RÉFUTATION D'UN DIRECTEUR
AU SÉMINAIRE SAINT-Sl^PICE.
Oui, le siècle est soulevé contre l'Église, et le clergé a raison de se lamenter. Mais qui a soulevé le siècle? N'estce pas le clergé, qui déclare l'Eglise contraire à la société créée par la révolution française, de manière qu'elles ne peuvent exister ensemble, et qu'il faut que l'une ou l'autre disparaisse?
Le fondement de cette société, c'est que le* cultes sont libres et égaux devant la loi; aux yeux du clergé, la liberté et l'égalité civiles des cultes sont le matérialisme et l'athéisme sociaux.
Le fondement de cette société, c'est que les opinions sont libres, et que hormis les principes de la religion naturelle, sur lesquels cette société repose, il n'est point d'idées, de dogmes que chacun n'ait le droit d'attaquer comme de défendre; une pareille liberté est aux yeux du clergé la destruction de la société et du christianisme.
Le fondement de cette société, c'est que l'individu seul est propriétaire naturellement ou par lui-même, et que les associations, les corporations laïques ou ecclésiastiques ne le sont que parla loi, qui, leur concédant ce droit, peut le leur retirer; le droit de propriété est , aux yeux du clergé, inhérent à l'Eglise, c'est-à-dire au sacerdoce, ou plutôt le sacerdoce est la source primitive du droit de
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propriété , et le nier, c/est détruire le sacerdoce et la société.
Je sais bien que le clergé ne professe pas toujours ces maximes dans leur rigueur, ou leur nudité; mais, patent ou occulte, développé ou en germe, tel est son enseignement. Telle est aussi sa règle de conduite, qu'il l'avoue ou qu'il le dissimule, qu'il y soit fidèle ou infidèle.
Or, la société qui est ainsi anathématisée, c'est la société chrétienne, par laquelle le christianisme achève de s'établir sur la terre. Il doit régénérer non-seulement l'homme religieux, mais l'homme civil, car ces deux hommes ne sont que l'homme même considéré par ses rapports avec Dieu, et par ses rapports avec ses semblables. A la publication de l'Évangile, l'homme fut régénéré dans la religion, le culte chrétien substitué au culte juif et au culte païen ; il restait encore à le régénérer dans la société, ou à substituer l'État chrétien à l'État juif et à l'État païen. Voilà ce que fait la révolution française , qui deviendra rapidement celle du monde.
L'essence de l'État juif et de l'État païen, c'est que l'homme leur appartient, que par sa nature il n'a aucun droit, que ceux dont il jouit, il les tient de la loi ; Tessence de l'État chrétien, c'est que l'homme s'appartient, qu'il a, par sa nature, des droits, tels que la liberté des personnes, des cultes, des opinions, des biens, de l'industrie, et que la loi se borne à les lui reconnaître et à lui en assurer la jouissance. Pourquoi chez les Juifs et chez les païens, l'homme ne se possédait-il point? Par la même cause qu'il ne possédait point Dieu; qu'à la • 'place de Dieu, il était réduit chez les Juifs à la parole de Dieu , c'est-à-dire à la loi extérieure , et chez les païens aux idoles. Quelle est cette cause par laquelle il se trouvait les idoles et la loi extérieure en partage et non pas
Dieu? C'est qu'à l'origine il s'était révolté contre lui.
Nous avons en propre une raison qui constitue notre être pensant, mais elle n'a de force que si elle est intérieurement e t immédiatement unie à la raison souveraine, qui constitue Dieu. Or, par la chute , la raison humaino étant séparée de la raison divine, devint peu à peu tellement faible, qu'elle ne put rien saisir de spirituel, ni conduire l'homme. Dieu , qui lui échappait , elle se le figura dans les corps de l'univers et dans les ouvrages de /art. Quand Dieu voulut la désabuser, la voyant incapable d'être relevée jusqu'à lui, à la contemplation de son être immatériel, il lui ordonna seulement d'y croire, et lui marqua, dans tous les détails, comment elle devait agir conformément à cette croyance. L'Etat fondé sur la loi mosaïque gouvernant souverainement l'homme, lui commandant ce qu'il fallait penser et ce qu'il fallait faire, l'homme en était la propriété. Pareillement les législateurs des gentils l'obligèrent de se renoncer et de se donner à l'État, afin que, l'État ayant un empire absolu sur lui, il pût, dans l'infirmité de la raison, le mener d'autorité.
Institué pour nous guérir, le christianisme doit nous arracher au double esclavage que la chute nous attira. Nous guérir, c'est nous relever au dedans à Dieu. Le christianisme nous y relève par l'adoration en esprit et en vérité *, adoration qui anéantit directement la loi rituelle ou matérielle des Juifs et l'idolâtrie des gentils. Cette adoration, réunissant notre raison à la raison éternelle, la met dans la condition de sa force. La raison, ayant repris delà vigueur, abattra la domination que la société juive et la société païenne exercent sur leurs
1 Jean, iv, 24.
membres. Si l'homme possède Dieu, et il le possède avec l'adoration en esprit et en vérité, tôt ou tard il se possédera lui-même.
Posséder Dieu, c'est ne dépendre immédiatement que de lui , et se posséder soi-même, c'est ne dépendre non plus immédiatement que de lui, ne reconnaître les autres pouvons qu'autant qu'ils reconnaissent à leur tour que l'homme dépend essentiellement de Dieu seul.
Le sacerdoce chrétien , quoique immédiatement établi de Dieu , n'est point interposé au dedans entre Dieu et l'homme; il ne l'est qu'extérieurement, comme ministre de Jésus-Christ, qui seul est le vrai pontife et de qui seul le fidèle relève nécessairement et sans intermédiaire. A Jésus-Christ appartient exclusivement l'action directe et principale sur l'âme.
Mais ne serait-ce pas une contradiction et la situation la plus violente, que l'homme ne fût assujetti qu'à la raison souveraine dans l'ordre religieux, et que dans Tordre social il fût assujetti à l'Etat? Pour ses devoirs moraux, il consulterait la vérité incréée , et pour ses devoirs sociaux, qui certainement sont aussi en rapport avec la conscience, il consulterait les législateurs! Evidemment, Dieu , redevenu son premier maître dans le temple, devait le redevenir dans la cité. La fameuse déclaration des Droits de l'homme, par l'Assemblée constituante de 1790, est, dans toute la force des termes, la promulgation sociale de l'Évangile. Dieu exécuta lui-même la promulgation religieuse, après l'avoir fait préparer par Moïse; la promulgation sociale a été préparée et accomplie par le cours des événements , parce qu'elle était, comme je lai déjà observé, la suite naturelle de la promulgation religieuse.
Le régime théocratique et monacal du moyen âge na-
quit de la position où se trouvait le monde. Or, cette théocratie qui tendait à remplacer le pouvoir civil par le sacerdoce et l'État par l'Église, concourut à ruiner la société juive et la société païenne; ce monachisme, qui est l'homme arraché à lui-même et donné à Dieu, aida à mettre en pièces le citoyen juif et le citoyen païen. Mais l'homme donné à Dieu, n'est-ce pas l'homme revenu à Dieu ? L'homme revenu à Dieu, n'est-ce pas l'homme revenu à lui-même, se possédant parce qu'il possède Dieu, principe premier de la force de notre raison? Maître de soi intérieurement, ne doit-il pas l'être au dehors, renverser le monachisme et la théocratie, et créer la société libre? Quand je dis renverser le monachisme, je n'entends point la pratique dts conseils évangéliques, mais le système qui proscrivait la vie civile comme mauvaise et plaçait la vie chrétienne dans le cloître.
Tous les historiens ont été frappés du dépérissement ' arrivé au Xe siècle et l'ont même déploré, ne se doutant pas que c'était la société du vieil homme qui s'en allait, que par là l'homme civil en était délivré, qu'il remontait à Dieu, et que ce retour se manifesta au xu* siècle, dans la formation des communes, qui n'a pas moins vivement excité leur attention. Depuis cette époque, que signale aussi la première renaissance des lumières, jusqu'à la révolution française, se prépare l'établissement de la société chrétienne ou libre, lequel, avec l'établissement de l'Eglise, forme l'établissement total du christianisme. Pour le dire, en passant, combien se trompent ceux qui supposent le christianisme caduc et en quelque sorte mort! Ayant besoin d'une certaine culture de l'esprit, il se servit de la civilisation grecque et romaine pour son établissement premier, et il s'enferma chez les peuples qu'elle embrassait; pour le dernier il va se servir de la
civilisation moderne, et avec elle, il s'étendra à toutes les nations.
Ainsi, depuis l'origine des gouvernements, il existe deux principes des choses humaines: l'un c'est l'homme qui ne pense que par les sens, qui ne communique avec Dieu qu'extérieurement, au moyen des révélations vraies ou fausses; l'autre c'est l'homme qui pense par l'entendement, qui communique avec Dieu intérieurement ou par lui-même. Le premier règne jusqu'à Jésus-Christ ; le second depuis Jésus-Christ jusqu'à la fin du monde, mais seulement dans la religion jusqu'à la révolution française, où il commence à régner également dans la politique.
Le clergé ne condamne la société actuelle qui vient de Y homme spirituel, que parce qu'il la juge d'après Y homme animal. Je parle ici le langage de saint Paul !. Au temps de l'homme animal , c'est-à-dire tant que nous étions sous le coup de la chute originelle, nul doute que la liberté des cultes, des opinions, des propriétés, enfin que la reconnaissance des droits naturels n'eût été la ruine de la religion et de l'État. Les rapports des hommes avec la Divinité et des hommes entre eux ne consistant que dans les sensations et les imaginations de chacun , auraient varié sans cesse comme les impressions physiques. Pour qu'ils restassent fixes, il [allait que la loi les déterminât sans retour. La piété, la justice, la vertu, étaient l'obéissance à la volonté des législateurs. Le Juif ne s'informait point de ce qui pouvait être bon ou mauvais en soi, mais de ce que Moïse avait dit. Ainsi agissait le gentil touchant sa législation; il cherchait quelle était la parole de Lycurgue, Numa, Solon. Toutes les règles de la vie se
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réduisaient à un pur fait, sous l'empire duquel les membres de la société se mouvaient aveuglément.
C'est tout l'opposé au temps de l'homme spirituel , c'est-à-dire alors que nous sommes réparés. Les rapports des hommes avec Dieu et des hommes entre eux se trouvent dans la raison humaine et dans la raison divine, à laquelle la raison humaine est intérieurement, directement unie, rapports qui sont immuables comme la raison divine. Et si notre réparation était absolue, si nous avions recouvré l'intégrité primitive, ce qui n'arrivera point sur la terre, nous nous suffirions, et il ne faudrait ni pontiiicat ni gouvernement. Que la faiblesse qui nous reste en demande, c'est un secours librement offert, librement accepté, secours qui aide l'intelligence et la conscience, mais qui n'en tient point lieu. Voulezvous qu'il les remplace, que ce qu'il faut penser, que ce qu'il faut faire, que ce qu'il faut être, soit l'œuvre de la loi, vous niez la réparation , vous anéantissez la religion et la société chrétiennes.
Eh bien! parce que cette domination que le christianisme est venu abolir, et que déjà en eifet il a abolie en France et ail leurs, avaittoujours existé auparavant,conçoit- ~on que le clergé l'apporte en preuve qu'elle doit exister sous le christianisme? Comme les autres prétendus apologistes de l'Église, qui , depuis cinquante ans, la pervertissent et insultent à la raison publique* un directeur au séminaire Saint-Sulpice, dans un volume sur le pouvoir temporel des papes au moyen âge, rappelle avec complaisance que chez les Hébreux, les Égyptiens, les Grecs et les Romains, la religion se mêlait à tout dans la société; que les lois commandaient de la respecter et de la pratiquer, qu'elles punissait souvent de mort les attaques contre elle ; que le sacerdoce était comblé d'hôn-
ncurs, de richesses, et qu'il jouissait d'un immense pouvoir. Nous lui demandons s'il est prêtre de Jupiter, de Minerve, du bœuf Apis, ou si, étant prêtre du vrai Dieu, le sacerdoce dont il est revêtu a été fondé par Moïse. En ce cas, prêtre delà religion de la chute, prêtre pour X homme animal, son pontificat de la chair exige l'appui et l'appareil de la chair, la loi, l'opulence, les dignités civiles, la contrainte, la terreur et le faste. Que si, au contraire, il est prêtre de la religion de la réparation, prêtre pour Yhomme spirituel, il faut à ce pontificat de l'esprit, l'appui et l'appareil de l'esprit, la liberté des cultes, léloignement des biens et des grandeurs temporelles, la science, la persuasion, la douceur, la simplicité.
M. le directeur répond que rien de pareil ne s'est vu jusqu'à la révolution française, et il montre, dès l'origine, les richesses et le pouvoir fuyant pour ainsi dire, la société pour se précipiter dans l'Église, et à la fin l'Église formant la seule société réelle qui existe. Il est vrai. Mais pourquoi? Est-ce pour qu'une telle domination se perpétue et soit le régimede l'univers catholique? Étrange conclusion ! Si la religion et le sacerdoce chrétiens ont d'abord dominé, et plus dominé que la religion et le sacerdoce juifs, que la religion et le sacerdoce païens, c'est, encore une fois, qu'ils ont rencontré une société dominatrice, et qu'ils ont été forcés de dominer avec elle et par elle. Cependant, en dominant, ils ont détruit la société dominatrice, qui enchaînait l'homme par le côté civil, et l'empêchait de s'élever à Dieu par ce même côté, c'est-àdire d'être chrétien dans la politique, comme dans le culte. Ne pourra-t-on jamais s'arracher au pasîé, sortir du judaïsme et du paganisme, sortir du moyen âge, qui en est la suite, pour considérer le christianisme en luimême?
« Depuis que l'indifférence absolue sur les rapports de la religion avec l'État, dit l'auteur, est devenue l'opinion dominante et presque universelle, il est bien difficile et même impossible à certains esprits de juger avec impartialité la conduite d'un gouvernement aux yeux duquel cette indifférence est tout à la fois le plus grand des malheurs et le plus grand des crimes. A entendre une multitude de philosophes et de politiques modernes , la religion est comme étrangère à la société; la liberté des cultes est pour tous les peuples, comme pour chaque particulier, un droit naturel, inaliénable; tous les soins du gouvernement doivent se borner à procurer le bonheur temporel de ses sujets; et il ne doit s'occuper de la religion que pour laisser à chacun la plus entière liberté de dire et de faire à cet égard tout ce qui lui plaît. Les anciens législateurs, même païens, avaient sur ce point, des idées bien différentes et diamétralement opposées à celles de la philosophie moderne. A leurs yeux, la religion était le premier bien, comme le premier besoin de l'homme et de la société; et les délits de l'impiété n'étaient pas moins contraires au bonheur et à la tranquillité des États, qu'injurieux à la majesté divine; d'où ils concluaient qu'un des principaux devoirs du souverain était de réprimer, par des peines sévères, ces sortes de délits, aussi bien que les autres attentats à l'ordre public K »
M. le directeur semble croire que la société a une religion, comme l'individu, ce qui le porte à tout confondre. La religion consiste à adorer Dieu. Pour l'adorer, il faut le connaître; pour le connaître, il faut penser; pour pen ser, il faut être une substance pensante : voilà ce qu'est l'homme, et voilà ce que n'est point la société, qui est
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seulement une réunion d'hommes. Mats si cette réunion, qui, je le répète, n'est point un être intelligent, une personne , ne peut avoir de religion , elle a besoin que les hommes qu'elle contient en aient, parce qu'elle se fonde sur le droit et le devoir, et que le droit et le devoir se fondent sur la religion. Quoique incapable de religion, la société se lie donc à la religion. Comment s'y liet-elle?
La religion peut être intérieure ou extérieure. Si elle est extérieure, si elle se réduit à un corps do cérémonies, la société la mettra dans ses lois; si la religion est intérieure, soit qu'elle demeure enfermée dans Fftme, soit qu'elle se produise au dehors par des cérémonies, la société la laissera libre.
Sous l'empire de la religion externe ou matérielle, c'est-à-dire du judaïsme et du paganisme, l'homme n oyant point l'usage de la raison pour se conduire, ne s appartenant point, appartenant à la société , la société lui prescrit ce qu'il doit penser et ce qu'il doit faire, lui impose la religion comme tout le reste, même avant toute autre chose, parce que la religion est le seul fondement solide et la seule sanction inéludable de la morale.
Sous le règne.de la religion spirituelle ou du christianisme, l'homme ayant l'usage de la raison pour se conduire, n'appartenant plus à la société, s'appartatoant à lui-même, la société se borne à lui maintenir la jouissance des droits naturels, parmi lesquels la religion tient le premier rang. D'où Ton voit que la société se rattache également à la religion par l'intolérance ou par la tolérance. Ce lien, on peut, si l'on veut, l'appeler religion de la société; mais alors la société sera religieuse d'une tout autre façon que l'individu.
La multitude de philosophes et de politiques modernes
qui regardent la religion comme étrangère à la société, qui pensent que la liberté des cultes est pour tous les penpleu, comme pour chaque particulier, un droit naturel, inaliénable, n ont donc pas tort ; les philosophes et les législateurs anciens dont les idées étaient diamétralement opposées, n'avaient pas tort non plus, ceux-ci s'occupa nt des religions sensuelles de leur temps, ceux-là de la religion spirituelle du nôtre.
Sans doute, il peut y avoir des écrivains et des politiques qui , par le présent , jugent le passé , et se révoltent de ce que la tolérance n'a pas toujours existé, comme il y en a qui, par le passé, jugent le présent et se révoltent de ce qu'elle subsiste aujourd'hui. Qu'en conclure, sinon que les uns ni les autres ne savent distinguer les deux grandes situations du genre humain; que les premiers ne sont pas plus aptes à traiter avec impartialité de ce qui convient au régime de lu chute, que les derniers de ce qui convient au régime de la réparation?
Comment la liberté des cultes ne serait-elle pas un droit naturel, inaliénable, quand tous les droits essentiels de l'homme, la propriété de soi, celle des biens, la liberté des opinions, de l'industrie, le sont? Comment 1 auraitelle été, quand l'homme n'avait que des droits positifs ou concédés par l'État?
Comment la liberté des cultes serait-elle Vindifférence absolue sur les rapports de la religion avec l'Etat, quand cette liberté est le lien même de la religion avec l'État, et qu'en outre ce lien est infiniment plus parfait que celui qui résulte de l'intolérance, puisque celui-ci est corporel et celui-là spirituel? Direz-vous que l'incrédulité ne l'entend point ainsi? Je réponds qu'il ne s'agit nullement de ce qu'elle pense, mais de la nature des choses, contre laquelle rien ne prévaut.
Qui empêche qu'avec les chefs de l'ancienne société on regarde comme \eplvs grand des malheurs et le plus grand des crimes la tolérance qui l'eût dissoute, en détruisant la religion des sens, et que maintenant on veuille cette même tolérance, bien plus, qu'on regarde comme le plus^rand des malheurs et le plus grand des crimes l'intolérance qui dissoudrait la société actuelle en détruisant la religion de l'esprit?
Si l'on ne commande à l'homme la religion corporelle, il n'a point de religion, ou , ce qui revient au même, il n'a qu'une religion variable comme les caprices de son imagination. Au contraire, commandez-lui la religion de l'esprit, il la perd. Car la lui commander, c'est prétendre entrer dans 1 ame, faire la loi en ce lieu de suprême liberté, et soulever l'âme contre ce qu'on tente de lui imposer. Commander la religion de l'esprit, c'est aussi supposer que l'homme ne l'a point de lui-même ou qu'il ne peut s'élever intérieurement à Dieu , c'est-à-dire que c'est la nier. La commander, c'est supposer encore qu'elle est saisie par le gouvernement, qu'elle est extérieure, qu'elle est ce qu'elle n'est point, et encore la nier. A ppl iquée au christianisme, l'intolérance forme un système de matérialisme et même d'athéisme, puisque l'État, qui l'ordonne, se substitue à Dieu, et par là le rejette. Ainsi, tant s'en faut que par la liberté des cultes on cesse de voir dans la religion le premier bien comme le premier besoin de l'homme et de la société, qu'au contraire, ce n'est que par cette liberté qu'on les y voit et qu'on peut les y voir.
Les délits de l'impiété ne continuent-ils pas toujours d'être jugés aussi opposés au bonheur et à la tranquillité des États, qu'injurieux à la majesté divine, puisqu'on proscrit l'intolérance, qui exclut l'àme et Dieu, et que la
tolérance qui les proclame est, avec la liberté des personnes, le premier fondement de Tordre social? Qui, parmi les adhérents aux vraies idées modernes, n'avoue qu'un des principaux devoirs du souverain soit de réprimer par des peines sévhes ces sortes de délits, aussi bien que les autres attentats à l'ordre public ? N'y a- 1- il pas dans le Code pénal un article contre les outrages à la morale religieuse, et cinq contre ceux qui se permettent de troubler l'exercice du cuite, c'est-à-dire d'attenter à la liberté de la religion? Je le sais bien, c'est là précisément ce qui désole M. le directeur, lui qui est encore juif et païen en politique. Cependant, pour lui plaire, faut-il que les générations nouvelles apostasient et qu'elles aillent socialement se judaïser et se paganiser? C'est afin d'employer son langage et de le tourner contre lui que je parle de délits injurieux à la majesté divine, et punissables par l'autorité temporelle; car ce genre de délits échappe aux lois, puisque l'Etat considère la religion par rapport à l'homme, et nullement par rapport à Dieu.
Suivant M. Frayssinous, à qui l'auteur renvoie, il ne suffit pas aux gouvernements d'assurer « aux temples , aux autels, aux vases et aux vêtements sacrés ce respect que l'on porte aux choses de la vie civile, ils doivent en inspirer de plus hautes idées, attacher à l'irrévérence, au vol des choses saintes, une idée de sacrilège, (le profanation, de crime de lèse-majesté divine 1 ; ici le silence des lois serait une impiété 2. »
L'individu, lors rnôme qu'il ne croit pas au pouvoir
1 1! n'y a point divine dans le texte; apparemment c'est une faute d'impression.
2 Confér. sur l'union et l'appui réciproque de la religion el de la société.
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d'absoudre et a la présence réelle, sait ou peut savoir ce que c'est qu'une confession, qu'une communion sacrilège ; la l u n'en sait rien. Quoi donc, ceux qui font les lois ne sont-ils pas des individus? Certainement, mais s'ils le savent en tant qu'hommes religieux, ils l'ignorent en tant que législateurs. Le législateur n'embrasse que les rapports des hommes entre eux et que leurs rapports externes ou tombant sous les sens, leur corps, leurs paroles, leurs actions. Parmi ces paroles, ces actions, il en est qui constituent la religion , si elle est extérieure, ou, si elle est intérieure et qu'elle se manifeste, qui en constituent la partie externe. Qu'il s'agisso de la première, le législateur la prend tout entière, mais seulement par où elle touche à l'homme , c'est-à-dire par le côté humain , et il la commande. S'agii-il de la seconde? il ne prend que la partie extérieure et que le côté humain pareillement, et la prendre ainsi , c'est en protéger le libre exercice. Dans l'un et dans l'autre cas, la religion restant étrangère par le côté divin , par où elle touche à Dieu, Vidée de sacrilège, de profanation, de crime de lèse-majesté rftvine y ne peut s'entendre comme attentat à la Divinité, mais comme attentat à l'ordre social ; or, comme attentat à l'ordre social, ces mots et celui d'impiété sont vides de sens.
L'idée de sacrilège, qui, selon les intolérants, doit être attachée par la loi à l'outrage au Culte, montre clairement ce que j'ai déjà observé, qu'ils supposent l'État capable de penser. Aux yeux du catholique, Jésus-Christ étant présent sous les apparences du pain et du vin , le mépris pour l'eucharistie est un sacrilège; mais il ne saurait l'être aux yeux du protestant, du Juif, du déiste, qui ne croient point à cette présence; ce qui n'empêche pas qu'en soi, il n'y ait sacrilège pour eux. Ainsi, les Juifs,
SUR LA RÉFORME CATHOLIQUE. Si
quoique ignorant la divinité do Jésus-Christ, furent cependant déicides. Si le catholique croit à la présence rétlle, c'est qu'il la regarde comme une vérité, la nonprésence comme une erreur, et qu'il discerne Tune de l'autre. Ainsi donc fait l'État, s'il admet le sacrilège; il ' sait ce qui est vrai et ce qui est faux. Nécessairement donc il pense, il est une substance pensante. Entre autres conséquences singulières, «n voici une déjà tirée, en 1825, par Royer-Collard dans son discours contre la loi sur le sacrilège. Le christianisme a pour objet la possession de Dieu dans la vie future ; par conséquent aussi les États où il- règne. Alors ils ne terminent point ici bas leur destinée, et la France, par exemple, sortira un jour de ce monde, afin de comparaître devant la souveraine justice, et y être traitée selon sa foi et ses œuvres, recevoir des récompenses ou des chàiiments éternels. Il faut dévorer cette extravagance, ou avouer, ce qui d'ailleurs est parfaitement évident, que les États ni ne croient, ni ne pensent, ni ne sont des êtres pensants, ni , partant , capables de vérité et d'erreur, ni de sacrilège. Est- il possible de ne pas comprendre que quand on les fait penser, vouloir, parler, c'est figurément , c'est qu'on les personnifie par une fiction de langage, comme on personnifie toute chose, mais qu'en réalité, ils ne sont qu'une collection?
Remarquons-le bien, si les États ordonnent la religion, elle est matérielle, c'est-à-dire un simple fait où il n'est point question de vrai et de faux. Qu'est-ce que le judaïsme et le paganisme? Des cérémonies , des pratiques imposées comme des lois , et auxquelles on doit obéir uniquement parce que telle est la volonté de Jéhovah, de Jupiter, de Minerve. A eette obéissance s'attache, non la promesse du ciel, mais celle de prospérités tempo-
relies. Quelqu'un ignore-t-il que l'immortalité de l'âme n'était point un dogme public chez les Hébreux? Sans intolérance point de religion dans l'homme alors trop grossier, et point de société. Mais aussi la religion ne s'adresse qu'au corps, ne propose que les biens du corps. Son objet étant le même que celui de la politique , la destinée de l'individu étant identique avec celle de l'Etat, l'une et l'autre enfermées dans les choses de la terre, tout marche vers le même but, tout se trouve en harmonie.
Sans doute le christianisme n'est pas purement intérieur, mais sa partie essentielle l'est; si, à quelques égards, il se trouve un fait, avant tout il est une vérité, que l'esprit examine, qu'il n'accepte qu'après l'avoir reconnue. L'objet de la religion et de l'Etat cesse d'être le même. Au-dessus des biens du temps que l'homme recherche au moyen de la politique, s'élèvent les biens de l'éternité, qu'il recherche au moyen du culte. Quoique essentiellement différents, ces deux ordres de choses subsistent dans un parfait accord, par la tolérance qui suppose et proclame l'union intime de l'âme avec Dieu. Cependant elle ne va pas jusqu'à laisser à chacun la plus entière liberté de dwe et de faire à cet égard tout ce qui lui plait, comme l'assure M. le directeur. La loi n'autorise point la manifestation de l'athéisme , du matérialisme, ni les entreprises des papes sur les gouvernements, ni leur prétention à l'infaillibilité, qui leur permettrait de se déclarer maîtres de tout. Elle ne reconnaît au prêtre d'autre droit que d'exercer son ministère, ni au croyant d'autre droit que d'y recourir, et à condition que l'un et l'autre ne troublent point la tranquillité publique. Si elle punit l'athéisme, le matérialisme, c'est comme un fait nuisible à l'ordre social , et non comme une erreur. Ne pénétrant point dans les esprits, elle ne saurait ordonner
de croire en Dieu et à l'immortalité de l'àme; mais elle peut en réprimer la négation extérieure.
« Quoi! s'écrie M. Frayssinous, vous voulez que le peuple révère la religion, et vous ne faites rien de ce qu'il faut pour en rehausser à ses yeux le prix et la dignité! vous voulez la religion dans la famille, et vous mettez l'athéisme dans les lois! » Mettre l'athéisme dans les lois, c'est, selon lui, ne pas faire que les lois punissent le sacrilège. Ce point vient d'être suffisamment examiné. Aujourd'hui c'est cette punition, c'est l'intolérance qui serait athée. Le prix et la dignité du christianisme consistent en ce qu'il est vrai et qu'il rend vrais ou saints ceux qui le croient et qui le pratiquent. Que peut le gouvernement pour rehausser le prix et la dignité de la vérité, que de la laisser libre et de lui garantir sa liberté ? Lorsque , clans les trois premiers siècles , malgré les dédains ou malgré les fureurs de l'empire, elle ravissait aux idoles leurs adorateurs, conquérait non pas seulement la révérence, mais la foi et l'amour héroïque des peuples, manquait-elle de prix et de dignité à leurs yeux?
Mais à la vérité du christianisme répondaient la vérité de ses ministres, leurs lumières, leur désintéressement, leur simplicité, leur humilité, leur aversion pour les postes de la terre. Telle fut la massue avec laquelle il terrassa le paganisme religieux et toutes les passions armées pour lui. Comme il n'a point changé de nature, les moyens par lesquels il s'établit, sont les seuls par lesquels il puisse se conserver, les seuls par lesquels il puisse renaître, après que l'emploi des moyens contraires l'a presque anéanti.
Avant que la société de la chute fût détruite, il était inévitable que l'intolérance, qui lui servait de fondement, s'appliquât au christianisme. Il fallait à cette société une
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religion d'État. Ayant rejeté l'idolâtrie vaincue par le christianisme, quelle religion pouvait-elle prendre que le christianisme triomphant? Après la conversion des empereurs et des rois, l'intolérance contribua à ruiner cette société. Mais une fois dissoute, et la société chrétienne commençant à poindre, du moins par les idées, au xu* siècle, l'intolérance devient chaque jour plus funeste; elle produit les blasphèmes, si communs au moyen âge, Tincrédulité, le matérialisme, l'athéisme, qui n'y furent pas aussi étrangers qu'on se l'imagine; plus tard le protestantisme, enfin l'agonie où l'Eglise se débat maintenant. Cette décadence, un instant suspendue par le clergé du xvu* siècle, reprend son cours toujours plus rapide et vraisemblablement emportera bientôt de l'Europe le catholicisme. Au reste, il en est ainsi de tout ce qui appartient à Tordre intellectuel. Voulez-vous tuerJes sciences, ayez des doctrines légales. Le moyen âge est encore une expérience irrécusable. Cependant, dira-t-on peut-être, la liberté existe depuis soixante ans, et la religion ne se relève pas. Je l'avoue, mais si la loi donne la liberté des cultes, le clergé la condamne et appelle la domination du catholicisme. Que peut la liberté sans les hommes qui la comprennent et qui l'appliquent?
« Les Egyptiens, dit Bossuet, appelaient les bibliothèques le trésor des remèdes de l'âme. Elle s'y guérissait de l'ignorance , la plus dangereuse de ses maladies et la source de toutes les autres l. . L'expérience ne fait que trop voir que l'ignorance ou les désordres des pasteurs ont causé presque tous les maux de l'Église, et des scandales à faire tomber en erreur, s'il se pouvait, jusqu'aux élus. Si donc les pasteurs ne sont, comme dit saint Paul,
1 Discours sur Vhist.untv., pari. lit, fhnp. 3.
des ouvriers irréprochables » qui sachent traiter droitement la parole de vérité !, c'est la plus grand*! tentation du peuple fidèle a. » Suivant l'évêque de Meaux, l'ignorance est le premier défaut du prêtre et la plus grande calamité de l'Église. Eh bien! aujourd'hui le prêtre n'entend le christianisme, ni dans ses rapports avec la société, ni en lui-môme. De tout côté, il ne sait que le dénaturer. Ici les gouvernements pourraient concourir à rehausser le prix et la dignité de la religion aux yeux du peuple, en usant de leur influence pour porter le clergé à s'instruire, et, s'ils ont le choix des pasteurs, en ne nommant que ceux qui seraient éclairés.
« Vous donc , s'écrie le même évéque , qui regardei plus ou la brigue, ou la laveur, que le mérite, en mettant des sujets indignes ou par l'ignorance, ou par la vie, avez-vous entrepris de rendre le sacerdoce et l'Eglise même méprisables?... Le prince, par un mauvais choix des prélats, se charge devant Dieu et son Église du plus terrible de tous les comptes; et non-seulement de tout le mal qui se fait par les indignes prélats , mais encore de l'omission de tout le bien qui se ferait s'ils étaient meilleurs 3. » Depuis longtemps, si le pouvoir avait résolu la perte de l'Église, par l'aveuglement des chefs, les aurait-il mieux choisis? Il n'est pas vrai, comme l'assure M. le directeur, quo, d'après les idées modernes, tous les soins du gouvernement doivent se borner à procurer le bonheur t mporel des hommes. Nul doute cependant que l'objet direct des gouvernements ne soit les biens de la terre, a La vraie politique, dit encore Bossuet, est de ren-
1 11 Tir»., n, 15.
2 Polit, sacrée, li¥. VU, n\l v, i>f«n». xm.
3 Ibid.
fîre la vie commode et les peuples heureux y> Mais, dansce but même, il faut qu'ils s'occupent de la religion, qui est un des premiers moyens pour l'atteindre; et nous avons montré comment ils le doivent faire.
A en croire M. le directeur, le christianisme a besoin non - seulement d'intolérance, mais de richesse et de prérogatives temporelles. « Chez les peuples les plus sages et les plus civilisés, dit-il, comme chez les plus barbares et les plus grossiers, rien ne parut plus naturel et plus convenable que d'honorer, par de riches offrandes, la Divinité dans la personne de ses ministres. Cette libéralité fut généralement regardée non -seulement comme un témoignage d'honneur et de respect pour le caractère auguste dont les ministres sacrés sont revêtus , mais comme un juste dédommagement des professions lucratives auxquelles ils sont presque toujours obligés de renoncer pour vaquer librement aux fonctions de leur ministère. On pensa qu'il était de l'équité naturelle que tout homme dont la vie est dévouée au service public fût soutenu aux dépens du public ; et que tes ministres de la religion en particulier, consacrés par état aux fonctions les plus importantes pour le bien de la société, pussent réclamer avec justice des secoure suffisants pour les mettre à l'abri de l'indigence et pour exercer avec dignité le plus auguste des ministères 3. » Après avoir montré le pouvoir dont Constantin et ses successeurs gratifièrent le clergé, l'auteur dit qu'ils ne firent, que « transporter à l'Église les honneurs et les prérogatives accordés de tout temps aux ministres sacrés chez les Romains comme chez tous les anciens peuples; que
1 Discours $ ur Vhisl. univ., pari, m, chap. 3.
2 Page 2.
cette conduite des empereurs chrétiens était aussi conforme aux principes d'une sage politique, qu'à l'usage et aux maximes de l'antiquité sur l'étroite union qui doit exister entre la religion et l'État *. »
Nous l'avons reconnu: comme l'intolérance, le pouvoir et les richesses forment le soutien et l'appareil de la re« ligion des sens, mais ils dégradent, ils tuent la religion de l'esprit. Qui peut se flatter d'exercer lè plus auguste des ministères avec plus de dignité que saint Paul? Il ne pensait pas néanmoins que les trésors fussent nécessaires, puisqu'il travaillait de ses mains pour fournir à ses besoins. Ne dites pas que les temps sont changés; rien de ce qui tient à l'essence des choses spirituelles ne change, et aujourd'hui, comme alors, comme toujours, l'unique moyen de remplir convenablement les fonctions pontificales, sera les lumières, la simplicité, la piété, la charité. Gardez-vous de croire les peuples assez sots pour s'y méprendre. Quel est le prêtre qu'ils respectent véritablement, qu'ils estiment, qu'ils affectionnent, et en qui ils ont confiance? Justement celui qui est orné des qualités dont je parle. Que si en général ils montrent tant d eloignement pour l'Eglise, n'en cherchez point ailleurs la cause que dans les prétentions du clergé à ressaisir l'opulence, le faste, la domination. A leurs yeux, il n'est qu'un ambitieux, un despote, un trafiquant de sacristie. Au reste, qui, avant la révolution, jouissait des grands biens de l'Église, sinon les prélats , trop souvent sinécuristes, mondains , opprobre et chancre de la religion ; tandis que les membres du second ordre, les pasteurs qui portaient
le poids du jour, qui cherchaient à la consoler de l'incurie et des scandales des prélats, avaient souvent à peine
le strict nécessaire?
« Page 191.
Tâchons de nous persuader que les écrivains qui réclament la fortune et les privilèges terrestres, afin de dignifier le pontificat, sont de bonne foi, exempts d'ambition et d'avidité, sans quoi, il n'y aurait pas d'expressions assez énergiques pour les flétrir. Faisons de même, lorsqu'ils disent que les richesses furent aussi «généralement regardées comme un juste dédommagement des professions lucratives auxquelles les ministres sacrés sont presque toujours obligés de renoncer pour vaquer librement aux fonctions de leur ministère. » Car n'est-ce pas enseigner que la religiou est une affaire humaine et non point un don céleste , le sacerdoce une carrière et non point une mission et un dévouement?
« C'est avoir l'esprit corrompu, suivant les Conférences d'Angers1, de s'imaginer que la piété doit servir de moyen pour s'enrichir. » Écoutons le cardinal Le Camus3, évéque de Grenoble : « Nous lisons dans un des canons attribués aux apôtres, que l'évêque ne doit participer aux revenus de l'Église que lorsqu'il est dans l'indigence; que même il n'en doit prendre que ce qui lui est nécessaire pour son entretien, et pour avoir moyen d'exercer l'hospitalité, en façon que rien ne lui manque. Un célèbre concile d'Antioche , inséré dans le canon , tient le même langage , lorsqu'il ordonne que l'évêque ait en son pouvoir tous les biens de l'Église, pour les distribuer, avec un soin tout particulier et une grande crainte de Dieu, à tous les nécessiteux, en façon qu'il en prenne pour satisfaire à ses propres besoins, s'il est effectivement lui-même dans le besoin , et pour recevoir les étrangers dans sa maison, avec tant d'économie, que, quoi qu'il puisse arriver, ni
1 Bénéfices et Simonie, p. 402.
2 Théologie morale, t. II, p. 252.
lui ni les autres ne manquent de rien, et que, comme dit l'apôtre, ils se contentent d'être vêtus et d'avoir ce qu'il leur faut pour la nourriture. Que si l'évêque, ne se contentant pas du nécessaire, tâche de divertir les biens de l'Église à ses usages domestiques, et entreprend d'administrer ses revenus sans la participation des prêtres et des diacres , et d'en remettre tout le soin à ses domestiques, à ses frères, ou à ses autres parents, dans le dessein de les faire profiter en secret des biens de l'Église, il faut que le concile provincial le punisse de son infidélité. Le quatrième concile de Carthage, dont l'autorité est d'autant plus considérable dans l'Eglise que l'on sait que saint Augustin était du nombre des évêques qui le composaient, dit que l'évêque doit user des biens de l'Église, comme lui étant donnés en dépôt, et non comme lui appartenant en propre. » Pour abréger, je passe les décisions d'autres conciles et les sentiments de plusieurs papes et personnages ecclésiastiques, qtie l'auteur rapporte, et qui tous sont dans le même sens; je me borne à saint Augustin et à saint Jérôme : « Si nous sommes aussi nécessiteux que les pauvres, dit le premier, les revenus de l'Église nous sont communs avec eux; que si, au contraire, nous avons assez de biens de notre chef et de notre patrimoine pour notre entretien, les revenus ecclésiastiques ne nous appartiennent pas, mais aux pauvres, dont nous sommes comme les procureurs et les économes ; et nous ne pouvons nous en dire les maîtres et les propriétaires que par une usurpation criminelle de ce qui ne nous appartient pas. » « Comme tout ce que possèdent les ecclésiastiques, dit saint Jérôme, dans une épître qui lui est attribuée dans le canon , est aux pauvres , ceux qui, ayant de quoi s'entretenir des biens de leurs parents et de leur patrimoine, prennent nonobstant cela leu
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subsistance des biens de l'Église, qui sont aux pauvres, commettent un sacrilège, et, par cet abus qu'ils font des revenus ecclésiastiques, mangent et boivent leur jugement. » On voit s'il est permis au prêtre, par son ministère, d acquérir ou de recevoir de la fortune, ou si, dans l'ancien régime, il pouvait regarder les biens de l'Église comme une juste indemnité des professions lucratives auxquelles il est obligé de renoncer, lui qui , sans une usurpation criminelle, ne pouvait pas même en prendre pour son entretien , lorsque son patrimoine ou les biens de ses parents suffisaient.
M. le directeur prétend que c'est ouvertement contredire l'Évangile, et il en appelle non pas seulement aux Juifs, mais aux patriarches 1 ; en sorte que, pour avoir des exemples de ce que doit être le sacerdoce chrétien dans la société , il va les prendre à une époque où la société n'existait point encore! Que ne remonte-t-il à Adam? Comme Jacob, Isaac, Abraham, Melchisedech , n'était-il pas à la fois pontife, roi, et bien plus opulent qu eux, puisqu'il était maître du monde entier? Arrivant à l'Évangile, l'auteur demande « en quel endroit on a vu que Jésus- Christ ait interdit à l'Eglise et à ses ministres de posséder des richesses et d'exercer un pouvoir temporel? » Mais à l'endroit où il enseigne que son royaume n'est point de ce monde2. Quel autre sens attribuera ces paroles, sinon
que l'Eglise et ses ministres sont étrangers à l'Etat, qu'ils n'y ont ni propriété, ni pouvoir, ni aucun droit de se faire croire et obéir par la loi?
a Sans cloute, dit M. le directeur, Jésus-Christ ne leur a point donné lui-même ces richesses et ce pouvoir : il a
1 Pages 639, 99, 631.
2 J<an, xviii, 36.
déclaré à ses apôtres que son royaume n'était pas de ce monde ; et il n'a laissé à son Église d'autre juridiction que celle qui a pour but de gouverner les hommes dans l'ordre du salut éternel. » Voilà précisément ce que nous soutenons. « Mais, poursuit-il, où a-t on vu qu'il ait défendu à ses ministres d'acquérir ou de posséder des ricl esses et un pouvoir temporel, en vertu de titres d'ailleurs légitimes par eux-mêmes, et reconnus pour tels par la société? Où a-t-on vu qu'il les ait rendus incapables d'accepter les richesses et l'autorité qu'on pourrait leur offrir, et qui pourraient leur être conférées par la libre disposition des princes et des peuples 1 ?» Il le leur a défendu quand il leur a signifié de ne pas dominer les nations comme les rois2, c'est-à dire de ne s'arroger aucun droit sur les propriétés ni sur les personnes; il les en a rendus incapables , par la déclaration que son royaume n'est point de ce monde. En affirmant que Json royaume subsiste hors de ce monde, Jésus-Christ *f affirme que le pouvoir régénérateur qui gouverne ce royaume n'a point de droit dans l'État, et qu'il ne saurait y prendre pied; il nie donc que les sacerdotes aient des titres légitimes par eux-mêmes et reconnus pour tels par la société, d'acquérir et de posséder des richesses et un pouvoir temporel ; il nie qu'ils puissent être capables de les accepter, et que les princes et les peuples soient libres de les leur conférer; et, en proscrivant la domination, il leur interdit de penser et d'agir autrement.
Que prouve ou plutôt que ne prouve pas ce qui s'est passé depuis Constantin jusqu'à la révolution française? Vivant dans la cité païenne, dominatrice, le clergé est
1 Page 635.
2 Matthieu, xx, 26.
devenu dominateur. Il a tiré en ce monde le royaume de Jésus-Christ et Ta satanisé. Il s'est emparé de la puissance et des biens; il a prêché, par la terreur et en étalant le faste du pouvoir et de l'opulence, une loi d'abnégation, de simplicité et de douceur. Il a forcé les générations à déserter successivement l'Église ; il Ta tellement pervertie, l'a faite si monstrueuse, qu'on l'a poursuivie au cri d'écraser l'infâme; enfin il l'a plongée dans un état si misérable qu'aujourd'hui elle excite à peine le dédain. Or, comme s'il triomphait de son œuvre , le voilà qu'il apologie, préconise, magnifie les doctrines et le régime qui l'ont produite. Heureusement l'Église sera délivrée par la société libérale ou chrétienne, et renaîtra plus vigoureuse, plus belle, plus grande que jamais; car la civilisation moderne ne fléchira pas plus que l'Église ne fléchit à son origine, et quoique ayant maintenant contre lui ses propres pontifes, comme alors les pontifes des idoles, le christianisme n'en continuera pas moins, sans s'arrêter, notre réparation religieuse et politique.