côté de ces dernières, bien qu'elles payent ordinairement un prix de location plus élevé à l'hectare. Les terres du grand cultivateur à parcelles agglomérées sont généralement bien et profondément ameublies, non infestées par les mauvaises herbes ; elles sont abondamment fumées avec des engrais de ferme et de commerce : conséquence de tout cela : belles et abondantes récoltes. Au contraire, les petites parcelles éparses des petites exploitations sont cultivées superficiellement et imparfaitement par des attelages impuissants, elles sont envahies par les mauvaises herbes, ne reçoivent que des engrais insuffisants et ne portent que de misérables récoltes. Ce tableau n'est nullement chargé, et, pour s'en convaincre, il suffit de parcourir la plus grande partie de la province de Liège (Hesbave , le nord de la province de Namur, le sud du Brabantet le Hainaut presque tout entier, et l'on rencontrera à chaque pas des exemples qui le démontreront '^i).

Malgré tous ces désavantages, cependant, ]a petite culture ne se laisse pas supplanter par la grande et continue à vivoter, tant bien que mal, et plutôt mal que bien, aux côtés de celles-ci.

Cette force de résistance tient à des causes complexes, inhérentes au régime capitaliste, et que nous allons essayer de dégager;

1° Tandis que, dans l'industrie, les producteurs les mieux outillés se débarrassent de leurs concurrents en

(i) PiRET, Traité d'Economie rurale, 1,403.

abaissant les prix et en produisant à leur place, dans l'agriculture, au contraire, où les prix sont déterminés par le coût de production sur les terres les moins favorisées, la supériorité d'une exploitation sur une autre se traduit par une rente au profit de la première, et non par une réduction des prix, qui mettrait la seconde hors de combat. Par conséquent, avant la crise, les petites productions parvenaient à vivre tout juste, tandis que les grands propriétaires touchaient des fermages plantureux.

2° D'autre part, la grande culture, produisant, à peu près exclusivement, des valeurs d^échange destinées à la vente, a plus souffert de la dépression des prix que les exploitations paysannes, produisant, pour une large part, des valeurs d'usage, consommées par les producteurs.

3" Enfin, l'exploitation agricole capitaliste présente, au point de vue même de la productivité, des inconvénients multiples, qui neutralisent enpartie ses avantages.

D'abord, les valets de ferme et les journaliers agricoles, n'a^'ant aucun intérêt à travailler dur, et ne pouvant être soumis, à cause de la nature des travaux, à la surveillance qui existe dans les établissements industriels, fournissent beaucoup moins de besogne que les cultivateurs travaillant pour leur compte (i).

Dans le travail à la journée, dit M. Piret. l'activité de l'ouvrier n'est stimulée que par la crainte d'être renvoyé et cette crainte est en proportion du nombre d'ouvriers disponibles dans la contrée.

(i) « Une preuve convaincante de l'activité au travail lies petits cultivateurs, propriétaires ou fermiers, c'est que les journaliers, pour travailler avec eux, exigent un salaire plus élevé que pour travailler pour des culti\ ateurs ne prenant pas part, si ce n'est exceptionnelle-

Oi", l'émigration des ouvriers agricoles vers les villes et les centres industriels a rendu la main d'oeuvre très rare et très chère. Le coût de production pour les cultivateurs emplo3'ant des salariés s'en est accru d'autant, et bien loin de rendre plus de services, les journaliers en profitent, généralement, pour réduire leur activité au minimum.

Quant aux valets de ferme, c'est pis encore :

N'ayant pas à craindre d'être renvoyés du jour au lendemain, si ce n'est pour des faits d'une gravité exceptionnelle ; payés d'après leur temps de service, ils ne sont pas matériellement intéressés à faire, dans un temps donné, la plus grande somme de travail possible : pour eux, s'occuper avec une lenteur, calculée seulement pour éviter des reproches troD violents, c'est bien souvent laseuleligne de conduite (i).

Il en est autrement, cela va sans dire, des tâcherons pavés aux pièces, mais pareil mode de rémunération n'est possible que pour un nombre relativement peu considérable de travaux, tels que le battage en grange, ou l'arrachae^e des betteraves.

ment, aux travaux manuels. Selon de Gasparin ce le prix que les ouvriers exigent pour les journées faites à côté du travailleur propriétaire (nous croyons pouvoir ajouter : ou fermier) en sui\ant son impulsion et en accomplissant le même travail, est à celui des journaliers ordinaires comme 14 : 10, et ils ne s'engageraient pas à les continuer longtemps, ce qui prouve qu'elles dépassent généralemeni les forces qu'ils peuvent déployer sans s'épuiser ».

Dans d'autres circonstances, nous avons vu souvent les petits cultivateurs nourrir leurs ouvriers et leurpia\er le même salaire que celui gagné par des ouvriers non nourris, mais travaillant pour des cultivateurs ne prenant pas part, si ce n'est exceptionnellement, aux travaux manuels...

Beaucoup de journaliers ne veulent pas travailler pour les petits cultivateurs, parce que ceux-ci les surmènent ».

(1) PniET, Economie rurale, t. H, p. 18g.

Si donc, la plupart du temps, le salariat déprime l'activité des travailleurs manuels, d'autre part, la législation qui régit les relations entre propriétaires et fermiers semble avoir été calculée, tout exprès, pour compenser les avantages de la grande culture par les inconvénients de la propriété capitaliste,

A) Le privilège accordé au propriétaire, pour trois ans de fermages, sur le matériel de culture lui permet de louer sa ferme au plus offrant, sans avoir intérêt à choisir l'homme le plus capable, et de s'enquérir s'il dispose des ressources nécessaires pour exploiter convenablement.

B) Le fermier, n'a3-ant droit à aucune indemnité pour la plus-value qu'il donne à la terre, se garde bien de faire des améliorations qui ne lui rapporteraient, en dernière analyse, qu'une augmentation de son fermage à la fin du bail. En effet, plus la terre serait en bon état à l'expiration de celui-ci, plus nombreux seraient ses concurrents. Le meilleur moyen donc, pour un fermier, de garder sa terre, ce seia de la mettre dans le plus mauvais état possible.

D'où la situation, désastreuse pour la culture, qu'un agronome de l'Etat, nullement hostile à l'appropriation capitaliste du sol, a décrite en ces termes :

Les praticiens savent parfaitement que. dans le mode d'exploitation des terres par fermage, tel qu'il est pratiqué dans la plupart des pays, il faut distinguer deux périodes bien caractérisées : une période d'amélioration et une période d'épuisement ou de détérioration. Pendant la ])remière. qui se présente au commencement du bail, le cultivateur ameublit, nettoyé et fertilise les terres, négligées sous tous les rapports, que lui a abandonnées son prédé-

cesseur. Cette période dure au moins trois ans, dans le cas de l'assolement triennal, parce que c'est seulement après trois années écoulées que toutes les parcelles de la ferme auront passé par la sole, jachère morte ou cultivée, et qu'elles auront pu être ameublies, nettoyées, fertilisées, remises, en im mot. en bon état de production. Pendant cette période, les produits ne remboursent généralement pas les avances des cultivateurs avec un excédent convenable pour bénéfice. Ce n'est que pendant la dernière période de son bail, quand le cultivateur prend le plus possible à la terre et lui rend le moins possible, qu'il rentre dans les avances extraordinaires qu'il a dû faire au commencement de son bail. Entre ces deux périodes de culture complètement opposées, il y a or-dinairement une période intermédiaire, de culture stationnaire, pendant laquelle le cultivateur se borne à jouir des avances faites, tout en maintenant le bon état du sol (i).

En résumé donc, toutes les formes actuelles d'entreprises agricoles, présentent, au point de vue de la production, des inconvénients multiples.

Les jardins potagers et autres petites parcelles, qui fournissent aux ouvriers, ruraux ou urbains, les a condiments de leur salaire », peuvent avoir leur raison d'être dans l'état actuel des choses; peut-être se maintiendraient-ils, sous un autre régime, pour l'agrément de leurs possesseurs; mais, si on les considère comme des exploitations agricoles, leur existence constitue un obstacle permanent à toute culture rationnelle.

Quant aux petites fermes, aux « biens de famille », mutilés par la disparition ou la décadence de leurs industries accessoires et l'aliénation ou l'usurpation des communaux, ils ne représentent plus aujourd'hui, —

II) PiRFT, loC. Cit, II, 20.

tout au moins dans les régions envahies par le capitalisme, — que le sic^eatiinj; systcm appliqué à l'agriculture, l'exploitation forcenée du travail de la femme, des enfants, du cultivateur lui-même, pour suppléer à Tinsuffisance des capitaux et à l'inféi'iorité des mo3"ens de production.

La grande culture capitaliste enfin, grevée du lourd fardeau de la rente foncière, obligée de payer relativement cher des ouvriers qui ne sont nullement intéressés à fournir beaucoup de travail, contrariée dans son développement par une législation qui sacrifie l'intérêt général à l'intérêt mal entendu des propriétaires, — la grande culture, disons-nous, ne possède pas, pour h moment, une supériorité décisive sur les autres formes d'entreprise agricole.

Dans les exploitations en faire-valoir direct, le mariage de la propriété et du travail ne compense pas les inconvénients du travail isolé; dans les exploitations capitalistes, leur divorce neutialise, partiellement, les avantages du travail associé.

Aussi devons-nous considérer la propriété parcellaire, aussi bien que la propriété capitaliste, comme des formes de production destinées, dans un avenir plus ou moins proche, à disparaître, ou plutôt, à se transformer en propriété sociale, — forme supérieure et S3'nthétique, qui unirait leurs avantages en éliminant leurs inconvénients. Ce qui manque à la grande culture capitaliste, c'est le caractère collectif de la propriété : elle n'y arrivera que par l'expropriation; ce qui manque, au contraire, à la propriété parcellaire, c'est le caractère collectif du travail : elle peut y arriver par l'association.

Nous ne cro3'ons pas, en effet, que pour s'élever à la

propriété collective, les paysans propriétaires soient fatalement, inéluctablement, condamnés à descendre la pente qui conduit au prolétariat et à gravir ensuite le calvaire douloureux de l'exploitation capitaliste. Il leur appartient, au contraire, d'y arriver par d'autres chemins et d'éviter la phase de prolétarisation qui les menace, en associant leurs efforts, en opposant la coopération libre à la coopération forcée des grandes entreprises ; mais, en tous cas, il n'est pas douteux que la transformation, et sans exagération l'on peut dire, la révolution qui s'opère, depuis quelques années dans nos campagnes, entraînera forcément la disparition des formes individualistes de la culture au profit de la culture associée.

Dans les exploitations capitalistes, d'une part, les progrès de la technique éliminent partiellement les drawbacks que nous avons signalés : pour suppléer à l'insuffisance de la main-d'œuvre, on ajoute aux machines usitées depuis longtemps tout un matériel nouveau, dont les rapports trimestriels des agronomes de l'État nous fournissent l'inventaire : faucheuses mécaniques, râteaux à cheval, faneuses, machines pour arracher, décolleter et nettoyer les betteraves, etc. ; avec l'industrialisation des cultures, le travail aux pièces prend une extension de plus en plus grande et les tâcherons flamands viennent aux moments de presse combler les vides causés par l'attraction des centres industriels. Tôt ou tard, la réglementation du contrat de fermage, la suppression du privilège du propriétaire, le droit aux indemnités de plus-value, viendront augmenter également les forces productives des grandes exploitations. Enfin, la simplification croissante des procédés, dans

l'agriculture intensive, favorisera la création d'entreprises plus vastes et le développement, — réagissant à son tour sur leur étendue, — de la culture à vapeur ou du transport dynamique de l'électricité.

Déjà, dans quelques parties de la Hesbaye, on trouve des fermiers capitalistes qui ont deux ou trois propriétaires différents et qui dirigent des exploitations de plusieurs centaines d'hectares, comprenant, comme les entreprises de charbonnages, divers sièges ou ateliers de travail, constitués par les fermes de l'ancienne agriculture.

A ce degré de développement, les sociétés par actions ne tarderont pas à devenir indispensables pour constituer le capital requis, et, devant ces associations de capitaux, le petit cultivateur se trouvera dans les mêmes conditions d'infériorité, s'il reste livré à ses propres forces, que les petits commerçants ou les artisans de l'ancienne industrie vis-à-vis de l'industrie et du commerce moderne.

Seulement, tandis que ces derniers sont généralement réfractaires à l'association dans la lutte pour l'existence et n'opposent qu'une résistance passive à l'expropriation capitaliste, nos populations rurales semblent avoir plus de ressort, plus de confiance dans l'effort collectif, plus d'aptitudes à la coopération.

Il suffit pour s'en convaincre de parcourir les Bulletins de l'agriculture (i).

Nous assistons, depuis quatre ou cinq ans, à une véritable floraison d'associations de toutes espèces : caisses rurales de crédit, sociétés d'assurance contre la

(ij BiiUetin derAgriciiUiire, publié en exécution de Tarrêté royal du II"; juillet iS(S5. Bruxelles, Havermans.

mortalité du bétail, associations pour l'achat d'engrais, de semences, et de matières alimentaires pour les animaux, distilleries coopératives, syndicats betteraviers, sociétés d'élevage, ligues d'agriculteurs et d'aviculteurs; enfin, et surtout, sociétés coopératives de laiterie.

A l'heure actuelle, il y a en Belgique plus de deux cents coopératives laitières, dont plusieurs contiennent au-delà de mille associés. Leur organisation varie d'après les régions et s'adapte aux conditions économiques locales.

Dans le Limbourg, ces institutions sont nombreuses, mais de peu d'importance ; chaque village y possédera bientôt une coopérative, fonctionnant à bras, avec un outillage modeste.

Dans le Luxembourg méridional et l'Ardenne, intervient le système des crémeries coopératives, envoyant leur crème à une beurrerie centrale.

Dans le Hainaut, s'établissent, au contraire, de grandes coopératives vraiment industrielles, très bien outillées et régies par un conseil d'administration émanant des associés.

Dans les Flandres, enfin, les associations laitières ont été fondées soit par quelques propriétaires, s'intéressant eux-mêmes à la direction des affaires, soit par les petits cultivateurs, à l'intervention d'un comice agricole (i).

I^e type le plus remarquable et le plus démocratique de ces coopératives laitières du pays flamand est incontestablement la laiterie de Borsbeke-lez-Alost, dépendant du comice d'Herzele.

Dans la circonscription de ce comice, le nombre

(1) Rapp. sur la situation de l'industrie laitière en Belgique, par MM. Marchal et Misson. Btdl.de.V Agriculture. i8g6, p. 31.

go ESSAIS SUR LA QUESTION AGRAIRE EN BELGIQUE

d'hectares de terre arable s'élève à 9,048 ; sur ces 9,043 hect., il 3' a 6,328 exploitations agricoles, de sorte qu'on moyenne une ferme ne comprend que 1,4 hectare. Nous sommes donc dans un pays de toute petite culture : (( Les cultivateurs n'ont guère de capitaux, la grande masse est peu instruite et assez routinière. On se trouve déjà hors des cultures industrielles qui rapportent, telles que le tabac, la betterave à sucre, la chicorée ou le houblon ; le lin n'y est cultivé que sur une petite échelle. Les cultivateurs font peu d'engraissement; ils doivent tirer leur profit de tous les autres produits, c'est-à-dire de ceux dont la valeur a tant baissé sur le marché )). Bref l'agriculture dans cette région se trouve dans des conditions tout à fait désavantageuses, et cependant, grâce à l'influence des agronomes de l'Etat, et à l'initiative des principaux membres du comice, l'association y fait merveille : les achats d'engrais et de matièies alimentaires pour le bétail se font en commun ; les membres peuvent se faire assurer contre les accidents, ou contre la mortalité du bétail ; on s'occupe de la fondation de sociétés d'épargne et de crédit, du développement de l'enseignement agricole, et surtout de l'industrie laitière, qui est la grande affaire, nécessairement, dans un district qui compte 2,990 vaches, contre 752 chevaux.

La laiterie coopérative de Borsbeke, affiliée au comice, date de décembre 1891. Les petits cultivateurs qui l'ont fondée, s'étaient adressés d'abord aux divers propriétaires ayant des biens fonds dans la commune. On leur demandait seulement d'avaficer les sommes nécessaires pour permettre aux fermiers de mieux paj'er leurs loyers, par suite des avantages qu'ils comptaient trou-

ver dans l'exploitation de la laiterie. Sur une vingtaine de propriétaires, — tous étrangers à la commune, — trois seulement répondirent affirmativement. Les autres ne donnèrent aucune réponse; l'un d'eux renvoya la requête, non affranchie, forçant ainsi l'association naissante à payer une taxe supplémentaire. En présence de cette attitude des propriétaires, ce fut le bourgmestre de la commune qui fit les avances pour le matériel et mit gratuitement les bâtiments nécessaires, à la disposition des cultivateurs (i).

Aujourd'hui, la laiterie de Borsbeke compte 70 membres, possédant ensemble i5o vaches, et touchant un bénéfice net, en 1896, de 70 fr. par vache. On cherche maintenant à étendre les avantages de cette organisation coopérative à tout le ressort du Comice, mais en admettant seulement un bénéfice de 5o francs par vache ; le surplus serait consacré à des œuvres d'intérêt général. Les actionnaires de la laiterie viennent de créer également un syndicat d'élevage et une distillerie coopérative. En outre, — et ceci mérite une mention toute spéciale, — ils utilisent le moteur de leur usine, pour l'éclairage électrique de tout le village.

L'administration communale pour la voie publique, la fabrique d'église pour l'église, l'administration des chemins de fer pour sa halte, le bureau de bienfaisance pour deux demi-lampes gratuites aux pauvres dont les chaumières sont trouvées les plus propres, les cultivateurs, les aubergistes, les dentellières ont souscrit à autant d'actions qu'ils désiraient avoir de lampes de 16 bougies. Ce sont donc les actionnaires qui sont consommateurs... Plus tard le même

(1) Monographie de la laiterie coopérative de Borshekc-lez-Alost. Louvain. Uytspruyt, 1S07.

réseaii servant à l'éclairage sera utilisé pour transmettre la force dans les fermes. Il suffirait d'acquérir un dynamo récepteur et de le mettre, moyennant certaines conditions, à la disposition des premiers, par exemple pour le battage des céréales. La société pour l'amélioration des semences, dont le siège est également à Borsbeke, se propose d'acquérir une batteuse pour être installée dans un hangar voisin de la laiterie et mue par la machine à vapeur. Plus tard, cette machine pourrait être louée aux premiers et mise en mouvement, à domicile, par l'électricité (i).

Nous avons insisté, un peu longuement, sur l'exemple donné par le Comice d'Herzele, parce qu'il met admirablement en lumière, les transformations qui s'opèrent, à la fois dans les procédés de la petite culture, et dans la psychologie des petits cultivateurs.

Certes, on est beaucoup moins avancé dans la plupart des autres régions du pays. Si les associations laitières sont nombreuses, leui s procédés de fabrication sont bien souvent encore rudimentaires, et, loin d'être en mesure de supplanter les beurres des autres pa3's sur les marchés étrangers, elles souffrent beaucoup de la concurrence que le beurre étranger vient leur faire sur le marché intérietu'.

Aussi faudra-t-il bientôt, si l'on veut éviter une surproduction désastreuse, se tourner vers d'autres branches de l'industrie laitière, — fromagerie, vente du lait en nature, etc., — et, d'autre part, oi'ganiser la production et la vente du beurre. Pour arriver à ce résultat, le congrès de laiterie qui s'est tenu à Bruxelles, le i6 octobre 1897, a voté les résolutions suivantes :

(11 Le comice d'Herzele et ses affiliations, à l'exposition de Bruxelles, en iSq'j. Bruxelles, Mayolez, 1897.

LA PETITE PROPRIÉTÉ RURALE qS

1° Il y a lieu de créer, parallèlement aux beurreries et fromageries, des sociétés coopératives pour la vente, la stérilisation, la concentration et autres utilisations du lait ;

2'^ Pour donner à Tindustrie laitière tout le développement dont elle est susceptible, et l'unité dont elle a besoin, il }' a lieu :

a) De fédérer toutes les laiteries d'une même région.

/') D'unir en une société générale les fédérations des différentes régions du pa3^s.

30 II y a lieu, pour la vente à l'intérieur du pays, d'établir une comptoir général de vente et d'organiser en outre le commerce d'exportation.

Nous aurons donc bientôt le trust de la laiterie, fondé par les petits cultivateurs, comme nous avons déjà le trust de la sucrerie, fondé par les grands fabricants.

Bon gré mal gré, l'agriculture devient une industrie comme un autre; elle commence à présenter, d'une part, les phénomènes de concentration capitaliste, d'autre part, ceux d'association coopérative qui se sont produits, depuis longtemps dans d'autres branches de la production.

Ces deux mouvements, parallèles ou contradictoires, ont néanmoins ceci de commun, que l'une et l'autre, s'éloignant également des formes individualistes de la culture et de la propriété, nous rapprochent d'un état social qui saura unir l'association dans le travail, à l'association dans la propriété.

Page 1