GRÉGOIRE, ÉVÊQUE CONSTITUTIONNEL DE BLOIS
Dans cette génération de héros qui, par la France, commencèrent l'affranchissement du monde, Grégoire brille d'un éclat unique. S'il fut moins éloquent que Mirabeau, s'il ne créa point les armées de la liberté comme Carnot, ni ne battit rennemi comme Hoche, Kléber, Bonaparte, il déploya mieux que nul autre le génie révolutionnaire. Tels brûlèrent, d'abattre toutes les tyrannies, d'opérer toutes les réformes, de poursuivre tous les perfectionnements, mais ils voulaient anéantir l'Église. Tels furent impatients d'extirper les abus de l'Église, de lui rendre sa primitive beauté ; mais ils n'entendaient qu'imparfaitement la rénovation sociale. Et parmi ceux qui embrassèrent l'œuvre entière de la révolution, qui l'entreprit avec l'ardeur et la puissance de Grégoire? Y voyant
le triomphe définitif de l'Evangile, il s'y dévoua réellement en apôtre, avec son âme immense, incandescente, infatigable, et pleine de cet esprit qui partout doit rétablir le vrai culte et la vraie politique, créer de nouveaux cieux et une nouvelle terre. Son amour des hommes de même que son amour de Dieu, côulant du ciel, le libéralisme prit chez lui une ampleur, une vigueur, un enthousiasme surnaturels. Au nom de Jésus-Christ, il courait renverser les oppresseurs comme saint Paul les idoles. L'oppression qui ravit à Dieu la souveraineté et s'empare d'une créature qui est ou qui peut devenir un membre du Christ, était à ses yeux une impiété, un sacrilège. Il désirait que « la conspiration contre la souveraineté
du peuple » lût un cas de conscience réservé. Sans doute les mêmes sentiments animèrent toujours les pontifes dignes; mais il nVn sortit que l'abolition de l'esclavage païen, bientôt remplacé par le hideux servage de la féodalité, (jue le pain de l'aumône et dos établissements destinés à soulager des misères particulières. Fénelon se tourmenta vainement à évangéliser la société; il fallait la dissoudre, en fonder une toute nouvelle, et les choses n étaient pas encore mûres. Lui et Grégoire sentaient aussi profondément l'un que l'autre la dégradation et les misères populaires, dont le spectacle les déchirait. Transportez Grégoire au xvir siècle, il consumera sa vie en gémissements et en efforts stériles comme Fénelon ; et celui-ci arrivé à l'accomplissement des temps, se serait ardemment employé comme Grégoire à proclamer les droits de l'homme, à les organiser par des institutions qui leur lissent produire le -bien-être temporel; a tout révolutionner pour amener le règne civil de la charité avec son règne religieux; pour achever d'établir le christianisme, qui doit rendre non-seulement les biens du ciel, mais les biens de la terre. Contre l'archevêque de Cambrai auraient éclaté tous ceux que l'aveuglement ou les passions aeliarm nt contre la liberté, soit qu'ils la méconnaissent, soit qu'ils veuillent exploiter leurs semblables. Que les déchaînements furieux dont l'évêque de Blois a été le constant objet, ne fassent donc que redoubler l'admiration et la reconnaissance pour ce bienfaiteur des peuple-.
Henri Grégoire vit le jour à Veho, près de Lunéville, département de la Meurthe, le k décembre 1750. Ses parents, dit-il. n avaient d'autres richesses à lui transmettre que la piété et la vertu : héritage sublime qu'il fut loin de dissiper. Il étudia a Nancy. < |p rapporte qu'un de
ses professeurs, Sanguiné, depuis curé de cette ville jusqu'en 1806 qu'il mourut, trouvait dans cet enfant quelque chose d'étrange, et disait qu'on verrait. Effectivement, on a vu un des mortels qui ont le plus servi et honoré l'humanité. En lui se manifesta un penchant précoce pour la lecture des écrits en faveur de la liberté. Il aimait surtout celui de Boucher De justâ Henrici tertii abdicatione et les Vindiciœ contra tyrannos, publiés par Hubert Languet sous le nom de Junius Brutus. Comme mes ennemis, dit-il, vont profiter de cet aveu que j'aurais pu supprimer, pour m'imputer un caractère séditieux que je n'eus jamais ! Être séditieux en effet, c'est se soulever, principalement dans son intérêt, contre le pouvoir, sans le concours ni l'assentiment de la nation, ou la porter elle-même à se révolter sans une cause suffisante. Or, les luttes de Grégoire ne furent-elles pas toujours nationales, et en général déterminées par des motifs aussi graves que justes? Nommé professeur au collège de Pont-à- Mousson, en 1773, la même année, il publia Y Eloge de la poésie, couronné par l'académie de Nancy. Ce premier ouvrage sent le jeune homme, mais il décèle le talent. Il l'a condamné plus tard parGe que le ton lui semblait peu en harmonie avec le sérieux du ministère ecclésiastique. Il cultivait alors la poésie et avait composé quelques essais qui, dans la suite, furent anéantis, et qui, selon M. Carnot, le méritaient; car avec une imagination vive, féconde, brillante, et une extrême sensibilité, Grégoire ne possédait guère le sens des arts, pour lesquels il exprime souvent un grand dédain.
Élevé au sacerdoce, il devint vicaire, puis curé d'Embermesnil et de Vaucourt. « Prêtre par choix , dit-il , vicaire et curé par goût , je formai le projet de porter aussi loin qu'il est possible la piété éclairée, la pureté des
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mœurs et la culture de l'intelligence chez les campagnards; non-seulement sans les éloigner des travaux agricoles) mais en fortifiant leur attachement à ce genre d'occupations. J'avais une bibliothèque uniquement destinée aux gens des campagnes ; elle se composaitde livres ascétiques bien choisis et d'ouvrages relatifs à l'agriculture, à l'hygiène, aux arts mécaniques, etc.. La confession établit dans la religion catholique des rapports plus immédiats entre le pasteur et les fidèles que dans les sociétés qui out supprimé cette partie du sacrement de pénitence. Or, telle était en général la confiance de mes paroissiens, que si je n'avais posé des bornes nécessaires à leurs révélations spontanées, souvent ils les auraient franchies. De là, je concluais à la nécessité que les prêtres aient une conduite d'autant plus sévère pour eux-mêmes que le ministère offre quelquefois des dangers peisonnels. L'époque la plus heureuse de ma vie est celle où j'ai été curé. Un curé digne de ce nom est un ange de paix; il n'est pas un jour, un seul jour où il nt, puisse, en le finissant, s'applaudir d'avoir fait une foule de bonnes actions. » En 1784, 1786 et 1787, sans doute pendant qu'il est vicaire ou curé, Grégoire voyage dans la. Lorraine, l'Alsace, la Suisse et la partie de l'Allemagne qui avoisine ce dernier pays. Dans le journal inédit de ces excursions, que M. Carnot possède, on le voit, dit-il, « rempli d'admiration pour les beautés de la nature et d'intérêt pour les œuvres de l'homme; on le voit s'enquérir avec soin de tous les perfectionnements susceptibles d'être transportés parmi ses compatriotes, et attribuer à l'influence de la liberté politique tout ce qui le frappe avantageusement dans les mœurs et les usages de la Suisse; on le voit tourner en ridicule les lances et les
cuirasses féodales conservées dans l'arsenal de Zurich, et demander pourquoi on n'entoure pas d'un cadre d'or l'arbalète de Guillaume Tell ; on le voit causant avec Hirzel et Lavater, visitant le chantre d'Abel dans sa retraite sauvage de Sihlwald;on le voit s'attendrir à la pensée de dire la messe dans la célèbre chapelle d'Einsiedeln que son père avait visitée quelques années auparavant.»
L'année suivante, 1788, Grégoire remporte à l'Académie de Metz un prix autrement important que l'éloge de la poésie ; c'est son Essai sur la régénération physique , morale et politique des Juifs. Il y retrace avec énergie les persécutions sanglantes qui n'ont cessé de les traquer sur la terre, les humiliations sans pareilles qui les ont abreuvés, et il leur attribue en grande partie les vices dont on les accuse. Ihnontre le danger de tolérer cette nation, à cause de sa population , de son aversion pour les autres peuplés, de sa morale relâchée, de son commerce et de son usure ; il réfute Michaélis prétendant que le judaïsme s'oppose à une rénovation; il développe la possibilité de former les Israélites aux arts, aux métiers, à l'agriculture, .à l'état militaire, et il demande que la loi devienne la même pour eux que pour les chrétiens. Mais il admet la nécessité de mesures qui tempèrent leur penchant au mercantilisme et à l'agiotage, fruit d'une existence si longtemps précaire, tourmentée, et qui ne leur a point permis de se livrer aux travaux ordinaires et d'y puiser d'honnêtes ressources. Ces restrictions temporaires, qu'il déclarait indispensables, démentent assez , comme l'observe avec raison M. Carnot , les reproches souvent adressés à Grégoire, comme si, dominé par une frénésie d'innover, il n'eût tenu compte d'aucune difficulté de
position et marché à l'aventure dans l'application de ses principes. Il apportera la même prudence en émettant ses idées sur l'abolition de l'esclavage colonial.
Cette production excita l'enthousiasme.
Avec l'indomptable besoin d'employer ses vastes facultés au bien des peuples, quels transports il dut éprouver lorsqu'il vit l'heure de les exercer en toute liberté 1 Et l'eût-il connue depuis longtemps, il n'aurait pas été mieux préparé. « Quand on considère la prodigieuse activité de Grégoire, dit Depping, on croirait qu'il était arrivé aux états généraux porteur de tous les plans de perfectionnements inventés dans l'univers entier, et qu'il s'empressait de les mettre au jour de peur qu'il ne s'e» égarât quelques-uns. Ses travaux dans cette assemblée furent tellement multipliés, que l'historien a peine à énumérer tout ce que produisit cet esprit ardent et fécond, dans un si court espace de temps. »
« Tandis que les assemblées de la Bretagne et du Dauphiné préludaient aux états généraux, dit Grégoire, la Lorraine aussi s'électrisait: une convocation, adressée aux hommes les plus notables des trois ordres, les réunit à Nancy, en janvier 1789, pour s'occuper d'une formation d'états provinciaux : l'assemblée était trop nombreuse pour délibérer, elle nomma quarante-huit commissaires: j'étais du nombre... Dans une lettre imprimée, j'avais stimulé l'énergie des curés, écrasés par la domination épiscopale, mais justement révérés des ordres laïques qui, témoins habituels de leurs vertus, de leurs bienfaits, dans tous les cahiers îvelamèrent en leur faveur. Nommé aux états généraux, j'arrive à Versailles; le premier député que je rencontre est Lanjuinais; le premier engagement que nous contractons, c'est de combattre le despotisme. » Dans une nouvelle lettre aux eurés députés aux états gé-
néraux, écrite avec impétuosité, et dans laquelle il dévoilait sans ménagement les intrigues du haut clergé et de la noblesse, et comment la nation était la proie de leur tyrannie et de leur avidité f il conjurait ses confrères d'accepter la vérification des pouvoirs en commun, et le vote non par ordre , mais par tête ; seul moyen d'avoir, dans rassemblée, une majorité pour déraciner les épouvantables abus dont il leur faisait la peinture. Il se trouva rapidement le chef du clergé populaire. Lorsque le 13 juin les trois curés du Poitou, Ballard , Jallet, Lecesvc, se réunirent au tiers état, Bailly, qui le présidait, et plusieurs autres membres, jugèrent la présence de Grégoire nécessaire dans la chambre du clergé, afin de l'entraîner. Il est superflu de dire que le 20, il ne manqua pas la séance du jeu de paume, ni celle du 22, que les communes, avec 149 membres du clergé, tinrent dans l'église Saint- Louis, où, lors de l'appel, son nom fut couvert d'applaudissements.
La fusion des ordres consommée, le 27 Grégoire est élu secrétaire presque à l'unanimité avec Mounier, Sieyès, Lally-Tolendal, Clermont- Tonnerre et Chapelier. Le 8 juillet, il appuie la motion de Mirabeau pour le renvoi des troupes. L'avant-veille de la prise de la Bastille s'était annoncée par des événements sinistres. Craignant que les minutes des procès-verbaux et des lettres d'adhésion déjà arrivées ne fussent enlevées de vive force, et ne pouvant prendre les ordres de rassemblée, parce que ce jour, qui était un dimanche, il n'y avait pas de séance, Grégoire consulta les autres secrétaires; ils laissèrent à sa prudence le soin de soustraire ces actes de naissance de la liberté et ceux de ses premières luttes. Il les fit envelopper *ous Je sceau de l'assemblée et le sien. Madame Emery, femme du député de ce nom, laquelle savait apprécier ce
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dépôt, se chargea de le cacher, et pendant trois jours, il fut à sa discrétion. Le môme soir, 42, six à sept cents députés, qui n'étaient pas allés à Paris, se rassemblèrent dans la salle des séances, précédemment salle des Menus. En l'absence du président, Grégoire consentit à occuper le fauteuil. Les vastes galeries étaient remplies de spectateurs dont l'inquiétude pouvait encore s'accroître à l'aspect des physionomies sombres des députés. Improvisant sur les tentatives de la tyrannie, sur la ferme résolution qui animait tous les mandataires de la France d'exécuter le serment du jeu de paume, Grégoire s'écria avec enthousiasme : a Apprenons à ce peuple qui nous entoure que la terreur n'est pas faite pour nous... Oui, Messieurs, nous sauverons la liberté naissante qu'on voudrait étouffer dans son berceau , fallût-il pour cela nous ensevelir sous les débris fumants de cette salle :
Si fractus illabatur orbis, Impavidum ferient min». »
Des acclamations universelles accueillirent ces paroles. Il fut décidé que la séance serait permanente. Le 13, il parle énergiquement contre les entraves dont la cour environne l'assemblée, et demande un comité pour dénoncer tous les ministres coupables et les conseillers perfides du roi, demande qu'il renouvelle le lendemain. La discussion s'engage vivement sur cette motion , lorsque tout à coup arrive la nouvelle que la Bastille est prise. Malgré cette terrible défaite, la contre-révolution ne s'avoue point vaincue; elle continue de s'agiter, d'intriguer, de circonvenir le roi. Grégoire l'accuse encore le 5 octobre à la tribune.
Enfin la révolution se développe souveraine. Que ne doit-elle pas au génie héroïque de Grégoire! Pendant
qu'il l'aide à grandir, qu'il s efforce de conjurer les périls qui l'assiègent, il travaille non moins efficacement à l'œuvre de régénération qu'elle a déjà commencée. Dans la déclaration des droits de l'homme, il fait inscrire celle de ses devoirs et le nom de Dieu en téte. Mais j'oublie que les détails ne peuvent ici paraître. Je me borne donc à indiquer l'émancipation des juifs, celle des nègres et la constitution civile du clergé parmi les travaux de Gré* goire à l'assemblée constituante. Enfants d'Israël, cessez vos larmes séculaires. De la condition des animaux où vous étiez abaissés, montez à celle d'hommes et de citoyens libres. Le pardon que le Christ mourant implora pour vos ancêtres déicides, est enfin accordé. C'est un de ses pontifes qui en est le ministre, et vos synagogues, 6 prodige! retentissent de prières adressées au ciel pour un prêtre chrétien. La motion de Grégoire en faveur des juifs offre un résumé de son Essai, Elle est précédée d'une Notice historique sur les persécutions qu'ils venaient d'essuyer en divers lieux, notamment en Alsace, d'où une centaine de familles avaient été obligées de fuir et de se sauver en Suisse pour échapper au massacre ; cette notice roule aussi sur l'admission des députés israélites à la barre de l'assemblée nationale.
Grégoire ne provoque point d'abord la reconnaissance des droits civiques aux nègres qui sont esclaves proprement dits ou la propriété des particuliers; il ne les en juge pas encore capables; mais aux nègres qui s'appartiennent et aux mulâtres ou sang mêlé. Il ne l'emporte qu'après une lutte acharnée qui dure presque deux ans, et dans laquelle il est secondé par les plus énergiques philanthropes; il dit que rien ne lui a donné une preuve plus complète, plus douloureuse de la perversité dont l'espèce humaine est susceptible, que la conduite des co-
Ions, dans cette discussion; leur rage était en raison inverse de leurs raisons. Ils ouvrirent une souscription secrète pour le taire assassiner, du moins, le bruit s'en répandit. Il eut la gloire d'être pendu en effigie au Cap, à la porte de la poste, et à Jérémie.
En adhérant le premier à la constitution civile du clergé, et, comme à la réunion des trois ordres, donnant l'exemple glorieux de la défection, Grégoire déchaîne contre lui des haines, des colères, des vengeances encore bien plus nombreuses, plus implacables, plus indestructibles. Celles des colons avaient pour cause la cupidité. A là cupidité, chez les ennemis des réformes ecclésiastiques, se joignent les passions cléricales et nobiliaires de dominer, les préjugés religieux et le fanatisme. Les membres de l'assemblée constituante ne devaient point être réélus pour l'assemblée législative, qui dura depuis le 1er octobre 1791 jusqu'au 20 septembre 1792. Pendant celle-ci, Grégoire, qui avait été élu évéque de Blois, s'établit dans son diocèse. « Dans un grand nombre de paroisses, dit-il, comme dans la plupart de celles de France, les fidèles savaient seulement par ouï-dire qu'ils avaient un évéque; il était passé en proverbe en France que nos devanciers avaient réduit les sept sacrements à six, celui de la confirmation n'étant plus guère porté que pour mémoire dans les catéchismes. De toutes parts, on vit alors des évéques, pénétrés de leurs devoirs, parcourir les hameaux, catéchisant, instruisant, etc. Environ quarante mille personnes soigneusement disposées par un clergé qui partageait mes principes, reçurent de moi l'imposition des mains. Dans un voyage de dix-huit jours, je préchai cinquante-deux fois. On peut se consoler d'avoir fait beaucoup d'ingrats, d'avoir gagné des infirmités qu'il faudra porter jusqu'au tombeau, en se rappelant la cause
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qui les a produites. Que mes diocésains disent ce qu'ils ont vu et ouï de leur évéqne. Comme Samuel en face du peuple hébreu, quoique pécheur, je puis invoquer leur témoignage sur ma conduite. »
«Grégoire, dit M. Carnot, se livra aux travaux de l'épiscopat avec une active charité. Peu de temps lui suffit pour dissiper les préventions de ceux qui avaient peine à comprendre que, chez lui, la ferveur politique n'était qu'un mode d'action de la ferveur chrétienne. Ils purent s'en convaincre en lisant ses Lettres pastorales, où s'harmonisent l'onction religieuse et le patriotisme ; en l'écoutant prononcer, dans la chaire apostolique, des discours parfaitement conformes à ceux dont sa voix avait fait retentir la tribune législative... Ceux qui le voyaient alors de près, ses diocésains, dans un pays où les habitudes de dévotion exerçaient un grand empire, car c'est surtout dans cette partie de la France que la petite Église a jeté ses fondements, investirent leur pasteur d'une confiance sans bornes. » Grégoire reproduisit à Blois Fénelon à Cambrai.
Nommé à la convention, il demande et obtient dans la première séance, 21 septembre 1792, l'abolition de la royauté. L'excès de la joie lui ôle pendant plusieurs jours l'appétit et le sommeil. On lui a reproché ses violentes sorties contre les rois; mais lorsqu'ils étaient coalisés pour étouffer la régénération de la France, était-il possible de faire des théories impartiales de la royauté? Au surplus, il déclare « qu'un certain nombre de ses écrits ont été altérés par des commis de bureau de la convention, parce que, trop occupé pour corriger les épreuves, il leur laissait ce travail ; et comme plusieurs avaient une tête effervescente et des opinions exagérées, ils y ont intercalé leurs idées. Pendant plus de vingt aos il a
ignoré ces falsifications, n'ayant jamais relu les ouvrages où elles sont. » Elles ont un caractère sanguinaire, qu'il désavoue et qu'il condamne. Il s'est toujours défendu d'avoir voté la mort de Louis XVI. Outre qu'il était contraire à la peine capitale et qu'il voulait l'effacer de nos lois, il croyait que son caractère de prêtre ne lui permettait pas de la décerner.
Lors du jugementde ce prince, il se trouvait avec Jagot, Simon, Hérault de Séchel les, dans la Savoie, pour l'organiser sous le nom de département du Mont Blanc. Voici la lettre qu'ils adressèrent à la convention, telle qu'elle fut lue dans la séance du 20 janvier 1793, et insérée dans le Moniteur du 24. « Nous apprenons , par les papiers publics, que la convention doit prononcer demain sur le sort de Louis Capet. Privés de prendre part à vos délibérations, mais instruits par une lecture réfléchie des pièces imprimées, et par la connaissance que chacun de nous avait acquise depuis longtemps, des trahisonsnon interrompues de ce roi parjure, nouseroyons que c'est un devoir pour tous les députés d'annoncer leur opinion publiquement, etque ce serait une lâcheté de profiter de notre éloignement pour nous soustraire à cette obligation. Nousdéclarons donc que notre vœu est pour la condamnation de LouisCapetparlaconvention nationale, sans appel au peuple. Nous proférons ce vœu dans la plus intime conviction, à celle distance des agitations où la vérité se montre sans mélange, et dans le voisinage du tyran piémontais. » La première rédaction de cette lettre, par les collègues de Grégoire, portait condamnation à mort; il refusa de la signer. Alors on fit celle que l'on vient de lire, où les deux mots à mort ne se trouvent pas. Ajoutez que les quatre commissaires dans la Savoie fureut dénoncés à la société des Jacobins comme s'étant opposés à
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ce qu'elle appelait la vengeance du peuple; que Fauchet, dans son journal, et la Convention, dans la liste qu'elle envoya aux municipalités, ne mirent point Grégoire parmi les votants à mort, et il sera démontré sans réplique qu'il demeura fidèle à son caractère sacerdotal et à ses principes.
Dans une autre circonstance solennelle aussi terrible , le 7 novembre suivant, lorsque Gobd, évéque de Paris, et une partie de ses vicaires, vinrent, à la barre de la convention, abdiquer leurs fonctions, l'évéque de Blois ne faillit pas non plus à lui-même. Il était au comité de l'instruction publique occupé à rédiger un rapport. Il accourt. On se groupe autour de lui , et avec l'accent des Furies on lui commande de renoncer « aux hochets de la superstition, aux jongleries sacerdotales. » 11 s'élance à la tribune, a J'entre ici , leur répond-il , n'ayant que des notions très vagues sur ce qui s'est passé avant mon arrivée. On me parle de sacrifices à la patrie, j'y suis habitué. S'agit-il d'attachement à la cause de la liberté? J'ai fait mes preuves. S'agit-il du revenu attaché à la qualité d'évêque? Je vous l'abandonne sans regret. S'agitil de religion? Cet article est hors de votre domaine, et vous n'avez pas le droit de l'attaquer. J'entends parler de fanatisme, de superstition... Je les ai toujours combattus; mais qu'on définisse ces mots, et l'on verra que la superstition et le fanastime sont diamétralement opposés à la religion. Quant à moi, catholique par conviction et par sentiment, prêtre par choix, j'ai été désigné par le peuple pour être évéque, mais ce n'est ni de lui ni de vous que je tiens ma mission. J'ai consenti à porter le fardeau de i'épiscopat dans un temps où il était entouré d'épinçs. On m'a tourmenté pour l'accepter, on me tourmente aujourd'hui pour me forcer à une abdication qu'on
ne m'arrachera pas. J'ai tâché de faire du bien dans mon diocèse ; agissant d'après les principes sacrés qui me sont chers, et que je vous défie de me ravir, je reste évêque pour y en faire encore. J'invoque la liberté des cultes. » Les rugissements pour étouffer sa voix, commencent aussitôt que les persécuteurs s'aperçoivent qu'il parle en sens opposé à leurs vues et se prolongent jusqu'à la fin. « Je doute, dit-il, que le pinceau de Milton, accoutumé à -peindre le spectacle des démons, pût retracer cette scène. » Descendu de la tribune à sa place , on s'éloigne de lui comme d'un pestiféré; s'il tourne la tête, il voit des figures qui, en grinçant les dents, dirigent sur lui des regards menaçants. Il déclare qu'en prononçant ce discours, il crut prononcer son arrêt de mort. S'il ne cherchait pas la persécution, il ne fléchissait en rien pour l'éviter. Bravant et le despotisme formidable de l'opinion dominante, et la loi de l'Assemblée législative, qui supprimait le costume ecclésiastique, il portait le sien publiquement, et allait tonsuré et en habit violet présider la Convention.
Avec le courage de la foi, Grégoire en avait la simplicité. Après une présidence de l'Assemblée constituante, il se rendit à l'église des Feuillants, pour remercier Dieu d'avoir soutenu ses forces pendant cette mission difficile; le prêtre chargé d'officier se trouvait seul, Grégoire aussitôt se mit à genoux derrière lui, et servit la messe. On vit ainsi, observe Carnot, l'homme qui venait d'occuper le plus beau poste de l'État, remplir un instant après les plus humbles fonctions de l'Église.
Cependant â était entré au comité de l'instruction publique. Incapable de s'épuiser, ni de se lasser, là, comme partout, il égalait les besoins des temps. Ce qui d'abord attira son attention, fut l'agriculture, science « nourri-
cière de tous les états... Sans engrais, point de récoltes ; . sans fumier, point d'engrais dont l'effet soit prompt; sans bestiaux, point de fumier ; sans prairies artificielles, point de bestiaux; enfin, sans la suppression des jachères, point ou trop peu de prairies artificielles. » Que le produit de la terre est relatif à la quantité de bétail , tel est, en effet, le principe de l'agriculture. M. Dezeimeris vient de le mettre dans tout son jour et de le suivre dans ses plus importantes applications. D'un côté, le Conservatoi?*e des arts et métiers se rattache à l'agriculture par les instruments aratoires; de l'autre, il tient à l'industrie par les machines : Grégoire fait créer cet établissement. On lui doit le Bureau des longitudes, qu'il transporte de l'Angleterre. Mais j'oublie encore que les détails me sont interdits. Je ne saurais donner même les titres de cette multitude de rapports sur tout ce qui intéresse la société, ni encore moins parler de ses efforts pour sauver les monuments des arts et les bibliothèques, du vandalisme, expression qu'il inventa, dit-il, pour tuer la chose. Que de savants il ravit à la détresse, à la prison, souvent peutêtre à la mort! Il imagina une commission pour rassembler les débris des productions de l'esprit humain, dans toute la France. 11 mit en réquisition tous les gens de lettres qu'il put déterrer; dans leur diplôme de commissaires des arts, ils eurent un brevet de sécurité. Bientôt il obtint de la Convention 100,000 écus destinés à les encourager. « Qui peut calculer, dit un écrivain du temps, le degré de reconnaissance que lui doivent les sciences et l'humanité, lorsque, dans ce foyer de passions violentes et exaspérées, où tout était sacrifié à l'ambition ou aux vengeances des partis opposés, Grégoire, montaiit à la tribune, venait y adoucir les âmes et y captiver les esprits par des idées conservatrices ou par des sentiments
de bienveillance publique ? Qui pourrait lui contester la gloire d'avoir arraché des mains du vandalisme révolutionnaire les monuments et les chefs-d'œuvre du génie dont la France s'honore, d'avoir rappelé à l'émulation et à la confiance tant de savants et d'artistes utiles, prêts à tomber dans le découragement, ou à porter loin de leur patrie le produit de leurs veilles et de leurs talents?... Il sera regardé comme un des fondateurs, non de la république avilie par les crimes des factionset des réactions sanglantes, mais de la république victorieuse et triomphante par le double empire de ses armes et de sa législation. » Quelque aveugles que soient ordinairement les réacteurs, les thermidoriens surent le comprendre et le respecter. Jamais, en effet, aucun homme ne fut plus manifestement dirigé par le seul amour du bien public, ni ne montra plus de bienveillance pour ses semblables en combattant leurs erreurs.
En 1796, il fallait restaurer l'Église gallicane, dévastée par la persécution. Il semble que Grégoire se soit surpassé. On conçoit à peine qu'un homme ait pu autant agir, parler, écrire. En parlant de l'Église constitutionnelle, nous avons indiqué les travaux des évoques rétiài$1 et des conciles nationaux dont il fut 1 ame. En 1800, sur l'invitation du premier consul, Il se rendit plusieurs lois à la Malmaison, où ils discutèrent amplement les moyens de pacifier l'Église de France. Bonaparte lui demanda, et Grégoire rédigea, avec Desbois et Mauviel, plusieurs mémoires sur l'état du clergé constitutionnel et de Tesl»i il religieux en France. Peu de temps après il lui en remit un autre sur la nécessité d'établir un conseil pour les matières ecclésiastiques, idée qui fut en partie suivie par la création d'un ministère des cultes. « Rien, dit-il, n'était plus facile que de maintenir en place le clergé
constitutionnel, toujours ami de la paix, composé d'évêques et de prêtres triés par la persécution. D'autres dignes ecclésiastiques, soit qu'ils eussent ou qu'ils n'eussent pas prêté le serment, auraient été appelés à remplir les sièges et les paroisses qui vaquaient. Le pape serait intervenu pour dire paternellement à tous : Oubliez vos divisions passées , confondez vos embrassements , travaillez de concert à la gloire de la religion et de votre patrie ; mais je vous reconnais tous pour vrais enfants de l'Église. Dieu en a disposé autrement. Les vues que j'avais présentées turent mises à l'écart, quoiqu'on les eût d'abord accueillies. »
Grégoire était entré au conseil des Cinq-Cents. Après le 18 brumaire, il devint membre du corps législatif , qu'il présida, et au nom duquel il porta plusieurs fois la parole devant les consuls, manifestant sans détour ses sentiments républicains, et sou attachement à la souveraineté du peuple. Trois fois ce corps le plaça sur le rang des candidats au sénat conservateur. Sachant que son caractère épiscopal et sa conduite religieuse étaient mis en avant pour l'écarter, il écrivit à Sieyès, président : «Il est, disiez-vous, des sénateurs (et je sais que vous n'êtes pas du nombre) chez qui le désir de concourir à mon adoption dans le sénat, est combattu par la crainte que je continue mes fonctions ecclésiastiques.
»Je me félicite d'avoir fait une démission qui me décharge du fardeau d'un diocèse; mais si cette opération n'était pas consommée, la crainte qu'on l'attribuât à des vues ambitieuses, suffirait pour me la faire ajourner. Telle fut ma réponse l'an dernier, en apprenant que certaines personnes attachaient leurs suffrages en ma faveur à une démarche de cette nature...
» Si quelques hommes prétendent subordonner ma
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nomination, je ne dis pas à l'abandon des principes qui me sont chers, et qu'on veut bien me laisser, mais à l'omission des actes qui en sont la conséquence, celte injustice de leur part ne m'arrachera pas une lâcheté; ils peuvent appliquer ailleurs des suffrages que je suis loin de leur demander. Ce serait pour eux un triomphe s'ils pouvaient me faire dévier un moment de la ligne que j'ai suivie; je ne veux pas acquérir ce titre à leur mépris. J'épargnerai ce chagrin à mes amis, je déroberai ce plaisir à mes ennemis.
» Quand on a bravé les dangers de la déportation et de l'échafaud, on peut défier les pervers. J'ai sacrifié à ma religion, à la république, repos, santé, fortune ; mais je ne ferai pas le sacrifice de ma conscience. J'ai dit, dans un écrit, que l'univers n'est pas assez riche pour acheter, ni assez puissant pour forcer ma volonté. Je sais souffrir, je ne sais pas m'avilir ; je conserverai jusqu'au dernier soupir ma fierté et mon indépendance. »
Cette lettre, dans laquelle il renforçait les obstacles à son admission, fut remise à Sieyès, le 3 nivôse an X (23 décembre 1801), et néanmoins l'élection de Grégoire eut lieu deux jours après.
L'année suivante, il fit un voyage en Angleterre, et il se pique d'avoir été le premier cvêque qui ait osé paraître en habit violet dans le parc Saint-James, à Londres, depuis l'expulsion des Stuarts. Un au après, il parcourt la Hollande; reçu avec enthousiasme par les juifs, qui l'entoureut d'hommages, le prient de visiter leurs synagogues, d'assister à leurs cérémonies, il répond que le christianisme lui apprend que tous les hommes sont ses frères; que, quelle que soit la disparité de religion, il doit les aimer, les aider. D'ailleurs, ajoute-t-il, l'Église catholique envisage, avec une tendre impatience dans l'avenir, le
moment qui doit amener sous l'étendard de la croix les restes épars d'Israël. I) entend se n nom intercalé dans les st rophes hébraïq u es d 'u n can tiq ue d 'actions de grâces. A son retour, il vote, aveodeux autres, contre Pérection du gouvernement impérial, et combat seul ensuite l'adresse du sénat à Napoléon, au sujet du rétablissement des titres nobiliaires. Lors du divorce, il réclame vainement la parole pour protester. En 1814, il se prononce pour la déchéance de Napoléon. Lorsque le sénat a décrété le rappel des Bourbons, sous la condition qu'ils accepteraient une constitution, il publie une brochure vigoureuse intitulée: De la Constitution française de 1814, dont en peu de temps il se fait quatre éditions. Non compris dans la pairie des Bourbons, ni dans celle de Bonaparte, pendant les Cent jours, il se voit exclu par le ministère Vaublanc, même de l'Institut, dont il avait été un des fondateurs et des membres les plus utiles. En 1819, l'Isère l'envoie à la chambre des députés. Cette élection excite contre lui un effroyable orage de passions contre-révolutionnaires. Elle est annulée par une application forcée de la loi, qui oblige de choisir la moitié des députes, au moins, parmi leséligibles du département. Comme on prescrit le renouvellement des brevets de la Légion d'honneur, Grégoire se démet du titre de commandeur, en 1822.
Les germes d'une maladie qu'il paralysait depuis longtemps par l'énergie de son âme , se développent en 1831 , et il succombe le 28 mai à quatre heures de l'aprèsmidi, à Paris, rue des Vieilles-Tuileries, n° 30, autant que je puis me le rappeler.
Une correspondance s'était engagée entre lui et l'archevêque de Paris, Quélen,qui menaçait de lui refuser les honneurs de la sépulture, s'il ne condamnait point la constitution civile du clergé. L'évêque de Blois avait
résisté avec l'inébranlable fermeté qui lui était naturelle. L'abbé Baradère lui administra le viatique, TabbéGuillon , professeur à la Sorbonne, l'extréme-onction. Celui-ci eut la faiblesse de rétracter plus tard cet acte de charité. Le gouvernement fit ouvrir les portes de l'Abbaye-aux-Bois, paroisse de Grégoire; le clergé qui la desservait s'était retiré. L'abbé Grieu, proscrit dans son diocèse sous la restauration, pour avoir baptisé un enfant dont Manuel était le parrain, célébra l'office. Au sortir de l'église, des jeunes gens dételèrent le char funèbre et le traînèrent à bras jusqu'au cimetière de Montparnasse; plus de vingt mille personnes l'accompagnaient. Thibaudeau, au nom de la Convention, M. Bisette, au nom des nègres, et, je crois, M. Crémieux, au nom des Israélites, parlèrent au bord de la tombe entr'ouverte, bord devenu pour un instant la tribune de la reconnaissance des peuples et , pour ainsi dire, du genre humain, dont les trois orateurs étaient comme les représentants. A Haïti, le président de la république ordonna des prières solennelles; la mort de Grégoire fut annoncée par dos décharges de canon , tous les quarts d'heure, pendant une journée. Le clergé célébra l'office divin à la même heure dans toute rétendue du pays, avec la plus grande pompe. Plusieurs curés prononcèrent des oraisons funèbres, et vengèrent l'évôqué de Blois des outrages que sa cendre éprouvait dans sa terre natale. Les synagogues, sans doute, lui rendirent des hommages analogues.
L'Eglise n'a pas eu de plus grand pontife, ni aucun peuple de plus grand citoyen que Grégoire. Dix pages suffiraient à peine pour donner la liste de ses ouvrages. Hormis VEssai sur les Juifs, il n'avait produit que de simples brochures ou des discours, jusqu'au concordat. A cctteépoque, étant sorti des fonctions publiques presque
l\\k ESSAIS
entièrement, il se livra, pendant les trente dernières années de sa vie, à la composition d'ouvrages considérables; tels, par exemple, que Y Essai historique sur les libertés de l'Eglise gallicane et Y Histoire des sectes religieuses.
M. H.Carnot a publié les mémoires de Grégoire, avec un travail étendu et plein d'intérêt sur lui , 2 vol. in-8°, Paris, 4840. B.D.
vu.
Réflexions sur le refus de sacrbments, fait a M. Grégoire, PAR M. DE QuÉLEN, ARCHEVÊQUE DE PaRIS, ET SUR LA DÉCISION DU MINISTÈRE A CE SUJBT. (5 juin 1831.)
Pour le catholique qui aime et qui entend sa religion, c'est un affreux et désolant spectacle que la conduite du clergé dans ce siècle. Plus la lumière s'étend et pénètre le monde, et plus il s'obstine à la nier et se plonge dans les ténèbres; plus les esprits sont avides et impatients de liberté, et plus il cherche à les tyranniser. Ministre d'un culte qui a libéré le genre humain, il ne lui présente ce culte que comme une chaîne de fer qui doit l'enlacer et le pressurer éternellement.
On pouvait espérer que la dernière révolution tirerait le clergé de cet incompréhensible et sinistre aveuglement. C'était lui principalement qui, depuis quinze ans, tramait le coup d'état; c'était lui qui se flattait d'avoir si bien montré la main de Dieu dans le retour des Bourbons, d'avoir si bien identifié la cause de l'Église avec celle de ces princes, que leur pouvoir devait être, pour le peuple, up objet sacré auquel il n'oserait toucher, quoi qu'il*
fissent. Eh bien! il a vu avec quelle détermination le
peuple a brisé cette race tyrannique, et jeté ses débris sur les terres étrangères. Mais il a vu en mémo temps combien ce peuple a été magnanime envers le clergé, qu'il savait cependant instigateur du parjure et des mitraillades. Excepté l'archevêque de Paris, qui avait eu la délirante audace de les commander publiquement à Charles X, quel fut le prêtre qui reçut des outrages dans la semaine vengeresse? Ne cite-t-on pas, au contraire, plusieurs traits des plus touchants égards rendus à des ecclésiastiques? Le culte ne fut-il pas célébré, comme à l'ordinaire, dans toutes les églises de Paris, sans qu'il y eût le moindre dérangement? La conduite de l'abbé Paravey, venant sur le champ de bataille bénir la tombe des martyrs de la liberté, et disant a la multitude, qui lui paraissait avoir pour lui un trop grand respect, qu'il n'était pas le bon Dieu : cette conduite, qui pourtant serait toute simple de la part de prêtres qui auraient la plus légère idée de leurs devoirs , enthousiasme le peuple ; tant il serait peu exigeant si l'on voulait l'attirer à soi ! Le front couronné par la victoire, il semblait dire au clergé : « Toi que Dieu a établi pour être, en son nom, notre défenseur contre le puissant et le riche, tu t'es fait, en son nom, leur complice et notre tyran ; tu as conspiré notre asservissement et notre misère, et tu viens de faire égorger nos frères! Eh bien ! nous te pardonnons au nom de ce Dieu , mais reviens à ton devoir, et sache, dans tous les cas, qu'il n'est plus possible de nous mettre sous le joug ! »
Cette leçon sublime sera-t-elle comprise? Non. Le clergé refusera au roi, que le peuple a élevé sur le trône, les prières qu'il lui est ordonné d'adresser au ciel pour Routes les puissances du monde. Il fera plus, il conspi-
rera,ou permettra qu'on conspire dans le sanctuaire, dans la célébration des mystères et en face des tombeaux des victimes qu'il a faites. Pour cette fois, voyant sa générosité si insolemment méprisée, le peuple ne saura se contenir; et la dévastation du temple, théâtre du crime, la démolition de l'archevêché, apprendront à ces lâches et incorrigibles oppresseurs , que sa patience commence d'être poussée à bout. Je ne sais qui a prétendu, à la tribune des députés, que c'étaient des forçats libérés qui avaient détruit le palais de l'archevêque. Il serait possible qu'il y en eût quelqu'un; mais ces milliers de spectateurs, de tout âge et de toute condition, qui couvraient les quais, qui s'accumulaient aux croisées et paraissaient jusque sur les toits, ou applaudissant, ou semblant ne point blâmer ce qui n'était sans doute à leurs yeux qu'un grand acte de justice populaire, étaient-ils donc sortis des bagnes? Et quel avantage auraient là trouvé des forçats? Non, non. Ce n'est pas la perversité de quelques individus qui peut produire de tels mouvements, il faut qu'un de ces sentiments qui forment comme la racine de la vie humaine, ait été profondément blessé, etque l'indignation, faisant bouillonner les cœurs, éclate comme la foudre.
Vous croyez sans doute qu'ici le clergé ouvrira les yeux sur sa position, qu'il reconnaîira combien il compromet la religion, et qu'il sentira la nécessité de se corriger. Oh 1 ce serait bien peu le connaître.
Il existe un homme dévoré d'un amour immense de Dieu et des hommes, dont la longue et vaste carrière n'a été qu'un perpétuel dévouement à la gloire de l'un et au service des autres, un homme qui est le symbole vivant de la piété et de la liberté, et comme le Caton du christianisme. Eh bien! voilà l'archevêque de Paris s'achar-
nant sur l'agonie de cet homme, lui refusant les consolations de cette religion qu'il a tant illustrée, et qu'il a môme héroïquement confessée. Et c'est cet homme, que l'Eglise primitive eût mis au premier rang de ses confesseurs et de ses docteurs, que M. l'archevêque rejette du sein de l'Église ! Examinons pourtant ce qu'il lui reproche.
Il a refusé de se soumettre aux brefs qui condamnaient la constitution civile du clergé! Mais, d'abord, depuis quand une décision du pape suffit-elle pour exclure de la communion des fidèles? Est-ce de l'évéque de Rome ou des conciles généraux de Nicée, d'Ephèse, de Trente, qu'est parti l'éternel anathème contre Arius, Nestorius, Luther et Calvin? Les Cyprien et les Hilaire, quoique contraires aux décisions des Étienne et des Léon, en ontils moins reçu l'honneur de la canonisation? Ensuite qui ne sait depuis longtemps ou ne peut savoir, que tous ou presque tous ces brefs furent fabriqués en France et frauduleusement mis sous le nom de Pie VI? D'ailleurs ne courut-il pas aussi un bref commandant l'obéissance aux lois, c'est-à-dire reconnaissant indirectement la constitution civile du clergé, bref qu'on disait accorde par Pie VI à la demande du directoire, moyennant la restitution des trois légations pontificales? « Le saint-père, dit l'abbé Montgaillard à ce sujet, aurait alors, pour recouvrer s^s domaines temporels , apostoliquement effacé la tache d'hérésie ou de schisme qui couvrait le royaume très chrétien K » Son successeur, Pie VII, exigea-t-il quelque rétractation des ecclésiastiques assermentés qui entrèrent dans l'organisation de 1801? Aucune. Ainsi, c'est pour des condamnations qui , fussent-elles sincères, ne sauraient d'elles-mêmes obliger les consciences; c'est pour
i llisi. de la révolution française.
des condamnations la plupart et peut-être toutes imaginaires; c'est pour des condamnations auxquelles ne croient pas ceux qui les portent, et par conséquent pour d'abominables bypocrisies, qu'on tourmente la plus haute vertu.
Mais allons au fond : qu'est-ce que la constitution civile du clergé? C'est l'établissement des élections pour les évôques et les curés, et de l'institution canonique des suiïragants par leur métropolitain, et du métropolitain par ses suftraganls, c'est-à-dire la restauration de la discipline primitive, laquelle a subsisté dix siècles dans sa vigueur, et n'a totalement succombé que sous le concordat de François YT et de Léon X. Ce n'est point ici le lieu d'examiner si cette restauration était intempestive ou défectueuse ; mais si elle était orthodoxe. Or, il faut être d une insigne mauvaise foi ou d'une grossière ignorance pour soutenir la négative. Sur quoi se fonde en effet l'accusation d'hérésie? Sur ce que cette loi enlevait au pape l'institution canonique, qu'on prétend lui appartenir essentiellement. Mais qui ne sait que, jusqu'aux fausses décrétâtes , c'était le métropolitain qui confirmait les évéques de sa province, et qu'il était confirmé par eux? Et s'il y avait un patriarche comme dans les diocèses de
confirmait les métropolitains, et les évéques du diocèse le patriarche. De sorte que le pape ne donnait l'institution que dans le patriarcat de Rome, c'est-à-dire que dans les dix provinces de la préfecture romaine, qu'on nommait provinces suburbicaires , savoir : la Campanie, la Toscane , l'Ombrie , le Picenum suburbicaire , la Sicile, la Pouille, la Calabre, la Corse, la Lucanie et la Valérie.
D'où il résulte que, pour soutenir que l'institution de
tous les évêques appartient au pape, que l'assemblée constituante lui a ravi un droit essentiel, et qu'elle a produit une œuvre hérétique dans la constitution civile da clergé,
il faut dire : ou que le pape n'a commencé à apercevoir ses droits essentiels que vers le xie ou xir5 siècle, et ne les a pleinement connus que sous François Itr, ce qui serait absurde; ou que c'est dans cet intervalle qu'il a usurpé les droits essentiels des autres évêques, et est tombé luimême dans l'hérésie, et que l'assemblée constituante n'a fait que rétablir les évêques dans leur autorité, et rappeler le pape à la vérité. Et ce n'est pas légèrement que je dis que le pape est tombé dans l'hérésie en s'arrogeant comme un droit propre l'institution canonique universelle, car cela suppose qu'il tient seul immédiatement l'épiscopat de Jésus-Christ, et que les autres évêques ne le tiennent que de lui, c'est-à-dire que Pierre fut seul constitué évêque, et qu'ensuite il constitua évêques les autres apôtres ; ce qui l'établit, lui, et les papes ses successeurs, maîtres absolus dans l'Église : doctrine formellement condamnée par le concile général de Constance, dans sa quatrième session. Il y est dit : « Que le concile, légitimement assemblé au nom du Saint-Esprit, faisant un concile général qui représente l'Eglise catholique militante, a reçu immédiatement de Jésus-Christ me puissance à laquelle toute personne , de quelque état et dignité quelle soit, même papale, est obligée d'obéir en ce qui concerne la foi. » Selon Bossuet, nos anciens docteurs n'hésitaient pas, en vertu de ce décret, à traiter d'hérétique la doctrine de la supériorité du pape sur le concile, ou de sa toute-puissance dans l'Église, et il déclare que ceux qui la soutiennent ne peuvent trouver d'excuse que dans leur bonne foi, provenant d'une connaissance imparfaite de cette matière. Ainsi M. Grégoire, loin d'avoir eu à se
rétracter, pouvait hardiment renvoyer à M. de Quélen l'accusation d'hérésie dont celui-ci le poursuit; et il avait pour l'appuyer, non une bulle de la cour de Rome, acte depuis longtemps destiné presque toujours à établir ou à consacrer des abus, mais une décision de la plus haute autorité qui existe dans la société catholique, d'un synode œcuménique.
On se demande comment des évéques peuvent ainsi se dégrader en dépouillant un pouvoir dont Jésus-Christ lui même les a investis, et en le livrant au pape ; et à la première vue cela confond. Mais pour peu qu'on y regarde de près, la chose s'explique facilement. Cesévêqqes consentent à se courber sous la domination souveraine du pontife romain, afin de s'en servir pour reprendre eux-mêmes sur la société la domination qu'ils ont perdue; et s'ils parvenaient à la ressaisir, le pape n'aurait pas de plus ardents ni de plus implacables contradicteurs. Une récente et mémorable expérience ne laisse là-dessus aucun doute. Voyez les insermentés, en 1790, solliciter à grands cris le déploiement de l'omnipotence papale contre la Constitution du clergé, qui leur enlevait, non leur autorité réelle, mais leurs honneurs et leurs dignités, leurs richesses et leur luxe; et la plupart, en 1801, refuser à Pie VII une démission qui est loyalement donnée par tous les évéques constitutionnels, restreindre, plus peut-être qu'on n'eûtencore fait, le pouvoir du successeur de Pierre, fulminer l'excommunication contre lui, et créer la petite Église. Pense-t-on que les Quélen, et ceux de ses collègues qui se signalent comme lui par leur ultramontanisme, ne fussent pas prêts à en faire autant? Et, encore un coup, c'est par cet exécrable machiavélisme qu'on tourmente l'évêque le plus éclairé et le plus vertueux qui ait paru depuis Bossuet. Non, la langue n'a
SLR LA RÉFORME CATHuLIQUE. /|2t
pas de termes assez forts pour exprimer l'indignation qu'inspire ce mystère d'iniquité.
On dit que le ministère craignant de voir se renouveler les scènes de février, a décidé que, malgré la défense de l'archevêque, les restes mortels de l'ancien évêque de Blois seraient portés à l'église. On ne peut que le louer de cet acte de prudence. Mais il y a des motifs bien autrement graves pour fouler aux pieds cette défense. L'excommunication de M. Grégoire attaque l'indépendance du pouvoir civil et assujettit l'État au pape. Car si l'institution canonique n'appartient qu'aux pontifes romains, les pontifes romains sont au dessus des conciles, comme nous l'avons montré, et dès lors infaillibles. Or, s'ils sont infaillibles, il faut croire qu'ils sont maîtres des sociétés, puisque quelques-uns d'entre eux, notamment Grégoire VII et Boniface VIII l'ont déclaré comme un point de foi. Et ce sont ces conséquences que Denis Talon, d'Aguesseau, Choiseul, évêque de Tournay, et Filz-James, évêque de Soissons, ont clairement développées.
Le premier, en demandant au parlement de supprimer la bulle d'Alexandre VII, qui condamnait les censures de la Faculté de théologie* portées contre deux ouvrages où les prétentions ultramontaines étaient audacieusement soutenues, s'exprime en ces termes : a Cette bulle va directement à établir l'infaillibilité du pape et sa supériorité prétendue au-dessus du concile, comme un article de foi... La doctrine de l'infaillibilité ruine absolument les libertés de l'Eglise gallicane, et établit, par une suite nécessaire, la puissance absolue du pape, même sur la temporalité des rois. Il ne sert de rien, pour empêcher cette conséquence, de dire que les papes demeurent toujours faillibles dans les faits, puisqu'ils font, quand il leur plaît, des points doctrinaux de ces mêmes prétentions
sur la temporalité des rois. .. f comme a fait Boniface VIII, dans la bulle Unam sanctam, où il déclare qu'il est de foi de croire que le pape est au-dessus de toutes les puissances spirituelles et temporelles... Ainsi, c'est dans cette rencontre qu'il faut apporter toute la vigueur possible pour repousser ces injustes entreprises de la cour de Rotnequi n'avait point encore tait de démarches si hardies que celleci. Encore que l'excommunication portée par la bulle soit nulle, et ne puisse rejaillir que contre ceux qui l'ont prononcée, il est néanmoins de conséquence de prévenir les mauvais effets qu'elle pourrait avoir parmi les peuples. On n'est que trop informé des cabales et des brigues de certaines gens, qui font tous leurs efforts pour établir au milieu de nous les nouvelles maximes, et qui entretiennent une fiaison secrète avec les officiers de la cour de Rome, leur faisant entendre qu'ils disposeront tout te monde à recevoir avec respect leurs rescrits et leurs bulles. It est de la dernière conséquence de réprimer ces sortes de gens comme des perturbateurs du repos public. » Ce dernier paragraphe semble écrit tout exprès pour les circonstances actuelles.
Ecoutons Fitz-James : « Un autre système très dangereux ne laisse pas de s'accréditer chez plusieurs. Ils penchent assez, disent-ils, à croire que l'indépendance des souverains de toute autorité spirituelle dans leur temporel est de droit divin ; mais qu'il n'en est pas de même de la faillibilité du pape, qu'on peut regarder comme une opinion indifférente. C'est une vraie illusion. La faillibilité du pape et l'indépendance des souverains dans leur temporel, sont deux vérités connexes et inséparables Tune de l'autre. Si le pape est infaillible, votre couronne, Sife, est entre ses mains, puisque Grégoire VII et Boniface VIII, et plusieurs autres ont déclaré qu'ils avaient le
droit d'en disposer, et que leurs successeurs ne manqueront pas de renouveler cette décision, quand il leur sera utile de le faire. Nous ne sommes à l'abri de ces entreprises que parce que nous croyons fermement que Jésus- Christ n'a accordé l'infaillibilité à aucun de ses ministres en particulier, et n'a donné aucun pouvoir temporel à son Église *. »
Donc, la question du refus de sacrements fait à l'ancien évôque de Blois, touche aux fondements mêmes de l'ordre social. Il s'agit desavoir s'il repose sur les droits de l'homme ou sur l'autorité du pape, et s'il doitétre régi par la Charte ou par les bulles de Rome. Que les réclamations de M. Grégoire et la résolution du ministère fassent crier la faction ultramontaine à l'envahissement des droits du sacerdoce, on le conçoit ; mais que des gens qui se proclament libéraux par excellence, et même philosophes, crient avec elle : voilà ce qui étonne. M. de Potter prétend 2 que le prêtre est libre d'accorder ou de refuser les secours de son ministère à qui bon lui semble, sans avoir aucun compte à rendre à l'autorité. D'où il résulte que le prêtre est maître de la religion, et par conséquent de la raison et de la conscience, ou de l'existence entière du croyant. Serait-il possible que le Christ qui s'est annoncé comme le libérateur de l'homme, l'eût ainsi jeté sous un joug tel que n'en porta jamais le sectateur d'aucun autre culte? Non, cela n'est point possible : aussi cela n'est-il pas.
Le christianisme se compose de deux parties essentiellement différentes : de la loi naturelle et de la révélation. La loi naturelle comprend l'existence de Dieu, la
1 Lettre à Louis XV. OEqv. poslb., t. Il, p. 79. * V Avenir, 15 mai 183$.
UÎU àSSAlS
spiritualité et l'immortalité de l'âme, les récompenses et les peines futures, vérités qui ressortent de la raison. La révélation renferme l'incarnation et les sacrements, vérités hors des prises de la raison, et dont le sacerdoce est le dépositaire. Les vérités surnaturelles doivent-elles étouffer les vérités naturelles ou les rétablir dans leur vigueur? En d'autres termes, le Christ est-il venu pour détraire la loi ou pour l'accomplir? Il déclare que c'est pour l'accomplir, c'est-à-dire pour la faire pleinement régner, pour faire que la raison juge et gouverne en souveraine dans l'ordre naturel. D'où il résulte que tout ce que le sacerdoce entreprend contre cet ordre, que tout ce qu'il décide contrairement à ce que la raison enseigne sur la religion naturelle, sur la morale et la politique, est une usurpation. Maisqui réprimera celte usurpation? Serace les laïques eux-mêmes? Faudra-t-il qu'à chaque acte de despotisme ils s'insurgent contre leur curé ou leur cvôque; que pour les mettre à la raison, ils aillent démolir leurs maisons; ou, comme au moyen âge, qu'ils les attendent sur les routes et les traquent dans les forêts afin de les assommer? Un moyen légal de répression est donc nécessaire. L'autorité se trouve dônc investie, et au nom de la tranquillité publique en général, et en particulier au nom des catholiques opprimés qui lui demandent main-forte, du droit de demander compte au prêtre de tout refus de prières et de sacrements, et de le contraindre à les accorder s'il les refuse injustement. Tel est le fondement inébranlable des appels comme d'abus, qu'il importe de soustraire au conseil d'État, pour les déférer sans retard aux cours royales.
La liberté des cultes qui change la condition de l'homme, en lui permettant de professer celui qu'il lui plaît, ne touche point à la condition du prêtre qui reste
toujours dans l'obligation de respecter les droits des laïques. Ce serait une étrange liberté crue celle qui livrerait le fidèle au despotisme clérical, qui le placerait dans l'alternative, ou de se voir à tout instant le pied sur la gorge , ou d'apostasier. J'entends ici les clameurs banales delà faction théocratique : sous prétexte de défen vos droits, l'autorité ne peut-elle pas envahir ceux sacerdoce? Sans doute. Mais, de ce qu'elle peut abuser de son pouvoir de répression, faut-il qu'elle l'abdique et laisse le sacerdoce tyranniser à l'aise, et bouleverser la société? Jamais, d'ailleurs, elle ne prendra cette déplorable initiative ; si elle tombe dans les excès, toujours ils seront provoqués par des excès mille fois plus grands. Que peut surtout désirer le gouvernement libre, que de voir les ministres de l'Evangile exercer tranquillement leur ministère de conciliation et de charité? Ah! qu'ils se renferment dans cette céleste mission , et ils apprendront de quel côté étaient les torts. Mais qu'ils le veuillent ou qu'ils ne le veuillent pas, leur domination finit: les esprits sont émancipés, et nulle puissance ne saurait
Réponse a l' Avenir, Journal de M. l'abbé de Lamennais.
(19 juin 1831.)
Tant que la faclion ultramontaine a cru pouvoir s'emparer du gouvernement, et s'en servir pour relever sa sanglante domination, elle n'a cessé de porter l'autorité civile dans les affaires ecclésiastiques, de solliciter l'abolition de la liberté des cultes, et même de toute liberté, et le rétablissement de l'intolérance et du pou-
voir absolu, comme condition essentielle de l'existence du christianisme etde l'État. Mais depuis la révolution de juillet, où elle a perdu l'espérance d'envahir le pouvoir, ce n'est, au contraire, que dans la tolérance et te liberté civile les plus illimitées qu'elle voit le salut de la religion et de la société. La charte de 1830, quoique plus large que celle de 1816, ne l'est point encore assez. La faction étouffe dans cette enceinte. Pour vivre, il ne lui faut rien moins que la ruine de tout gouvernement, et l'indépendance des Sauvages. Elle se flatte, dans cette anarchie universelle, de capter les esprits et de les rejeter sous le joug, et dût-elle bouleverser le monde, couvrir la patrie de débris et de sang, que lui importe, pourvu qu'elle règne? Hais il ne lui reste plus même cette affreuse ressource; si les peuples se soulèvent aujourd'hui, elle doit savoir en faveur de qui. Malgré ses efforts pour les retenir dans l'ignorance, ils sont déjà assez éclairés pour connaître leurs intérêts comme leurs droits, pour pénétrer les manœuvres de leurs ennemis, et n'être plus le jouet de l'imposture, pas même de celle qui se présente au nom de Dieu ; car ils savent que Dieu ne peut .avoir deux langages, et que si celui qu'on leur parle comme venant de lui, contredit la voix de la raison, qui nécessairement est la voix de Dieu, ce langage étranger n'est que mensonge.
Entre les organes de cette faction, Y Avenir se fait remarquer par.ses fougueuses déclamations. Ce journal s'était d'abord annoncé comme voulantsortir de l'ornière des passions et des injures, pour discuter gravement avec ses adversaires. Il semblait, en effet, que, comptant pour principal rédacteur un écrivain qui a rattaché la théocratie k la philosophie, on ne pût attendre que cela de lui ; et les
personnes qui ont longuement médité sur ces questions, se réjouissaient de les voir enfin traiter d'une manière digne de si grands objets et du siècle où nous vivons. Jamais espoir ne fut plus complètement frustré.
A l'occasion du refus de sacrements fait à l'ancien évêque de Blois par l'archevêque de Parist et de la décision du ministère, qui a fait ouvrir l'église à sa dépouille mortelle, nous avons montré que la constitution civile du cierge n'étant point hérétique, la conduite de l'archevêque était une persécution ; que l'autorité avait usé d'un double droit en ordonnant d'ouvrir l'Église, parce que la doctrine d'après laquelle M. de Quélen condamnait M. Grégoire, attente à la fois à l'indépendance de l'État et aux droits religieux des catholiques laïques, que l'autorité doit aussi bien défendre que l'indépendance de l'État; enfin, que les actes tyranniques d'une partie du clergé sont l'unique cause de la haine qu'on lui porte. L'Avenir a fait la réponse suivante le 9 juin :
« On avait dit, au sujet de M. Grégoire, des choses si étranges sous l'empire d'une charte qui consacre la liberté des cultes, que nous ne croyions pas qu'il fût possible, au xix6 siècle, d'aller plus loin dans l'absurdité et l'intolérance. Nous nous trompions : un article inséré derniè-
rement dans la Gazette des Ecoles va au delà de tout ce qu'il était possible d'imaginer. Que l'auteur4 de cet article, par manière de préambule à sa théorie de la liberté religieuse, applaudisse aux scènes de février comme à un grand acte de justice populaire, cela ne nous étonne point; la rage se conçoit. Qu'il lui ait plu d'argumenter en faveur delà constitution dite du clergé, son érudition théologique de 1791 esta la vérité un pauvre anachronisme; car n't les catholiques ni les philosophes ne s'occupent
plus guère de cette thèse-là ; elle est enterrée avec le schisme qui la fit naître, et que quelques vieux fanatiques ne parviendront pas à ressusciter. Mais enfin chacun est maître de perdre son temps, et, dans tous les cas, l'orthodoxie ou Hétérodoxie de la constitution civile ne fait rien à la question de la liberté religieuse, qui est seule à l'ordre du jour. Encore une fois rien de tout cela ne nous étonne. Mais écoutez la lin : « L'autorité civile se trouve investie, et au nom de la tranquillité publique en général, et en particulier au nom des catholiques qui lui demandent main-forte, du droit de demander compte au prêtre de tout refus de sacrements et de prières, et de le contraindre à les accorder s'il les refuse injustement. Tel est le fondement inébranlable des appels comme d'abus. » Nous certifions nos lecteurs que cela a été écrit très sérieusement, non dans un réquisitoire adressé à messieurs les gens du roi, lors des affaires de la bulle Unigenitus, mais bien dans le xixe siècle, sous la charte de 1830, à Paris, le dimanche 5 juin, dans un journal intitulé la Gazette des Ecoles, qui s'imprime rue de la Harpe, n° 88. » Ainsi s'exprime Y Avenir.
Nous avertissons nos lecteurs que cet article est un de ceux où il y a le moins de déraison et de mauvais goût. Voilà cependant qui est puissamment répondu. En venir et se bornera d'aussi extravagantes exagérations, à d'aussi plates ironies, c'est manifestement s'avouer vaincu.
Pour nier en effet que V autorité se trouve investie, et au nom de la tranquillité publique en général ', et en particulier au nom des catholiques opprimés qui lui demandent main-forte, du droit de demander compte au prêtre de tout refus de prières et de sacrements, et de le contraindre à les accorder sfil les refuse injustement, il faut nier que l'au-
torité ait le droit de maintenir la tranquillité publique et de protéger les droits religieux des catholiques laïques, c'est à-dire qu'il faut nier l'existence même de l'autorité ou des droits de l'homme, qui lui servent de fondement; qu'il faut nier la raison, source de ces droits, et abaisser l'homme au rang des brutes. Et tel est l'absurde principe de la théocratie, qui nous courbe sous l'empire absolu du sacerdoce, principe qui, transporté dans le christianisme, suppose que le Christ n'est point venu pour nous réparer, mais pour nous détruire; pour rétablir notrô raison, mais pour achever de l'anéantir. Nul moyen d'éluder ces conséquences.
Mais rentrons dans la vérité, et admettons à la fois, et que la raison existe en nom , et que le Christ , comme H l'a déclaré lui-même !, et comme il est impossible que cela ne soit pas, est venu restaurer notre nature, et voyons si nous ne serons pas conduits non moins forcément à 1* proposition qui révolte tant Y Avenir.
Si l'homme a une raison, par cette raison il s'élève intérieurement à Dieu ou à la raison souveraine, d'où la sienne découle, et dont elle est l'image, suivant l'Écriture; et dans cette raison souveraine connue par la sienne, il trouve le droit de ne reconnaître qu'elle audessus de lui, et de n'obéir qu'aux lois civiles ou religieuses qu'elle avoue; et par conséquent de repousser tout ce qui voudrait prendre un pouvoir suprême sur lui, ou se substituer à la raison souveraine en se substituant ii sa propre raison.
Si l'homme était tel qu'il sortit des mains du Créateur,
1 Malh., v, 17.
sa raison étant parfaitement unie à la raison éternelle, aurait toute la force dont elle est susceptible, et suffirait pour le conduire, et il ne faudrait ni sacerdoce ni gouvernement. Mais étant déchu, et par cette chute sa raison se trouvant désunie de la raison éternelle, et par là énervée, il a besoin du secours do ces deux puissances étrangères. Par le gouvernement qu'il a créé lui-même, il met ses droits sous la protection de la force, et par le sacerdoce, institué de Dieu, il renforce sa raison, source de ses droits, en la rattachant à la raison éternelle. Ainsi, le sacerdoce loin d'être destiné à remplacer la raison, en dominant l'homme, n'a au contraire pour but que de la faire régner. De là ces paroles du Christ : Je ne suis point venu pour abolir, mais pour accomplir la loi , c'est-à-dire pour la reporter ou pour l'écrire dans les esprits, comme parle saint Paul au lieu des tables de pierre où elle avait été gravée, tant que les hommes, subjugués par les sens, ne pouvaient rentrer en eux-mêmes et la contempler dans leur âme.
D'où il résulte que toutes les fois que le sacerdoce entreprend contre la religion naturelle, contre la morale et la politique, lesquelles forment cette loi, il entreprend contre les droits de la raison, contre les droits du chrétien qui en font partie, et s'attaque au gouvernement qui repose sur ces droits ou qui est chargé de les protéger dans les rapports sociaux.
Quand un prêtre, par exemple, s'avise de traiter de concubinaires des personnes qui ne sont mariées que civilement, et de leur refuser, pour ce seul motif, les sacrements ou les prières, le gouvernement peut les leur
1 Hebr., VIII, 10.
taire accorder, et de son propre chef, et au nom de ces personnes. De son propre chef: car que fait le prêtre par ce refus? Il établit que c'est le sacrement qui forme le mariage, c'est-à-dire que, non-seulement il sanctifie le lien moral qui unit les époux, mais qu'il le crée. Or, niant par là la religion naturelle, principe réel de ce lien, il nie l'autorité et suppose que c'est au sacerdoce qu'il appartient de régir ha société. Au nom de ces personnes : car ce prêtre les opprime en exigeant comme de foi ee qui jie l'est pas ; bien plus, ce qui sape le christianisme dans sa base.
Ces deux droits existaient dans l'affaire de M. Grégoire. L'excommunication fulminée par l'archevêque de Paris', supposant le pape infaillible et maître des sociétés, le gouvernement a dû la braver dans l'intérêt de sa conservation ; et celte excommunication imposant aux laïques, pour dogme, une doctrine qui, loin de l'être, renverse la constitution de l'Église , le gouvernement a dû aussi les appuyer contre cette tyrannie. Et ici, n'en déplaise à Y Avenir i l'orthodoxie ou l'hétérodoxie de la constitution civile du clergé est la vraie question de liberté religieuse entre M. Grégoire et M. de Quélen, entre les laïques et le clergé. Cette constitution est-elle hérétique? M. de Quélen n'a rempli que son devoir, sauf les formes qui pourraient être moins impérieuses et moins acerbes. Ne l'est- elle pas? M. de Quélen a commis l'acte du plus odièux et du plus coupable despotisme. Du reste, on comprend parfaitement que ce journal n'aime pas l'érudition ou la sciences des faits ; car cette science, dans le christianisme, qui ne repose que sur des faits, est mortelle à ceux qui travaillent à le dénaturer.
Au surplus, ce n'est point contre le sacerdoce seul que
le pouvoir a le droit de défendre la religion naturelle, c'est contre tout ce qui l'attaque ; et le matérialisme et l'athéisme ne sont pas moins passibles de la loi que l'ultramontanisme.
L'Avenir, dans sa mauvaise foi ou dans sa préoccupation de l'omnipotence cléricale, affecte sans cesse de confondre deux choses fort distinctes, savoir : la liberté du prêtre dans l'exercice de son ministère, liberté qui a nécessairement des limites dans les droits religieux des laïques, et la liberté qu'a chaque citoyen de professer tout culte compatible avec l'ordre social, ou de n'en professer aucun. Ainsi, nous le répétons, la liberté des cultes ne regarde que les laïques, et ne change rien à la position du prêtre, considéré comme prêtre. L'Avenir a beau crier, s'agiter, iL ne parviendra pas à obscurcir des vérités claires comme le jour. Les convulsions ne font plus de miracles.
Ce journal prétend que nous avons applaudi aux scènes de février comme à un grand acte de justice populaire; il nous traite d'enragé. D'abord nous n'avons point applaudi ; nous avons seulement signalé un fait qui atteste la haine que le clergé s'attire par sa conduite, haine dont l'explosion, à cette époque, aurait dû, suivant nous, le corriger. Admettons toutefois que nous ayons applaudi : est-ce bien aux rédacteurs de Y Avenir à nous en faire un crime? Eux qui semblent ne pas trouver de voix assez éclatante pour préconiser toutes les insurrections, qui s'efforcent, par les plus perfides insinuations, de soulever la Vendée et le midi de la France, et d'organiser une nouvelle ligue? Ils se proclament, il est vrai, opprimés; mais à moins que les choses changent de nom, et que la liberté s'appelle servitude, et la servitude, liberté, ce
n'est là qu'une jactance hypocrite. Pour nous, nous leur souhaitons un amour de l'ordre et des voies de persuasion, aussi pur que celui que nous portons dans le cœur.
L'auteur des Réflexions sur le refus de sacrements, etc. , qui ri est point un vieux fanatique, mais l'implacable ennemi de tous les fanatismes, vieux et rajeunis.
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