‹ Essais sur la réforme catholiqueChapitre 6 sur 31 · SUR SON MANDEMENT DU 24 AOUT · texte numérisé non relu

SUR SON MANDEMENT DU 24 AOUT

Cette lettre a éié publiée pour la première fois au commencement de 1851. Depuis cette époque M. Sibour s'est plongé dans l'ultramontanismc jusqu'à appeler le siège apostolique canal des grâces de Dieu et interprète de ses volontés ce qui ferait de la papauté un sacrement général et un prophète universel, c'est-à-dire une refonte totale de l'institution chrétienne, si cela n'était pas une adulation peut-être aussi coupable. Les évéques semblent en proie à la fièvre des biens et du pouvoir temporels et des dignités de la cour romaine. C'est pourquoi l'on dirait que leur occupation principale, c'est de flagorner les puissances séculières qu'ils croient favorables à leurs prétentions, d'invectiver celles qui leur sont contraires et d'apothéoscr le pape. Il en est qui poussent la bassesse jusqu'à envoyer des députés lui porter leurs mandements ullramonlantsaleurs.

Les matières traitées dans l'écrit que nous réimprimons l'ont été plus amplement dans les Pouvoirs constitutifs de VÉglise, publiés en 1855.

1 L'Univers, 30 janvier 1856.

Première Partie. — Constitution de l'Église.— Que l'épiscopat n'est point Tunique pouvoir de l'Église. — Comment les pouvoirs de l'Église sont distribués entre les évéques, les préires et les laïques. — Preuves du pouvoir des laïques; témoignages de l'Écriture. — Témoignages de saint Céleslin, de saint Augustin, de saint Léon. — Témoignages de Bossue t.— Confirmation du pouvoir des laïques; son origine. — Théorie générale des pouvoirs de l'Fglise. — Les pouvoirs de l'Église en action dans les premiers siècles; droit d'élection jusqu'à l'usurpation des concordats. — Erreurs de M. l'arcbevéque de Paris et de l'épiscopat sur la constitution de l'Eglise et sur d'autres points importants.

Monsieur l'Archbvêquk ,

Vous voulez la modération dons la polémique religieuse, c'est fort bien ; mais il conviendrait d'en donner l'exemple. La modération consiste à ne pas plus sortir de la vérité quant aux choses que quant aux paroles. Or, restez- vous dans la vérité en niant hautement aux laïques et aux prêtres tout droit à l'enseignement et au gouvernement de l'Église? Cette exclusion absolue est-elle une vérité incontestable et qui crève les yeux d'évidence? Le langage seul suffirait pour vous confondre.

Si le droit de discuter les sujets de religion et de prononcer sur la foi n'appartenait qu'à l'épiscopat, si l'épiscopat était le seul pouvoir sacerdotal, pourquoi ne dirait-on pas l'enseignement de l'épiscopat, au lieu de dire l'enseignement de l'Église? Pourquoi, à son livre célèbre, approuvé pur le pape , Bossuet aurait-il donné le titre d'Exposition de la doctrine de l'Église catholique, et pour-

quoi non .celui d'Exposition de la doctrine de l'épiscopat catholique? Pourquoi, parlant de l'Eucharistie, le concile de Trente dit-il qu'il « déclare ici la doctrine saine et sincère que l'Église catholique a toujours tenue, et qu'elle conservera jusqu'à la fin des siècles? » Pourquoi, au lieu de V Eglise Wai-W pas mis Vépiscopat et rédigé son décret de la manière suivante : « Le concile déclare ici la doctrine saine et sincère que l'épiscopat catholique a toujours tenue, et qu'il conservera jusqu'à la fin des siècles ? » Pourquoi, là même, appelle-t-il l'Eglise, et non pas l'épiscopat « la colonne de la vérité? » Pourquoi ce langage constant depuis que l'Église existe? Pourquoi est-ce toujours elle qui enseigne, qui dispense les secours divins, qui proclame la vérité et qui sanctifie, et jamais l'épiscopat? Comment le langage catholique, si admirable de propriété et d'exactitude, se trouverait-il, sur ce point capital, si prodigieusement en défaut?

Pour substituer l'épiscopat à l'Église, ou, ce qui revient au même , pour réduire tous les pouvoirs de l'Église à l'épiscopat, il faut, monsieur l'archevêque, que vous ayez des raisons terriblement décisives. Et, qu'alléguez-vous? les paroles de Jésus-Christ : ce Allez, instruisez toutes les nations, les baptisant au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit !. » Mais si ces paroles concernaient uniquement les évêques, les laïques ni les prêtres n'auraient pas plus le pouvoir de baptiser, que Vous leur reconnaissez sans doute, que le pouvoir d'instruire, que vous leur déniez. Or, puisqu'elles confèrent aux prêtres et aux laïques le pouvoir de baptiser, elles leur confèrent aussi le pouvoir d'instruire. Il est clair, en effet, qu'elles regar-

1 Euntei ergo docete omnes gentes, baptizantes eoi in Domine Patrin, et Filii, et Spiritûs Sancti. Matth., xivtn, 19.

dent l'Église entière, à qui Jésus-Christ communique ce double et indivisible pouvoir. 11 en est ainsi des paroles qu'il adresse à Pierre : « Je te donnerai les clefs du royaume des cieux K » Le don du sacerdoce fait aux divers membres de l'Église dans la personne, soit de tous les apôtres ensemble, soit de Pierre seul, est évident pour celui que n'obsède point une fausse théologie. Les Pères le remarquent quand les occasions le demandent. Saint Augustin le répète plus de vingt fois. Souvent il dit que les apôlres, que Pierre portaient la personne de l'Église : « Ecclesiœ personam gerebant, gestabant, ou gerebat, gestabat. »

Ainsi, l'évéque, le prêtre, le laïque participent au sacerdoce, quoiqu'en différentes mesures. L'évéque le possède pleinement, le laïque dans la plus petite partie, le prêtre dans un degré intermédiaire. Le sacerdoce, essentiellement un , comprend trois fonctions inséparables : il enseigne, il gouverne, il célèbre les sacrements. L'évéque les célèbre tous ; celui de l'ordre passe le pouvoir du prêtre, qui donne les autres, même la confirmation extraordinairement Si le laïque ne peut que baptiser, le baptême est le sacrement fondamental. Les fonctions d'enseigner et de gouverner leur sont départies, selon la même proportion que la fonction de sacrementer, si j'ose me servir de ce mot. Elles se développent au plus haut degré dans l'évéque, à un degré moindre dans le prêtre, et au plus bas dans le laïque. Mais toute minime que soit sa part, il en a une.

. Entendez, dans la question sur la célébration de la Pàque, Polycrate, évêque d'Éphèse , écrivant au pape Victor , au nom des évêques d'Asie ; entendez-le invo-

1 Tibi dabo clayei regni cœlorum. Mal th., x?i, 19.

quer l'autorité même de trois femmes, aussi bien que celle des évéques et de deux apôtres. © Nous solennisons, dit-il, le mémo jour scrupuleusement, sans rien ajouter ni retrancher. Dans l'Asie sont ensevelies au Seigneur, ces grandes lumières qui reluiront à son majestueux avènement : Philippe, l'un des douze apôtres, qui a fermé les yeux à Hiérapolis , et deux de ses filles qui ont vieilli dans la virginité, et une autre de ses filles qui était inspirée du Saint-Esprit, et qui s'est endormie à Éphèse; Jean, qui reposa sur la poitrine du Seigneur, qui a été évêque, portant au front la lame d'or, martyr, docteur, et qui s'est assoupi pareillement à Éphèse ; Polycarpe , évêque et martyr à Smyrne, où il repose ; Thraséas, évêque d'Euménie et martyr, qui repose de même à Smyrne. Faut-il rappeler Sagaris, évêque et martyr, qui sommeille à Laodicée, et le bienheureux Papirius, et Méliton , vivant du Saint-Esprit, infatigable à servir le Seigneur, et qui attend à Sardes l'immortelle résurrection? Tous, gardiens fidèles des traditions de l'Évangile et observateurs des canons de l'Église, ils ont célébré la Pàque le quatorzième jour de la lune »

La scolastique, qui a dénaturé tant de vérités, n'a pas épargné celle qui nous occupe. A 1 en croire, quand les Pères disent que l'Église, que l'Unité a reçu le sacerdoce, ils entendent que c'est la communauté des laïques, en sorle que ceux-ci auraient la propriété du pontificat, et que les prêtres, les évéques, n'en n'auraient que l'usage. D'abord, puisque les laïques baptisent, ils joignent donc cet exercice du sacerdoce à la propriété , et alors il est taux que d'un côté se rencontre la propriété et de l'autre l'usage. Ensuite, ne serait-il pas étrange, contradictoire,

i S. Jérôme, Évriv. eccléi.

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que les $kï*ple$ fidèles qui oui le moindre usage, eussent la propriété totale, tandis que les prêtres qui possèlent un usage beaucoup plus étendu, que les évéques qui possèdent l'usage complet, fussent entièrement exclus de la propriété?

Dans une foule de choses , on sépare parfaitement l'usage de la propriété. Il arrive qu'on a l'usage de telle maison, sans en avoir la propriété, ou qu'on en a la propriété sans en avoir l'usage. Mais ici cctto séparation est absurde. Qu'est-ce que la propriété du sacerdoce, sinon le pouvoir sacerdotal , le pouvoir d'enseigner, et de sacrementer? Conçoit-on qu'on enseigne, qu'on sacremento sans le pouvoir de le faire? Si Ton a ce pouvoir, est-il concevable qu'on soit non pas dans quelque circonstance, mais toujours, mais radicalement privé de l'exercer? Nécessairement l'usage et la propriété sont inséparables. Loin d'avoir seuls l'entière propriété , 1rs laïques n'en possèdent que la plus petite partie, puisqu'ils n'ont que le plus petit usage.

Quaut au droit scientifique, il est personnel, et il peut se faire qu'il soit plus grand dans les prêtres que dans les évéques, et dans les laïques que dans tous. Qui ne connaît les noms des Justin, des Arnobe, des Lactance, des Minucius, des Athénagore, des Dydime d'Alexandrie, des Prosper, des Eusèbe de Conslantinople , des Boëce, des Nicole, et de tant d'autres? Comparé au savoir de tel d'entre eux , que serait celui de tous les prélats de nos jours?

Remarquons la corrélation qui existe dans l'usage des pouvoirs pontificaux. De même que les laïques ne baptisent qu'extraordinairement, ils n'enseignent non plus qu'extraordinairement. Le cours ordinaire réserve le baptême et l'instruction aux évéques et aux prêtres. Les

simples fidèles exercent le droit d'enseigner principalement quand il s'agit de propager, d'épurer, de rectifier la doctrine, de renouveler la discipline, d'extirper les abus, de confondre les hérésies; enfin quand, pour se corriger, se guérir ou se défendre, l'Église a besoin d'une levée de tous ses enfants , et que chaque fidèle , comme on dit, est soldat.

Je reviens à l'Écriture : « Comme nous avons tous différents dons selon la grâce qui nous a été donnée, dit saint Paul, que celui qui a reçu le don de prophétie en use selon l'analogie et la règle de la foi. Que celui qui est appelé au ministère de l'Église s'attache à son ministère. Que celui qui a reçu le don d'enseigner s'applique à enseigner. Que celui qui a reçu le don d'exhorter, exhorte... Que celui qui a la conduite de ses frères s'en acquitte avec vigilance Les dons qui se manifestent au dehors sont donnés à chacun pour l'utilité de l'Église. L'un reçoit du Saint-Esprit le don de parler avec sagesse, l'autre reçoit du même Esprit le don de parler avec science,... un autre le discernement des esprits... Dieu a

établi pour son Eglise : premièrement des apôtres, secondement des prophètes, troisièmement des docteurs;... ensuite ceux qui ont le don de gouverner, ceux qui ont le don de parler diverses langues, ceux qui ont le don de les interpréter. Tous sont-ils apôtres? Tous sont-ils prophètes? Tous sont-ils docteurs?... Tous parlent-ils diverses langues? Tous savent- ils les interpréter3?... Jésus Christ a fait les uns apôtres, les autres prophètes,

1 Lumières pour expliquer les mystères et interpréter les Ecritures.

2 Rom. m, 6, 7, 8.

J i Cor. ni, 7, 8, 10, 28, 29, 30.

d autres évangélistes , d'autres pasteurs et docteurs »

Si être ministre de l'Eglise, pasteur, conduire ses frères, gouverner, désigne manifestement les évêques ou les prêtres; développer les mystères et expliquer la loi ou prophétiser, savoir les langues, les interpréter, parler avec sagesse, avec science, exhorter, ces fonctions, qui sont attribuées à d'autres personnes, ne peuvent désigner que les laïques. Le titre même d'apôtre,- celui d'évangéliste n'impliquent point l'épiscopat ni la préirise, et le dernier est donné à saint Philippe, l'un des sept diacres3.

Quand saint Paul aussi commande de dire anathème à qui prêcherait un évangile différent de celui qu'il annonce 3, quand saint Jean défend de croire à tout homme qui se mêle de dogmatiser, mais d'examiner auparavant s'il vient de Dieu 4, ils ne mettenkpas en question le droit des simples fidèles à prononcer sur la vérité. Pourraiton repousser les faux docteurs sans juger leur doctrine?

Écoutez samt Célestin, dans sa lettre au peuple de Constantiuople soulevé contre Nestor i us par l'avocat Eusèbe , qui , en pleine église, avait apostrophé et combattu ce patriarche : ce Quel espoir resle-t-il au troupeau, si le pasteur devient loup, se précipite sur les brebis et les attaque toutes? Elles sont déchirées par la bouche qui vomit des impiétés. Ce qui leur est donné pour 6e repaître , loin de les nourrir, les tue. Heureux cependant le troupeau qui, par la grâce du Seigneur, juge des pâturages 1 Comme vous devez le faire, vous rejetez une dispute impie, discernez les aliments des poisons, persistez

dans renseignement des pasteurs qui ont précédé, sa»

Eph. rf,ll. > ^ ^ \4.< v

* Act. xxi, 8.

3 Gai. i, 8.

< Ep. iv, 1.

lk ESSAIS

chant que jusque-là, vos pontifes excellèrent en doctrine et en sainteté, et que, sans dévier des traditions antiques, ils gouvernèrent l'Église dans une paix profonde K »

Vous le voyez, monsieur l'Archevêque, ce pape glorifie ce qui, d'après vos principes, serait une criminelle révolte et une usurpation sacrilège. Apparemment il ne fut pas élevé dans les savantes écoles cléricales de notre âge, où il aurait appris un langage différent. « Peuple révolutionnaire, s'écrierait-il, avez-vous donc oublié que croire et obéir est votre partage? que vous devez recueillir avec une vénération infinie, comme des oracles divins, chaque parole que l'évéque laisse tomber, proférât-il que l'Évangile est une fable, ou même que Dieu n'existe pas? Il fallait attendre que la renommée nous informât de ce qui se passait, et nous aurions fixé votre foi et votre conduite. Hâtez-vous de faire amende honorable à votre pontifie, ou vous allez être interdits. »

Le pouvoir laïque était si peu contesté , que les Pères le font servir à manifester la souveraineté de l'Église, qu'ils en signalent le concours pour donner du poids à ses décisions. « Vainement, dit saint Augustin, les hérétiques , condamnés en partie par le jugement du peuple même, en partie par la gravité des conciles, et en partie aussi par la majesté des miracles, s'agitent rugissant autour de l'Église; par cette triple condamnation, elle a déployé son autorité suprême, et les en a accablés2. » Parlant de la condamnation de Nestorius et-4'Eutychès : « Désormais plus de prétexte d'ignorance ou d'obscurité* dit saint Léon; non-seulement les sacerdotes, mais encore les puissances chrétiennes, tous les clercs, les peuples et

» Ubbe, Coud/., l. III, p. 365.

* De r utilité de croire, sur la fin.

les ordres ont reconnu que là réellement était la foi apostolique et catholique »

Saint Augustin défie les manichéens de produire quelque chose de solide, et il leur montre « l'autorité de. l'Église inébranlable par la succession des évêques et le consensus des peuples a. » Ailleurs , il ne s'arme que de ceux-ci contre « les pélagiens; terrifiés, diUil, par l'autorité de l'Evangile, ou plutôt écrasés par la croyance constante, rigoureusement uniforme des peuples chrétiens , ils conviennent que les enfants ne peuvent être sauvés sans le baptême3. »

Passons tr la grande hérésie moderne. Dans ses controverses avec les protestants, Bossuet avoue sans peine que « les fidèles sont compris dans la promesse que Jésus- Christ fait à ses apôtres d'être avec eux jusqu'à la consommation des siècles, » qu'elle s'adresse à a la communion des pasteurs et des troupeaux 4. » Il déclare que a l'infaillibilité que Jésus-Christ a promise à son Église réside primitivement dans tout le corps, puisque c'est là cette Église qui est bâtie sur la pierre , à laquelle le fils de Dieu a promis que les portes de l'enfer ne prévaudraient point contre elle... Les évêques, ou les pasteurs principaux, peuvent témoigner leur foi, ou par leur prédication unanime dans la dispersion de l'Église catholique, ou par un jugement exprès dans une assemblée légitime. Dans Tune et l'autre considération, leur autorité est également infaillible, leur doctrine également certaine. Dans la première, parce que c'est à ce corps, ainsi dispersé à l'extérieur, mais uni par le Saint-Esprit, que

1 Lettre lxxvii.

2 Contre Faust, I. n, ch. 2.

3 Lelt. àSixt., 31.

4 II* feu . part. $urles proro. deVÉgl., art. », eiConf. avec Claude.

l'infaillibilité de l'Eglise est attachée. Dans la seconde, parce que ce corps étant infaillible, l'assemblée qui le représente véritablement, c'est-à-dire le concile, jouit du même privilège, et peut dire, à l'exemple des apôtres : // a semblé bon au Saint-Esprit et à nous.., La dernière marque que l'on peut avoir que ce concile ou cette assemblée représente véritablement l'Église catholique, c'est lorsque tout le corps de l'épiscopat et toute la société qui fait profession d'en recevoir les instructions , l'approuve et le reçoit Nos adversaires nous repartiront qu'il faut que chaque fidèle en particulier discerne la bonne docLrine d'avec la mauvaise, par l'assistance du Saint-Esprit; ce que nous accordons volontiers, et jamais nous ne l'avons dénié; aussi n'est-ce pas en ce point que consiste la difficulté. Il est question de savoir de quelle sorte se fait ce discernement. Nous croyons que chaque particulier de l'Église le doit faire avec tout le corps et par l'autorité de toute la communion catholique, à laquelle son jugement doit être soumis; et cette excellente police vient de l'ordre de la charité, qui est la vraie loi de l'Église; car, lorsque Jésus-Christ l'a fondée, le dessein qu'il se proposait, c'est que ses fidèles fussent unis par le lien d'une charité indissoluble. C'est pourquoi il n'a pas permis que chacun jugeât en particulier des articles de la foi catholique , ni du sens des Écritures divines ; mais, afin de nous faire chérir davantage la communion et la paix, il lui a plu que l'unité catholique fût la mamelle qui donnât le lait à tous les particuliers de l'Église, et que les fidèles ne pussent venir à la doctrine de vérité que par le moyen de la charité et de la société fraternelle 2. » Que pourrait-on dire de plus formel sur le con-

1 Sur la réception du concile de Trente.

2 Hcfut. du caléih. de Paul Ferry, 2€ Vérité, arl. iv.

SUa LA RÉFORME CATHOLIQUE. 77

cours de tous les catholiques à l'infaillibilité ecclésiastique?

Ainsi, que l'on considère la nature du sacerdoce, les paroles de Jésus-Christ, celles des apôtres, des Pères, des docteurs, il résulte que le pouvoir des laïques, incontesté et incontestable en ce qui touche les sacrements, ne Test pas moins en ce qui regarde l'instruction. On ne peut le retrancher sans démembrer l'Eglise, sans qu'elle perde l'unité, la fraternité qui caractérisent l'œuvre chrétienne. Le pouvoir des simples fidèles une fois établi, celui des prêtres Test également, et il serait superflu de le prouver.

Quelqu'un, néanmoins, s'étonnera-t-il de voir la multitude contribuer au maintien de la foi? qu'il écoute encore Bossuet : « Si l'on nous dit qu'il n'y a point de sûreté dans l'opinion de la multitude qui , pour l'ordinaire^esl ignorante, nos pères, ou plutôt l'Ecriture môme, ne nous ont pas laissé sans repartie : car ils nous ont appris à fermer la bouche à ceux qui ne cédaient pas à la multitude du peuple de Dieu, en leur disant1 : « Pour- » quoi méprisez-vous la multitude que Dieu a promise à » Abraham? Je te ferai , dit-il , le père, non de plusieurs » hommes, mais de plusieurs nations ; et en toi seront bénis » tous les peuples de la terre. » Saint Pierre appelle les chrétiens la race choisie, les sacerdotes rois, la nation sainte, le peuple conquis2. « Distinguez donc, poursuit Bossuet , la multitude abandonnée à elle-même, et livrée à son ignorance par un juste jugement de Dieu , de la multitude choisie, de la multitude séparée, de la multitude promise et bénie, conduite, par conséquent, avec un soin

1 S. Àug., Ouvrage imparfail contre Julien, liv. vi, 3.

2 Genus electum , regale sacerdolium, gens sancta, populus acqufeilionis. I Ép. u, 2.

spécial de Dieu et de son esprit : ou , pour parler avec saint Athanase, distinguez la multitude qui défend Vhéritage de ses pères, telle qu'était la multitude que ce grand homme vient de nous montrer dans l'Eglise, d'avec la multitude qui est éprise de l'amour de la nouveauté, et qui porte par ce moyen sa condamnation sur son front K »

Cette multitude, si bien définie par saint Athanase, voici, d'après lui, ce qui la compose : « Toutes lès Eglises suivent la vraie foi, en commençant par les plus éloignées, celles d'Espagne, de la Grande-Bretagne, de la Gaule, de l'Italie, de la Dalmatie, Dacie, Mysie, Macédoine; celles de toute la Grèce, de toute l'Afrique, les îles de Sardaigne, de Chypre, de Crète, la Pamphylie, la Lycie, l'Isaurie, l'Egypte, la Libye, le Pont, la Cappadoce. Les Églises voisines ont la même foi, et toutes celles d'Orient, à la réserve d'un très petit nombre; les peuples les plus éloignés pensent de môme a. »

Ce dénombrement , et les expressions seules de saint Athanase suffiraient pour établir la doctrine que nous défendons, puisque les Églises dont il parle sont le pêuple , les prêtres , les évôques , quoique sur la fin , il ne nomme que les peuples. Dans l'antiquité, pour indiquer une Église, on ne mentionne quelquefois que les laïques, tandis qu'aujourd'hui il n'est jamais question que de l'évêque. Une pensée familière aux Pères, c'estque l'Église universelle juge seule infailliblement de la vérité; et, par Église universelle, ils entendent la collection de toutes les Églises de l'univers, et par chaque Église, l'évêque, les prêtres et les simples fidèles.

On peut encore observer, en s'attachant à l'ordre du

1 Premier avertissement aux protestons, art. 37.

2 /Wd.,art. 30; Théodoret, liv. iv, chap. 3.

temps, que le pouvoir laïque est désigné le premier, car dans la formation de l'Église, il ne faut pas confondre la vocation au sacerdoce avec le don du sacerdoce même. Jésus-Christ commence par appeler également tout le monde, et parmi ceux qui se déclarent pour lui, il choisit ensuite les apôtres, et puis les soixante-douze disciples; mais il ne communique le sacerdoce qu'au moment de quitter la terre. Dans les apôtres, qui sont à la fois chrétiens, prêtres, évêques, il constitue tous les pouvoirs, et, conformément à ses instructions, les apôtres les distribuent. Si nous voyons les apôtres, c'est-à-dire le pouvoir épiscopal débuter par l'enseignement, ne voyons-nous pas aussi de la même manière celui des laïques se montrer après lui, à la naissance de l'Église? Il paraît manifestement dans ces fidèles qui , lors du martyre de saint Étienne à Jérusalem, se dispersent aux alentours, annoncent la parole divine , précèdent Barnabé et Paul à Antioche, et «la main du Seigneur étant avec eux, disent les Actes , un grand nombre de personnes crurent et se convertirent au Seigneur. »

Dans la hiérarchie sacerdotale, les prêtres apparaissent comme représentant les soixante-douze disciples plutôt que comme leurs successeurs immédiats, puisque le pouvoir dont ils sont revêtus leur fut donné dans la personne des apôtres en même temps que ceux-ci reçurent l'épiscopal. II se détache de celui-ci pour se mettre au-dessous et remplir de nombreux offices auxquels l'évêque ne pourrait subvenir. L'institution des prêtres, en laissant à la plénitude du pontificat la prééminence sur eux, établit l'unité dans chaque Église, ou, comme on dit maintenant, dans chaque diocèse. Il est clair que la prêtrise tire son existence d'un besoin d'ordre. C'est sur un besoin de même nature, c'est pour maintenir l'unité entre tous les

Dicjltized

diocèses ou dans l'Église universelle que la papauté a été fondée.

Essayons, par le raisonnement, de pénétrer plus avant dans le sujet Deux paroles de Bossuet nous y ramènent. « 11 a plu à Jésus-Christ, nous at-il dit, que les fidèles ne pussent parvenir à la vérité que par la société fraternelle. » Pour en sentir la portée, observons qu'on ne

peut, sans violer les principes qui gouvernent l'Eglise, priver aucun de ses membres du droit qu'il tient de la loi naturelle ni de la loi révélée. Or, tous les hommes ne sont-ils pas créés à l'image de Dieu, et destinés, en vertu de la première, à le connaître, à l'aimer, à jouir également de la vérité, et conséquemment du droit de la manifester, ou de célébrer la gloire du Créateur? Réhabilités, les chrétiens ne sont-ils pas encore appelés, en vertu de la seconde, à la possession de la vérité, ou à célébrer la gloire du Rédempteur?

Qu'est-ce , en définitive , qu'enseigner dans l'Église, sinon confesser la croyance? Jésus-Christ a t-il été la lumière du monde seulement pour les évôques? N'a t il pas éclairé tous les fidèles? La clarté qu'ils réfléchissent, quoique moins grande que celle des premiers, vient-elle donc d'une autre source? La doctrine évangéiique ne leur est-elle pas aussi commise? Ne la portent- ils pas également écrite dans leur cœur, comme sur des tables vivantes? Saint Paul le déclare aux Corinthiens, et il les appelle, la lettre, la proclamation de Jésus-Christ, gravée avec l'Esprit de Dieu *. Empêcher quelqu'un de concourir à celte proclamation , c'est le déshériter de la succession du Christ, c'est l'exclure de l'Église, c'est détruire en lui l'œuvre divine. L'esprit de domination , qui viendrait contester aux laïques, et à plus forte raison

1 11 Cor. m, 3.

aux prêtres v la part des lumières que l'Eglise a reçues pour tous, nie et les droits innés à l'homme et les droits acquis au fidèle; elle interdit l'exercice de l'intelligence et de la foi , elle ruine la liberté naturelle et la liberté chrétienne. Puisque le pouvoir de sacrementer, qui ne dérive en rien de la nalûre, est reconnu à tous les membres du corps, comment refuser à une partie d'entre eux le pouvoir d'enseigner, qui a sa principale racine dans l'humanité?

Lorsque les pouvoirs ecclésiastiques agissent, remarquons cependant la différence d'autorité qui appartient à chacun. Il peut arriver, dans la discussion, que celui qui a plus de savoir obtienne plus d'influence, et cette supériorité tient à l'ordre naturel; mais quand il s'agit de prononcer, le jugement de l'cvèque pèse plus que celui du prêtre, le jugement du prêtre plus que celui du Inique, parce qu'il résulte d'une plus grande lumière surnaturelle, qui augmente comme le pouvoir do sacrementer que chacun d'eux possède. Supposons que dans une catastrophe les laïques disparussent, l'Eglise subsisterait toujours par les évêques et les prêtres, qui alors en seraient les seuls membres et concentreraient en eux son infaillibilité. Que les prêtres disparussent aussi, elle subsisterait encore par les évêques, n'en restât-il qu'un seul, puisque par eux ou par lui, elle conserverait la plénitude du sacerdoce, et continuerait d'être infaillible. Au contraire, que les laïques et les prêtres survécussent, que les évêques périssent, l'Eglise, n'ayant plus qu'une partie du sacerdoce, cesserait d'être à l'abri de l'erreur, serait anéantie. Pour faire mieux entendre leur grandeur relative, s'il était permis d'emprunter une comparaison aux mathématiques, nous dirions que ces trois pouvoirs sont comme une fonction à trois termes, dont l'épiscopat serait

le principal ; terme suffisant dans certains cas et devant lequel les autres n'ont aucune valeur. L'évêque cumulant tous les pouvoirs, les représente tous, tant qu'il est seul ; il forme l'Église entière avant leur développement. Sont-ils développés? Il n'est qu'une partie de l'Église, la préirise et le laïcisme deviennent les autres. G'est un flambeau qui d'abord porte lui seul toute la lumière ; mais dès qu'elle est communiquée à d'autres plus ou moins brillants, tous composent le jour qui nous éclaire.

Serait-il possible que la scolastique n'eût pas extra vagué sur l'infaillibilité? Donc elle en a imaginé deux : Tune, active, enseignante; l'autre, passive, confessante ; la première appartenant aux pasteurs, la seconde au corps des fidèles, ou des fidèles et des pasteurs, en tant que ceux-oi confessent la foi. Je demande si ces deux infaillibilités sont dépendantes, ou indépendantes Tune de l'autre. Si elles sont dépendantes , celle qui est subordonnée s'évanouit près de l'autre, qui reste la seule effective , et l'hypothèse de l'infaillibilité double tombe. Si elles sont indépendantes, s'il y a réellement deux infaillibilités, l'Église perd son unité et se trouve divisée dans ce qu'il y a de plus indivisible, l'assistance de l'Esprit saint, c'est à-dire qu'on détruit son infaillibilité véritable en lui créant deux infaillibilités chimériques. Au surplus, qu'est-ce qu'être infaillible pour l'Église? C'est publier sans erreur la doctrine de Jésus- Christ. Eh bien! que cette publication soit spontanée, comme dans l'instruction, ou qu'elle soit provoquée par la contestation, par la persécution, n'est-ce pas essentiellement le même acte? N'est-ce pas toujours la vérité soutenue avec un secours spécial de Dieu? Quand les fidèles souffrent le martyre, en quoi, au fond, leur confession du christianisme contre ses oppresseurs, diffère-

t elle de renseignement du christianisme par les pasteurs contre les hérétiques? Quelle bizarrerie d'annuler leur témoignage, lorsqu'ils parlent dans une assemblée délibérante, après avoir mûrement réfléchi , et de le juger puissant, si on les voue à la mort et qu'ils y courent?

Nous venons d'exposer la théorie, regardons l'action. Tant que l'Église conserve son état régulier, les pouvoirs qui la constituent lui donnent ensemble ses ministres, règlent ensemble sa discipline, prononcent ensemble sur la doctrine.

Voyez s'élever la première grande question , celle de savoir si Ton doit observer la loi mosaïque Par qui est-elle décidée? Par les apôtres, les prêtres et les fidèles. Suivez le récil de la délibération, vous trouverez que les apôtres, les prêtres, les laïques parlent collectivement pour annoncer aux fidèles d'Antioche le choix qu'ils ont fait de Jude et deSilas pour leur porter la décision qu'ils viennent de prendre. Leur formule est positive : « Les apôtres, les prêtres et les frères, disent-ils, à nos frères d'Antioche, et de Syrie, et de Cilicie Il a semblé bon au Saint-Esprit et à nous, » Je n'ignore pas qu'on a nié la présence des laïques dans cette assemblée. S'appuyant sur l'absence de la particule et , qui manque au texte latin, on a prélendu que le mot fratres n'est qu'une épi* thète de seniores, et lire : les prêtres frères. Mais la conjonction et se trouve dans le grec, où saint Chrysostôme lisait kai adelphot. Pourquoi , d'ailleurs , qualifier les prêtres de frères ou de fidèles? Ne le sont-ils pas avant d'être prêtres? et le sont-ils plus que les apôtres pour les distinguer par ce titre ? N'est-il pas évident que là cette expression a le même sens que dans la phrase suivante : «A nos frères d'Antioche, de Syrie, de Cilicie? » Au

• Aet. xv» -

reste, ce n'est pas seulement ce mot, c'est le chapitre entier qui atteste Je concours des laïques. Que signifie donc, au verset quatre, cette Église qui est désignée avant les apôtres et les prêtres dans l'accueil que reçoivent Paul et Barnabé, et qui se distingue encore des apôtres et des prêtres danç l'élection qu 'ils font tous de Jude et de Silas, si elle ne désigne pas des assistants autres que les apôtres et les prêtres, c'est-à-dire les simples fidèles?

D'un autre côté, on a violenté aussi le texte pour l'empêcher d'indiquer, par le mot seniores, vieillards, anciens, la présence des prêtres, qui, dit-on. n'existaient pas encore. On veut qu'il s'agisse des évêques , qu'on appelait de même seniores, presbyteri, ou prêtres. Cependant est-il admissible que l'Eglise qui , la première année de son existence, se donne des diacres, u'ait point, après seize ou dix-sept ans d'existence, rempli toute sa hiérarchie, en se donnant des prêtres? Contre toute vraisemblance, admettons le, les prêtres n'en auront pas moins leur place marquée dans le concile de Jérusalem, puisque les laïques y occupent incontestablement celle qui leur est propre. C'est pourquoi ils siègent dans les conciles subséquents. Celui d'Elvire, le plus ancien dont les canons nous soient parvenus, réunit avec les évêques, vingt-trois, ou trente six (il y a équivoque dans le caractère qui exprime le nombre) prêtres et tout le peuple, omni plèbe. Au quatrième concile de Tolède, on lit dans le quatrième canon , qui règle l'ordre des assistants : « Après que les évêques sont entrés et assis, entrent les prêtres et les diacres ; les prêtres s'assoient derrière les évêques, les diacres se tiennent debout en face; puis entrent les laïques. » Dans le concile d'Orange, où l'on compte treize prêtres et neuf laïques, tous disent, en souscrivant à la décision : consenti, ou consentiens subscripsi, j'ai consenti, ou con-

sentant, j ai souscrit. « Je conviens formellement, dit La Luzerne, qui ne péchait pas par défaut d'érudition , je conviens, et même je prétends que la règle ancienne et universelle, observée dans tous les siècles et dans toutes les parties de l'Église, a été d'admettre dans les conciles, avec les évêques, des prêtres, et même des diacres ; on y recevait aussi de simples laïques; tous les anciens monuments en font foi K » 11 serait trop long d'étaler ici ces preuves.

Mais La Luzerne , en qui la pénétration n'égale point la connaissais des faits, dit qu'on a n'appelle les laïques dans les conciles que pour leur donner la plus grande solennité, et pour engager, par la publicité de leurs séances, les membres à traiter des affaires avec la dignité convenable 2. »

Entendue des laïques en général, e'est une idée mondaine. A la vérité, les princes, en assistant aux conciles, contribuent à maintenir l'ordre.

Quant aux prêtres, l'auteur leur accorde la voix consultative de droit divin* et la voix délibérative de droit ecclésiastique3. Evidemment il ne s'entend pas lui-même. La voix délibérative puise-t-elle son autorité dans le caractère de prêtre? Si elle ne l'y puise pas, vainement les évêques commanderaient au prêtre d'opiner; son vote serait nul, comme l'acte par lequel il voudrait conférer le sacrement de l'ordre. Si la voix délibérative emprunte son autorité de la prêtrise, elle lui emprunte aussi son droit, qui dès lors est divin comme le droit consultatif.

Toutefois il est vrai, en un sens, que les simples fidèles

1 Droits des évéque*, p. 476.

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n'ont aucun droit dans les conciles ni les prêtres non plus. Les voix n'étant pas du même ordre, celles des laïques et des prêtres ne peuvent se compter avec les voix des évêques, ni les voix des laïques avec celles des prêtres. Lorsqu'ils s'assemblent tous, ils forment réellement trois conciles : concile des évêques, concile des prêtres, concile de laïques. Mais qu'ils se tiennent sous la forme d'un seul, ou qu'ils en constituent trois isolés, c'est dans leur accord que réside l'infaillibilité.

Dans le choix des pasteurs, le concours des laïques n'a pas éprouvé la même contradiction que dans la tenue des conciles. Le fait est si commun, il parle si haut, qu'il impose la reconnaissance du droit. Faut-il remplacer Judas? Faut-il nommer sept diacres? C'est par tous les fidèles que le choix se fait Les historiens nous apprennent qu'il en fut ainsi dans la suite. Eusèbe rapporte qu'après la mort de saint Jacques , premier évêquc de Jérusalem, « ceux des apôtres, des disciples, et des parents du Sauveur, qui étaient en vie, s'assemblèrent pour lui donner un successeur, et que d'un consentement unanime ils élurent Siméon 2. » Saint Clément, quatrième pape, dit que cette conduite des apôtres devint la règle de l'Église3. En effet, qu'on ouvre les Constitue ions apostoliques,, recueil qui traite de la discipline pendant les quatre premiers siècles, on verra l'évêque« sortir du suffrage universel. Le peuple, les prêtres, les évêques se réunissent le dimanche fixé pour la consécration , et l'évêque qui préside l'assemblée demande , à trois reprises, au peuple et aux prêtres, si le sujet présenté à

' Àct. t et vi.

2 Liv. m, chap. 2.

3 Lettre au Corinthiens.

l'ordination est bien celui qu'ils veulent, et s'il est digne du ministère. » On procédait de la même manière pour les prêtres. Le vingt-deuxième canon du quatrième concile de Cartbage « défend à l'évêque d'ordonner des clercs sans le consentement de son clergé , le témoignage et l'approbation des laïques. »

Dans les âges suivants, les abus favorisés par l'ignorance des uns et par l'ambition des autres exclurent le peuple et le clergé du second ordre des élections épiscopales, et les réservèrent aux chanoines ou chapitres des cathédrales. Plus tard, les papes et les rois les envahirent presque entièrement. Enfin, le concordat de François Ier et de Léon X consomma l'abolition. Quant aux élections des curés, depuis longtemps ruinées, bouleversées , les patrons laïques, monacaux* universitaires elles évêques s'en disputaient les débris.

Voilà , monsieur l'archevêque , passablement établie, je crois, l'existence des deux pouvoirs que vous niez, dans l'enseignement et le gouvernement ecclésiastiques. Comme les preuves du pouvoir des laïques démontrent encore plus fortement le pouvoir des prêtres, il était inulile de s'appesantir sur celui-ci.

Puisque ces deux pouvoirs font partie de l'Église, si leur action est suspendue ou entravée, manifestement l'Église ne peut être dans l'ordre ni bien remplir sa mission. Or, le laïcisme, qui a le moins de sacerdoce, représente particulièrement la nature ou la raison; la prêtrise la représente moins que le laïcisme, niais plus que l'épiscopat, qui, ayant la plénitude du sacerdoce, représente particulièrement le surnaturel ou la foi. Eh bien ! qu'est-ce qui, aujourd'hui, manque à l'Église? Justement la raison. C'est pendant l'absence de la raison qu'on mutile l'Église et qu'on pervertit ses dogmes.

Vous dites, monsieur l'archevêque, que vous êtes -chargé de conserver dans votre diocèse te pur dépôt de la doctrine et l'intégrité de la puissance spirituelle l. Conservez-vous l'intégrité de la puissance spirituelle, en lui coupant deux des trois parties qui la composent? Si la raison régnait dans l'Église, laisserait-elle réduire au néant les pouvoirs en qui principalement elle parle et elle agit? Et sabrer ainsi la puissance spirituelle, qui forme un dogme, est-ce conserver le pur dépôt de la doctrine?

Oui, « se substituer à la place des évêques, sous quelque prétexte que ce soit , c'est aller contre la parole de Dieu et contre l'institution divine de l'Église, contre la pratique de tous les temps et de tous les lieux ; c'est en appeler de l'autorité, établie par Dieu même, au sens privé, au jugement individuel; c'est faire du protestantisme on abolissant la distinction du pasteur et du simple fidèle3. »

Mais, sous quelque prétexte que ce soit, substituer les évêques aux laïques et aux prêtres, est-ce donc moins aller contre la parole de Dieu, qui, je le répète, fonde les prêtres et les laïques en fondant les évêques ; contre l'institution divine de l'Église, qui les associe avec eux dans son unité; contre la pratique, non pas malheureusement de tous les temps et de tous les pays, mais des beaux ou premierssiècles chrétiens ? Est-ce donc moins en appeler de l'autorité, établie par Dieu même, au sens privé, au jugement individuel ; de l'Église entière à une fraction de l'Église? des évêques , des prêtres et des laïques , aux évêques seuls? Et si Ton ne fait point directement du protestantisme, puisqu'on n'abolit point la distinction du pasteur et du

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* Poge 12.

simple fidèle, n'en fait-on pas indirectement, en provoquant les laïques et les prêtres, spoliés de leurs droits et foulés sous l'omnipotence prélatale , à s'insurger contre l'autorité réelle de Tépiscopat, confondue avec son despotisme? Quand Luther surgit, les laïques et les prêtres avaient-ils donc rogné la puissance des évèqucs?

Vous affirmez, tantôt que les évêques sont préposés à la conduite de l'Église par le Saint-Esprit \ tantôt par l'autorité du pape2. S'ils le sont par le Suint-Esprit, ils ne le sont pas par le pape, et s'ils le sont par le pape, ils ne le sont pas par le Saint-Esprit. Outre la contradiction, supposer qqe le pouvoir sacerdotal émane d'un autre que de Dieu, c'est détruire le christianisme. Serait-il besoin d'observer qu'en approuvant la nomination des évêques, ce qui forme l'institution canonique, le pape ne leur donne que le litre?

Les tribunaux que vous avez érigés à Digne et qui ne sont qu'un arbitraire déguisé, reposent sur une erreur capitale, la possibilité de déléguer votre droit déjuger, droit inhérent à votre caractère d'évéque, et aussi indélégable que ce caractère est indélébile. Le pouvoir de juger comme le pouvoir de célébrer le sacrement de l'ordre, vous Pavez reçu par votre sacre; et s'il vous était permis d'investir quelqu'un du premier, il vous serait également permis de l'investir du second, de faire qu'un prêtre, sans être créé évéque , pût néanmoins conférer la prêtrise , et même l'épiscopat. Que dis-je, un prêtre? Pourquoi non un laïque? Du moment que ce pouvoir serait susceptible d'être transporté, et il léserait si le pouvoir de juger l'était, quelle autre condition faudrait-il que la volonté

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2 Pages 8 et 13.

de celui qui le livrerait et la volonté de celui qui l'accepterait? Ainsi vous anéantissez l'épiscopat et la prêtrise, et vous vous rendez coupable de l'attentat que vous reprochez à certains écrivains, d'effacer la distinction du pasteur et du simple fidèle. Que suit-il de là? C'est qûe dans les causes personnelles , comme dans les autres , vous êtes juge principal , nécessaire. Avec vous, il est vrai, doivent siéger les prêtres et même les laïques.

Vous appelez le pape, sans doute dans un sens exclusif, le vicaire de Jésus -Christ. Jésus-Christ est infaillible et saint de sa nature. Alors donc aussi le pape. Une longue et lamentable expérience a trop prouvé le contraire. D'ailleurs, n'est-il pas impie de gratifier l'homme des attributs divins ? Si les apôtres jouirent de l'infaillibilité personnelle, ce fut extraordinairement. Le pape n'est que le chef de l'Eglise ; et c'est elle qui est le vicaire de Jésus- Christ. Elle seule ne peut altérer la doctrine, ni vicier la loi, laquelle sanctifie toujours ceux qui l'observent.

J'ignore si vous croyez que la Vierge a été conçue sans tache1. Quoi qu'il en soit, on l'enseigiie parmi le clergé, au mépris de l'Écriture et de la raison. L'ange dit à Marie qu'elle a trouvé grâce auprès de Dieu, ce qui suppose qu'elle en avait besoin, et dès lors qu'elle n'était point juste primitivement. Dans son incomparable chant de la délivrance du genre humain , elle nomme Dieu son sauveur. Avant qu'Adam tombât, lui fallait-il un sauveur? Non, certainement, ni à la Vierge non plus, si elle ne se trouvait point enveloppée dans la chute originelle. Ce n'est pas tout. A I chute originelle échappe Jésus- Christ conçu du Saint-Esprit. Le Saint-Esprit n'a point fécondé la mère de Marie; d'abord, parce que l'Écriture n'en dit rien et qu'elle ne saurait se taire sur un pareil

« Écrit en 1851.

fait; ensuite, parce qu'il y aurait deux vierges mères, au lieu d'une annoncée par lsaïe *, et môme que la mère de Marie en recueillerait la première gloire. Que si, conçue par le moyen naturel , elle est pourtant conçue pure de la corruption primitive, il s'ensuit que celle corruption ne se transmet pas toujours dans la génération humaine. Néanmoins , si le premier homme so dégrada , sa dégradation passe à tous ses descendants, auxquels il ne peut communiquer une perfection qu'il a perdue. Qu'un seul hérite de cetle perfection, il faut qu'Adam ou l'un quelconque de ses descendants communique ce qu'il n'a pas, chose absurde, ou qu'Adam ait conservé sa perfection et qu'elle échoie à tous. La corruption originelle disparaît et avec elle le christianisme destiné à la réparer.

L'une et l'autre s'en vont de même parce qu'on peut nommer la double création. D'après cette invention singulière, Dieu commence par créer l'homme ignorant, faible, misérable, c'est-à-dirr qu'il le manque; puis il Tétrenne de la science, de la force, de la perfection, en soudant un être surnaturel à sa nature avorlée. Que fait la chute? elle brise la soudure. Conservant tout ce qui lui est naturel, l'homme n'éprouve point de chute réelle, la réparation cesse de lui être nécessaire, et il peut se sauver sans médiateur. En conséquence, on jette pêlemêle au ciel, et ceux qui ont la foi véritable et ceux qui 4iB Font pas; "V - >; ^>

Le christianisme est encore ruiné dans l'ouvrage d'un directeur au séminaire Saint-Sulpice, qui, préconisant le pouvoir temporel des papes au moyen âge, saisit l'occasion de prêcher les religions d'État, et de soutenir que l'Église peut être propriétaire. La propriété repose, ou

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