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de l'Apôtre : Jusqu'à ce que la plénitude des gentils soit entrée, et qu'ainsi tout Israël soit sauvé *. Mais avant ces derniers temps il y en aura un autre auquel elle paraîtra presque opprimée sous la violence de ses ennemis, et c'est alors qu elle se souviendra des premiers siècles de sa vie et qu'elle dira : Comme fai été dans les jours de ma jeunesse, quand Dieu faisait secrètement sa demeure dans ma maison 2. »
Job est considéré par saint Grégoire comme une figure de l'Eglise. La prospérité dont il jouit d'abord, les calamités qui ensuite fondent sur lui, puis un redoublement de félicité, représentent la splendeur antique de l'Église, sa déchéance au temps de Saint Grégoire, et son exaltation future.
C'est Satan qui déchaîne les fléaux qui accablent Job ; c'est Satan qui déchaîne les fléaux qui accablent l'Église. « Comme la vérité incarnée, dit saint Grégoire, a choisi pour prêcher son Évangile des gens pauvres, simples et sans lettres; au contraire, l'Antéchrist, cet homme damné dont l'Ange apostat doit se servir à la fin du monde, ne choisira, pour l'accomplissement de son ouvrage d'impiété, que des hommes fins, adroits, fourbes et remplis de la science du monde 3.
» Ces prédicateurs de l'Antéchrist affecteront une apparence de sainteté, mais ils pratiqueront des œuvres damnables ; leur odeur sera assez douce, mais leur lumière sera très obscure; ils sentiront bon par une justice simulée, mais ils rendront un feu obscur par une vie toute noire d'iniquité. Saint Jean décrit admirablement
I Rom. XI, 26.
3 Morales sur le livre de Job, I. XIX, ch. 6, de la traduct. 3 lbid. liv. XIH, ch. 4.
cette pernicieuse dissimulation en ce peu de mots : Je vis une autre bête qui montait de la teire, qui avait deux cornes semblables à celles de l'agneau; mais elle parlait comme le dragon K II avait auparavant parle d'une première béte qui figurait l'Antéchrist; et, après cela, il dit qu'il vit cette autre bête-ci monter de la terre, pour nous faire connaître que la multitude des faux prédicateurs qui le suivront mettra sa gloire et sa confiance dans la puissance terrestre; car monter de la terre, c'est se glorifier et s'enorgueillir dans la gloire de la terre... Si celte bête, c'est-à dire la multitude des prédicateurs du mensonge parlait ouvertement comme le dragon, elle ne serait pas semblable à l'agneau ; mais elle commence par se revêtir de la ressemblance de l'agneau pour exercer ensuite la malignité du dragon 2. »
Qui ne connaît ces apôtres du mensonge , maintenant souverains dans l'Eglise? Entendez-les faire proclamer par le pape Timmaculisme comme article de foi, et lui faire dire que par là on affermit le dogme de la transmission du péché originel 3, alors qu'on l'anéantit. Venue au monde par les voies ordinaires, si la Vierge a échappé à la corruption primitive, il faut que cette corruption ne passe point des parents aux enfants, conséquence au reste que met en évidence l'explication même des immaculateurs. Ils ont recours à ce qu'ils nomment la conception passive , c'est-à-dire à l'hypothèse que Dieu crée journellement les âmes, et ils prétendent qu'en unissant celle de la Vierge à son corps, il l'a soustraite au péché d'Adam.
1 Apoc. ch. XIII, il.
2 Moral, liv. XXXIII, ch. 18.
3 Allocution du 9 décembre 1854, Journal historique de Liège, 250" livraison.
Or premièrement, c'est supposer que le corps sans l'âme esl pécheur, et vouloir qu'un être physique, privé de raison, puisse être coupable; ce qui est absurde. En second lieu, c'est aussi supposer que Dieu, qui ne saurait créer les âmes qu'innocentes, les livre au péché originel quand il le$ joint aux corps , et qu'ainsi il est auteur de leur culpabilité; chose encore absurde.
Le péché originel ne pouvant donc affecter le corps tout seul, ni l'âme sortant des mains divines, comment s'introduirait-il par leur union? Eu admettant par impossible, qu'il atteignît le corps, comment Dieu associerait-il une âme pure à un corps impur dont elle contracterait la souillure?
En quelque manièrequ'on l'envisage, toute propagation du mal disparaît.
«Chose remarquable! s'écrie naïvement M. Dupanloup, évéque d'Orléans, bien loin qu'il y ait un nouveau mystère dans ce privilège de Marie, c'est au contraire, en elle, la suspension de ce grand mystère qui enveloppe notre nature tout entière et notre origine. Le mystère, en effet, n'est pas de croire que Marie ait été conçue sans péché ; le vrai, le seul mystère, c'est que notre premier père ayant péché , nous soyons tous , en lui , devenus pécheurs K »
Que Marie ait été conçue sans péché, rien de plus simple d'après votre théorie; mais cette théorie exige, comme nous venons de le voir, que nous le soyons également. L'immaculisme de la Vierge n'est point la suspension d'un grand mystère qui enveloppe notre nature et notre origine , c'est une condition naturelle de l'humanité , et le
1 Instruct. peut, sur V Immaculée conception de la très sainte Vierge, p. 5.
privilège de Marie est le privilège de tous les humains, sans excepter le premier; car si Adam légua à ses descendants une existence sainte, lui-même nécessairement il était saint, la sainteté ne pouvant naître du vice, et si une dégradation primitive ne se communique point, c'est qu'elle n'existe pas.
Avec la chute, le christianisme s'en va; car où il n'y a point de maladie, il ne faut point de remède, et le christianisme n'est établi que pour guérir la maladie que la chute a engendrée. C'est pourquoi les prédicateurs de l'Antéchrist, se couvrant toujours de la ressemblance de Vagneau et exerçant la malignité du dragon, ne se bornent pas à dire que a le privilège de la Vierge, d'avoir échappé, saine et sauve, au désastre universel de notre race, servira puissamment à réfuter ceux qui prétendent que la nature humaine n'a pas été détériorée par suite delà première faute, » ils ajoutent : « il faut admettre de foi que, hors de l'Église apostolique et romaine, personne ne peut être sauvé, qu'elle est l'unique arche du salut; que celui qui n'y sera point entré, périra par le déluge; cependant il faut aussi reconnaître d'autre part, avec certitude, que ceux qui sont à l'égard de la vraie religion dans uue ignorance invincible , n'en portent point la faute aux yeux de Dieu K »
Ainsi le pape Pie IX commence par confesser la nécessité du christianisme, et ensuite il la rejette. Qui oserait dire que les idolâtres peuvent, par leurs seules forces, sortir de l'ignorance où ils croupissent ensevelis, et arriver à la connaissance de Dieu et des devoirs qu'elle impose? Or, si cette ignorance n'est point coupable, ils n'ont aucun besoin du christianisme. Que dis-je? le christia-
1 Allocution du 3 déc.
nisme leur serait funeste, puisque, parmi les hommes qu'il éclaire, le plgs grand nombre se perd. Ceux qui se sauvent, se sauveraient sans lui , et sans lui ceux qui se perdent ne se perdraient point. Néanmoins, retranchez le péché originel , supposez que ce n'est point par l'effet d'une prévarication que le genre humain est tombé dans l'idolâtrie , et cet égarement suprême cesse de lui être imputable.
Au reste, l'immaculisme efface immédiatement le christianisme. Un protestant, M. de Pressensé, l'a fort bien remarqué. « Le Sauveur, dit-il , nous est présenté comme fils de Dieu et fils de l'homme. C'est dans cette double filiation qu'il puise son droit pour racheter nos péchés. Il représente Dieu auprès de l'homme, et l'humanité auprès de Dieu. Otez quelque chose à sa divinité ou à son humanité et vous ruinez par là même l'œuvre du salut. Or c'est ce que fait évidemment le nouveau dogme. Si la mère de Jésus- Christ n'a pas été vraiment une fille des hommes, si elle n'a pas appartenu en réalité à notre pauvre humanité déchue, Jésus-Christ n'a pas revêtu la nature humaine, il ne saurait être le médiateur. Il n'est pas le fils de l'homme, mais le fils de je ne sais quelle humanité fantastique, habitant dans un nuage entre le ciel et la terre1. »
Ce n'est pas là seulement une vérité manifeste, c'est la doctrine de S. Patil, suivant qui, Dieu a envoyé son propre fds revêtu d'une chair semblable à celle du péché , et par 'le péché, il a condamné le péché dans la chair2; c'est-àdire, observent les commentateurs, que par la chair de Jésus Christ, semblable à celle des pécheurs, et devenue
1 L'immaculée conception, p. 5.
2 Rom. VIII, 3.
victime pour le péché, Dieu a condamné et aboli le péché qui était dans les hommes charnels. Eh bien ! si la Vierge ne fut pas conçue dans le péché, sa chair n'a pas été une chair de pécheresse, ni celle de Jésus-Christ qui l'a prise, en la purifiant par le Saint-Esprit, une chair semblable à celle des pécheurs, et n'étant point semblable à la chair des pécheurs, elle n'a pu se faire victime pour les délivrer du péché. Nous ne' sommes point morts en lui sur la croix, et son sacrifice ne saurait nous regarder.
On ne cesse de crier que c'est pour honorer Jésus- Christ qu'on immacule sa mère, et c'est en l'immaculant qu'on ravit tout honneur à Jésus-Christ, puisqu'on lui enlève son œuvre, sa nature humaine, et par là, jusqu'à la possibilité d'être Sauveur.
Sans doute aussi, c'est pour qu'il soit plus honoré qu'on exalte sa mère jusqu'à la mettre à sa place. Dans {'allocution déjà citée, Pie IX dit a qu'il n'a pas eu à délibérer sur le choix du patronage qu'il devait employer de préférence auprès du Père céleste des lumières, » et qu'il a pris « l'auguste Marie. » Comme on ne peut jeter tout d'un coup Jésus-Christ à la porte, il y est par-ci, par-là question de lui. A son tour, M. Dupanloup, malgré son enthousiasme marianique, se borne à considérer « Marie comme un commencement de Jésus-Christ et de la sainte humanité du Rédempteur K » Mais les allures seront bientôt plus décidées , et les ménagements cesseront.
Chasser donc le Christ, le remplacer par la Vierge, voilà ce qu'on appelle honorer le Christ ! Est-il possible de mieux prendre l'air de l'Agneau et de mieux déployer la rage du Dragon? L'expulsion de l'homme-Dieu et l'érection en médiatrice de la créature qui servit à former
» Page 60.
son humanité, sont l'inévitable suite et le couronnement parfait du pervertisse ment de l'institution chrétienne que j'ai décrit en commençant. L'Antéchrist coule à pleins bords dans l'Église.
Cette vieillesse, que S. Grégoire prophétisait il y a douze-cents ans» nous la voyons de nos propres yeux et regorgeant des hommes qu'il signalait, « hommes fins, adroits, fourbes, remplis de la science du monde, affrétant une apparence de sainteté et faisant des œuvres d'iniquité; ayant une odeur assez douce et une lumière fort obscure. » Il ne prévit cependant pas que ces hom* mes auraient l'audace de s'arroger le nom même de celui dont ils travailleraient à détruire le règne , et que tout serait jésuite ou jésuitisé.
S. Grégoire annonce en même temps que l'Eglise rajeunira, a qu'après que tous les gentils qu'elle doit recevoir dans son sein y seront entrés, elle attirera à la vraie foi tous les juifs qui se trouveront alors sur la terre, selon ces paroles de l'apôtre 1 : Jusqu'à ce que la plénitude des gentils soit entrée , et que tout Israël soit sauvé a et il se plaît à ouvrir les yeux de la foi pour contempler a» cet avenir.
Nous pouvons aussi le contempler des yeux de la raison ; avec ce nouveau jour, il nous paraîtra sans doute plus grand encore qu'à S. Grégoire, et nous le verrons se développer à une époque et par un moyen tout différents de ceux qu'il assigne. Il recule presque à la fin du monde3 la conversion générale des gentils et des juifs, tandis que nous la plaçons longtemps avant; il croit qu'elle sera
1 Rom. XI, 26.
2 Liv. XXXV, chap. 9.
3 Liv. XIX. rh. 6.
l'œuvre d'Élie », et nous pensons qu'elle viendra de la civilisation moderne.
Quelle est la cause des maux de l'Eglise, sinon la société païenne? Cette société qui commande le culte, le suppose purement matériel, puisque la loi ne commande que ce qu'elle saisit et qu'elle ne peut saisir que les choses matérielles. Quand les empereurs romains embrassèrent le christianisme, il devint loi de l'État à la place du paganisme qui était proscrit. Étant tout extérieur, le culte païen tombait aux prises de la loi qui l'imposait aux membres de l'État, et comme l'État, dont au reste il faisait partie, il n'avait d'existence que par la loi.
Au contraire, le christianisme existe par lui-même. Il est essentiellement séparé de l'Etat. Ses cérémonies , il est vrai, frappent les sens et la loi peut les atteindre, mais elles ne sont que des signes de choses invisibles qui font sa substance et qui se dérobent totalement à la loi. Ainsi, dans le baptême, dans l'eucharistie, elle peut bien saisir l'eau, le pain, le vin et les paroles qui sont prononcées; mais l'effacement du péché originel, mais la transubstantiation, les saisit-elle? Si les termes du symbole lui sont accessibles, trop évidemment le dogme et la foi lui échappent.
C'est pourquoi , les empereurs , en faisant du christianisme une loi, nièrent, sans le vouloir, sa spiritualité, et l'assimilèrent au paganisme. Si, comme le paganisme, il n'a pas été fondu dans l'État, pour être un simple instrument politique, c'est la plus forte preuve qu'il porte une origine divine. Mais il a dégénéré autant qu'il était possible, sans radicalement périr. Toujours il y eut des personnes mauvaises, et les apôtres mêmes comptèrent
* Liv. XXXV, ch. 9.
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Judas parmi eux ; cependant le régime ne commence a s altérer qu'au temps où l'Église s'amalgame avec l'em- * pire.
Si la société avait alors reposé sur la liberté des cultes, les empereurs n'auraient pu mettre la religion dans la loi. L'Église aurait continué de vivre séparée de l'État, comme dans les trois siècles antérieurs, avec la différence qu'elle eût cessé d'être persécutée, tandis qu elle le fut encore cinq cents ans par des princes protecteurs de l'hérésie. Elle-même n'eût pas donné quinze siècles le spectacle monstrueux de s'appuyer sur la force pour faire croire la vérité et d'invoquer le glaive contre les dissidents. L'Église étant isolée de l'État, le clergé n'eût pu se créer de puissance temporelle, ni sous aucun prétexte posséder des biens. La cupidité , le faste , l'orgueil n'auraient pas envahi l'Église, et trouvé un modèle dans la cour romaine, qui n'eût point existé, puisque le pape n'aurait pas été roi. Libre d'influence étrangère, le gouvernement ecclésiastique aurait poursuivi sa marche régulière. Aucun des pouvoirs qui le constituent n'eût subi, du moins longtemps, l'oppression des autres. La domination, qui démolit tout pour se mettre à la place de tout, la superstition, qui l'accompagne, seraient toutes les deux restées inconnues; et les abus, toujours près de germer sous les pas des hommes, n'auraient pas été cultivés, mais extirpés avant de grandir.
Comme avec la liberté de conscience l'Église se fût conservée sans altération, c'est par la liberté de conscience maintenant existante qu'elle se rétablira.
Pour opérer cette restauration, on conçoit que S. Grégoire fasse intervenir Élie, puissance surnaturelle, puisqu'il attribue la ruine de l'Église à une puissance surnaturelle, à Satan déchaîné contre elle et qui soulève, irrite
toutes les passions de l'homme et redouble son aveugle* ment. On peut au peste le lui accorder, en disant que Satan s'est servi de l'organisation sociale païenne pour ravager l'Église. D'ailleurs S. Grégoire croyait que la fin du monde approchait !, et partageant l'opinion qu'Élie reparaîtra sur la terre» comme précurseur de Jésus-Christ à son dernier avènement, il a jugé que cette mission consisterait à guérir l'Église des maux qu'il voyait se développer.
Les Pères pensaient être à la consommation des âges : « Nous touchons aux derniers temps 2, » dit S. Ignace. S. Philippe parle de même dans l'acte de son martyre. D'après S. Cyprien : « Le siècle touche à sa fin, et l'Antéchrist ne tardera pas à paraître a. » Que nous soyons dans les derniers temps, dit S. Augustin , nous n'en saurions douter 4. » Suivant Lactance : « Il semble que la fin des » siècles ne peut être éldignée de plus de deux cents ans. » Il parait aussi visiblement que le monde est menacé * ùSv/ie ruine prochaine, et la circonstance qui peut di- » niinuer notre crainte, est que la ville de Rome subsiste » encore dans un état florissant. Mais quand cette capitale » de l'univers aura été renversée, et qu'elle ne sera plus " » qu'un amas de ruines, il ne restera plus aucune raison de » douter que la fin des siècles ne soit arrivée 5. «Lactance écrivait au commencement du ivc siècle. La manière dont
1 Jam, ut videmus, raondi hujus termino propinquante. Epislol. liv. IX, ep. 68.
2 Épitre aux Éphésiens.
3 Lettre 59, au peuple de Tybaris, — voir aussi récrit contre Démétrien,et Keihortalion au martyre.
< Lettre 199, n* 17, à Héséchius.
* Inslit. liv. VII, ch. 25. Chai* de monuments primitifs de V Église cf détienne.
TertulUen s'exprime est encore plus frappante , car il semble la donner comme la croyance commune des fidèles. « Nous avons, dit-il, un autre motif plus puissant de prier pour les empereurs et pour l'empire, c'est que l'empire par la prolongation de son existence , retarde une grande catastrophe qui menace l'univers et qui doit terminer le siècle avec d'horribles calamités. Nous ne voulons pas y être enveloppés , et en priait qu'elle soit ajournée, nous favorisons la durée de Rome *. »
Leur croyance n'était point entièrement vaine. Sans doute, le monde physique n'a point péri ; mais le monde physique, tel qu'ils se le figuraient, la terre, une masse comprenant uue partie de l'Europe et la minime partie de l'Asie et de l'Afrique, sur cette masse $' élevant une voûte de quelques lieues de hauteur, appelée ciel , ce monde de l'ignorance et de l'erreur a péri.
Le genre humain n'a point péri; mais le monde social qui se constituait propriétaire de l'homme oi dans lequel les peuples végétaient dégradés et misérables, ce (U&nde social a péri.
L'Église n'a point péri, mais l'Église pervertie par ces mondes, et devenue antichrétienne, périra bientôt^ son tour.
Non-seulement l'univers matériel continue d'exister, mais il est chaque jour mieux connu dans sa vérité et son immensité. Le genre humain aussi non-seulement existe toujours , mais il vit dans une société qui déclare l'homme maître de lui-même et qui est faite pour relever les peuples, les améliorer sans cesse, et les rendre heureux. Incessamment, dans ce nouveau et grand ordre de choses, l'Église se déploiera plus belle encore qu'aux
5 Apologétique, n° 32.
trois premiers siècles, tant célébrés comme son âge d'or.
Nous assistons donc à cette fin du monde que les Pères annoncent pour la fin de l'empire romain , c'est-à-dire de l'ancienne société dont l'empire romain était la dernière forme. Quelle différence cependant entre ce qu'ils imaginent devoir arriver et ce qui se passe ! Suivant eux tout s'anéantirait , et nous voyons chaque chose prendre sa véritable existence. Ce qui tombe partout, c est la domination du mal, et à ia place surgit le règne du bien.
Le mal est entré ici-bas avec la prévarication du premier homme. Pour tout être créé, la condition principale de force, c'est l'union intime avec l'esprit incréé. Par la désobéissance d'Adam, l'esprit humain rompt avec Dieu, commence à s'éloigner intérieurement de lui, et à s'affaiblir. A mesure que les siècles s'écoulent, l'éloignement augmente, la faiblesse croît, et l'homme perd la connaissance de Dieu, de soi et de l'univers.
Delà le polythéisme, l'idolâtrie. ,
De là cette nullité des sciences physiques , qui brava tous les efforts des génies de la Grèce et de Rome.
De là l'homme renonçant à soi et se donnant à l'État chargé de le guider, et qui dispose souverainement de lui, parce que la raison et la volonté de l'homme sont si débiles qu'il ne peut être laissé en rien à lui-même et les employer pour se conduire.
Le christianisme vient relever intérieurement l'esprit humain à Dieu et lui faire ainsi reprendre la vigueur. Il lui donne en même temps la connaissance de Dieu , de l'homme et des rapports de l'homme avec ses semblables dans la vie privée, connaissance qui doit paraître immédiatement avec le retour à Dieu. Quant à la connaissance des rapports de l'homme avec l'homme dans la société et à la connaissance de la création matérielle, l'esprit
/ humain les acquerra lui-même, lorsqu'il sera suffisamment refortifié. - *
Avec le christianisme commence le monde de la réparation. D'abord ii se produit seulement dans la religion, à quoi il a été préparé par la loi mosaïque. Après seize siècles de préparation par la religion, il se produit dans les sciences, et après dix-huit siècles de préparation aussi par la religion , il se produit dans la politique.
Quand je dis préparation par la religion, je n'entends nullement l'action extérieure de l'Église sur les connais* sances et sur la société. Si dans quelque circonstance particulière cette action a favorisé la culture de l'intelligence et de la liberté, en général elle y a été contraire. Je ne m'arrêterai pas à le montrer en détail. Un seul fait le prouve assez.
A Constantin l'Église revêt la théocratie. Or la théocratie n'est-elle pas l'ennemie de la liberté intellectuelle et de la liberté sociale? Ne tend-elle pas violemment à étouffer l'activité de la pensée? Voyez les Maistre, les Bonald, les Lamennais et ce troupeau d'écrivains cléricaux et laïques qui les suivent: quel acharnement contre la civilisation moderne! Il faut l'anéantir et se replonger dans le moyen âge, ou la religion et la société sont perdues. Et on voudrait que la civilisation moderne sorttt du régime qu'ils préconisent !
Sans l'Eglise, néanmoins, l'univers des corps aurait gardé ses secrets, et les institutions leur domination dégradante. Mais c'est par son action interne sur l'esprit humain, que l'esprit humain a retrouvé la puissance de dissiper les ténèbres qui enveloppaient la nature physique et d'affranchir l'homme dans l'Etat. Quelle qu'ait été sa corruption, l'Église n'a jamais cessé de prêcher Yadora-
SUR LA RÊFORtfE CATHOLIQUE. 197
tion en esprit et en vérité *, et la nécessité de chercher Dieu au fond du cofcur. Le monachisme qui en elle a occupé une si grande place, qu'est-ilque la fuite de tout pour posséder Dieu intérieurement ? Par tous les côtés le christianisme n'aspire qu'à unir intimement l'âme à Dieu et à rappeler ainsi la pensée à l'énergie.
Ce n'est que dans le monde de la réparation que l'Église sera dans son véritable état Avant d'être mêlée à la politique, elle se conservait pure d'abus. Mais quelle situation ! Elle a pour fondement premier que l'homme communique au dedans avec la Divinité, c'est-à-dire qu'il pense par l'entendement et qu'on le doit traiter comme ayant l'usage de la raison. Quel était le fondement de la société? C'est que l'homme ne communique avec la Divinité qu'extérieurement, qu'il ne pense que par les senS et qu'il faut le traiter comme privé de l'usage de ia rai*
son. L'Eglise se trouvait donc en opposition complète et en guerre à mort avec la société. Elle l'attaquait par l'enseignement, et la société combattait l'Église par la violence et les supplices. Cette Société la vainquit en partie en se la clouant avec la loi, lorsque les empereurs se convertirent. Comme loi d'État, l'Église nia le commerce intérieur avec Dieu et se constitua en lutte destructive avec ellemême ; lutte qui a agité quinze siècles la chrétienté, qui l'agite encore et dans laquelle l'Église a été si effroyablement dégradée.
Dans le monde de la restauration, où régnera la liberté des cultes, où la société reconnaîtra comme l'Église que l'homme s'élève intérieurement à Dieu, l'Eglise n'aura plus à lutter contre la société ni contre elle-même pour avoir été politiquée. • ^ .
* Jean, IV, 24.
La perfection est le but du christianisme. Pendant que l'homme comme fidèle se perfectionnait si admirable-» ment dans l'Église, que rencontrait-il dans l'État comme citoyen, sinon l'oppression, le vice et la misère? Dans le monde de la réparation, le progrès sera le but de l'Etat aussi bien que le but de l'Église.
L'Écriture exalte la sagesse, la puissance de Dieu dans l'univers physique. Or, quelle idée pouvait en donner l'univers1 tant qu'il n'était connu que selon les apparences et à la portée des sens? C'est lorsque les sciences naturelles viennent le montrer avec ses dimensions sans termes imaginables, avec ses combinaisons infinies de choses et de rapports, qu'éclate la grandeur de celui qui l'a fait.
Partout le monde de la chute heurtait, froissait, meurtrissait l'Église; partout le monde de la restauration s'harmonisera avec elle et la favorisera. C'est là qu'elle vivra dans son élément, et qu'elle sera renouvelée ; c'est là que l'immense famille des peuples répandus sous tous les climats confesseront sa vérité, la salueront mère du salut et se jetteront dans son sein.
Ces merveilles aussi certaines que grandes ne s'accompliront point d'elles-mêmes, il est vrai, sans le concours de l'homme. Son action entre comme partie essentielle dans l'ordre des affaires humaines. Rien ne peut résister à la liberté des cultes et de la presse que la vérité. C'est pourquoi lous les faux cultes et toutes les corruptions du culte véritable vont s anéantir et le véritable culte supplanter tous les cultes faux. Mais parce qu'il se rencontrera des hommes qui emploieront la liberté de conscience et de la presse à attaquer la dépravation de l'Église et à propager sa vérité.
Sans cesse, dans les journaux et les livres, cette dépra-
vation est combattue au nom de la société qu'elle tourmente et de la raison qu'elle révolte; mais il importe souverainement qu'elle le soit encore au nom de l'Église, puisque le clergé la pose êt la vante comme faisant corps avec l'Église, ou plutôt comme étant l'Église mémp dans la plénitude de son existence. Or, sera-ce lui qui la conv battra?
Pendant qu'on ose à peiné se demander s'il est possible que tous les ministres de la religion conspirent contre elle, on trouve sous ses yeux le fait réalisé. Nous voyons se reproduire ce qui se passa à la mort de Jésus-Christ , qui fut condamné par la synagogue , mais par la synagogue sur le penchant de sa ruine et qui allait disparaître. Saint Grégoire donne à l'Antéchrist pour agent une armée de prêtres1. Rossuet adopte la même pensée. « Dana les derniers temps, dans ces temps terribles dont il est écrit que les élus mêmes, s'il se pouvait, seraient séduits a, il ne semble pas qu'on puisse douter qu'une séduction si subtile ne vienne pas de mauvais prêtres; et personne n'ignore l'endroit où le pape saint Grégoire regarde une armée de prêtres corrompus qui marchent au-devant de l'Antéchrist comme une espèce d'avant-coureurs du mystère d'iniquité dans ces derniers temps. Il faut être préparé de loin à tous ces scandales et à toutes ces tentations 3. »
Dans les formidables épreuves que l'Église a traversées, l'erreur s'est toujours créé une armée de prêtres ; mais la vérité avait la sienne. Lors de l arianisme, par exemple, quelle vaste prévarication! Suivant Vincent de
1 Sacerdotum ei prxparatur exercitui. EpisloL lib. V. ep. xviu.
2 Maitb. xxiv, 24.
3 Justification des réflexions morales, art. 22.
Lérins, cette hérésie infecta l'univers presque entiei\ et quasi tous les évêques latins faillirent l. Tout l'univers, dit saint Jérôme, gémit et s étonna d'être arien 2. D'après saint Grégoire de Nazianzc, tous les évêques cédèrent au temps, excepté un petit nombre quon méprisa à cause de leur obscurité ou qui résistèrent par leur vertu 3. Saint Jérôme disait que sans la mort de l'empereur Constance, fauteur violent des Ariens, il n'y avait plus d'espoir 4 . Cependant la désertion n'était point complète.
Eh bien, elle l'est aujourd'hui. Quel évêque n'a point adhéré à l'immaculisme, introduit par là un nouveau dogme et trahi la foi ? Quel évéque ne déifie pas le pape, ne se fait pas son commis, n'abolit pas l'épiscopat et, par conséquent, un dogme? Le christianisme n'est plus qu'une doctrine humaine à laquelle on ajoute et de laquelle on retranche selon qu'on le juge à propos. Je ne sais si sur mille prêtres il s'en rencontre deux ou trois qui refusent de suivre les évêques dans l'abîme. Comme dit saint Grégoire, «tous, depuis les moindres jusqu'aux plus considérables, s'accordent merveilleusement dans le mal avec Lévrathan» ennemi de tout bien. C'est ainsi que les sentiments sont uniformes dans Terreur ; qu'ils ne sont divisés entre eux par nulle dispute, et qu'il n'y a point de contestation qui les partage, de sorte qu'ils ont d'autant plus de force contre les élus qu'ils sont tous d'accûrd pour les perdre 5. »
1 Commoniloriuint art. 4.
2 Ingemuit totus orbis et arianum se esse miratus est. Advenus . Luciferianos , sub Ûn.
3 Si perpaucos eiceperii qui vel nomiiiis obscuriialera conlemptui habiti fuerunt, vel ub virtutem reslilerunt... Omnes tempori obsecuti sunt. In laudem magni Anathasii oratio,
4 Nihiî jam superat spei. Adv. Lucif.
5 Morales, I. xxxiv, ch. 2.
Sans doute, nous ne rangeons point dans cette grande armée de l'Antéchrist les pasteurs de Hollande en lutte avec la cour romaine. Malheureusement, absorbés par le soin de se défendre, ils vivent pour ainsi dire ensevelis en eux-mêmes et semblent demeurer étrangers à ce qui se passe hors de leurs limites.
Nous voudrions également pouvoir en retrancher un évêque qui, dans une solennité universitaire, professa naguère les maximes gallicanes. Mais que penser de lui alors que, comme les autres, il mandementise l'immaculisme? Il dit de la bulle de Pie IX que l'Église a parlé par la bouche de son chef. Oui, l'Église de Satan. Mais est-ce donc de celle-là que M.*** s'est fait sacrer pontife ?
Le gallicanisme n'est point un enseignement de parade, inveuté pour orner une harangue; c'est l'immutabilité de l'institution évangélique maintenue contre les innovations ultramontaines, jésuites. Par exemple, au xvne siècle, après avoir condamné les erreurs sur le gouvernement ecclésiastique dans l'assemblée de 1682, il frappe les erreurs touchant la morale et la grâce dans celle de 1700, et trois ans auparavant cinq prélats, entre lesquels figurait Bossuet, dénonçaient à Innocent XII le pélagianisme du cardinal Sfondrate.
N'est-ce pas de cette immutabilité que Bossuet s'armait contre les protestants? « La simplicité de la doctrine chrétienne, disait-il, consiste principalement et essentiellement à toujours se déterminer, en ce qui concerne la foi, par ce fait certain : hier on croyait ainsi, donc encore aujourd'hui il faut croire de même.
» Si l'on parcourt toutes les questions qui se sont élevées dans l'Église, on verra qu'on les y a toujours décidées par cet endroit-là, non qu'on ne soit quelquefois
entré dans la discussion, pour une plus pleine déclaration <le la vérité et une plus entière conviction de l'erreur ; mais enfin on trouvera toujours que la raison essentielle de la décision a été : on croyait ainsi quand vous êtes venus ; donc à présent vous croirez de même, ou vous demeurerez séparés de la tige de la société chrétienne. C'est ce qui réduit les décisions à la chose du monde la plus simple, c'est-à-dire au fait constant et notoire de l'innovation par rapport à l'état où l'on avait trouvé les choses en innovant.
» C'est ce qui fait que l'Église n'a jamais été embarrassée à résoudre les plus hautes questions, par exemple, celles de la trinité, de la grâce, et ainsi du reste ; parce que lorsqu'on a commencé à les émouvoir, elle en trouvait la décision déjà constante dans la foi, dans les prières, dans le culte, dans la pratique unanime de toute l'Église ». »
Or, Fimmaculisme régnait-il dans la foii dans les prières, dans le culte, dans la pratique unanime de toute l'Église, quand saint Bernard, en 11 40, l'attaquait comme une chose jusque-là inouïe et même absurde? Que proclamait Bossuet traitant avec les protestants? « Que non-
seulement une partie de l'Eglise, mais que toute 1 Eglise romaine regarde l'immaculée conception de la bienheureuse Vierge comme indifférente et n'appartenant point à la foi 2. » Qu'un pape se fût alors avisé de l'ériger en dogme, auranVon pu dire que l'Église avait parlé par son chef? Ce qu'on n'aurait pu au xvir3 siècle, le peut-on maintenant? Si on le peut, la règle de la foi est brisée et la foi perdue ; car s'il n'existe plus de règle pour discer-
• Projet de réunion, Leilrc i 6.
2 CogUtliones privatœ, art. 30.
ner ce qu'il faut croire, la foi sera tout ce qu'on voudra. Autant il est impossible que la foi et la règle qui la fixe s'anéantissent, autant ces paroles vous atteignent et vous percent : On croyait, quand vous êtes venu, que Vimmaculisme n'est quune opinion ; donc à présent vous croirez de même, ou vous demeurerez séparé de la tige chrétienne. Nous voilà donc arrivés à ces temps terribles que Bossuet signale avec saint Grégoire, où les élus mêmes seraient entraînés s'ils pouvaient l'être. Quand tous ceux qui sont établis pour instruire et guider, enseignent Terreur et poussent dans la voie fatale, qui résistera à un égarement universel? Bossuet demapde qu'on soit préparé de loin à tous ces scandales et à toutes ces tentations. Scandales sans nom, il est vrai, dans les pasteurs qui de concert violent à ce point leurs devoirs; tentations effroyables dans les peuples commis à leurs soins et à leur garde; mais ordre admirable dans la marche du monde, où le désordre serait que ce que nous voyons n'arrivât point, et édification puissante pour celui qui le comprend.
Qu'on se rappelle ce que nous disions tout à l'heure de la révolution de l'Église sous les premiers empereurs chrétiens, où elle fut constituée religion d'Etat, c'est-àdire déclarée matérielle , terrestre, et en s'incorporant ainsi avec la politique, forcée de le devenir peu à peu sous l'action du temps. Pour ne pas subir la pression corruptrice de l'ancienne société, il aurait fallu qu'elle refusât tout amalgame avec elle, et continuât de proclamer la liberté des cultes, au lieu de vouloir l'intolérance qu'elle avait tant blâmée pendant trois siècles. Mais l'ancienne société prenait pour fondement la religion positive, parce que la raison, trop faible, ne pouvait aller chercher intérieurement en Dieu le principe de la juslice.
20ft i ESSAIS
Or, à Constantin , le gouvernement ayant rejeté l'idolâtrie, l'Église se trouva condamnée à la remplacer dans l'État, et comme il n'y avait encore de renouvelé que l'homme religieux et non pas l'homme social, que les idées n'étaient changées qu'en religion et nullement en politique, le clergé, aussi bien que la multitude des fidèles, armèrent avec empressement leur croyance de la loi, comme si elle avait eu besoin de son secours, elle qui, malgré la loi, avait vaincu et les peuples et les prêtres païens. Ils se plongèrent aveuglément dans une société instituée pour l'homme qui pensait seulement par les sens, et pour une religion qui ne promettait que les biens temporels.
Aussitôt , à la persuasion et à la douceur, la violence se substitue et désole l'Eglise. Le trafic, l'hypocrisie, l'exploitent, la souillent. «Je suis témoin, dit Eusèbe, de l'insolence avec laquelle deux grands désordres régnèrent du temps de Constantin , savoir une insatiable avarice et une fausse dévotion qui s'introduisait dans l'Église sous l'apparence de la véritable. La bonté naturelle de l'empereur, sa candeur et sa franchise, lui faisaient croire que des hommes, dont la conduite n'était qu'artifice et imposture, avaient une affection sincère à son service et % une piété solide envers Dieu. La trop bonne opinion qu'il eut de ces gens-là, l'engagea en de grandes fautes, et diminua notablement sa réputation K »
On dirait que les empereurs exercent dans l'Eglise les fonctions de souverain pontife qu'ils avaient sous le paganisme. « Depuis qu'ils ont fait profession de la religion chrétienne, remarque Socrate, ils se sont rendus maîtres .des affaires de l'Église, et ont disposé avec un pouvoir
* Vie de Constantin , 1. iv, ch. 54.
absolu des plus grands conciles, comme ils en disposent encore aujourd'hui (an 378) l. » Si l'auteur y comprend le concile de Nicée , il ne veut pas sans doute que ses paroles soient prises à la rigueur pour celui-là. Mais le fait est certain à l'égard des conciles où l'arianisme et les autres hérésies prévalurent.
Au reste, du moment que l'Eglise entrait dans l'Etat, la puissance séculière entrait dans le gouvernement ecclésiastique. Si le sacerdoce parvenait à la dominer, il en faisait un instrument. Si, comme il est arrivé, elle gardait son indépendance, ou ne la perdait qu'un instant dans quelques pays, elle s'attribuerait au moins les droits des laïques et finirait surtout par nommer les pasteurs, qui seraient réputés fonctionnaires de l'État, en sorte qu'un bon évêque ne serait pas celui qui entendrait et servirait mieux la piété, mais celui qui entendrait et servirait mieux les intérêts ou les passions des princes ou de leurs courtisans.
C'est aussi par le mélange du spirituel et du temporel que les papes ont envahi tous les droits du clergé. De ce que leur siège était à Rome, capitale de l'empire, ils se sont persuadés qu'ils devaient avoir dans l'Eglise l'autorité illimitée que les empereurs possédaient dans l'Etal, et ils ont été sans cesse occupés à la forger, de môme que les anciens Romains «à subjuguer la terre. Constantinople étant devenue second centre de l'empire, son évêque n'a pas manqué de se poser l'égal de l'évêque de Rome. Otez le mélange dont nous parlons, les papes ne se croiront pas plus de pouvoir à Rome que s'ils résidaient dans la ville la plus obscure, et l'on ne verra pas les évêques de Constantinople étendre graduellement le leur sur les églises orientales, et en lin se déclarer indépendants du
1 Liv. v, Préface.
chef de l'Église universelle, indépendance qui, causant le schisme des Grecs, ravit à l'unité la moitié des nations chrétiennes.
Otez ce mélange du spirituel et du temporel, il est encore plus clair que le pape ne montera point à la royauté, ni le clergé n'accumulera richesses sur richesses.
Du même alliage de l'Eglise et de l'Etat a coulé le déluge des superstitions et des vaines observances. En saisissant la religion nouvelle pour l'imposer, la loi civile la tira au dehors et la contraignit de ramener le paganisme. L'idée du médiateur, qui n'est tel que parce qu'il relève intérieurement les hommes à Dieu et leur fait pratiquer la loi divine, cette idée a été dénaturée. Sur l'exemple des favoris dans les cours, qui se laissent gagner avec des présents et obtiennent pour ceux qui les offrent les grâces du souverain, sur cet exemple il s'est formé une médiation par lessaints, médiation quidispense de la piété et de la vertu. On a cru que les saints étant les favorisés de Dieu, il prodigue à leur gré les biens du ciel, les biens de la terre, et que les saints les lui demandent si on les accable d'honneurs. Oubliant que le moyen de leur plaire, c'est de suivre l'Évangile comme ils l'ont suivi; qu'ils ne demandent et n'obtiennent guère que la grâce de les imiter, et même qu'il s'en faut beaucoup qu'ils l'obtiennent toujours, on a épuisé pour eux les dévotions folles et stupides. Entassant extravagance sur extravagance, on a supposé que leurs mérites sont réunis en un trésor qui est à la disposition du pape, et destiné, moyennant quelque pratique arbitraire, à solder pour les vivants et pour les morts la peine due au péché» et pour les vivants à payer le péché même K De là les indul-
* V. Us pouvoirs constitutifs de l'Église.
gences modernes qui déjouent la pénitence et se moquent <Je l'amendement des âmes.
Cependant la Vierge, en qualité de mère de Dieu, devait l'emporter sur les autres saints et être hautement invoquée comme médiatrice du genre humain, lorsque le pervertissement de l'Église se consommerait, et que l'Antéchrist la gouvernerait sans partage par le corps des pasteurs devenus ses ministres.
Aux mêmes jours et sous l'influence dégénératrice parvenue à sa plus grande accélération, s'étendrait rapidement une cérémonie inconnue à l'antiquité, mais en harmonie avec le culte transplanté dans les sens. Je parle des bénédictions et des expositions du Saint-Sacrement. . Qu'est-ce que le Saint-Sacrement? C'est Jésus-Christ sacrifié à son père. En tout sacrifice il y a la victime immolée, la victime mangée ou brûlée. Jésus-Christ est immolé à la messe par la consécration ; il est mangé à la messe par la communion. La consécration se fait avec le pain et le vin qui deviennent ie corps et le sang de Jésus- Christ. Jésus- Christ est pris à la communion sous la forme du pain et sous celle du vin, ou seulement sous la forme du pain, ou seulement squs la forme du vin, parce qu'il se trouve tout entier dans le pain cotisa** cré, tout entier dans le vin consacré, tout entier dans une parcelle quelconque de ce pain, tout entier dans une goutte quelconque de ce vin. Si on ne mange et on ne boit totalement le pain et le vin à la messe où ils on! été consacrés, on garde le reste pour le manger et le boire à une autre messe, ou hors de la messe. Ordinairement on ne réserve que le pain, parce qu'il se conserve mieux que le vin. Or, ce pain réservé pour le manger, peut-on en faire des signes de croix? peut-on l'exposer? N'est-ce pas une profanation de l'employer à des usages pour les-
quels il n'existe nullement? Si à ces usages on croit qu'il y ait quelque vertu attachée, n'est-ce pas en outre une superstition? Cependant on le croit; car pourquoi les établirait-on si on ne le croyait pas? D'ailleurs, une preuve manifeste qu'on le croit, c'est qu'on y suspend des indulgences.
Direz- vous qu'on expose l'Eucharistie pour qu'on l'adore? Est-ce qu'on ne peut pas aussi bien l'adorer quand elle est renfermée dans le tabernacle que quand elle est placée sur le tabernacle? Mais encore une fois l'Eucharistie est réservée pour la communion et non pour l'adoration, c'est-à-dire qu'on ne saurait faire une institution de cette adoration, et qu'elle doit être laissée à l'inspiration de chacun. De l'autel où il s'immole, Jésus- Christ demande à passer directement dans les âmes saintes, à traverser cet espace sans attirer les regards, et, si j'ose le dire, furtivement.
A certains dimanches, on donne la bénédiction du Saint-Sacrement, le prêtre l'annonce, et les fidèles se rendeut avec plus d'empressement que si cette bénédiction n'avait pas lieu. Elle est aussi donnée à la fin de quelques messes auxquelles sans doute on assiste avec un zèle spécial. Ainsi , les vêpres et la messe tendent à
imaginaire, et le grand office public, avec son accessoire principal, à s'annuler devant une cérémonie profanatrice et supertitieuse!
A leur tour où vont les expositions? N'est-ce pas à substituer les respects extérieurs envers l'Eucharistie aux dispositions qu'elle exige pour la recevoir ? Tant qu'elle n'est présentée que comme une nourriture de l'âme, c'est » à préparer l'âme que tous les soins doivent se tourner; que si de plus il la faut juger instituée pour un culte
SUR LA RÉFORME CATHOLIQUE. n)9
exiérieur, particulier, alors i'auerïtion se partage, et p^mme îes ôuftions à l'Eglise sont plus aisées que l'acquisition de la sainteté, elles auront infailliblement la préférence. Il semble, en effet, que les expositions se multi- + plient pour achever d'abolir les maximes pénitentiaires.
Elles ont un autre rapport avec ce qui se passe. Jeté par la chute dans les sens, l'homme s'y est formé une existence que saint Paul appelle /' homme animal l. Jésus- Christ est venu pour le détruire et rebâtir l'homme spirituel ruiné, à la place duquel l'homme animal s'était produit. La démolition de l'un et la reconstruction de l'autre se firent violemment sur la croix et se sont renouvelées dans les martyrs; mais cette manière sanglante ne peut être la manière ordinaire. Jésus-Christ a choisi l'Eucharistie. Là il est aussi véritablement mort que sur la croix et de plus complètement anéanti pour les sens, ayant dépouillé toute figure de corps animé, et ne se montrant que sous les apparences du pain ou du vin. . Comme la mort de la croix est le modèle du martvre, l'anéantissement eucharistique est le modèle de la vie chrétienne.
Si les sens et les organesne peuvent disparaître, il faut que leur domination soit abolie ; que l'amour divin ou la charité y règne seule et y enfante une vie cachée en Dieu comme l'est celle de Jésus-Christ dans l'Eucharistie. Il y est tellement caché en Dieu qu'on ne le voit que par la foi, puisqu'on n'aperçoit que du pain ou du vin. Que s'il ne rejette pas tout signe sensible, c'est qu'il doit être en rapport avec l'homme, et il prend la forme du pain ou du vin, parce qu'étant une victime qui se donne à manger pour nourrir l'âme, il ne saurait être mieux représenté que par le pain ou le vin qui sont la nourriture la
1 i, Cor. n, 15.
plus générale du corps. Ces* pourquoi, loin de s'arrêter à ces symboles, il faut s'en distraire autan* possible pour s'attacher à la grande réalité qu'ils voilent.
Or, les expositions n'inclinent-elles pas à l'effet contraire, à réduire la réalité aux signes, et à les adorer comme étant la réalité? Mais quand la Vierge prend formellement la place de Jésus-Christ, qu'on l'adore, et que l'idolâtrie entre à front levé dans l'Église, pourquoi adorer Jésus-Christ et ne pas adorer les apparences qui le couvrent? Quand on achève d'extériorer le culte, il serait inconséquent de respecter l'Eucharistie. Le matérialisme l'envahira donc comme tout le reste. Pourquoi d'ailleurs le saint des saints ne sortirait-il pas de son mystérieux anéantissement où il désarme la vengeance divine et sauve le monde, pour venir se faire idole et servir aux pompes dans lesquelles s'étale le pharisaïsme prélatal ?
Quelque brièvement que nous ayons examiné la cause des corruptions de l'Église, cela suffit pour voir claire-^ ment qu'elles tiennent à l'amalgame du christianisme avec la politique au ive siècle.
Chaque institution a un objet propre. Montesquieu observe, par exemple, que celui de Rome était l'agrandissement. Aussi l'institution romaine poussait-elle invinciblement les Romains à conquérir le monde. Le monde conquis, cette institution serait épuisée et se dissoudrait.
L'objet du christianisme est la conquête du ciel, à laquelle il porte le genre humain avec une force insurmon^ table. En tombant loi d'État, il se trouve avoir un autre objet, savoir la domination terrestre, et il y fui appliqué avec toute la puissance de l'antique société qui alors se concentrait dans l'institution romaine. Il était donc aussi impossible que l'Église ne devînt point dominatrice, c'est-
à -dire dépravée, qu'il était impossible que Rome n'arrivât point à la souveraineté de l'univers.
Le xvue siècle attribuait la perversion de l'Église aux troubles, à la barbarie, à l'ignorance, qu'enfantèrent les invasions des peuples du nord. Cependant, par elles* mêmes, ces calamités n'attaquaient point l'institution chrétienne et ne pouvaient introduire dans l'Eglise que des maux accidentels et dès lors passagers. Les troubles empêcheraient l'action régulière de ses pouvoirs; la barbarie susciterait des vices, des mœurs brutales, des usages inhumains, insensés; l'ignorance créerait des superstitions. Mais à la renaissance des lumières, lorsque la civilisation moderne se produirait et que l'ordre s'établirait, le culte serait épuré, les folies, les cruautés, les dérèglements s'en iraient, le gouvernement ecclésiastique rentrerait dans son état normal. Voilà, au surplus, la réforme que le xvn* siècle poursuivit. Elle n'a point duré, parce qu'elle n'atteignait point la cause première du mal. Les invasions des barbares ne furent qu'une cause accidentelle qui en hâta le développement. Si elles avaient été la cause même des abus que le xvii* siècle frappait, évidemment l'Eglise aurait continué de se régénérer avec les progrès toujours croissants de la raison et des améliorations sociales, au lieu que sa décadence ne fut que suspendue, et qu'ensuite elle s'est précipitée avec une impétuosité que rien ne saurait ralentir.
Ah ! que la satanicité papale, épiscopale, cléricale, ne nous déconcerte point, elle manifeste le plus bel ordre dans le désordre le plus affreux. Elle proclame que les choses humaines se lient d'une manière certaine et que leurs grands mouvements, quelle qu'en soit la direction, se continuent toujours jusqu'au bout sans jamais se rompre. Pour moi, je serais aussi étonné que l'Église gar-
212 KSSAIS
roUée à la loi pour des siècles ne fût pas devenue telle qu'elle gît sous nos yeux, que si la pierre qui tombe ces* sait d'aspirer au centre de la terre. Le délire antichrétien qui agite ses ministres est le fruit nécessaire d'un arbre planté par Constantin, fruit qu'il faut dévorer; mais l'arbre arraché par la révolution française n'en produira point d'autre.