‹ Essais sur la réforme catholiqueChapitre 5 sur 31 · A REÇU DES EMPEREURS ROMAINS · texte numérisé non relu

A REÇU DES EMPEREURS ROMAINS

De tous les prodiges , le plus grand peut-être c'est l'imbécillité humaine, et nulle part elle ne triomphe mieux que dans l'Eglise depuis quatorze siècles. En célébrant avec transport la conversion de Constantin, l'Église ne pensait point qu'elle inaugurait sa décadence. Depuis quelle était née, elle croissait à vue d'oeil, vigoureuse et puissante, au milieu des persécutions. A peine a-t»elle reçu la paix , que la maladie l'envahit et qu'on la voit dépérir. C'est qu'elle vient de prendre dans l'État la place du paganisme religieux, et de se faire imposer par la loi. Ce qui suppose que la loi saisit le christianisme et qu'il est une chose pufement extérieure comme le paganisme et même le judaïsme. Le paganisme et le judaïsme ne font communiquer l'homme avec Dieu qu'extérieurement ou par les sens; le christianisme nous fait communiquer avec Dieu intérieurement ou par l'intelligence, communication qui produit Yûdoration en esprit et en vérité 1 , essence du christianisme. En devenant religion du gouvernement , (e christianisme se dénature « tend à rompre le commerce interne qu'il avait formé , et à y substituer un commerce extérieur dans le genre juif

i Jean, tv, 24.

et païen. Ce pervertissement se développera avec une force irrésistible, tant que la société restera païenne ou qu'elle n'aura pas reconnu les droits de l'homme, entre lesquels prime la liberté des cultes, et l'Église sera défigurée, ruinée, autant qu'elle peut l'être sans cesser d'exister.

Peignant les rapides progrès de l'Évangile qu'aucune puissance, aucune Fureur ne peut ralentir, Tertullien dit que les empereurs mômes qui lui livrent, avec rage, une guerre à mort, seraient chrétiens, s'ils pouvaient l'être1. En effet, 1 ordre exige qu'eux, les représentants, les grands pontifes, la force armée du paganisme, l'abandonnent les derniers; comme un général, surtout lorsqu'il s'agit du sort de la patrie , ne doit point céder avant d'être vaincu dans ses soldats. Suivant les idées de l'époque où vivait Tertullien, le monde finirait aussitôt que tous les peuples, c'esl-fi-dire l'empire romain, qui semblait les renfermer tous, serait converti. Alors les empereurs ouvriraient les yeux à la lumière, mais il ne serait plus temps, tout icibas étant consommé.

Sans doute, le monde continuera de subsister, après que la foi aura conquis l'empire, et les empereurs deviendront chrétiens. Cependant ils ne le seront qu'en religion; ils garderont le paganisme en politique , et s'efforceront de paganiser l'Église : avec leurs démarches et leurs lois prétendues favorables, ils lui causeront mille fois plus de mal qu'auparavant par leurs décrets exterminateurs.

Constantin attaque l'idolâtrie, fait démolir ou dégrader une partie des temples païens, convoque le concile de Nicée, et exile Arius condamné par ce concile. On ne manque pas d'applaudir. Cependant un prêtre arien a gagné la

1 Sed et Ctesares credidissenl super Christo... si et rhristiani poluissenl esse Caesares (Apol., ch. 21).

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confiance de Constantia , sœur de l'empereur; en mourant elle le lui recommande. À la persuasion de cet ecclésiastique , Constantin rappelle Arius l. Mais Athanase qui, encore simple diacre, avait le plus contribué à Nicée à faire anatbématiser l'arianisme, vient de monter sur le siège d'Alexandrie, dont Arius était piètre, et refuse de l'accueillir. Constantin lui signifie d'obéir, sans quoi il sera déposé et cbassé du pays. Il assemble, à Tyre, un concile qui, en effet, le dépose, et lui le relègue à Trêves.

Par testament, Constantin partage l'empire entre ses trois fils et deux fils de son frère Jules. Il donne l'Espagne et la Gaule à Constantin, l'aîné; l'Asie, l'Orient et l'Egypte à Constance, le second; l'Afrique, la Sicile et l'Illyrie à Constant, le plus jeune; la Tbrace , la Macédoine et rAcliaïe à Dalmace; la Cappodoce, le Pont et l'Arménie à llanniballien , ses deux neveux. Comme ses fils sont absents lorsqu'il meurt, il charge le prêtre arien de remettre le testament à Constance qui se trouve le moins éloigné, et qui, sous l'influence de ce prêtre, devient l'héritier de la persécution, l'agent des fureurs ariennes et la désolation de l'Église, surtout après la mort de ses deux frères, qui le rend maître de tout l'empire, c'est-àdire pendant plus de dix ans. Au commencement ses deux cousins avaient péri par les mains des soldats.

La quatrième année de son règne, en 3/d , Grégoire envahit ta chaire de saint Athanase par des attentats sanglants et abominables, et la persécution court l'Egypte. Après le faux concile de Sardique, en 3ft7, elle remplit l'empire d'Orient. Après le concile de Milan, en 355, elle tourmente l'Orient et l'Occident. Après les conciles de Ri min) et de Séleucie, en 359, et celui de Constantinople,

1 Socraie, Itf. i, ch. 25; Thdodoret, liv. u, ch 3.

en 360, elle met l'Église à une épreuve plus terrible que sous Dioctétien et Galérius ; car alors l'Église n'eut point à gémir de se voir païenne, comme sous Constance, elle gémit, dit saint Jérôme, de se voir arienne Outre la chute de quatre cents évéques à Rimini, l'adhésion à la formule que les ariens ont décrétée, est partout violemment exigée et presque partout obtenue. Les évéques qui résistent sont déposés et exilés. Les laïques qui leur restent attachés sont emprisonnés et leurs biens confisqués. Plusieurs meurent de ces traitements cruels. L'intrusion de George sur le siège d'Alexandrie, en 356, renouvelle les horreurs de celle de Grégoire. Macédonius les reproduit à Constantinople et dans les provinces orientales. A sa première entrée seulement, et avant qu'il se soit déclaré persécuteur , , trois mille personnes ont succombé. On coupe les mamelles aux femmes en les pressant entre les extrémités aiguës de deux planches, ou on les leur brûle avec un fer rouge 2.

Jadis on reconnaissait les chrétiens à la charité des uns pour les autres. Voyez, disaient les païens, comme ils s'aiment 3 ! Voyez, disent-ils maintenant, comme ils s'abhorrent et s'exterminent! Ils sont plus acharnés que les tigres. Et, honte éternelle! c'est un philosophe païen, Thémistius, qui, ému du sort des victimes, va trouver un empereur chrétien , Valens , et qui lui apprend la modération, particulièrement de ne pas vouer les pontifes chrétiens à la mort 4.

Pendant que Constance s'occupe à torturer l'Église, il

* Contre les Lucifériens.

1 Socrate, liv. h, chap. 38; Fleury, liv. xm, art. 43.

3 Tertuliien, Apol., chap. 39.

4 Socrate, liv. iv, chap. 32.

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laisse les barbares entamer l'empire et révolte le vieux génie patriotique et guerrier de Rome, qui n'est point encore éteint A la vérité, il trouve du loisir pour confirmer, d'abord avec son frère Constant, puis tout seul, les édits de leur père contre les cérémonies païennes, et peut-être pour en rendre eux-mêmes de plus sévères qui infligent la perte de la vie K

Une suite immédiate de ce régime, c'est de tourner au paganisme Julien, successeur de Constance; réaction telle que, si Julien n'eût pas été tué dans la guerre d'Orient, et qu'il en fût sorti vainqueur, chose probable malgré l'imprudence de brûler sa flotte, le christianisme allait disparaître de l'empire, ou l'empire s'effacer presque entièrement de la terre.

Le paganisme conservait encore de nombreux adeptes dans le peuple et parmi les grandes familles. Tous regardaient la religion nouvelle comme la mort de leur antique culte, et en outre comme le fléau de l'État, ne distinguant point le christianisme véritable du christianisme infernal isé par son mélange avec la politique. . . Julien avait refoulé les Allemands au delà du Rhin, délivré les Gaules et relevé le nom romain dans l'occident. Qu'il triomphât des Perses , l'ennemi du dehors étant abattu, il tombait sur l'ennemi intérieur.

Comprenant l'expérience des trois premiers siècles où les supplices centuplaient les progrès de l'Évangile, enfantaient les martyrs et glorifiaient l'Église, il méditait une persécution non sanguinaire, quoique probablement elle le fût devenue plus que toutes les autres. Il aurait retiré l'appui de la loi , la faculté d'acheter, de vendre*

1 ta Bleterie, Vie de Julien, page 27 ; Fleury, liv. ut, art. 21; Ihr. un, art. AA.

d'échanger, interdit les actes nécessaires à la vie, à quiconque n'aurait pas voulu offrir l'encens aux idoles, et les chrétiens se seraient trouvés dans l'alternative ou d'apostasier, ou de périr d'abandon , d'isolement , de faim, ou de se réfugier chez les barbares. Avant de marcher contre la Perse, il préludait à l'œuvre, en leur défendant d'enseigner et d'étudier les sciences, les lettres et les arts humains; en condamnant ceux qui avaient participé à la destruction des temples païens, à les rétablir ou à les payer; en traitant de rebelles ceux qui refusaient de vénérer les tableaux où il se faisait représenter au milieu des dieux, et en pratiquant une foule de tyrannies. Quand le grand coup serait venu , les chrétiens l'auraient- ils patiemment souffert? Déjà, soit qu'ils oubliassent leur ancien principe d'obéissance, soit qu'ils sussent distinguer leur droit de citoyens de leur devoir de fidèles, ils avaient dans quelques endroits repoussé les agressions des idolâtres. En Paphlagonie, les novatiens, séparés des catholiques seulement par une dureté pénitentiaire excessive, avaient presque détruit quatre cohortes envoyées contre eux pour les arianiser J. On peut donc croire que les chrétiens se seraient insurgés, et une guerre civile de religion aurait consumé le monde romain. Qu'ils ne résistassent point, il est présumable qu'au lieu de les laisser partir, on les eût égorgés, mais, guerre ou égorgement, des scènes sans nom épouvantaient l'humanité.

Durant trois siècles, les païens épuisèrent les supplices. Les machines, le fer, le feu , tout ce qui peut accrullre, exaspérer la douleur et arracher un désaveu , ils l'employèrent. Ils tourmentèrent la nature , mais ne songé-

» Sozomène, liv. IV, ebap. 21.

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rent point à la dégrader. Dans celte effroyable guerre au corps pour vaincre l ame, il y eut sans doute des membres mutilés, mais non pas la mutilation comme usage. On ne l'aperçoit qu'en Egypte, à la grande persécution de Dioclétien, où le paganisme, se sentant pris à la gorge par le christianisme chaque jour plus puissant, ramasse toutes ses forces et s'exalte jusqu'au délire de la fureur. On coupe le nez, les oreilles, les mains el les autres parties du corps !. Dans les persécutions de la Perse, ou voit aussi mutiler. Le martyre de Jacques intercis, c'està-dire coupé en morceaux, est connu. Sont abattus un à un ses doigts des mains , ses doigts des pieds , puis ses mains, ses pieds, enfin ses bras et ses jambes.

La mutilation est en général étrangère aux peuples civilisés. Elle suppose la barbarie la plus féroce. Or, quelle sera la férocité, lorsqu'on voudra punir en celte vie les outrages à Dieu sous une religion qui les punit de supplices infinis dans une existence future? Le paganisme et le judaïsme ne sortant point de Tordre temporel, les offenses à la Divinité rentraient parmi les attentats sociaux et n'exigeaient que des peines analogues. Sous le christianisme qui élève dans 1 éternité, on reproduira l'enfer sur la terre. C'est pourquoi la mutilation paraîtra avec une théocratie qui est l'hydrophobie de l'esprit humain, et régnera avec elle; car, jusqu'à ces derniers temps, on n'a cessé de mutiler.

J'ai dit que sous Constance, les ariens scindèrent les mamelles à des femmes catholiques. Cette monstruosité ne resta point stérile; elle fut bientôt suivie d'une autre par les païens. Ils fendirent le ventre à des chrétiens, semèrent de l'orge sur les entrailles, et menant des porcs, ils se

' Euiébe, lir. viit, eb. 12.

plaisaient à les leur voir dévorer *. Qu'on juge ce qui serait arrivé si Julien avait eu le temps de frapper.

Les prêtres et les magistrats païens auraient célébré ln défaite, l'abaissement des Perses et des autres nations ennemies comme une marque visible de la protection des dieux sur le vengeur de leur culte, et la condamnation des chrétiens à êlre privés des choses de la vie comme un décret d'immolation lancé par les mêmes dieux. Le peuple idolâtre, fanatisé et pris de rage, se fût rué sur eux dans toutes les parties de l'empire, remplissant celte tuerie universelle d'atrocités et de monstres de crimes que l'imagination ne saurait prévoir. Si les chrétiens se défendaient, on s'anéantissait mutuellement , et le carnage et les horreurs doublaient.

Voilà où en moins d'un demi-siècle avait conduit ce qu'on nomme la protection de l'Église par l'État. Qui sauva l'Église et les peuples? Un accident. On veut voir dans la mort de Julien un coup spécial de la Providence et Ton n'a pas trop tort. Mais qu'en résulte-t-il? C'est qu'il fallait un miracle pour que le christianisme dans l'univers civilisé et l'univers civilisé avec le christianisme, ne périssent point avec un régime qu'on ne se lasse de proclamer le bienfait du ciel et la merveille de la terre.

Que la première dynastie théocratique est étrange! Constantin finit par favoriser les ariens et commencelui-méme de persécuter l'Église. Celui de ses fils qui lui succède définitivement poursuit la persécution avec frénésie. Son neveu jured'abolir le christianisme. Constantin livre les administrations à une troupe de misérables3. Constance laisse tuer par l'armée ses deux oncles et sept cousins germains,

1 Théodoret, liv. m, chap. 7.

* Eutèbe, Vie de Constantin, li?. iv, chip. »4.

ou peut-être provoque* t-il lui-même leur mort, comme il ordonne celle deGallus,son cousin germain également.

A Julien succède Jovien, premier empereur qui entend l'Évangile. « Loin d'user de violence, lui dit Thémistius , vous avez fait une loi qui permet à chacun de rendre à la Divinité le culte qu'il jugera le meilleur. Image de l'Etre suprême, vous imitez sa conduite. Il a mis dans le cœur de l'homme un penchant naturel qui le porte à la religion ; mais il ne force pas dans le choix. Ainsi les lois coactivesqui tendaient à priver l'homme d'une liberté que Dieu lui laisse, ont duré tout au plus pendant la vie de leurs auteurs, au lieu que votre loi, ou plutôt celle de Dieu même, subsiste dans tous les siècles. Ni les confiscations, ni les exils, ni les supplices, ne la peuvent anéantir. On peut emprisonner le corps, le tourmenter, le détruire; mais l'âme prend son essor : elle échappe à la violence, portant en elle-même cette loi ineffable, cette liberté de penser qu'il est impossible de lui ravir, quand on forcerait la langue d'articuler quelques mots... La sagesse de votre édit apaise nos cruelles divisions. Vous le savez mieux que personne, empereur chéri de Dieu : les Perses étaient moins formidables aux Romains que les Romains eux-mêmes, les incursions de ces barbares, moins dangereuses que les accusations suggérées par l'esprit de parti pour perdre les citoyens. Continuez de tenir la balance égale. Souffrez que toutes les bouches adressent des prières au ciel pour la prospérité de votre empire. . . Une loi si juste doit pénétrer de respect et d'amou r tous les sujets de notre divin monarque, ceux entre autres à qui, non content de rendre la liberté, il explique les dogmes de leur religion aussi bien que le pourrait faire le plus habile de leurs docteurs K » En effet les chrétiens

1 Hist. de l'empereur Jovien, par La Blcterie.

avaient grand besoin que Jovien leur expliquât la tolérance, quoiqu'elle s'enracine dans le fond du christianisme.

Malheureusement, asphyxié par imprudence, i! ne règne que dix mois. Élu à sa place, Valentinien tient la même conduite en Occident; mais il s'associe son frère Valens à qui il cède l'Orient. Eu Valens, livré aux Ariens, revit Constance. Il enchérit même dignement sur les noyades de Galérius et de Carrier. Les catholiques ayant choisi Evagre pour le siège vacant de Conslantinople, les ariens qui ont nommé Démophile, se déchaînent contre eux. « Ils chargent quelques-uns de coups, dit Socrate, ils mettent les autres en prison et enlèvent le bien aux autres » Les catholiques députent quatre-vingts ecclésiastiques à l'empereur pour sa plaindre. Sous prétexte d'envoyer ces députés en exil, il les fait embarquer et brûler avec le vaisseau a. A la mort de saint Athanase, Lucitis envahit le siège d'Alexandrie, au milieu d'abominations et de cruautés qui dépassent peut-être celles qui avaient signalé les intrusions de Grégoire et de George; la persécution s'abat sur toute l'Égypte, la tenaille et l'ensanglante. Valens périt dans une bataille contre les Golhs, l'an 378.

Depuis trois ans, Valentinien avait cessé de vivre et l'empire était partagé entre ses deux (ils, Gratien et Valentinien II, le premier ayant les Gaules, l'Espagne et la Bretagne; le second, l'Italie, 1*111 y rie et l'Afrique. Ce fut Gratien néanmoins qui jusqu'à sa mort, en 383, régit tout l'Occident. Par la mort de son oncle Valens, il se trouva maître de l'empire d'Orient, que six mois après,

1 Liv. îv, chnp. 15.

2 Ibid.% chap. 16 ; Théodore!, liv. iv, chap. 24 ; Flcury, liv. xvi, arl. 13.

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en 379, il commit à Théodose. Excepté aux manichéens, aux photiniens et aux eunoméens, Gratien laisse la liberté religieuse *. S'il rend un décret pour exiler les hérétiques, il ne tarde pas à le révoquer 2. Maxime , qui le remplace, tue ou exile, malgré saint Martin, les principaux priscillianistes. Justine, seconde femme de Valentinien I" et mère de Valentinien II, gouvernant sous le nom de son fils, ne songe qu'au triomphe de rarianismc. m On connaît les luttes de saint Ambroise pour l'empêcher d'introduire un évéque arien à Sirmich et de mettre les ariens en possession d'un temple à Milan. L'empereur d'Orient, Théodose, lance édit sur édit contre tous les dissidents et contre les païens, réservant aux seuls ortho doxes le droit de professer leur culte. Ces défenses répétées prouvent, il est vrai, qu'il était mal obéi et qu'il voulait bien plus effrayer que punir réellement. Cependant à Alexandrie, il y eut avec les païens un conflit terrible, que provoqua Théophile, le futur persécuteur de saint Chrysostome 3.

L'arianisme paraît s'épuiser avec le quatrième siècle dans l'empire ; mais il est puissant chez les Goths et les Vandales, et lorsqu'ils envahissent l'empire, il les anime contre l'Eglise. Les Vandales, surtout en Afrique, lui font une guerre effroyable et multiplient ses martyrs.

Le nestorianisme , l'eutychéisme, le monothélisme, l'iconoclasme, fournissent à la théocratie, pendant les quatre siècles et demi suivants, l'occasion de nouveaux exploits.

Théodose le jeune convoque , en 431 , le concile

i Soiomène, Ut. vin, cbap. 1.

* Sulpice Sévère, liv. 11, ven la fin.

* Soiomène, Hv. vu, cbap. i 5.

d'Éphèse, qui condamne Nestorius, patriarche de Constanlinople ; Théodose exile Nestorius et ordonne de chasser ses partisans des églises, s'ils sont évôquesou prêtres; de les excommunier s'ils sont laïques , et s'ils tiennent des assemblées, de confisquer leurs biens1. Les catholiques sans doute nagent dans la joie; mais le même prince réunit et approuve par un édit, en 449, l'autre concile m appelé le brigandage d'Éphèse, où sur un signe de Dioscore, patriarche d'Alexandrie, qui préside, entre un proconsul avec une troupe de soldats armés, qui contraignent de souscrire l'hérésie d'Eutychès et assomment ceux qui résistent.

Marcien, successeur de Théodose, condamne les partisans d'Enlychès aux peines prononcées contre les hérétiques 2. Il assemble le concile de Chalcédoine etexHe Dioscorc que le concile a condamné.

Mais Basilisque, en 476, ordonne par une lettre à tous les évéques d'anathématiser le concile de Chalcédoine et la lettre de saint Léon. Les évêqueset les clercs qui refuseront seront déposés, les moines et les laïques bannis avec confiscation de leurs biens. Cinq cents évêques adhèrent 3. Ajoutons toutefois que l'énergie d'Acace de Constantinople, le seul patriarche qui lui tient tête, détermine Basilisque à se rétracter par une lettre contraire 4.

Cependant Zénon, détrôné par Basilisque, étant rétabli, publie l edit d'union ou hénotique k contre le concile de Chalcédoine.

1 Fleury, liv. xxvi, art 34; Évagre, liv. 1, chap. 12. .

2 Fleury, liv. ixvii, art. 47.

3 Évagre, liv. m, chap. 5 ; Fleury, liv. xxix, art. 45.

4 Évagre, liv. m, chap. 7 ; Fleury > liv. txix, ùt\. 48.

4 Évagre, liv. m, chap. 14 ; Fleury, liv. xxix, art. 53.

L'an 640, parait Y ec thèse ou édit de l'empereur Héraclius en faveur du monothélisme *, hérésie qui avait pour auteur Théodore, évéquede Pharan, en l'Arabie1.

Huit ans après, en 648, l'empereur Constant donne le type ou formulaire dans lequel il commande le silence sur une ou deux volontés, et condamne les contrevenants à être déposés, s'ils sont évôques ou clercs ; les moines seront excommuniés et chassés de leurs demeures ; les gens constitués en dignité ou en charge, en seront privés ; les particuliers notables, dépouillés de leurs biens ; les autres, punis corporellement et bannis3. SaintMaximeetle pape saint Martin subissent le martyre. Le premier et son disciple Anastaseonf la main droite et la langue coupées.

Les empereurs ne se contentent pas 'de prescrire violemment les hérésies des autres, Léon l'Isaurien en réve lui-môme une: il se met dans l'esprit que les honneurs rendus aux images sont un reste d'idolâtrie, et, pour les abolir, la rage théocratique est aussi déployée; et presque un demi siècle , la mutilation se trouve à l'ordre du jour. On peut en avoir une idée par l'état des trois cent quarante-deux moines renfermés dans la prison où fut conduit saint Etienne, dont l'opposition à l'iconoclasme esl célèbre comme celle de saint Maxime au monoihélisme. a Ceux-ci avaient le nez coupé, ceux-là les oreilles, d'autres les mains, d'autres les yeux crevés, la plupart les joues brûlées avec de la poix bouillante *. »

La dernière opération de la théocratie dans l'antiquité, c'est le schisme des Grecs, qui retranche l'Orient. On l'expliquera dans l'écrit sur la décadence de l'Église.

1 Fleurj, liv. iixviu, chap. 22.

2 Id.t liv. xxxvn, art. 41.

3 /d., liv. xxxviii, art. 45.

« Vie de Samt-Étienne, chap. 13 ; Fleury, liv. xlui, art. 45.

A la naissance du monde moderne, au xu° siècle, la théocratie, qui avait servi d'instrument aux principales hérésies pour boarreler l'Église, qui enfin l'avaitdémembrée et restreinte à l'Occident, provoque elle-même une hérésie plus formidable que toutes les autres. Incapable de supporter celte domination, l'esprit nouveau s'insurge contre l'Église, qui ne semble faite que pour dominer. Dans la bulle Clericis laïcos, Boniface VIII remarque « que les laïques ont une ancienne inimitié contre le clergé. » « Irrités de plus en plus, dit Fleury à ce sujet, ils en venaient aux voies de fait et aux violences ouvertes. Ils arrêtaient les porteurs de lettres ou des ordres des évêques, qu'ils leur arrachaient, et les déchiraient. Ils prenaient les clercs, les chargeaient de coups, les emprisonnaient, les rançonnaient, et quelquefois les mettaient à mort *. » « Le clergé, dit Pluquet, était l'objet de la haine et du mépris du peuple et des grands2.» Ce mépris et cette haine enfantent une multitude de sectes : les tanchelinistes, les pétrobrusiens, les arnauldistes , les albigeois , les vaudois, les stadhlnghs, les circumcellions, les wicléfltes, les lollards, les hussites. Elles ne cessent d'attaquer le sacerdoce, ou en faisant tous les chrétiens également pontifes, ou en soutenant que l'effet des sacrements dépend de la sainteté du ministre. A côté de cette erreur fondamentale, ils jettent une vérité qui ne l'est pas moins, savoir que le clergé ne peut posséder ni biens ni charges temporelles. Là apparaît la distinction chrétienne de l'ordre religieux et de l'ordre politique. Cependant la tolérance, qui en est le résultat le plus important, demeure encore inaper-

1 Discours, vu, nrt. i'2.

* Arl. Albigeois.

çne. Après quatre siècles de luttes terribles, toutes ces sectes se réunissent et se transforment en une seule qui détruit le catholicisme dans une grande partie de l'Europe et l'opprime partout où elle se trouve maîtresse du gouvernement. La philosophie au xviu* siècle ruine l'intolérance dans les esprits, mais en y ruinant la foi. La révolution française poursuit le monstre dans les lois, dissout l'amalgame païen de Constantin, rend à l'Église son indépendance et donne à l'État celle qu'il doit avoir sous le christianisme.

Le système prolecteur prit l'Église à son plus haut degré de splendeur, et il l'a conduite et la laisse au plus bas degré de misère. Parlerait-on des conversions qu'il a causées? Que nous feraient ces conversions, si ensuite et en même temps il dévaste l'Église par l'hérésie, par le schisme, par l'incrédulité, par l'indifférence? Mais les conversions dues au bras séculier, sur lesquelles on s'extasie, sont elles bien ce qu'on suppose?

« Prenez vos plumes sacrées, s'écrie Bossuet, vous qui composez les annales do l'Évangile; agiles instruments « d'un prompt écrivain et d'une main diligente 1 , » hàtez-vous de mettre Louis avec les Constantin et les Théodose. Ceux qui vous ont précédés dans ce beau travail racontent a qu'avant qu'il y eût des empereurs dont » les lois eussent ôté les assemblées aux hérétiques, les » sectes demeuraient unies et s'entretenaient longtemps. » Mais , poursuit Sozomène 2 , depuis que Dieu sus- » cita des princes chrétiens et qu'ils eurent défendu ces p conventicules, la loi ne permettait pas aux «hérétiques » de s'assembler en public, et le clergé qui veillait sur

1 P». XL1V, i.

1 Liv. », chap. 32.

» eux les empêchait de le faire en particulier. De cette » sorte, la plus grande partie se réunissait et les opiniâtres » mouraient sans laisser de postérité, parce qu'ils ne » pouvaient ni communiquer entre eux ni enseigner » librement leurs dogmes. » Ainsi tombait l'hérésie avec son venin, et la discorde rentrait dans les enfers, d'où elle était sortie. Voilà, messieurs, ce que nos pères ont admiré dans les premiers siècles de l'Église; mais nos pères n'avaient pas vu comme nous une hérésie invétérée tomber tout à coup, les troupeaux égarés revenir en foule et nos églises trop étroites pour les recevoir... Touchés de tant de merveilles, épanchons nos cœurs sur la piété de Louis ; poussons jusqu'au ciel nos acclamations, et disons à ce nouveau Constantin, à ce nouveau Théodose, à ce nouveau Marcien, à ce nouveau Charlemagne, ce que les six cent trente Pères dirent autrefois dans le concile de Chalcédoine 1 : « Vous avez exterminé les hérétiques , c'est le digne ouvrage de votre règne... par vous l'hérésie n'est plus2. »

On ne saurait pousser l'aveuglement plus loin que Bossuet ici. La répression dont parte Sozomène concernait, suivant Etisèbe 3, les novatiens , les valentiniens, les marcionites, les pauliens, les cataphrygiens et quelques autres. Elle avait pour auteur Constantin ; or, on sait qu'il tolérait les novatiens, dont il estimait la vie sévère. Quant aux autres, ils étaient passibles de la loi, à cause de leur immoralité, et l'on arrêta quantité*de personnes adonnées aux maléfices 4. Plus tard, ceux qui en étaient *

1 Act. vi.

2 Oraison funèbre de Le Tellier.

3 Vie do Constantin, liv. m, chap. 64.

4 lbid.t chap. 66.

coupables, Valentinien les excepta de la liberté qu'il laissait aux cultes K L'exemple tiré de Sozomène est donc étranger à la question, où il s'agit de gens à qui le gouvernement ne peut reprocher autre chose que de ne pas suivre la religion qu'il lui plaît d'ordonner.

Les sectaires , au reste, étaient peu nombreux, et m Jes uns se convertirent sincèrement, les autres ou résistèrent, ou se cachèrent ou dissimulèrent, et l'on eut des hypocrites, fruit principal et inévitable de l'intolérance. Que s'ils moururent sans laisser de postérité, c'est que peutêtre ils allèrent se perdre dans le manichéisme,

Théodose n'a point tué l'arianisme, puisque deux cents ans après lui, en 599, le troisième concile de Tolède parle de prêtres et de diacres ariens convertis qui jwurront servir *. Outre les ariens qui durent se réfugier chez les Arabes, il est probable qu'il s'en conserva dans la chrétienté, à travers le moyen âge. Lors de la réforme, le socinianisme a relevé l'arianisme, qui maintenant se nomme déisme, et règne en Europe et en Amérique. Les déistes vénèrent Jésus-Christ comme le plus grand dos hommes et nient qu'il soit Dieu.

Au temps de Théodose, l'arianisme commençait à s'affaisser, vieilli par ses excès. Tant d'agitations, de contentions, de fureurs avaient fatigué les esprits; bientôt ils allèrent au nestoriauisme, à l'eutychéisme, hérésies naissantes offrant l'attrait de la nouveauté, et la première reproduisant l'arianisme avec une forme plus spécieuse.

Théodose et Marcien ne tuèrent pas davantage le nés*torianisme et l'eutychéisme, qui, sj longtemps encore, ne cessèrent de troubler l'empire et qui, même aujour*

1 Fleur jr, liv. xvi, art. 1 •141.

* 14m, Mr. xiiyi, art. \2.

d'hui, existent sous les noms de Chaldéens, d'Abyssins, d'Arméniens, de Cophtes, de Jacobites.

Quand les Pères de Chalcédoine félicitent Marcien d'avoir détruit l'hérésie, ils se feraient moquer d'eux s'ils entendaient que ses édits ont ramené les eutychéens. Mais il a réuni un concile que son prédécesseur, Théodose le Jeune, refusait de convoquer, et ce concile, qui est celui deChalcédoine, a renversé lebrigandaged'Éphèse que Théodose le Jeune soutenait; il a condamné solennellement Feutychéisme et excommunié son auteur et ses adhérents. En ce sens, il est vrai de dire que, par Marcien, V hérésie n'est plus; mais ce sens est aussi hors delà question.

La plus dépravée de toutes les sectes, et que le pouvoir a le plus de droit de frapper, le manichéisme , est une preuve saisissante de l'impuissance de la force contre les doctrines religieuses, vraies ou fausses. « Manès, dit l'abbé Pluquet, enseigne librement à Casçar et à Diodoride; Archéiaûs, évêque de Cascar, le combat dans une conférence avec les armes de la raison et de la religion : il dissipe ses sophismes; il fait voir la vérité du christianisme dans son jour, et Manès est regardé par toute la province comme un imposteur: personne n'est ni ébranlé par ses raisons, ni échauffé par son fanatisme.

» Manès, désespéré, passe en Perse; Sapor le fait mourir, et les disciples de Manès font des prosélytes.

» Dioclétien est informé qu'il y a dans l'empire des. disciples de Manès; il condamne au feu les chefs de cette secte, et les manichéens se multiplient.

» Pendant plus de six cents ans, les exils, les bannissements, les supplices sont employés inutilement contre cette secte; sous la minorité de Michel, les manichéens sont répandus dans tout l'empire : la piété de Théodora

veut détruire cette secte; elle frappe, son zèle immole plus de cent mille manichéens obstinés, et du sang de ces malheureux, elle voit sortir une puissance ennemie de la religion et de l'empire, qui fut longtemps funeste à l'un et à l'autre, et qui hâta la conquête des Sarrasins, l'agrandissement du mahomélisme et la ruine de l'empire.

» Un nommé Carbéas, attaché à cette secle, ayant appris que son père avait été crucifié pour n'avoir pas voulu renoncer à ses sentiments , se sauva avec quatre mille hommes chez les Sarrasins, s'unit à eux et ravagea les terres (de l'empire.

» Les pauliciens, disciples de Paul , qui, sous le règne de Constant, avait prêché le manichéisme en Arménie, se bâtirent ensuite plusieurs places fortes où tous les manichéens que la crainte des supplices avait tenus cachés, se réfugièrent et formèrent une puissance formidable par leur nombre et par leur haine implacable contre les empereurs et contre les catholiques : on les vit plusieurs fois, unis aux Sarrasins ou seuls , ravager les terres de l'em • pire, tailler en pièces les armées romaines. Une bataille malheureuse, dans laquelle Chrisochir, leur chef, fut tué, anéantit cette nouvelle puissance, que les supplices avaient créée et qui avait fait trembler l'empire de Constantinople.

» Après la défaite de l'armée de Chrisochir, les débris de la secte des manichéens se dispersèrent du côté de l'orient, se firent quelques établissements dans la Bulgarie, et, vers le x6 siècle, se répandirent dans l'Italie : ils eurent des établissements considérables dans la Lombardie, d'où ils envoyèrent des prédicateurs qui pervertirent beaucoup de monde...

» Ils firent beaucoup de progrès dans le Languedoc et dans la Provence ; on assembla plusieurs conciles contre

eux , et Ion brûla .beaucoup de ces sectaires, mais sans éteindre la secte ; ils pénétrèrent même en Allemagne et passèrent en Angleterre; partout ils firent des prosélytes, mais partout on les combattit et on les réfuta.

» Le manichéisme, perpétué à travers tous ces obstacles, dégénéra insensiblement, et produisit, dans le xii" siècle et dans le xiue, cette multitude de sectes qui faisaient profession de réformer la religion et l'Église; tels furent les albigeois, les pétrobrusiens, les henriciens, les disciples de Tanchelin , les popelicains, les cathares »

Les emprreurs n'ont détruit que l'iconoclasme, précisément l'hérésie qui était leur ouvrage.

La proscription insensée des hérétiques ne cribla pas seulement l'Église de calamités intérieures, elle lui créa cet ennemi du dehors qui, sans le bras de Charles Martel, l'aurait refoulée dans les catacombes. « Lorsque Mahomet, observe Pluquet, allia le christianisme et le judaïsme, l'Arabie et les provinces de l'Orient étaient remplies de juifs, de nestoriens et d'eutychiens, de monothélites et d'autres hérétiques exilés ou bannis, qui vivaient paisiblement sous la protection des Arabes, mais qui conservaient contre les empereurs romains et contre les catholiques une haine implacable, et qui, pour se venger, favorisèrent le fanatisme de Mahomet, secondèrent ses efforts, et lui suggérèrent peut-être le projet d'être prophète et conquérant; tout empiré leur paraissait préfé rable à celui des catholiques 2. »

« Toutes ces sectes, dit le même auteur, se réunissaient sur deux points i c'est qu'il n'y avait qu'un Dieu et que Jésus-Çhrist avait été envoyé pour le faire con-

1 Arl. êianès.

naître el pour enseigner aux hommes une morale parfaite.

» Il était impossible que dans l'agitation où étaient tous les esprits, il ne se trouvât pas dans toutes ces sectes quelqu'un qui réduisît le christianisme à ces deux points, et qui n'envisageât pas cette espèce de réduction comme un moyen de réunir tous les chrétiens de l'Arabie contre les catholiques K »

Où Bossuet avait-il donc l'esprit lorsqu'il proférait ces paroles triomphantes : « Ainsi tombaient l'hérésie et son venin, et la discorde rentrait dans l'enfer d'où elle était sortie ! » Au contraire , quoiqu'il y eût par-ci, par-là des conversions, l'hérésie se roidissait, s'affermissait, et la discorde achevait de sortir de l'enfer pour dévorer le christianisme au dedans et au dehors.

« Voilà, poursuit Bossuet, ce que nos pères ont admiré dans les premiers siècles de l'Église. Mais nos pères n'avaient pas vu, comme nous, une hérésie invétérée tomber tout à coup , les troupeaux égarés revenir en foule, et nos églises trop étroites pour les recevoir. «Hélas! revenir en foule. Regardez plutôt une multitude de conversions feintes, mêlées de quelques conversions réelles; les égorgements ou la fuite à l'étranger, ou le soin de se cacher dans la patrie; les protestants, à la révolution française, comme à la révocation de lxédit de Nantes, formant le vingtième de la nation a, aujourd'hui peutêtre davantage , et ayant leurs ministres salariés. Voilà comment nous avons vu l'hérésie tomber tout à coup! L'antiquité vit des merveilles semblables. Je me trompe, elle ne vit point Constantin, Théodose, Marcieu, déployer

1 Diic. prélim., vh# siècle.

2 Rujhière, Éclairciss.% part, h, chap. 1.

le fanatisme cruel, impitoyable des ministres de LouisXI V.

Bossuet nous dira lui-même à quel prix l'intolérance procura un nombre insignifiant de retours à l'Église, « A peine commençait-elle à respirer par la paix que lui donna Constantin , et voilà qu'AriUs , ce malheureux prêtre, lui suscite de plus grands troubles qu'elle n'en avait jamais soufferts. Constance , fils de Constantin , séduit par les ariens dont il autorise le dogme , tourmente les catholiques par toute la terre; nouveau persécuteur du christianisme, et d'autant plus redoutable que, sous le nom de Jésus-Christ, il fait la guerre à Jésus-Christ même. Pour comble de malheurs, l'Église ainsi divisée tombe entre les mains de Julien l'Apostat, qui met tout en œuvre pour détruire le christianisme , et n'en trouve point de meilleur moyen que de fomenter les factions dont il était déchiré. Après lui vient Valens, autant attaché aux ariens que Constance, mais plus violent. D'autres empereurs protègent d'autres hérésies avec une pareille fureur K » 11 leur faut joindre, dans les temps modernes, Henri VIII et Elisabeth en Angleterre, Christiern III en Danemarck, Gustave en Suède, princes mille fois plus funestes, qui ont laissé trois siècles d'oppression, tandis que les persécutions des empereurs passaient avec eux.

Comment peut -on s'enthousiasmer d'un régime si désastreux à l'Église? N'est-ce pas par cette inexprimable faiblesse de l'esprit humain qui l'asservit à la coutume? On voit la loi prescrire la roligion chez les païens, chez les juifs, et l'on conclut qu'elle doit le faire chez les chrétiens, d'autant mieux, dit-on, que le christianisme étant supérieur au paganisme et au judaïsme, il mérite

1 Discours sur Vhist. uni©., part, h, La descente du Saint-Esprit, établissement de V Église.

qu'on s'occupe plus encore de lui que d'eux ; et l'on ne songe pas à examiner si son excellence même ne le soustrait point aux prises de la loi et à la possibilité qu'elle le commande.

Cependant il convient de distinguer les admirateurs de l'intolérance, qui ont vécu dans l'ancienne société où l'intolérance régnait, de ceux qui vivent dans la nouvelle. Les premiers étant dominés par un fait qui remontait à l'origine des Etats, sont infiniment plus excusables que les autres qui se trouvent avec la liberté des cultes. Si Bossuet reparaissait parmi nous, un esprit si solide et si pénétrant comprendrait, j'ose l'assurer, combien cette liberté est conforme à la religion , et certes il ne demanderait point que l'Église redevint loi de l'État; Quelleaberration de s'autoriser de son exemple pour combattre ce qu'il approuverait hautement, et pour vouloir ce qu'il repousserait de toutes ses forces!

Diaitizec

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