L'IMMACULÉE CONCEPTION
Ces lettres, écrites à un ami de Belgique, n'étaient pas d'abord destinées à la publicité. Quoiqu'elles n'épuisent pas le sujet, on a cru qu'elles renfermaient, sous une forme simple, une instruction suffisante et des raisons clairement décisives contre la nouvelle hérésie. On y voit, chez la personne à qui ces lettres s'adressent, un état d'anxiété morale qui ne doit pas être rare aujourd'hui chez les catholiques de bonne foi, et les réflexions qui s'y rapportent peuvent recevoir plus d'une application. Au reste, après avoir fait une résistance pour ainsi dire désespérée, notre scrupuleux et savant ami non-seulement s'est rendu à l'évidence, mais il est devenu un habile et vigoureux défenseur de la vérité. On peut en juger par l'opuscule imprimé à la suite de ces lettres, et dans lequel il fortifie si puissamment notre démonstration.
Première lettre.
Paris, le 10 novembre 1855.
Mon cher ami, Je vous ai dit qu'à commencer par la balle du pape, je n'avais rien lu, à l'appui de l'immaculée Conception,
qui ne m'eût confirmé dans ma conviction contraire au nouveau dogme. Vous rappelez-vous que parmi les documents qui m'avaient produit cet effet, je vous citais
V Instruction pastorale de ïevêquc d'Orléans (Paris, 1855), la pièce même sur laquelle vous me demandez aujourd'hui un avis motivé? C'est la quintessence des in-folio en faveur de l'immaculisme, que les Jésuites, les vrais pères de cette œuvre de ténèbres, ont réédités, corrigés et augmentésjde nos jours. Aussi l'ai-je recommandée comme un abrégé des preuves du parti, à plusieurs personnes qui désiraient se faire une opinion par ellesmêmes. Cela me paraissait, cela me paraît encore un témoignage indirect, mais décisif, en faveur de la vraie doctrine.
Pour me conformer à votre désir, j'ai relu Y Instruction de M. Dupanloup, je l'ai relue plusieurs fois, j'ai examiné chaque passage; j'ai lâché de ne céder qu'à l'amour du vrai. Cet examen m'a beaucoup affermi dans mon sentiment, et mes raisons me paraissent si simples, et en même temps si convaincantes, que j'ai une grande confiance de vous les faire accepter. Ma conscience me rend le témoignage, que j'ai agi en tout cela avec une entière simplicité de cœur, et j'en ai recueilli une grande paix. Puisse votre âme, en récompense du zèle qui vous anime pour la vérité catholique, recevoir aussi le don de Dieu! Mon opinion étant faite, je vous écris sans tarder et avant d'avoir vu les amis dont vous désirez connaître le jugement. Mais je leur communiquerai votre lettre, je les engagerai à vous répondre, s'il y a lieu. J'y insisterais surtout, si, contre mon attente, leur sentiment différait du mien.
C'est 1 opinion commune dans l'Eglise, attestée parle concile de Trente, que la Vierge a été exempte de tout
péché actuel '. Au rapport de saint Thomas, on croyait généralement de son temps, que la sainte Vierge, après avoir été, dès le sein de sa mère, purifiée du péché originel, comme saint Jean-Baptiste, avait été une seconde fois sanctifiée, de telle sorte, que la concupiscence qui était restée en elle, quoique enchaînée, Tût totalement détruite et anéantie. Cette seconde et parfaite sanctification aurait eu lieu lorsque la Vierge conçut Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme. Quelques Pères, en effet, paraissent exprimer assez clairement l'opinion que le dernier reste du péché d'Adam, la concupiscence, avait disparu de la chair virginale de Marie, au moment où le Verbe se fit chair dans son sein. Ceux mêmes qui ne vont pas jusqu'à ces précisions, n'en célèbrent pas moins magnifiquement la pureté immaculée de la conception de Jésus-Christ par Marie; celle-ci fournissant une chair non-seulement exempte de péché, mais spécialement sanctifiée par le Saint-Esprit , une chair élevée en dignité, en sainteté, au-dessus de toute chair humaine. C'est là le nouveau paradis de délices, là que parait réellement la nouvelle Ève, là que prend naissance l'Auteur de la vie. Qui pourrait dignement célébrer ce mystère de pureté et de grandeur? Je ne m'étonne pas des expressions si relevées des Pères, quand je pense au sujet de leurs louanges ; mais je m'étonne grandement qu'on détourne à la con ception prétendue immaculée de Marie, à laquelle les Pères ne songent seulement pas, ce qu'ils préconisent
* Toutefois quelques Pères ont adopté l'opinion contraire , entre autres S. Basile, S. Grégoire de Nysse, S. Ambroise, S. Jean-Chrysostome, S. Paulin, S. Cyrille. A plus forte raison ces Pères ne pouvaient- ils admettre Pimmaculisme originel. V. un bon écrit italien : Proposta di alcune difficolta che se oppongono alla définitione àogmtica délia immac. concez., Torino, 1854.
si justement de la conception immaculée de Jésus-Christ, si glorieuse d'ailleurs à Marie, je dirai même le vrai fondement de sa gloire. Relisez, mon cher ami, tous les passages cités par M. Dupanloup, et voyez s'ils ne sont pas en niasse détournés de leur sens clair, naturel, pour s'appliquer à un objet étranger. Est-ce ignorance ou mauvaise foi, ou un mélange de l une et de l'autre? Je vous laisse décider. Repassons rapidement ensemble ces prétendues preuves.
II. Dupanloup a au moins la pudeur de n'apporter directement en preuve aucun texte de l'Écriture : il n'y revient qu'à la fin et hors du corps de sa démonstration. C'est déjà un aveu qu'une des bases de la foi, l'Écriture, manque. Arrivons à l'autre, la tradition. L'auteur commence par les liturgies. Mais je ne trouve rien de si nul que ce qu'il en extrait. Je ne recherche même pas si ces paroles n'y ont point été ajoutées plus tard : je veux bien accepter les textes de l'auteur1. Ici les expressions sont parfaitement exactes. Quel catholique fera difficulté d'appeler la sainte Vierge, très sainte, très glorieuse, et immaculée. Ce terme $ immaculée, capable de faire illusion aux simples, est un des noms les plus propres de la Vierge, en tant qu'ayant conçu et enfanté , vierge très pure, la pureté même. Voilà pourquoi les Pères et les liturgies le mettent si souvent. Bienheureuse en tout temps ne fait point de difficulté pour celle qui fut sanctifiée dès le sein de sa mère, et dont la vie entière fut un chef-d'œuvre de la grâce. Comblée sans mesure de bénédictions (il y a simplement dans le latin, benedictionibus cumulata), ne fait
1 C'est une très large concession, car une grande partie des telles dont argumente M. Dupanloup, sont apocryphes. V. ci après Étude sur la Imlle heffabilis avec la Note additionnelle.
pas davantage difficulté, même avec le sans mesure, ajouté indûment dans la traduction de M. Dupaiiloup. Ainsi dans les textes extraits des liturgies, il n'y a pas même l'ombre d'une allusion à la question actuelle. Voilà le digne fondement de la démonstration épiscopsle.
Viennent ensuite comme en bouquet, un choix d'expressions des saints Pères. Que vous dirai-je, sinon que les plus fortes de ces expressions se rapportant toujours et visiblement à la virginité immaculée, et même à la chair, au sein virginal et très immaculé de Marie, ne souffrent pas la moindre difficulté, et restent, encore un coup, parfaitement étrangères au sujet. Telles sont : te paradis virginal oh aucune bénédiction ne manqua, — la nouvelle Eve, — le bois incorruptible, — la rose sans épines, etc. Quant à celles-ci : la plénitude de la sainteté, la perfection de la justice, tirées d'un ancien auteur, elles ne peuvent assurément être prises à la lettre. C'est une amplification oratoire. Mais qu'est-ce que tout cela, grand Dieu! fait h l'immaculée Conception? 0 déluge de paroles, ô avocasserie incorrigible! Je remarque que dans leur profond respect pour le mystère de l'Incarnation, les Pères désignent quelquefois le sein virginal de Marie sous des termes que d'auUes fois, ils appliquent et dans un sens plus propre, ce semble, au corps même de Jésus- Christ, qui prit naissance dans cette terre immaculée. Ainsi, l'admirable S. Cyrille, au concile d'Éphèse (Labbe, t. 111, p. 953), compare la chair du Christ au tabernaele d'alliance, il l'appelle le bois incorruptible, l'arche dorée au dedans et au dehors, etc.
M. Dupanloup convient que dans tout cela, le mot de péché originel ne se trouve point ; la chose encore moins, jepense. Il dit qu'on va le voir bientôt paraître. Comment tient-il celte promesse?
Les citations particulières commencent par un passage de l'Epitre des diacres d'Achaïe. a Le premier homme ayant été créé d'une terre immaculée, il fallait de même, que le- (ils de Dieu naquit, homme parlait, d'une Vierge immaculée. » Je déduis de ce texte l'immaculée conception de Jésus-Christ, la pureté sans tache de la Vierge, quand elle l'enfanta; mais ne faut-il pas supposer des lecteurs plus que crédules pour proposer ceci comme touchant le moins du monde à l'immaculée conception de Marie? C'est toujours et perpétuellement la même confusion. Y a-t-il rien de plus clair cependant que le passage page 18, où Théodole d'Ancyre exalte Marie au-dessus de la terre du Paradis, pour avoir produit la tige de Jessé qui apporte aux hommes le fruit du salut ?
Je ne cesserai de demander : Qu'est-ce que cela fait à 1 immaculée Conception? N'est-ce pas au contraire en éloigner l'esprit pour le fixer sur le grand mystère, dans lequel seul les Pères glorifiaient Marie, le mystère de l'Incarnation? Vraiment la tradition n'est là que pour la parade, et i'immaculisme au fond roule tout entier sur l'argument antithéologique de la convenance. 11 n'y a que pour ceux qui ont cet argument dans la tète, que tous ces passages peuvent signifier quelque chose. #
Sur le passage de S. André, rien de nouveau à remarquer, si ce n'est que le traducteur met terre toute sainte, où il y a simplement terre dans le texte. M. Dupanloup se permet ces petits embellissements, c'est un jeu bien innocent malgré qu'il en ait. Autre preuve (p. 19) , la comparaison d'Eve et de Marie : « Ève était encore sans péché, lorsqu'elle prêta l'oreille aux perfides discours du serpent ; Marie, parfaitement pure et immaculée, reçoit l'ambassade de l'ange. »Très vrai, très bien dit, mais toujours par rapport à l'incarnation. Les beats
du jour, soi-disant dévôts de la Vierge, lui cherchent des perfections sans fondement dans l'Écriture et qui ramènent l'esprit sur sa personne ; les Pères ne parlent de la Vierge que selon ses actes recueillis dans l'Évangile , et qui se rapportent à la gloire de son Fils. De ces deux dévotions quelle est U plus chrétienne? — P. 20-21 : Qu'y a-t-il d'étonnant que saint Hippolyte parle de la Vierge et du Saint-Esprit dans les mêmes termes, puisqu'il parle de la conception du Sauveur, où ils concourent tous les deux? Il est vrai que cela est fort glorieux à Marie, et qui le conteste? De môme, dans les passages de saint Denis, il est visible que l'expression de tabernacle qui n'a pas été fait de main d'homme, mais fondé (ou affermi) pat* le Saint-Esprit, il s'agit toujours du sein virginal, au moment môme où le Christ y est conçu. La suite le démontre encore : Ce toujours très louable tabernacle de Dieu est couvert de la vertu du Très-Haut [virtute Altissimi protegitur illud semper laudatissimum Dei tabemaculum)9 allusion manifeste aux paroles de l'Évangile. H. Dupanloup fait iei un contre-sens : « Ce tabernacle auguste est toujours protégé par la vertu du Très-Haut. » Je dis un contre-sens, il y en a deux. Cela marianise toujours un peu le passage. Il est impossible de tout relever. Cependant, je demande encore si les textes de saint Ephrem ne se rapportent pas de môme à l'excellente virginité de la Mère de Dieu, et si ce n'est pas surtout par rapport à cette pureté virginale, qu'elle Tut toujours intacte, intégra, et immaculée? Tout cela ne s'explique-t-il pas de soimême?
L'expression de saint Ambroise, Virgo per gratiam intégra, se rapporte toujours à la virginité, et le mot per gratiam, indique plutôt que la pureté n'est pas naturelle. De saint Jérôme, on allègue un mot bien insignifiant,
surtout chez un Père qui est des plus formels pour l'opinion universellement reçue dans l'antiquité, que le Christ est le seul qui n'ait absolument aucun péché. Puis vient le célèbre passage de saint Augustin. Le commun des théologiens le cite pour la seule exemption du péché actuel, je me propose de relire les deux ouvrages qui peuvent le plus éclaircir ce texte1. Mais le second passage que rapporte M. Dupauloup et qui est une réponse à Julien, est tout à fait décisif contre lui et pour expliquer la vraie pensée du saint évéque : Non transcrihimus diabolo Mariam conditione nascendi; sed ideo quia ipsa conditio solvitur gratta renascendi. J'avoue que je conçois peu l'audace d'alléguer un pareil texte.
M. Dupanloup traduit ou paraphrase à sa manière : « Non, nous ne livrons pas Marie, au démon, par cette condition de la naissance humaine; mais pour elle cette condition de la naissance humaine est détruite, solvitur, par la grâce de la renaissance. » Je ne m'arrête ni sur l'exactitude de cette traduction, est détruite, ni sur l'affectation de porter sur un point particulier l'attention du lecteur. Arrivons au fait. Il s'agit du péché originel, et Julien poCtr faire reculer Augustin, lui fait la grande objection des marianistes, qui la lui ont empruntée avec son pélagianisme. Quoi! vous enrôlez Marie sous les étendards de Satan! Que répond le saint docteur? C'était le cas, si l'opinion de l'immaculée Conception eût été seulement tolérée, et surtout si c'était l'opinion de saint Augustin, de le déclarer en termes exprès. C'était le cas d'alléguer la foi de l'Église, qu'on nous dit aujourd'hui avoir été transmise de siècle en siècle par les Apôtres. Rien de semblable. Est-ce que saint Augustin ignorait
1 V. la lettre tuirente.
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quelque vérité de foi ? Au lieu de cela , que répond le saint docteur? En voici le sens manifeste : « Nous ne livrons point Marie à Satan ; mais pourquoi ? Est-ce parce qu'elle a été conçue sans péché? Non assurément, mais parce qu'il a plu au Saint-Esprit de l'en purifier dès le sein de sa mère, avant sa naissance, et que dès lors, elle renaquit du Saint-Esprit. » Cette renaissance1, est décisive, je ne connais pas de subtilité qui ne vienne se briser là. L'expression de renascendi appliquée k une conception immaculée est d'une absurdité palpable. La condition de la naissance ordinaire, la tache du péché est effacée par la grâce de la renaissance- Outre que solvitur rappelle l'idée de délivrance, le mol grâce achève de lever toute espèce de doute : c'est le mot qu'oppose toujours saint Augustin à celui de nature.
Jusqu'ici il n'y a pas seulement un texte plausible. Celui de saint Epiphane ne le paraît un peu en français, que par une falsification évidente. 11 y a dans le texte: Naturâ formosior Cherubim, Serophim, c'est l'opinion qui élève la Vierge au-dessus des anges, opinion discutée par M. Bordas-Demoulin *. M. Dupanloup traduit : « D'une beauté native (c'est-à-dire d'une pureté originelle) plus parfaite que celle des Chérubins, des Séraphins. » Que dites-vous de la traduction et de l'intercalation ? — Les expressions de Sédulius, outre qu'elles ont encore un certain rapport à l'Incarnation, prouvent plutôt contre l'auteur, puisqu'il est dit que la sainte Vierge vient de la
1 On trouve chez S. Augustin même un commentaire qui ne laisse rien à désirer. Qui non natus fueril renasci non polest (De pecc. merit., L. II, n. 43). Qua propter si ad illum (Adam) nascendo pertinemus, ad hune (Christum) renascendo; nec renasci quisquam potest, antequam natus sit {Epist. 187, n. 31).
? Les pouvoirs constitutifs de l'Sglise, p. 79.
souche d'Ève. Au passage suivant de Proelus, je commence à croire que l'ignorance domine chez M. Dupan-
loup. Du moins le latin qu'il cite, sans le traduire, l'accable. Il s'agit toujours de l'Incarnation, quoique l'auteur fasse entendre qu'il s'agit de la naissance de Marie. Dans la comparaison suivie par Proelus, il est parlé du potier qui hefait le vase qu'il avait fait. Voilà la condition de la renaissance qui reparaît. A prendre même le sens donné par l'auteur, ce n'est qu'un sens vague, général, qui ne décide rien par lui-même. L'expression : formée d'une terre très pure, doit s'entendre : formée par grâce. C'est l'idée ordinaire qu'on a déjà vue tant de fois. P. 27, sur un autre passage du même, l'auteur se réduit à apporter la raison de convenance : Comment se pwsuader que. .. Voilà toute la preuve de l'immaculisme. Môme remarque sur le passage suivant de saint PierreClirysologue, p. 28 : dans des expressions toutes simples et louables, je relève encore une traduction très inexacte: « Virginem... non doctam Evœ mala, une vierge... ignorant le mal d'Eve; » le mal au lieu des maux; ce qui insinue le péché originel au lieu de ses suites. Notez qu'il s'agit toujours et uniquement de la Vierge Mère, et point de la fille d'Anne. Je trouve ensuite une phrase de saint Cyrille d'Alexandrie. Tout le sens dépend de ce qui précède et de ce qui suit : j'ai donc voulu rechercher le lieu d'où elle est prise. Comme il n'est pas indiqué, j'ai consulté la collection de Labbe. On y voit une homélie du saint à Ephèse (t. III, p. 586), où se lit un passage qui commence de la même manière que la citation de M. Dupanloup, qui paraît se rapporter au même objet, mais dont la lin diffère entièrement. Voici le texte latin de M. Dupanloup : Quis unquam audirit architectum, qui domum sibi œdificavit, ejus occupationem et possessionem primurn suo inimico ces-
sisse f Voici le texte latin de Labbe, fidèlement traduit sur le grec : Qui* wtquam audivit œdifxcatorem prohiberi, ne proprium templum, quod ipse comtruxei%it% inhabitaret ? Le tout au sujet du sein virginal, utérus virgineus, dont il est parlé deux lignes plus haut. Est-ce le môme passage et y a-t-il des variantes? Où bien ne suis-je pas] tombé sur le passage véritable, faute de bien chercher? Je ne sais ; toujours est-il que je m'engagerais bien à prouver que le passage, quel qu'il soit, ne dit rien de l'immaculée Conception. Saint Cyrille est un graudet très exact théologien ; il est comme les autres Pères, du sentiment que Jésus-Christ seul a été sans péché. U a exalté Marie, mais comme le remarque M. Bordas-Demoulin, c'est la gloire de l'Incarnation avec ses divins effets, qu'il célèbre en la Vierge-Mère. Voyez au surplus si vous retrouverez mieux le passage. — Je voudrais également voir à sa place, le texte de saint Maxime de Turin, où il est parlé de grâce originelle. Probablement il s'agit encore de la conception de Jésus-Christ1. L'hymne de Prudence répète les autres Pères.
M. Dupanloup s'appuie ensuite de la fête et de l'office de la conception chez les Grecs. Launoy observe qu'on fêtait aussi autrefois la conception de saint Jean-Baptiste, pour sa sanctification, ou même simplement pour sa nativité. Cela ne prouverait donc rien, et d'ailleurs saint Thomas déclare formellement qu'il n'y a point de rapport entre la célébration de la fête et la croyance à l'immaculisme. Quoi qu'il en soit, l'office ne contient rien dont
* Il pourrait être question aussi de la sanctiBcalion de la Vierge dans le sein de sa mère. Ce qui est décisif, c'est que le P. Perrone cite un teste d'où il résulte que S. Maxime de Turin ne croyait pas même la S. Vierge exemple de tout péché actuel.
M. Dupanloup ait à* triompher. On y lit : a En vous, ô Marie I la chute, le péché (ce root de péché est encore ajouté par M. Dupanloup, il faut surveiller ce traducteur), de notre premier père s'arrêta, n'ayant pas la puissance d'avancer. » Quand cette chute (et non ce péché) fut-elle suspendue? A l'Incarnation. Toujours et uniquement la même idée ! Dans les autres passages, je ne vois que la préservation de tous péchés actuels communément admise. Dans le dernier, il est exprimé que la sainte Vierge est née de Joachim et d'Anne, qui reçoivent aussi des éloges extraordinaires, et qui, pris à la lettre, les diviniseraient. Ce marianiste qui voulait aussi immaculer la conception de sainte Anne, ne pourrait-il pas s'en appuyer? Joachùn afflate dioino décore! Anna divinitus clara! C'est aussi décisif que tous les passages en faveur de Marie. Selon la doctrine des Pères, dire que la Vierge est née par la voie ordinaire, c'est la soumettre au péché originel. Voilà comment l'office de la conception est immaculiste. Cette absence de preuves, là où le sujet semblerait devoir les donner directement, est extrêmement frappante.
Le passage de saint André ne veut pas dire au Ire chose, sinon que Marie était vierge immaculée, quand elle conçut et enfanta Jésus-Christ. C'est le même privilège et l'extinction totale de la concupiscence que célèbre Hésychius. Notez que tous ces passages proviennent, non de traités dogmatiques, mais de poésies et de morceaux oratoires. Saint Germain ne fait que répéter les paroles des Pères antérieurs. Le sens est le même, il s'agit simplement de Y utérus virgineus. — Lisez avec soin le passage de saint Jean Damascène, rapporté ensuite. Vous y verrez clairement que la grâce dont il est question et dont l'auteur abuse, est faite non à Marie, mais à sa mère jus-
qu'alors stérile; il est vrai, en considération de sa sainte fille. Cette grâce est celle même d'enfanter. Je passe les antres endroits qui sont des répétitions : le sens vous en peut-il maintenant paraître douteux ou équivoque? Dans l'hymne de Paul Diacre, M. Du pan loup signale le sein de la Vierge exempt de cette souillure (de la peste venue d'Adam) : c'est toujours la doctrine déjà expliquée. Il ne restait plus rien dans ses entrailles sacrées de la concupiscence, rien par conséquent de la faute d'Adam ni de ses suites. Le concile de Francfort répète littéralement les Pères, nous les avons entendus. Le rapport à l'immaculisme est tout entier dans l'imagination de M. Dupanloup. Théodore de Jérusalem n'exprime également que l'opinion qui place la sainte Vierge au-dessus de la nature angélique1. Personne ne niera que creata soit ici l'équivalent de facta, vu surtout que l'original est grec. Il ne s'agit nullement du premier instant de l'existence, comme l'induit l'auteur. A la question de Paschase Radbert, p. 34, la croyance précédemment exposée répond : Le Sauveur n'a pas contracté le péché originel en Marie, quoiqu'elle l'eût contracté elle-même, parce qu'alors il ue restait plus en elle de concupiscence, plus aucune trace de la faute primitive. En considérant que dès que Marie est au monde, l'incarnation est en quelque sorte commencée, on comprend les paroles de Georges, évéque de Nicoraédie, et on ne les comprend pas autrement.
Enfin, page 35, et au x« siècle, se rencontre un passage d'une liturgie melchite, qui parait un peu plus rentrer
1 « Quœ verè Del mater est, an te partum et post partant Vlrgo»atqueomoii et intelligibilif natunegloha et elarilate créa ta subi imior. » La traduction de M. Dupanloup eit encore ici perfidement inexacte.
dans la question : j'ajoute que l'apparence est surtout dans la traduction française. Concretum sublimi corpus olympo, me semble bien inexactement traduit par : corp$ élevé
au /j/ns haut des deux. Le passage entier regardant l'Incarnation (comme toujours), j'y verrais plutôt une allusion à Virtus Altissimi de l'Évangile. Voici la fin, dont je rétablis le sens : « Réjouis-toi, 6 toi! qui as donné au Christ un corps mortel ; réjouis-toi, libre (exempte) de la tache du premier père, «Gaude primœvi librra labepatris. • If. Dupanloup croit devoir traduire : « Réjouissez -vous d'avoir été exempte de la tache de notre premier père. » 11 reporte ainsi à l'origine ce qui est dit de l'incarnation, ïl me semble que ce passage si décisif aux yeux de l'auteur, se range sans effort avec les autres. M. Dupanloup fait dire aussi à saint Pierre Damien plus qu'il ne dit: cet homme m'impatiente avec ses traductions. C'est ici peu de chose, mais pourquoi n'être pas simple et vrai? • Il y a seulement : « La chair de la Vierge prise d'Adam, ne reçut pas les souillures d'Adam. » Ces souillures d'Adam, maculas Adœ , rappellent les maux d* Eve, rien de plus. S'il reste un doute, on n'aurait qu'à lire le beau et long passage du saint cardinal, rapporté dans Bandellc. Le second passage, page 36, est reproduit des Pères, et déjà expliqué.
Ici, M. Dupanloup fait une pose pour parler de tradition éclatante. Continuons.
Tiré d'un commentaire d'Hervé : «Tous les hommes sont morts avec le péché, soit originel, soit actuel ; aucun n'est excepté, ri ce nest la seule mhe do Dieu. » Quelle est au juste la portée de cette exception? C'est ce qu'il est inutile de rechercher; car la fin du passage, dompta matre Dei, a été frauduleusement ajoutée1. Saint Bruno
1 Voy. la Note insérée à la suite de ces lettre?.
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d'Asti répète les Pères, rien de plus simple, et de plus étranger à l'immaeuli&me. Fulbert de Chartres en paraît plus proche, au moins dans la traduction épiscopale: « Peut-on penser que le Saint-Esprit n'était pas avec cette très sainte Enfant, dès le premier moment de son existence, lui qui devait un jour la couvrir tout entière de son ombre? » Les mots décisifs que j'ai soulignés, ne sont point dans le texte latin, rapporté au bas de la page ! Cela change le sens du tout au tout. N'est-ce pas une véritable altération? — Passage du vénérable Hildebert, évêque du Mans (encore altéré dans la traduction de l'auteur que je corrige) : « Marie ne déshonora pas son fils par le péché originel, comme font les autres mères, mais, immaculée et intacte et exempte de tout péché, elle enfanta le Saint de Saints. » Toujours et uniquement l'Incarnation et la virginité immaculée. Ceci, encore une fois, prouve l'immaculée conception de Jésus- Christ, mais non pas celle de la Vierge. Non, Monsieur l'évéque d'Orléans ! le successeur du vénérable Hildebert, M. Bouvier, n'avait pas le droit d'apporter ce témoignage à Rome, en faveur du nouveau dogme, je veux dire de l'hérésie proclamée le 8 décembre.
M. Dupanloup fait une nouvelle pose, page 38, pour dire « que tout ce travail sur l'antiquité n'eût pas été nécessaire » : cela est autrement vrai qu'il ne pense. Mais ce que j'appelle de l'impudeur, c'est l'assertion, page 40, que le fait de la controverse élevée au moyen âge « prouve que la doctine de l'immaculée Conception était déjà en pleine et entière possession. » L'auteur l'a admirablement démontré! M. Dupanloup ose ajouter, page Ui : « L'étude attentive de toute cette controverse et de son histoire prouve clairement que ce qui était véritablement nouveau alors, c'était l'opinion contraire
au privilège de Marie : on le voit par les vives et éclatantes réclamations que cette opinion excita contre elle, dès son début. » Je ne crois pas que la vérité historique ait jamais été aussi indignement outragée. C'est le contraire de ces audacieuses assertions qui est la stricte et rigoureuse vérité. Et saint Bernard ! ce cri vengeur de la conscience catholique à l'apparition d'une nouveauté inouïe, et qui n'avait pas même été imaginée dans les siècles antérieurs. Oh! cela n'embarrasse pas un évéque du XIXe siècle. C'est un malentendu! « Quant au fond, saint Bernard ne combattait pas la doctrine de l'Immaculée Conception. » Non, il la déclare simplement contraire à la raison et à la foi! M. Dupanloup croit tout sauver par sa distinction de la conception du corps et de la génération ou création de l'âme. Mais ce sont là des subtilités, pour ne pas dire des absurdités scolastiques, dont saint Bernard n'a pas l'idée. Le corps et l'àme sont unis dès le premier instant. Cela tombe sous le bon sens; j'ajoute, en théologie, que cela fut implicitement décidé par le concile général d'Eplièse. Si le corps du Christ avait été quelque temps sans son àme et sa divinité, Marie ne serait point mère de Dieu. Ici l'absurde et le faux se disputent le pas. Voilà donc sur quel amas de pauvretés on asseoit un dogme de l'Eglise 1 La vérité peut bien se glorifier, encore une fois, d'avoir des ennemis si déraisonnables.
Puis recommencent des passages de proses, semblables à ceux qui ont été examinés précédemment et qui ont la même force probante. Puis, page 49, voilà qu'il n'y a plus qu'un simple malentendu, et pas même! 0 escamotage! Le mot m'échappe, il n'est pas noble, mais il peint la manœuvre. La page de P. Perrone, rapportée en note par l'auteur, en offre un autre exemple.
U9k ESSAIS
Nous voici au mr siècle, M. Dupanloup voit luire enfin quelques témoignages plus spécieux en sa faveur. Nous allons les examiner de près. Mats faisons d'abord une réflexion. C'est qu'il ne suffit pas que Ton trouve quelques croyants à l'immaculée Conception, fit faut encore établir qu'on y croyait comme à une vérité de foi, à une doctrine révélée. C'est là un point de la plus haute importance, puisque c'est la différence qui sépare une opinion humaine de la parole de Dieu. Ceci posé, M. Dupanloup revendique saint Bonaventure, saint Anselme, saint Thomas. C'est hardi. Pour saint Anselme, à l'opinion formelle du saint archevêque, M. Dupanloup n'oppose que le fait qu'il faisait célébrer la fête de la conception. Maison sait pourtant que cette féte n'impliquait nullement l'immaculisme, saint Thomas le déclare en termes exprès. Quant au reste, ce sont de faibles inductions. Les paroles tirées d'un sermon de saint Bonaventure 1 effacent-elles les raisons qu'il donna, ex profe$eo, dans sa théologie, contre l'immaculée Conception? H est là on ne peut plus décisif. Il faut pourtant eroire que ces ^grands hommes ne parlaient pas autrement au peuple qu'aux savants. Pour saint Thomas , le seul passage qu'on cite de lui (La Vierge fut exempte du péché on» ginel et du péclié actuel) a déjà été expliqué par divers auteurs, de manière à le concilier avec tous les passages si formels où l'Ange de l'école se prononce contre Timmaculisme. On l'entendrait, comme chez les anciens, de
• « Ce sermon n4est pas de S. Bonarenlure, comme le démontrent les éditeurs de ses œuvres. » La question de l'immaculée Conception traitée et décidée par S, Bernard, S. Thomas et B. Bonaventure; Turin, 1855 (en itilien). Ce petit traité ne laisse rien à l'iramaculisme.
la sanctification dans le sein maternel et de l'exemption de toute concupiscence. Voilà tout le compte de Iimmaculisme, un passage de saint Bonaventure et un de saint Thomas, contestables en eux-mêmes, surtout celui de saint Thomas, et d'ailleurs détruits par l'expression raisonnée et développée de l'opinion contraire qu'on trouve dans leurs écrits.
L'auteur parle ensuite de la Sorbonne , qui était en contravention avec les bulles des papes défendant de traiter d'hérétiques les adversaires de l'immaculée Conception ; il parle de l'assemblée de Baie, reflet des opinions de la Sorbonne, et au sujet de laquelle je vous renvoie à Launoy et autres écrivains. Mais il faut nous arrêter au irait final. C'est la déclaration du concile de Trente. « L<< saint concile déclare cependant qu'il n'est pas dans son intention de comprendre dans ce décret, où il s'agit du péché originel, la bienheureuse et immaculée Vierge Marie, Mère de Dieu. » M. Dupanloup n'en cite pas davantage, il tronque la déclaration, et il triomphe, et il conclut que le concile a excepté Marie du décret du péché originel. Pour le coup, il y a falsification ! C'est le dénoûment de cette immense imposture. En effet, la fin de la déclaration de Trente, supprimée par M. Dupanloup, porte: «Mais qu'il faut observer les constitutions du pape Sixte IV d'heureuse mémoire, sous les peines contenues dans ces constitutions et que le concile renouvelle. » Or ces constitutions défendent, sous peine d'excommunication, de traiter d'hérétiques, soit 1rs (lt'iciix ms , soit les adversaires de l'immaculée Conception ! Ainsi le concile de Trente aurait exempté Marie du péché originel, et en même temps menacé d'excommunication ceux qui infligeraient la note d'hérésie, bien méritée cependant pour le coup, aux contempteurs de
ses propres décrets. Est-il possible qu'un évêvjue ignore une déclaration si célèbre, si claire par elle-même, et si souvent expliquée! Et s'il la connaît, quel nom donner à son procédé? Je suis amené à finir comme j'ai commencé: ignorance incommensurable ou insigne mauvaise foi! De tradition, point!
Je n'irai pas plus loin, mon cher ami; vous ne me l'avez point demandé, toute la rhétorique qui suit est si vide! C'est une souffrance que d'assister à cette espèce de sacrilège. Permettez moi une dernière réflexion sur toute celte tradition des Pères grecs, si vainement remuée par nos immaculistes. Ces Pères exaltent, dans les termes les plus magnifiques, toutes les prérogatives de Marie : comment se fait-il qu'ils ne fassent pas môme allusion à un aussi glorieux et aussi extraordinaire privilège que l'immaculée Conception? Pourtant cela prêtait aux développements, comme on le voit par les sermons de Bossuet. Convenez que si la croyance eût existé, il serait inexplicable qu'on n'eût pas célébré un tel privilège à pleine bouche. À ce point de vue, les grandes louanges des Pères grecs, loin de favoriser l'immaculisme, en deviennent l'invincible réfutation.
Laissons là les tristes plaidoyers des évéques et du pape. La vérité, n'en doutons pas, se soutiendra par les petits et par les humbles. Ce n'est pas la première fois que le petit nombre aura sauvé l'Église. La vérité catholique ne fut jamais une affaire de chiffres ; cela répond à bien des difficultés dans le présent comme dans le passé. L'Église traverse une crise suprême. Heureux ceux qui seront trouvés dignes d'être les témoins de Jésus-Christ et les conservateurs des vérités essentielles au salut du genre humain ! Je loue, mon cher ami, votre zèle et votre amour de la vérité. Toutefois aux lumières de l'intelii-
gence, il faut joindre une volonté forte en Dieu. Je ne vous dis point de vous hâter. Mais cependant il ne faut tomber ni dans les scrupules de l'hésitation, ni dans un esprit d'éternelle dispute. Osez confesser le vrai, et le confesser surtout par vos œuvres : facere veritatem. C'est pour cela que nous avons été rachetés par le Christ.
Votre ami dévoué,
Deuxième lettre.
Paris, le 19 novembre 1855.
Mon cher ami »
Vous ne devez jamais craindre de prendre mon temps pour des choses sérieuses. Que n'ai-je pas reçu moi-même de la science et de la bonne volonté des autres? Le peu que je donne n'est mien enaucunesorte, et jerae sensune véritable obligation de le communiquer, non-seulement à un ami comme vous, mais à tous. Ai-je besoin d'ajouter que l'état d'anxiété où je vois votre âme m'inspire intérêt et sympathie? D'ailleurs, c'est moi qui vais me trouver votre obligé. Grâce à votre insistance, à votre esprit naturellement délié, investigateur, parfois même subtil, j'ai dû remuer de fond en comble la question, discuter de près les textes, revoir les monuments, et par là donner à ma conviction ce degré de précision qui est nécessaire chez ceux que les circonstances amènent à défend™ publiquement la vérité.
Une chose qui m'a frappé dans ces recherches où vous m'avez rendu le service de m'engager, c'est combien peu on doit se lier aux autorités, de quelque geure qu'elles
soient, et combien il est nécessaire de tout vérifier aux sources. Ainsi, pour le sujet qui nous occupe, j'avais lu bien des fois les passages de saint Augustin en discussion, et parcouru aussi la lettre de saint Bernard. Mais je me suis convaincu, en les examinant de plus près et mot par mot, que tout cela n'a jamais été parfaitement compris, et que les adversaires mêmes de l'immacwlisme n'ont pas senti la force invinciblement probante de ces textes. Pour moi, j'en suis tout saisi, et je ne doute pas que cette fois encore je ne lève tous les scrupules de votre esprit.
Commençons par saint Augustin. Je me suis remis à ses œuvres, particulièrement aux beaux traites dePeccat. mer., de Nat. et Grat. et les livres contre Julien. C'est encore un profit que je vous dois. Vraiment, on ne lit pas assez ces hommes admirables, éternelles lumières de l'Église. Concentrons notre attention sur les deux célèbres passages; essayons d'en prendre le sens naturel , incontestable : nous tiendrons compte ensuite de leur liaison avec les autres théories du saint évôque.
Vous savez que le premier passage de Nat. et Grat. 62, est universellement cité comme exprimant de la manière la plus formelle l'opinion certaine, absolue chez Augustin, que la Vierge a été exempte de tout péché actuel ; quelques-uns même, depuis qu'on a soutenu l'immaculée Conception, ayant prétendu y voir quelque chose de favorable à ce sentiment
Eh bien, non-seulement il n'y a rien là pour l'iramaculisme, comme on le soutient avec raison, mais encore le texte n'est nullement décisif pour l'exemption du péché actuel, ou du moins il n'est pas à beaucoup près aussi décisif qu'on l'admet généralement. Cela tient à ce qu'on n'a pas bien saisi le sens du passage. D'abord ,
qu'il s'agisse proprement, directement, du péché actuel, c'est ce qu'on ne peut pas contester. C'est la seule question traitée en cet endroit. Les exemples mêmes que
discute saint Augustin de la prétendue exemption chez les saints de l'ancien et du nouveau Testament, ne permettent pas d'en douter. L'adversaire d'Augustin , qui rapporte ces exemples, ne manque pas de mettre dans le nombre, la mère du Sauveur, « laquelle, dit il, il est nécessaire à la piété de confesser sans péché.» Comme s'il disait: Celle-là, au moins, vous ne pouvez mêla contester. La liaison des idées et des mots ne permet pas desupposer que ce sans péché signifie autre chose pour la Vierge que pourl.es Saints et Saintes nommés avec elle; c'est bien l'exemption de tout péché actuel. Ce passage prouve que les pélagiens l'admettaient, ce qui n'a rien de surprenant, et de plus, que c'était une opinion déjà répandue alors. Mais c'est sur la réponse d'Augustin que j'appelle toute votre attention. Vous remarquerez d'abord qu'il rapporte simplement l'opinion de son adversaire pélagien, sans y joindre un mot d'approbation, ce qu'il ne manque jamais de faire dans ce traité, quand il est d'accord sur le fond des choses. Cela m'a frappé. Mais, direz-vous, qu'importe, s'ils'exprime lui-même plus fortement encore que le pélagien sur l'immunité de Marie ! J'ai à répondre que c'est là pour moi la question, et qu'on a mal pris cet endroit de notre saint. Traduisons, s'il vous platt, la phrase comme il me semble qu'on ne peut pas le faire autrement. Je cherche l'exactitude avant l'élégance : « Excepté donc la sainte Vierge Marie, au sujet [de laquelle, pour l'honneur du Seigneur, je ne veux pas absolument, quand il s'agit de péchés, que l'on Rgtte aucune espèce de questions (plus curieuses qu'utiles), car nous appartient-il de mesurer (ou de limiter) l'accroisse-
ment de grâce qui a pu lui être conféré pour vaincre de tout point le péché, à elle qui a mérité de concevoir et d'enfanter celui qui, incontestablement, n'eut jamais, aucun péché? Excepté, dis-je, cette Vierge, etc. » Le jésuite Perrone supprime la forme inlerrogative, se fondant sur deux manuscrits. Mais outre que cette forme se trouve dans le plusgrand nombre des manuscrits, et que les bénédictins la donnent, le sens avec l'affirmation ne présente aucune suite.
Que de remarques suggérerait ce passage! 1° Le saint ne dit nullement qu'il ne veut pas que l'on mette seulement en question la prérogative de la Vierge ; il n'y a pas un mot de cela, et d'ailleurs cela n'aurait point de sens, puisque son adversaire, loin de mettre ce point en question, l'objectait à saint Augustin. Mais celui-ci concède simplement la chose, sans incidenter, et voulant , pour l'honneur du Sauveur, que l'on ne soit pas trop rigoureux à rechercher les titres d'un si rare privilège, qui est une exception à un principe fondamental du christianisme, tant de fois défendu par saint Augustin. Que conclure de là? qu'Augustin, sans doute, admettait comme une pieuse croyance que la Vierge a été exempte du péché actuel, mais qu'il n'y insiste pas, qu'il ne la propose nullement avec l'assurance qu'on lui attribue, et qu'il y joint plutôt une certaine réserve. Augustin , comme tous les grands hommes, s'attache à l'essentiel du dogme; pour les opinions accessoires, quoique respectables, quoique très conformes assurément à l'analogie dé la foi, il ne s'y arrête pas, et il insinue qu'ici la croyance n'a point les mêmes fondements assurés. Bref, on voit bien que si l'adversaire n'eût pas soulevé la question, saint Augustin, de lui-même, n'en aurait point parlé, et se serait uniquement occupé des grands prin-
cipes de la foi. 2° Le trait vincendum omni ex parte peccatum, sur lequel appuient les immaculistes, ne renferme certes aucun mystère. Cela est dit par comparaison avec
les autres saints. Eux aussi ont vaincu le péché dans ce qu'il a de grave et de mortel , mais non omni ex parte, car ils n'ont point évité les fautes légères. Voilà ce que la sainte Vierge a de plus qu'eux. Dans ces mêmes traités de saint Augustin, vous trouverez adimplere ex omni parte justitiam, et autres expressions analogues, qui disent la même chose. Il faut avoir vraiment une grande pénurie de raisons pour vivre sur cesépluchures. 3° Voyez la différence extrême du langage employé par le saint, lorsqu'il parle de Jésus-Christ, et lorsqu'il parle de Marie. Pour le Christ , la chose est indubitable, constat. Pour Marie, on le croit sans en rechercher trop curieusement la preuve. Cette opposition ne jette-t-elle pas une grande lumière sur l'ensemble de la question 1 ? Vous verrez que les anciens ont toujours mis le Christ , même comme homme, entièrement hors ligue. Nos modernes pélagiens vont à poser la mère en rivale du fils.
Le second passage d'Augustin est de Vopus imper f.9 1. iv, 122. Je vous ai dit qu'il frappe directement l'immaculisme, je vais le confirmer. Les pélagiens voulaient exempter tout le monde du péché originel. Pour y parvenir, ils s'efforçaient de rendre odieuse l'opinion ortho-
1 Notre savant ami, dam sa réponse, dit sur le même sujet. « On pourrait ajouter encore, si c'était nécessaire, que les principes posés par le saint docteur dans son ouvrage De peccat. meril.9 lui permettaient d'accorder à Marie l'exemption du péché actuel, tout en lui interdisant de l'étendre au péché d'origine. En effet, dans le premier Livre, où il traite de la faute originelle, son langage est absolu et exclut toute exception : « Alii in uteris matrum , alii per baptismum sancliflcanlur, sed omnesquia semine viril i veniunt, in
doxe. Vous livrez au diable les petits enfants, objectentils à Augustin. Ils ajoutent aussi , dans le même bot : Vous livrez à Satan la mère de Dieu. Augustin répond ce que vous savez. Loin de faire ici une concession , il dit positivement que la mère de Dieu , elle-même , a eu besoin de la grâce de la renaissance et de la délivrance. Non-seulement le mot renascendi est décisif, comme je l'ai développé, mais aussi le mot solvitur. C'est un des mots favoris d'Augustin; il implique toujours l'idée de délivrance, et c'est d'ailleurs le sens du mot. En voici quelques exemples: Originale peccatum, quod non destruit nisi Salvator, guem parvulis invides. Destruit autem solvendo quod rei sunt, non negando (t'ont. JuL, 1. V, 9). En parlant despélagiens : Hinc enim in parvulis nolunt credere per baptismum solvi originale peccatum, quod in nascentibus nullum esse omminô contendunt ( De Pecc. merit. I, 9). Et encore, Jbid. I, 30: Quaerentes quomodo justum sit utaliusaô originali peccato solvatur, alius non solvatur, elc, etc. Jbid. 70 : Soluto reatus vinculo, quo diabolus animam retinebat. — Ainsi les deux expressions solvitur et renascendi s'appuient l'une l'autre. La Vierge a eu besoin d'être délivrée parla grâce. Ici donc, à l'objection des pélagiens, qui porte cette fois sur le pécbé ori-
iniquilatrbus eoncepti sunt; » telle est la résumé de sa doctrine.
Mais dans le Livre n , lorsqu'il vient à parler du pécbé actuel , il pose dès le début un principe tout autre : « Qui dieunt esse posse in lise vila horninem sine peccato, non est eis continue inceuta lementale obsislendum. Si euim esse posse negaverirnus, et hominis libero arbitrio, qui hoc volendo appelil, et Dei virluti vel misericordiœ, qui hoc adjuvando efficit, derogabimus... Si a me qunratur, utrùm bomo sine peccato possit esse in hac vila, confilebot* possê per Dei gratiam et Uberum ejus arbilrium. Sed alic quœslio est utrùm esse possit, ali* utrùm sit, elc... (n. 7). a C'est précitui. »
ginel, saint Augustin répond clairement que la Vierge n'en a point été exempte. Il ne s'y arrête pas, parce que
de son temps l'immaculisme était inconnu dans l'Église. Les pélagiens étaient immaculistes universels , ils ne demandaient point un privilège spécial pour la Vierge; ils l'exemptaient parce qu'ils exemptaient tout le monde. Nos modernes hérétiques, à leur tour, par l'exemption de la Vierge, vont à exempter tous les autres. C'est vraiment le pélagianisme qui renaît. Tous les orthodoxes étaient avec Augustin contre Pélage; donc tous les orthodoxes étaient contre l'immaculisme. On dirait que les défenseurs de la vérité pressentaient qu'en laissant ébranler sur un point le péché originel, on remettrait en question le fondement même du christianisme.
Je crois maintenant, mon cher ami , que la cause est finie en ce qui concerne Augustin. La conclusion très certaine est qu'il est absolument contre l'exemption du péché originel, et modérément pour l'exemption de tout péché actuel. Vous voyez aussi que ce sont les pélagiens qui soulevaient ces questions curieuses, dans le but de faire brèche aux grandes vérités de la foi. Les orthodoxes s'occupaient de défendre celles-ci, et ne touchaient aux autres que quand on les y forçait. Cela vous explique encore pourquoi le saint, en posant la maxime générale, que le Christ est seul absolument exempt de péché, même de péché actuel, ne fait point habituellement l'exception de la Vierge. C'est que ce n'était point là pour lui l'objet important, et qu'il ne mêlait point les opinions et les principes.
Ce que vous dites de la liaison du péché originel et du péché actuel est très vrai. C'est encore un trait profond du génie d'Augustin. Aussi, pour donner un fondement à l'exemption de Marie, faut-il admettre un privilège
spécial de Dieu, comme dit le concile de Trente, et peutêtre l'exemption de la concupiscence, comme plusieurs Pères et scolastiques l'ont cru. C'est le cas de répéter que l'exception confirme la règle, et il n'est nullement nécessaire, quand on s'attache à démontrer la règle, qu'on énonce toujours l'exception, et une exception qui n'est en définitive qu'une affaire de respect.
Votre idée sur la chair de péché , que saint Augustin attribue à Marie, comme fille d'Adam, pourrait être vraie, sans que, pour cela, l'argument direct qu'on en tire contre l'immaculisrae fût affaibli. Comme l'esprit est uni à la chair dès le premier moment de l'existence , cela confirme toujours l'opinion que saint Augustin n'a point exempté Marie du péché originel. Vous savez les hésitations de saint Augustin sur le générationisme. Les idées mécanistes alors répandues étaient un grand obstacle à l'adoption de celte doctrine ; nous pouvons être là-dessus plus explicites. Il faut distinguer les théories plus ou moins justes des Pères, de leurs témoignages dogmatiques. En tout cas, il n'y a que deux passages formels de saint Augustin sur la question. Vous en avez le sens, j'ose dire, inéludable. Ne serait-ce pas contraire à toute raison que de chercher, par de longs détours, à rendre douteux , à l'aide de passages étrangers, ce qui de soi-même est si évident , au lieu de procéder, comme on doit , du connu à l'inconnu? Je répète donc que pour Augustin, causa finxta est.
Reste saint Bernard. J'ai relu sa fameuse lettre avec beaucoup d'attention, et savez-vous la conviction que j'en ai retirée? C'est que les chanoines de Lyon ne croyaient pas eux-mêmes à l'immaculée Conception. Si saint Bernard la condamne, ce n'est pas pour les réfuter, c'est le sujet qui l'y amène. Ceci ne laisse pas que d'avoir
une haute portée et mérite qu'on le développe. Le propre sujet de la lettre, comme vous le savez, n est nullement l'immaculée conception, mais une nouveauté en fait de
dévotion, la fête de la conception de la Vierge. Voilà ce que combat directement saint Bernard. Il expose, pour h s réfuter, les raisons de ces dévots à Marie. C'est d'abord l'honneur de la Vierge: faux zèle, dit le saint. Puis c'est que, honorant la naissance de la Vierge, il est bon d'ho- »* norer la conception, sans laquelle la naissance n'aurait pas eu lieu. Raison fort subtile, et de laquelle saint Bernard fait prompte justice. A ce compte, dit-il, le père et la mère de Marie, ses aïeux à l'inlini, méritent des fêtes, ce qui en accroîtrait singulièrement le nombre. Enfin, on invoque quelque révélai ion : le saint docteur répond qu'on en trouverait au besoin pour faire honorer la mère de la Vierge, et que tout cela ne s'appuie ni sur la raison, ni sur l'autorité. Voilà tout. Il paraît donc bien que les chanoines de Lyon n'admettaient point l'immaculée conception de Maria, et même n'y songeaient pas ; ce qui prouve assurément que personne alors n'y songeait. Autrement, au milieu de ces raisons bizarres, et qui peignent bien l'époque, ils n'eussent pas omis cette raison triomphante, et qui dispensait des autres.
Saint Bernard, après avoir réfuté les bons chanoines, expose les raisons directes qui s'opposent à l'établissement de la fête. C'est alors, et incidemment, qu'il est conduit à combattre l'immaculée conception. Il le fait avec une netteté, une précision sans égale , et qui ne laisse aucun subterfuge à l'immaculisme. Ce n est pas seulement le nom qu'il rejette, comme vous l'insinuez ; c'est la chose même, et de la façon la plus formelle. Bien plus, le nom que vous voulez que le saint rejette, n'y est pas ; la fcchose que vous prétendez qu'il pourrait
5Qft ESSAIS
admettre, y est àbsoluitifent rejetée. Saint Bernard met la Vierge au rang de ceux qui, comme Jérémie et Jean- Baptiste, ont été purifiés dès le sein de leur mère, et dont la naissance dès lors a été vraiment sainte, et il l'élève encore au-dessus d'eux. « Car; dit- il , elle a reçu une bénédiction non-seulement qui sanctifiât sa naissance, mais qui préservât désormais sa vië de tout péché, vitam ejus deinckps, ab omni peccato custodiret immunem. » Comment ce deinceps a-t- il pu laisser le moindre doute dans votre esprit? Vous ne l'avez donc pas lu ! Ainsi saint Bernard n'accorde d'autre privilège à Marie que l'exemption du péché actuel; pour le péché originel, il la met exactement sur la môme ligne que Jérémie ou Jeftn- Baptiste. Voici qui est non moins ex pl ici te, c'est la cbnclusion de saint Bernard: « Il faut, en définitive, croire que la Vierge déjà existante dans le sein maternel, reçut la sanctification après la conception. Quoiqu'il ait été accordé à un petit nombre d'hommes de naître avec la sainteté, cependant il ne leur a point été donné d'être conçus avec la sainteté, afin que la prérogative d'une conception sainte fût conservée à celui-là seul qui devait sanctifier tous les nommes, et que, venu seul sans péché , il apportât la purification des péchés. î> VoiJà bien l'idée de tous les Pères, que Jésus-Christ seul a été sans péché, et que la sainte Vierge a eu besoin, comme les autres, d'être sanctifiée. Eh! cette Vierge admirable, n'a-t-elle pas confessé et célébré son Sauveur ? Je ne conçois pas de subtilité qui puisse tenir devant de pareils textes. Vous me dispenserez, je suppose, de parler de l'abbé de Celles, qui pense et parle comme son maître.
Revenons à saint Bernard. Je dis que son argumentation, même ici, suppose que les chanoines de Lyon croyaient comme lui la Vierge conçue dans le péché
originel. En effet, la Vierge, leur dit-il, n'a pu ètro
sanctifiée ni avant ni pendant la conception. Que signifie cette dernière hypothèse? Si l'on fait attention à la manière dont elle est développée, on trouve que saint Bernard veut dire au fond ceci à ses chanoines : a Vous admettez,
avec toute l'Eglise, que la sainte Vierge a été sanctifiée, c'est-à dire purifiée de la tache du péché originel; mais pouvez vous penser que cette purification ait pu avoir lieu à l'instant même de la conception? Ne mêlez-vous p;is à l'action infiniment sainte du Saint-Esprit, l'action libidineuse des parents de Marie? Ou bien, contre le sentiment de l'Eglise , croiriez-vous la sainte Vierge conçue du Sunt-Esprit (c'est-à-dire, seriez-vous immaculistes, car c'est la seule manière de l'être logiquement)? Je ne vous impute pas une si grossière erreur. » Saint Bernard conclut très bien (pie la lele n'a aucune raison d'être. C'est une nouveauté, une superstition. Au moins, dit-il, eût- il fallu consulter le Saint-Siège là-dessus. Ce n'est nullement sur l'immaculée conception que roule le débat; aussi n'est-ce pas non plus sur cette opinion, alors inconnue, que le saint dit qu'on aurait dû consulter lesiége apostolique, mais uniquement sur l'établissement de celte l'été superstitieuse. Saint Bernard tait si peu de cette dévotion une question de Coi, qu'il ajoute qu'il l'avait tolérée chez quelques gens simples ; ce qu'il n'eût pas fait assurément s'il se lût agi de doctrine. Les chanoines de Lyon ne pensaient pas à mal en introduisant la tète. Mais ta suite a prouvé combien saint Bernard avait raison de craindre. Ce n'est point l'opinion de l'immaculée conception, puisqu'. Ile n'était pas encore répandue, qui a introduit la fête, c'est la fête inventée par un zèle superstitieux, qu'on a ensuite invoquée euf^yepr de l'immaculisme. C'est un des grands arguments de la bulle.
Vous avouez la faute de l'évéque d'Orléans tronquant sans pudeur le décret du concile de Trente. Mais, me dites- vous , cela ne vous avance en rien , parce que la bulle de Sixte IV porte que le point en discussion n'a pas encore été décidé par l'Église romaine et le siège apostolique. Comment! cela ne m'avance en rien! Il s'agit des autorités alléguées par M. Dupanloup, je vous prouve que la dernière est une imposture, et vous dites quecela ne m'avance pas. Hais cela établit au contraire invinciblement ce que j'avais à démontrer, savoir : que M. Dupanloup n'a pas produit un seul argument de quelque valeur. Mais je découvre votre arrière-pensée. Sixte IV et le concile de Trente (et Bossuet avec eux), en disant que l'Église romaine n'a pas encore décidé, ne lui réserventils pas le droit de le faire dans l'avenir? Il y a sur ce point dans votre esprit une équivoque que je voudrais lever. Assurément, en disant qu'on laisse la liberté dans l'Église de discuter le pour et le contre sur une question qui intéresse la foi, le Saint-Siège ne pouvait s'enlever à lui-même, ni enlever à l'Église le droit de mettre un terme au débat, quand le point serait parfaitement éclaira. Mais pesez ceci, je vous prie: ou cette réserve de droit n'a aucun sens, ou elle signifie que le droit de décider s'exercera en fin décompte à l'avantage de la vraie doctrine, de celle qui est déjà professée par ceux qui forment l'âme de l'Église, qui suivent la tradition apostolique, mais qui n'ont pas encore, malheureusement, l'autorité extérieure suffisante. Comment voulez -vous que la suspension de jugement soit plutôt un argument pour un parti que pour l'autre? Je vais plus loin. Le flot de la superstition populaire poussait dès lors à l'immaculisme. Si donc le pape et le concile ne veulent pas décider, c'est que les raisons leur manquent pour, et que
la superstition trop puissante les empêche de se déclarer contre. Voilà, je crois, l'explication vraie du fait. Mais interpréter cette réserve de droit dans le sens que le Saint-Siège serait le juge arbitraire de la foi, tellement que sa décision, sans aucune preuve catholique, ou plutôt contre l'évidence de l'Écriture et de la tradition, suffit pour trancher une question et finir une cause, c'est là une manière de voir que ni les Pères de Trente ni Bossuet n'eussent jamais admise.
Aujourd'hui, l'état de tolérance équivoque créé par Sixte IV et le concile de Trente ne peut plus subsister. Il faut que la vérité triomphe et que l'erreur soit définitivement abattue. C'est le pape lui-même qui Ta voulu. Le Saint-Esprit non-seulement assurera le triomphe de la vérité, mais il tirera de l'épreuve actuelle de grands et merveilleux avantages pour l'Église.
C'est une faute grave, en effet, comme vous le dites, que la falsification de la déclaration du concile de Trente. Mais savez-vous que l'évéque d'Orléans n'est ni le premier ni le plus grand coupable? Voici les propres paroles de Pie IX dans la bulle îneffabilis :« A ceci vient s'ajouter » cette considération, de toutes assurément la plus grave, » considération vraiment souveraine, que le concile de » Trente lui-même, lorsqu'il rendait sur le péché originel » son décret dogmatique par lequel , d'après le témoi- » gnage des Écritures sacrées, des Saints Pères et des » conciles très autorisés, il a établi et défini que tous les » hommes naissent infectés de la faute originelle, a toute- » fois déclaré solennellement qu'il n'était pas dans son » intention de comprendre dans le décret lui-même et » dans Ta, si grande étendue de sa définition, la Bienheu- » reusc immaculée Vierge Marie, Mère de Dieu. En effet» » par cette déclaration, les Pères de Trente ont indiqué
» suffisamment, eu égard aux circonstances des terqps et » des lieux, que la Sainte Vierge est affranchie delà tache » originelle, et ont ainsi clairement exprimé qu'on i\e » saurait rien tirer légitimement, soit des lettres divines, » soit de la tradition et de l'autorité des Saints Pères, qui » s'oppose en quelque façon qqe ce soit à celle éminente » prérogative de la Sainte Vierge. » On sent que les jésuites ont rédigé la huile!
L'examen que nous avons fait ensemble, mon cher ami, dissipe tous les nuages, et dévoile le mystère d'iniquité qui s'accomplit en ce moment dans l'Église. Non , l'immaculée conception n'est point une doctrine révélée; non, elle n'a aucun fondement dans l'Écrilure, aucun dans les Pères , aucun dans les liturgies , aucun même dans l'ancien office de la féte superstitieuse de la conception, aucun enfin dans la tradition jusqu'à la fin du xiue siècle. C'est une opinion enfantée dans les plus épaisses ténèbres du moyen âge. Vous savez avec quelle réserve, le subtil Scot, qui passe pour en être le premier auteur, la produisit à titre d'hypothèse devant l'université de Paris, et comment elle y fut d'abord accueillie.
Et voilà ce que nous devrions recevoir au xixc siècle comme une doctrine révélée et constamment retenue et enseignée dans l'Eglise depuis les apôtres !
Si nous croyons au Saint-Esprit, nous ne pouvons croire à l'esprit de mensonge et d'imposture. L'infaillibilité de l'Église n'est point faite pour protéger contre l'examen de manifestes outrages au bon sens et à l'histoire, mais au contraire pour réfuter, pour réduire au silence, par une perpétuelle et toujours victorieuse discussion, hommage éternel à l'éternelle vérité, toutes les erreurs, toules les hérésies, toutes les inventions de l'ignorance et de l'orgueil Immain. Est-ce que la vérité, comme
SUR LA. nÊFOJjtyP CATHOLIQUE. h}\
le dit si bien Fleury, peut Avenir fausse à force d'iHrfl examinée?
Nous ne refusons point à l'Eglise le droit de fixpr un point de dogme; bien plus, quand le débat actuel aura duré un certain temps, la vérité toujours connue et toujours défendue reconquerra enfin dans l'Église cette consécration officielle que le malheur des temps lui avait ravie pendant les âges de ténèbres. Ppgr le moment |p corps de l'Église est en crise et en travail. Vpus vous demandez : si ce n'est pas se fourvoyer que de faire dépendre sa soumission à un jugement eçflésiastigue de l'étude individuelle de la tradition. Mais qu'appelez-vous donc un jugement ecclésiastique? La question est précisément de savoir où est le jugement de l'Église, où sont les prpuws de la vérité catholique. Il ne s'agit pas de se soumettre à un jugement fait et consacré de l'Église, mais de contribuer, chacun pour sa faible part, sous l'inspiration du Saint-Esprit, à préserver de l'prreur la décision qui, en ce moment, se forme et s'élabore. Quant à ce que vous appelez Y étude individuelle , je me demande ce que vous entendez par là? Est-ce |a disposition à ne juger que par le raisonnement une question de fait et de dogme? Est-ce un examen quelconque que vous interdisez au* fidèles? Vous savez bien que nous n'admettons qu'ui* examen catholique, en union avec l'Église de tous les temps et de tous les lieux. H est vrai , nous avons contre nous, dans le présent, une autorité imposante. Mais nous avons pour pous une autorité irréfragable dans le passé; nous avons la promesse que l'Église, qui peut être éprouvée jusqu'au scandale des élus, ne périra, ne faillira jamais.
Je ne crois pas, mon cher ami, que la question d érudition soit désormais celle qui vous arrête. C'est à Dieu à faire le reste. J'ai la confiance que les lumières dont il
vous a favorisé entre plusieurs, ne vous auront point été données en vain. Ce serait une grande consolation pour moi de vous compter dans nos rangs. Toutefois, je vous le déclare, l'espèce d'isolement où se trouvent les défenseurs de la vérité n'a rien qui me scandalise. J'oserai même dire que je m'en réjouis en un sens pour la vérité, dont la puissance éclatera avec plus de force, lorsque toute espérance humaine aura été anéantie. Oh ! ce n'est pas pour la vérité que je m'inquiète ; c'est pour moi que je crains, de peur d'être trouvé un serviteur tiède et inutile.
Le livre de M. Bordas-Demoulin me paraît , par une sorte de coïncidence providentielle, écrit pour ce temps d'épreuves. Relisez-le. Votre trouble présent est meilleur que la paix de l'ignorance et du fanatisme. Vous n'en sortirez, je l'espère, que pour entrer dans le repos de l'immuable vérité. F. H.
P. S. Pendant que j'écrivais ceci, votre troisième lettre est arrivée. Je n'ai pas cru devoir mêler aucune autre discussion à celle de l'immaculisme. Je ne vois pas de difficultés sérieuses sur les livres canoniques: nous pourrons au reste y revenir. 11 me semble que sur l'autorité de l'Église, Bordas répond à tout. Ne vous reprochez jamais de troubler ceux qui sont dans l'erreur. C'est ce trouble salutaire que le Christ est venu répandre dans le monde. Ce trouble est le précurseur de la paix chrétienne. UO. C. continue à être rédigé comme je vous l'ai dit. Au reste , je n'approuve pas l'excessive timidité, pour ne pas dire plus, du clergé du second ordre.
Troisième lettre.
Paria, le 26 décembre 1855.
iMon cher ami ,
Mon premier moment de liberté est pour vous. C'est avec plaisir que je reviens à notre entretien, soit pour Futilité qui peut vous en revenir, soit pour le profit que j'en retire moi-même.
Quant à la tradition, je crois que peu d'éclaircissements î-uffîront maintenant , et qu'il est temps de conclure. !1 ne s'agit pas de tout dire, mais d'avoir apporté des choses décisives ; ce que je crois avoir fait.
Des deux célèbres passages de S. Augustin , l'un est expliqué à votre satisfaction : c'est celui qui concerne directement le sujet. Vous fortifiez vous-même mon interprétation. Il est prouvé que S. Augustin, formellement interpellé par un pélagien, a formellement nié l'immaculée conception de la Vierge. Que cherchons-nous de plus? C'est donc pour l'honneur de la cause plutôt que par aucune nécessité que nous revenons sur le second passage. Il s'agit là uniquement du péché actuel : cela est de tout point incontestable. Tout le passage se lie à ce sens, et ne peut se lier à un autre. Quand donc S. Augustin conclut que la S. Vierge seule peut se dire sans péché, c'est manifestement comme s'il y avait : sans péché actuel. Qu'importe dès lors que dans un sens absolu, selon les principes du même docteur, on ne puisse dire que la Vierge ait été sans aucune espèce de péché? Visiblement, il n'y a là ni contradiction chez S. Augustin, ni l'ombre d'un argument pour l'immaculisme.
Vous approuvez de tout point mon commentaire sur la lettre de S. Bernard. Mais on cite pourtant quelques actes, quelques textes, d'où Ton pourrait induire que la tète de la Conception n'était pas aussi nouvelle, ni l'idée de l'immaculée conception aussi inconnue que S. Bernard le donne à entendre. « Si S. Bernard s'était trompé sur ces deux points, ce serait, dites-vous, un fait important pour les immaculistes. » Cette réflexion me persuade que vous avez de la peine à lâcher les derniers débris d'un inévitable naufrage; mais quoi qu'on fasse, mon excellent ami, la lettre de S. Bernard sera toujours à elle seule le coup de mort de rimmaqulisme. il paraît que la fête de la Conception est née dans les monastères d'Orient , de l'imagination échauffée de quelques moines ; de là elle se serait répandue en Espagne, puis en Angleterre, puis en France, et enfin c'est à Rome qu'elle aurait pénétré en dernier lieu ; ou ne l'y célébrait pas encore du temps de S. Thomas d'Aquin. A ces tristes époques, une superstition pouvait végéter inconnue dans plusieurs localités, sans que les parties les plus éclairées de l'Eglise, et le centre, méjpe de l'unité en fussent avertis. Il n'en est pas moins vrai que, du temps de S. Bernard, la fête n'avait ni autorité ni universalité, et que ce grand homme la traite de nouveauté téméraire et de superstition. Au point de vue dogmatique, le seul qui nous occupe ici , la condamnation conserve toute sa valeur. Je ne vois pas que les témoignages suspects, à grand'peine exhumés par les immaculistes, l'infirment en rien. Quant à la signification de la fête, vous connaissez le passage de S. Thomas, si décisif de toutes manières (QyodL vi, q. v., art. 7). a Quoique la Bienheureuse Vierge ait été conçue dans le péché originel , on croit cependant qq'ejle fut sanctifiée dans le sein de sa mère avqnt s^ naissance. Et c'est p^r-
quoi diverses coutumes se sont établies dans les Églises à l'égard de la célébration de la Conception. Car V Eglise romaine et beaucoup d'autres, considérant que la Vierge a été conçue dans le péché originel, ne célèbrent point la fête de la Conception. Quelques-unes, de leur côté, considérant qu'elle a été sanctifiée dans le sein de sa mère, sans qu'on sache le temps, célèbrent la Conception. On croit, en effet, qu'elle fut sanctifiée' aussitôt apkès la conception et 1 infusion de l'âme. D'oii l'on voit que cette fête ne doit pas être rapportée à la conception, par le motif de la conception même, mais par le motif de la sanctificatimi. Ainsi donc, on ne doit pas célébrer la fête de la Concefttion parce que la Vierge aurait été conçue sans le péché originel. » Ne faut-il pas au jésuite Pétrone le courage de l'impudeur, pour soutenir après cela , que la fête prouve la foi à l'immaculée conception ?
Pour revenir à S. Bernard , son autorité ne peut pas être davantage infirmée sur le second point. Ce Père de l'Église ne connaissait point de partisans de l'immaculée conception; il est fort douteux que les chanoines mêmes de Lyon y crussent : voilà ce qui résulte de sa lettre Cela suffit, cela conclut avec une force inéludable. Qu'il y ait à côté de cela, dans un coin, quelque prédicateur, quelque abbé, môme quelque évêque ignorant, qui ait adopté la pieuse croyance; que même dans l'office du diocèse de Crémone, on célébrât déjà l'immaculée conception, ce qui en fait, ne me paraît pas absolument établi par l'acte cité dans M. Gousset : je demande encore si le témoignage d'un Père commeS. Bernard en est le moins du monde affaibli. Il faut cependant en toute discussion sérieuse s'attacher à l'essentiel. Ce qui confirme le témoignage de S. Bernard, c'est qu'un siècle après lui, Scot, proposant pour la première fois l'immaculisme devant un
cj>rps savant, convient que ce n'est pas l'opinion commune, et propose celte doctrine nouvelle, de son propre aveu, non comme article de foi, mais comme une chose simplement possible et acceptable. Encore une fois, que cherchons-nous de plus? On a remarqué que les deux textes de Hervé , cités en faveur de l'immaculisme, sont pris de S. Augustin, avec une intercalation qui leur donne un sens contraire à celui de ce Père. Est-ce là un témoignage dont on puisse triompher ? Quand il y aurait immunis dans Yves de Chartres, cela ne tirerait pas plus à conséquence que pour S. Thomas. Il faudrait voir tout le sermon d'Ogérius. Reste l'acte de donation de Hugues. J'accorde qu'il soit authentique. Cela prouverait que par-ci, par-là, et probablement par suite de celte fête captieuse de la Conception , l'immaculisme avait germé dans la tête do quelques dévots à la Vierge, pendant que les Pères , les Docteurs , les Théologien? , les plus illustres Églises n'en avaient pas même encore entendu parler.
Il y a d'ailleurs une dernière observation et dont vous pèserez l'importance. Qu'on déterre par- ci, par-là, dès le xie siècle si l'on veut, quelque obscur croyant à l'immaculée conception, cela ne prouverait pas encore qu'on l'eût proposée comme article de foi, et cependant c'est là une condition à remplir pour des témoignages dogmatiques. A la rigueur, la pieuse croyance aurait pu exister comme telle dès les premiers siècles, cela n'établirait pas ipso facto qu'elle eût été révélée de Dieu. Certes le franciscain Scot, quoique ayant entraîné son ordre, qui à son tour subjugua la Sorbonne, était bien éloigné de proposer son hypothèse comme un dogme. Je ne crois pas que la chose ait été avancée avec ce caractère avant la fin du xvie siècle. Dans la chaleur des disputes d'école,
les docteurs de Sorbonne , s'aventurèrent alors à vouloir ériger formellement en article de foi l'immaculisme. Qu'en arriva-t-il? Ils furent excommuniés parl'évêque de Paris, Gondi, et obligés de se rétracter. Convenez que c'est là une singulière tradition.
Comme docteur de Sorbonne, Bossuet soutenait la pieuse croyance. Mais dans ses deux sermons sur la Conception, si pauvres de raisonnement , soit dit sans manquer de respect à ce grand génie, il a du moins la loyauté d'avertir que ce n'est point un dogme de l'Église. Quelquefois même la vérité lui échappe : «Vous êtes innocent » par nature, dit-il à Jésus-Christ, Marie ne l'est que par » grâce; vous l'êtes par excellence, elle ne l'est que par » privilège; vous l'êtes comme Rédempteur, elle lest » comme la première de celles que votre sang précieux a » purifiées (1er sermon). » Ce qui m'a frappé encore, c'est que Bossuet s'appuie sur la même raison de convenance que les pélagiens opposaient à S. Augustin. Au Tond il est extrêmement embarrassé pour concilier l'idée que Marie aussi a été rachetée, avec la doctrine de l'immaculée conception ; il se rabat t en désespoir de cause , sur le premier moment de la conception, et alors il tombe sous l'accablante objection de S. Bernard. Cette cause ne porte pas bonheur à ses défenseurs Voilà Bossuet qui la propose avec une certaine modestie, et il ne peut balbutier quelques faibles raisons qu'en se séparant de S. Augustin et de S. Bernard. Mais, quoi qu'il en soit, son témoignage que personne n'a proposé l'immaculée conception comme dogme, n'en a que plus de poids. Quand on l'interroge solennellement sur la foi de l'Église, quand il traite avec Molanus de la réunion des protestants, il répond sans biaiser : « Point de difficulté sur ce point; non-seulement une partie de l'Église, mais toute l'Église
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romaine tient l'immaculée conception de la bienheureuse Vierge Marie pour indifférente et n'appartenant pas à la foi, cela suffit. »
Je lis dans un Manuel des catéchismes, par M. Dupanloup, aujourd'hui évêgue d'Orléans, 19e édit. (Paris, 1853) : a L'Église a-t-elle Rut dè l'immaculée conception un dogme de foi?-— Non, l'Église n'a pas fait de l'immaculée conception un dogme de foi ; c est-à-dire qu'elle ne retranche pas de la société des fidèles et ne rejette pas do son sein comme hérétiques déclarés ceux qui osent bien contester à Marie cet éclatant privilège. L'Église défend môme de leur en faire des reproches amers et de leur dire anathème. » Voilà ce qu'on faisait apprendre par cœur aux enfants en 1853, et même pendant les onze première mois de 1856; et voilà ce qu'il faut tout à coup changer sur un ordre de Rome, et M. Dupanloup se met en frais d'érudition pour appuyer le nouveau dogme : vous avez vu avec quel succès.
Qu'on cite un autre exemple , un seul , d'un dogme qu'on fabrique à heure fixe, sans que personne jusque-là l'eût cherché ou l'eût placé dans le dépôt de la foi ; d'une opinion qui, de l'aveu de tout le monde, n'était la veille qu'une opinion et qui devient le lendemain vérité révélée. On a vu malheureusement des disputes sur la foi dans l'Église ; trop souvent les dogmes se sont trouvés obscurcis par l'ignorance ou par les subtilités des hérétiques. C'est ce qui engageait l'Église à en donner de nouvelles explications. Mais elle ne faisait que défendre son héritage, et n'avait garde de prétendre que la vérité catholique auparavant eût manqué ou d'évidence ou de témoins qui l'eussent professée comme de foi. De nos jours aussi, plusieurs dogmes souffrent quelque obscurcissement. Par exemple, les uns placent l'infaillibilité dans
l'Église, les autres dans le pape. De part et d'autre, néanmoins, on convient qu'il s'agit de la foi, non de pures opinions, et que Jésus-Christ et les apôtres ont prononcé sur le siège de l'infaillibilité. Pourquoi les deux doctrines sont-elles extérieurement tolérées et exemptes de la note publique d'hérésie? Gela tient à l'état violent où se trouve l'Église depuis plusieurs siècles et qui nous a conduits à la catastrophe actuelle. Cet état violent aura un terme, et la vérité catholique, toujours confessée et défendue au milieu des circonstances les plus contraires, paraîtra enfin sans mélange. Mais alors en repoussant Terreur trop longtemps tolérée de l'ultramontanisme, on ne transformera pas en dogme une simple opinion, on ne fera que confirmer par la force de l'anathème ce qui a été cru comme de foi dès le temps des apôtres, et qui s'est perpétué comme tel par une suite de témoignages visibles qui, en aucun temps, n'ont manqué à l'Eglise. Je le demande , trouve-t-on rien de semblable pour le prétendu dogme fabriqué de toutes pièces à Rome le 8 décembre 1854?
La question me paraît tranchée. Pendant douze siècles, onze si l'on veut, l'opinion de l'immaculée conception tf est totalement inconnue : c'est la croyance contraire, vU siblement appuyée sur l'Écriture, qui prévaut, et qui prévaut sans aucune contradiction. Peu à peu , la fausse dévotion à la Vierge , l'établissement d'une fête de la Conception, qui en est la suite, et surtout les ténèbres qui se répandent de toutes parts, font naître cette opinion avec tant d'autres abus. Les grandes lumières de ces âges de décadence, S. Bernard, S. Thomas, S. Bonaventure, protestent et élèvent un phare dans la nuit. L'immaculisme cependant gagne du terrain ; il énerve la théologis et favorise la superstition, mate du, moins la révélation.
n'est point ouvertement attaquée : on n'a point encore conçu la pensée impie d'imposer, comme parole de Dieu , cette rêverie de béats. Pour en venir jusque-là , il fallait cette décadence plus terrible et plus profonde qu'au moyen âge, dont nous sommes aujourd'hui les témoins, et que M. Bordas- Demou lin a scrutée d'un œil si pénétrant.
Convenez, cher ami, que sans le décret du 8 décembre et la complicité des évêques, vous n'auriez aucune difficulté, aucun doute à élever contre mes raisons, et que vous embrasseriez sans hésitation une vérité de fait que lout confirme et qui n'a pas contre elle un seul témoignage de quelque poids. C'est l'autorité de l'Église qui vous a tenu en suspens. Ce fut dès l'origine la vraie difficulté entre nous, et c'est désormais la seule.
A ceci que dirai-je? Déjà j'ai touché un mot de la situation. Je crains que votre esprit inquiet, que votre imagination alarmée ne vous poussent au delà des bornes. L'épreuve actuelle, si violente, si terrible qu'elle soit, n'est point une défaillance, un démenti aux promesses divines. Au contraire, elle doit montrer la force invincible des promesses. Avez- vous la foi? Croyez-vous à l'infaillibilité de l'Église, à la présence de Jésus-Christ dans son corps mystique, à l'indéfectible assistance du Saint-Esprit? Eh bien, vous ne croirez jamais qu'une erreur aussi manifeste, aussi grossière que l'immaculisme, qu'un tel outrage à l'Écriture, à la tradition, au témoignage historique, passe à l'état de dogme. A chaque jour suffit sa peine. Pour le présent, vu l'extrême oppression dans laquelle gémit l'Église, une opposition sérieuse, quoique du petit nombre, suffit: c'est le consentement unanime qui fait loi, et, grâce à Dieu, l'unanimité n'est pas près de se former. Donc, pour le moment, il y a un grand scandale, rien de
plus. Il reste encore une étincelle, et Dieu est puissant pour en tirer une flamme qui éclatera sur l'univers entier. Bien plus, le grand fait religieux de ce temps, la chute de l'immense majorité des évêques, tranchons le mot, la chute de l'épiscopat, renferme une grande leçon et peut-être indispensable pour la réforme de l'Eglise.
L'épiscopat est miné par l'esprit de la domination, par l'orgueil pharisaïque. La fraternité, loi suprême du christianisme, en souffre depuis longtemps. La tendance à concentrer l'infaillibilité dans le corps épiscopal, et à tout anéantir devant son autorité, sauf à l'anéantir luimême devant le pape, ces erreurs, de plus en plus répandues , avaient séparé en quelque sorte l'épiscopat du reste de l'Église. La chute dont noussomnaes aujourd'hui affligés, éclairera en même temps et ceux qui tombent et ceux qui, par l'oubli de leurs droits, ont favorisé l'afreuse hérésie de la domination. Ce sera un retour à ces idées de communauté et de fraternité qui sont de l'essence de l'Église.
Aujourd'hui la vérité est sauve par l'opposition du petit nombre ; dans un état d'extrême servitude, la moindre trace d'opposition doit compter. Mais vous allez plus loin j«t vous vous tourmentez pour la suite. Qu'arrivera- t-il . demain? Je l'ignore. L'Église ne périra pas, voilà ce qui est certain. Vous supposez que les défenseurs de la vérité -n'attendent que l'adhésion d'un évêque pour faire une petite église. Je doute que les choses se passent ainsi. Je crois plutôt qu'à la suite d'événements qu'on peut prévoir et qui donneraient plus de liberté extérieure à l'Église, il y aura révision d'un procès où l'on a violé toutes les règles catholiques, pour le fond comme pour les formes. Peut-être alors verrez-vous la vérité se rallier dans tous les pays, dans tous les ordres de l'Église, un grand nom*
d'adhérents fidèles. Hais pourquoi se fatiguer l'esprit de ces hypothèses ? Soyons simples dans la foi, confions-nous au cjief invisible et invincible de l'Église, Jésus-Christ. En attendant, rendons hautement hommage à la vérité; soyons des membres vivants de l'Église ; contribuons, par la grâce de Dieu, à la préserver de l'erreur. Appelons de nos prières et de nos humbles efforts la réforme catholique, dont les signes précurseurs commencent à se découvrir.
Vous êtes vraiment très habile à déterrer les difficultés. Voici ce que je réponds à vos objections particulières :
1° En ce qui concerne les questions, peut être un peu subtiles, sur les conditions de l'enfantement de Marie, les Pères du moins s'appuyaient sur l'Écriture et ne s'occupaient de ces matières que pour défendre la divinité du Christ contre l'hérésie. 2° En ce qui concerne l'autorité du nombre, les raisons de saint Augustin, bonnes pour son temps, ne s'appliqueraient point, avec la même force, au temps de l'arianisme ; ces arguments n'auront toute leur valeur que dans l'âge d'or de l'Eglise, après son renouvellement, lorsqu'elle occupera la terre entière pour l'inonder de grâces et de bénédictions. D'ailleurs saint Augustin a aussi des choses très fortes sur la décadence de l'Église. Le catholique doit tout admettre et tout voir à sa place. Un autre père, Vincent de Lérins, a des paroles bien adaptées au temps actuel [Commonit., cap. iv) : « Si la contagion de quelque nouveauté tentait de corrompre non plus une petite portion, mais l'Eglise tout entière, que devrait faire le chrétien catholique? 11 devrait prendre garde de s'attacher soigneusement à l'antiquité, qui assurément est à l'abri de la fraude et de Ja séduction de la nouveauté. »
Les passages de saint Augustin contre le? donalistes, ne tombent nullement sur nous. J'en dis autant de la première Instruction de Bossuet sur les promesses de l'Eglise. Vous y voyez à chaque ligne la nouveauté proscrite. Si cette lettre n'était déjà trop longue, je vous transcrirais la moitié de l'Instruction et des témoignages qu'elle rapporte, qui sont directement en notre faveur. Si l'hérésie de l'immaculée conception prend racine et se maintient, n'est-ce pas à elle que l'on pourra toujours objecter et le nom de son auteur et le jour et le lieu de sa naissance? Qui se trouve en possession, les immaculistes ou nous? Qui a changé l'enseignement de ses pères et la foi dans laquelle il avait été instruit ? Encore une fois, cette belle et puissante argumentation de Bossuet, qui marche uni aux Pères, tombe-t-ellesurnousousur les immaculistes? Je vous cède seulement un point : c'est que Bossuet comme saint Augustin, paraît quelquefois trop appuyer sur l'argument du nombre. Mais ceci se corrige par les principes mêmes de ces grands hommes. Je vous accorde aussi que Bossuet s'embarrasse parfois dans sa discussion avec Leibnitz. C'est, je crois, faute d'avoir assez nettement dégagé le grand principe de l'unanimité. En effet, il eût répondu à Leibnitz que tout ce qui, à un moment donné, obtient l'adhésion unanime et une possession absolument incontestée, se trouve fixé pour jamais. Il est sous-entendu que le point ainsi fixé doit toujours avoir été cru comme de foi, à toutes les époques, au moins par un certain nombre de catholiques, et cela publiquement et d'une manière apparente. En un mot, la perpétuité visible et, à un moipent donné, l'unanimité, voilà des règles simples et qui répondent à tout.
Je ramène dogmatiquement le débat aux points suivants: 1° les adversaires de l'immaculée conception ont
visiblement pour eux l'antiquité et la perpétuité. Impossible aux immaculistes d'échapper à cette note de nouveauté qui a été le fer cliaud donton a marqué toutes les hérésies. 2° Les immaculistes se retranchent sur le consentement actuel de l'Église, S'ils l'avaient réellement, nous serions sans ressource contre l'accusation d'erreur, et la promesse aurait manqué. Mais c'est ce qu'il faut nier de toutes ses forces. Certes, les immaculistes n'ont point un consentement juridique de l'Église qu'ils oppriment. Otez les timides, les ignorants, ceux qu'on trompe même sur l'état de la question, et vous verrez que le nombre des tombés, surtout parmi les simples fidèles, n'est pas aussi considérable qu'on le croit. En tout cas, le débat n'est point clos par le coup d'État du 8 décembre, et l'opposition déjà sérieuse ne peut que s'accroître. 3« Saint Augustin, Bossuet et tous les Pères conviennent qu'il y a eu de grands scandales dans l'Église, et qu'on peut en attendre de plus grands. Les hérétiques ont abusé des passages de l'Écriture à ce sujet. Cela fait-il que ces passages ne doivent avoir aucun accomplissement? Qui fixera la mesure? Ici les faits eux-mêmes parleront avec plus d'autorité que les plus grands docteurs.
Dieu nous a fait naître en un temps de crise. Montrons notre foi , attachons-nous aux principes. La prière, la parole de Dieu/.les sacrements, voilà notre soutien et notre consolation. Nous avons un sujet d'espérance qui manquait à nos prédécesseurs. Nous voyons s'élever le règne temporel et social du Christ. Cet avènement lève plus d'un voile. Non, l'épreuve ne doit pas être au-dessus des torces d'un catholique éclairé et dévoué. F- H-
Quatrième I*ettre.
Par», le 21 janvier 1856.
Mon cher ami,
Vous avez désormais besoin de force et d'encouragement plutôt que de discussion. Que ne venez- vous vous retremper auprès de ***? C'est là vraiment qu'on trouve une foi à transporteries montagnes. Il s'intéresse, comme moi, à vos combats spirituels, et nous avons causé de ces objections, de ces difficultés sans nombre, qui vous emportent et vous roulent comme les flots d'un torrent. Essayons de nous résumer et de prendre la situation et les principes dans leur plus simple vérité.
11 a pris à nos chefs ecclésiastiques une fantaisie dont on ne trouve pas un autre exemple dans l'histoire, c'est de porter des décrets sur le dogme, de gaîté de cœur en quelque sorte, sans que la foi courût aucun risque, sans qu'elle rencontrât à l'intérieur aucune opposition. Le pape écrit aux évêques pour leur demander, non la tradition constante, perpétuelle de leurs églises, mais leur sentiment actuel, leur goût en fait de dévotion. Tout cela jusqu'ici est fort peu apostolique. Que font les évêques? Ont-ils assemblé les prêtres et les fidèles, au moins les plus instruits? Rien de tout cela, ni à Rome, ni hors de Rome. Les évêques n'envoient que leurs avis personnels, ayant refusé dans quelques diocèses la délibération, ne l'ayant ouverte dans aucun. Ces avis ne sont point des éclaircissements sur la doctrine, mais des dithyrambes en l'honneur de la Vierge. Le pape prononce sur ces documents; les jésuites, qui lui fournissent des notes, insè-
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rent dans la bulle des phrases vagues et des impostures. Eux et leurs adhérents la soutiennent par l'érudition que vous connaissez. Enfin, les évôques promulguent le décret avec autant d'obséquiosité que d'ignorance.
Voilà les faits. Sont-ils donc de nature à ébranler si fort un catholique instruit? Est-ce qu'on peut dire qu'il y ait là une décision réelle de l'Église, un jugement irréformabie? Certes, j'y vois le vote du premier ordre de l'Église : je ne le conteste pas, et n'approuve point ceux qui chicanent encore là-dessus, aujourd'hui que l'adhésion solennelle des évêques couvre les vices de forme dont on pouvait à l'origine arguer contre l'acte du 8 décembre. Mais le vote des prêtres, mais le vote des fidèles, que l'on a éludé ou refusé ouvertement d'entendre, s'y rencontre-t-il aussi manifestement? Ne comptons pas encore les voix opposantes. Toujours est-il qu'on n'a point un assentiment direct, exprès, des prêtres et des laïques. On doit induire cet assentiment de leur silence, des fêtes auxquelles ils prennent part, etc. Je dis que canoniquement ce ne sont point là des témoignages certains. Tant qu'on n'aura pas eu, dans toute l'Église, une discussion libre, solennelle, on pourra objecter le défaut de consentement delà part des deux derniers ordres. En fait, j'ai entendu un ecclésiastique affirmer que la majorité des prêtres de Paris était opposée au nouveau dogme, uu autre tenait pour un tiers. Un de nos amis soutient que le plus grand nombre des fidèles n'y croit pas comme à un dogme, et que s'il y avait quelque liberté dans l'Église, on serait fort surpris de voir éclater des dissentiments que l'on ne soupçonne pas. Vous remarquerez, mon cher ami, que je ne vous donne point tout cela comme certain. Je dis seulement que l'Eglise n'a point encore été suffisamment copsultée et entendue. Vous pourries
SUR LA. RÊF0MKB CATHOLIQUE. 527
voir ici de simples femmes, que tout ce bruit de vaines démonstrations, de processions et de fêles, dont vous paraissez tout abasourdi, n'émeut pas le moins du monde. Pour moi, j'ai la conviction qu'un temps viendra prochainement , où l'on reprendra, en effet, la question, e sans être prophète, j'ose -affirmer que la vérité fera de grandes conquêtes. Tout ce que je vous demande, c'est de reconnaître qu'aujourd'hui, on ne peut pas regarder l'affaire comme càtholiquement terminée. Les choses ne vontpas si vite dans l'Eglise, et il n'y a point prescription
contre nous. , ■ • ■•>•
Vous faites aussi trop bon marché de l'opposition qui s'est produite et qui se développe. Vous vous nourrissez trop de textes isolés , mais du moins prei>ez aussi les textes libéraux, ceux qui consacrent les droits de la rai* son et du savoir. Vous vous rappelez Gerson, déclarant qu'une bonne vieille femme peut sauver l'Église (Gers, op., t. H, p. 189; les pouvoirs constitutifs de l'Église, p. 260). Voici un autre passage du même auteur (t. I, p. 11) : « Il est certain qu'un simple fidèle sans autorité, mais qui serait excellemment instruit dans les lettres sacrées, mériterait que, dans un débat doctrinal, on eût plus d'égard à son opinion qu'à une déclaration du pape: car il n'est pas douteux qu'on doit croire à l'Évangile plutôt qu'au pape. Si donc, un tel savant enseigne qu'une vérité est contenue dans l'Évangile, lorsque le pape l'ignore ou de lui-même ne trouve que l'erreur, on voit clairement duquel il faut préférer le jugement... Un tel savant, en cas de célébration d'un concile général, et s'il y était présent, devrait s'opposer au concile, s'il voyait que la majorité de ses membres se laissât entraîner à contredire l'Évangile par malice ou par ignorance. » Dans l'Église, on ne compte pas seulement les suffrages,
on les pàse, et, d'ailleurs, il faut toujours en revenir à la loi de l'unanimité. Tout membre qui a une valeur morale, et qui n'a point démérité , a droit que Ton ne néglige point son suffrage. Les opposants au nouveau dogme se croient les organes de la vérité, mais ils ne se prétendent pas l'autorité de l'Eglise. Ils espèrent seulement que par leur opposition, la vérité, étant sauvée de la condamnation , sera tôt ou tard revêtue de l'autorité incontestable. Si l'on compte les voix, ils demandent que l'on n'oublie pas celles de tant de martyrs, de saints, de papes, qui, depuis les apôtres, ont été de leur sentiment. 11 ne faut pas sortir de là, ni raisonner dans de fausses hypothèses. Nous ne sommes point une petite église, nous remplissons dans l'Église catholique un rôle important, constitutionnel. J'ose dire que, au point de vue des principes, il n'y a pas péril en la demeure ; les décisions de foi ne sont pas une affaire de surprise. Nous avons* en ce moment la persécution d'un affreux despotisme. Eh bien, au sortir de la persécution , on se reconnaîtra. Croyons au Saint-Esprit, et comptons sur le temps pour emporter les scandales.
Vous vous élancez impatiemment dans l'avenir, et déjà vous nous voyez réduits à cet état de petite église, contre lequel vous ramassez votre artillerie de textes. Je pourrais me borner à vous dire : Qu'en savez-vous? En attendant, je répète que les arguments de S. Augustin contre les Donatistes séparés ne nous sont point applicables; il y a des différences infinies, et qu'il serait trop long d'expliquer. Quant à ce qui se passe dans l'Église, S. Augustin demande l'unanimité : c'est l'essentiel pour notre thèse. Lorsqu'on prend à témoin les saints Pères, il faut tenir grand compte de toutes ces circonstances , et en cela je ne demande rien que de juste. Je persiste à
soutenir que l'argument du nombre pris absolument ne prouve rien, et ne s'applique qu'à certains moments de l'existence de l'Église. Par exemple , elle doit à la fin remplir la terre. Les défenseurs de la vérité se trouveraient réduits à un plus petit nombre encore, l'apostasie s'étendrait et à plus de personnes et sur un plus grand nombre de vérités, qu'il n'y aurait rien là de contraire à l'infaillibilité de l'Eglise , ni à l'éternité des promesses. Les Ecritures emploient des expressions terribles pour dépeindre les épreuves de l'Église. Bossuet ou d'autres regardent dans le passé pour fixer les limites possibles du mal. Est ce là un raisonnement sans réplique? En pareille matière, c'est à l'événement à prononcer.
Vous semblez prendre au sérieux ce vague reproche de protestantisme, que l'on a toujours fait et que l'on fera toujours aux réformateurs les plus orthodoxes. Nous sommes séparés des protestants et sur le fond et sur la forme. Ce ne sont pas seulement les méthodes qui nous différencient. Quand nous aurions les mêmes idées sur l'autorité de l'Eglise, si les uns s'en servaient pour établir sept sacrements, les autres, un ou deux, la division n'en serait pas moins sensible. Je nie d'ailleurs que nous raisonnions comme eux sur i'autorilé de l'Église. Nous rei cevons la tradition, nous voulons une Eglise hiérarchiquement constituée et perpétuellement visible. Mais de peur d'un excès, il ne faut pas se jeter dans un autre, et nous imposer l'obéissance passive qui est la mort de la raison, par conséquent, la suppression môme de toute croyance sérieuse, c'est-à-dire la ruine de l'Église, d'une société essentiellement spirituelle. C'est le ministère de mort de la lettre judaïque; nous en sommes délivrés par le Christ.
Je n'aperçois vraiment pas le cercle fatal où, selon vous, la foi est emprisonnée. Jamais un théologien ne
doit mettre en avant le principe de l'infaillibilité pour se dispenser de discuter la tradition. Au contraire, dire que l'Église est infaillible, c'est dire qu'elle a et qu'elle aura toujours raison : cela donne une confiance divine à ses défenseurs. Mais il n'y a que l'erreur ou le fanatisme qui refuse de rendre compte de sa foi ; le contraire nous est ordonné par saint Pierre, aussi bien que par saint Paul. Vous supposez que Bossuet échappe aux raisons de Leibnitz par une fin de non-recevoir. Je pense que Bossuet se borne à montrer à son adversaire que d'après ses principes, l'Église aurait mille fois péri; c'est un argument ad hominem. Je le crois du moins. Si Bossuet a fait ce que vous lui imputez, il a tort, et l'Eglise n'en peut mais. La soumission du catholique à l'égard des dogmes fixés, n'est point la règle de sa conduite, pendant qu'un décret doctrinal s'élabore. Cpn vaincu qu'il est un membre vivant de l'Église, chargé aussi dans une certaine mesure du dépôt de la tradition, il fait acte de foi, en s'unissant directement à la vérité révélée, telle qu'elle a été crue dans tous les temps; son but n'est point de faire prévaloir une opinion personnelle, mais d'attester la doctrine perpétuelle de l'Église. Où est l'orgueil et la personnalité? Je suppose bien entendu, la bonne foi. et les lumières. Le système que vous mettez en avant, pour m 'éprouver sans doute plutôt que pour me combattre, irait à faire de chaque fidèle une chose morte, un cadavre. La belle Église et glorieuse à Dieu, que vous auriez alors! Vous séparez autant que possible le fidèle de tout rapport direct avec Jésus-Christ, avec la vérité : cela n'est ni dans l'esprit de I Évangile, ni dans le sens de la théorie des idées. En un mot, le catholique, dans les débats sur la foi, ne doit jamais opposer sa faibleet fautive raison, mais la parole de Dieu. C'est ce quenous faisons aujourd'hui. Nous
reconnaissons le tribunal de l'Église dans la voix unanime des premiers siècles, et dans une perpétuité de témoignages qui se continuent visiblement jusqu'à nous. En un mot, nous opposons l'autorité vraie à une fausse autorité, et à la première nous soumettons notre raison individuelle. Sans doute nous nous soumettons, parce que nous en voyons la raison et la justice. Cela est vrai, mais je ne conçois pas une autre soumission possible chez un être pensant. Le seul fait de penser serait-il du protestantisme? vous atteignez alors la perfection de 1 obscurantisme ultramontain. De bonne foi, croyez»- vous que saint Augustin et Bossuet entendent ainsi la croyance catholique? Voyez les saint Auxent, saint Maxime, saint Athanase, Libère (cités par Bordas-Demoulin), Gerson. Ce que dit saint Augustin de la docilité des ouailles, est vrai en générai : vous torturez judaïquement tout cela, pour en extraire Y obéissance aveugle qui n'y est pas.
Oui, quoi que dise Guéranger, qui a ses raisons pour ne pas aimer la tradition, il n'est pas un dogme de l'Église qui n'ait ses preuves, ses monuments et qui ne remonte directement aux Apôtres. Cet auteur ne cite rien de précis, et sa maxime n'est inventée, avec ses couleurs mystiques, que pour protéger les profanes nouveautés. Avec ces maximes, il ne reste rien des bases de notre Ibh Vous me citez l'empêchement diriraant établi à Trente, l'entrée en religion avant la consommation du mariage: je réponds que sur la matière du mariage le concile de Trente a été nommément rejeté par la France, et je puis dire, par tous les jurisconsultes catholiques; des théologiens illustres, Joute l'Église constitutionnelle l'ont de même repoussé. Nous-mêmes, nous continuons sans interruption cette opposition et elle grandit tous les jours. Sur ce point, la cause de l'ultraraontanisme est perdue. L'exera-
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pie n'est pas heureux, et je maintiens que pour chaque dogme en particulier, il y a une perpétuité suffisamment visible de témoignage.
Il me semble que les textes de Legros ne prouvent rien pour vous : M. Bordas-Demoulin a fort bien expliqué que cet auteur, en admettant que les laïques contribuent à préserver l'Église de l'erreur, les fait réellement participer à l'autorité infaillible. Si les pasteurs sont d'un côté, les peuples de l'autre, il n'y a point de jugement définitif. Il me paraît que ces principes sont fort simples et se soutiennent très bien.
Chacun, mon cher ami, peut parler en l'air et dire : la tradition est avec moi. Mais il y a une vérité absolue des choses, et un Jésus-Christ pour la faire triompher dans l'Église. Un homme seul n'est rien; pour les st-ns, il ne compte pas. Mais qu'il est fort quand il a pour lui la vérité, le Christ, le Saint-Esprit!
Je pense que c'est par manière de satire que vous exaltez l'antiquité et les progrès de l'ultramontanisme et du marianisme. 11 n'est que trop vrai, la décadence de lÉglise est fort ancienne. Nous en savons la cause, et nous en attendons le remède.
Ce remède préparé à l'Église dans les trésors de la sagesse éternelle, sera principalement le triomphe du christianisme social ou rétablissement définitif de la nouvelle société. Quoi qu'il en soit de 1868, et sans entrer ici dans la politique proprement dite, il est certain que nous assistons à un mouvement inouï, prodigieux, que rien n'arrête et qui finira par dépaganiser de gré ou de force les membres de la hiérarchie catholique. Permettezmoi de vous dire que vous parlez un peu légèrement de la civilisation moderne. Incontestablement, c'est un nouveau monde, et ses destinées se lient très étroitement au
renouvellement de l'Église. Vous dites, que cela ne touchera jamais un catholique; mais ce catholique est donc sourd, muet, aveugle! De votre part, je ne prends cela que pour une boutada
Élevez-vous, mon cher ami, dans la région sereine des principes; ne vous noyez pas flans les petites difficultés. Étudiez-vous, ne faites rien qu'avec maturité. Sachez douter et suspendre votre consentement. La décision que vous êtes appelé à prendre est solennelle. Ne précipitez rien, approfondissez avant tout l'esprit de votre religion, et ce que c'est que l'autorité catholique, ainsi que la vie de l'Église. Vous avez assez d'érudition dans la tête* Méditez devant Dieu; clarifiez, simplifiez tout cela. Saisissez fortement les principes, j'en reviens toujours là. Jetez enfin l'ancre de la certitude! Quoi qu'il arrive, croyez à mon amitié. F. H.
J'ai reçu le petit traité de Channing, traduit par un de vos compatriotes, je vous remercie cle l'envoi. Saint Paul disait aux Xuifs de son temps, qu'ils avaient du zèle, mais non pas selon Dieu. C'est ce que je dis de nos pharisiens. Je vois se préparer une grande apostasie des peuples catholiques. Vous devez savoir qu'en Belgique même, notamment à Bruxelles et kGand, le protestantisme fait des progrès. Quant à ceux de l'incrédulité, ils sont effrayants.
Je n'accorde point à nos adversaires que les doctrines de saint Augustin et de Bordas (pour ne pas dire de l'Église), choquent plus la philosophie et la raison que les pâles théories du molinisme, qu'on enseigne partout, en France comme en Allemagne. Écartez encore une fois l'intolérance et la prétention de dominer les consciences, et laissez la raison libre examiner impartialement le
dogme. Alors on verra que la logique est entièrement de notre côté, et Von rejettera comme une nourriture fade et malsaine ces petits compromis par lesquels on rabaisse le surnaturel sans nulle satisfaction pour une raison forte et virile. La grande philosophie qui était pour saint Augustin, sera encore pour Bordas, quand elle ressuscitera. Mais la pensée est aujourd'hui dans une tçrrible décadence. Il vous manque une grande chose : vous n'avez pas assez foi au christianisme social, vous ne sentez pas vivre en vous le progrès moderne. C'est pourtant par là qu'on supporte le présent, qu'on l'explique, et qu'on se sent maître de l'avenir.