‹ Essais sur la réforme catholiqueChapitre 7 sur 31 · VI · texte numérisé non relu

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sur le droit positif humain, comme dans l'ancien régime, ou sur le droit naturel, comme aujourd'hui, et se dérobe éternellement au pouvoir surnaturel de l'Eglise. Pour l'atteindre, il faudrait que l'Église devînt, ou un pouvoir positif humain, ou un pouvoir naturel, c'est-à-dire qu'elle cessât d'être ce qu'elle est, c'est-à-dire qu'elle s'anéantît. Les immenses biens dont elle jouissait avant la révolution appartenaient à la nation, et nullement au clergé. Inabordable au pontife chrétien, la propriété ne l'est point au citoyen, qui, m lui, subsiste avec le pontife. En tant que citoyen, le pape, l'évôque, le prêtre ont la capacité de posséder comme tous les autres citoyens. La propriété n'était pas impossible au pontife juif et au pontife païen, parce que, établie sur le droit positif divin, ou supposé tel, elle rentrait dans l'ordre surnaturel du sacerdoce.

Le paganisme et le judaïsme furent des religions d'État. Ou en découvre facilement la raison. Œuvre des hommes ou œuvre de Dieu, l'un et l'autre se réduisaient à un corps de cérémonies accessibles à la loi. Il en est autrement du christianisme. Il présente bien des cérémonies tombant sous la loi civile; mais derrière ces cérémonies se cachent des choses invisibles, spirituelles, qui la surpassent et qui constituent le fond du. culte chrétien ; et on les nie quaud on prétend que la puissance politique peut les imposer aux individus.

C'est ainsi, monsieur l'archevêque, que les évêques, chargés seuls, suivant vous, de garder intact le dépôt de la doctrine, s'acquittent de leur commission divine. Peut-être n'est-il pas un dogme qu'eux ou leurs professeurs du théologie n'aient égorgé, ou qu'ils ne soient prêts à égorger. Quelque déplorables, cependant , que soient de tels écarts , ils sont moins funestes que ceux que je vais signaler, et dont, au reste, ils dérivent.

Deuxième pabtir.— Rapports de V Église avec VÉlat. — Comment et en quel sens la civilisation moderne sort de l'Évangile. — Que la Société chrétienne ne commence point à Constantin, mais seulement à la révolution française ; causes qui ont prolongé le paganisme civil ; sa désastreuse influence. — Rapports réguliers de l'Église et de l'État. — Le laïcisme (.'étendu contre les attaques de M. l'Archevêque. — La vraie doctrine de l'Église sur la soumission aui puissances ; égarements de l'épiscopat et de la cour 4e Rome.

Tous les maux de l'Église proviennent de ce que les évôques ne comprennent rien à la civilisation moderne, et voient le vrai régime catholique dans le moyen âge ;

car, par là l'Eglise, pervertie dans son enseignement et dans ses institutions, heurte tout ce qui existe maintenant et ne parait plus aux générations présentes qu'un monument gothique , que chaque jour mine et qui , bientôt croûlant, sera balayé comme les autres.

« On ne peut méconnaître, dites-vous, que la civilisation actuelle ne sorte, en grande partie, de l'Évangile. Il est évident que le monde politique a été éclairé par ses dogmes, formé et moralisé par sa discipline, et que toutes ses institutions ont été pénétrées de son esprit. L'Église s'est donc trouvée, par la force même des choses, mêlée au gouvernement du monde moderne et de ses sociétés, parce que le monde moderne était chrétien par son origine , par son éducation , par son développement. La révolution religieuse du xvie siècle , qu'on appelle la réforme, a commencé à briser cette union. Le monde a voulu vivre à côté de l'Eglise d'abord , puis sans elle; et comme cette tentative ne lui a pas réussi , parce qu'un État ne peut pas plus vivre sans religion qu'un corps sans âme, il a cherché au moins à se passer de l'Église le plus

qu'il pourrait, et par conséquent à restreindre son influence et à diminuer son action sur les peuples. L'élément laïque, comme on dit aujourd'hui, s'est mis en guerre avec I élément ecclésiastique , afin de lui enlever même l'empire et la direction des âmes. Malheur à nous si nous lui laissions usurper cet empire et s'emparer de celte direction, qui n'appartient qu'à l'Église1! «Ajoutons que dans le programme des conférences que tiennent les prêtres de votre diocèse, vous indiquez, comme devant être consultés sur le gouvernement de l'Église, Beltarmin etMaistre2. Ou sait que ces deux écrivains ne respirent que la théocratie, dont ils posent le pape contre et moteur.

Si l'Église était ce que vous l'imaginez, on aurait raison d'annoncer sa fin prochaine, et vous seriez peut-être le dernier archevêque de Paris. Heureusement qu'elle est tout autre et que vous vous trompez.

A vos yeux, la civilisation actuelle sort, en grand* partie, dé V Évangile; ce n'est point en grande partie qu'elle en sort, c'est totalement. Une civilisation tire sa nature de la société où elle s'euracine et vit. Il ne peut y avoir sur la terre que deux sociétés réellement différentes : l'une qui se constitue propriétaire de l'homme, l'autre qui reconnaît à l'homme la propriété de lui-même. La première commença avec la naissance des États, et finit à la révolution française, où a commencé la seconde pour durer autant que l'univers. La première forme la société de la chute, la dernière la société de la réparation.

Si l'homme avait gardé la perfection qu'il reçut du Créateur, il se conduirait par ses lumières et sa droiture

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% Conférences de 1849.

naturelles, sans gouvernement, ni loi, ni sacerdoce, élant lui-même son roi et son pontife. Mais en se corrompant, c'est-à-dire en rompant l'union intime qu'il doit soutenir avec Dieu et dans laquelle il puise la force, il a eu besoin de secours extérieurs, c'est-à-dire d'institutions religieuses et d'institutions politiques. Jl devint même si faible, que les législateurs furent obligés de supprimer, pour ainsi dire, l'usage de sa volonté et de sa raison, incapables de servir à le conduire, de l'enlever à lui-même et de le mettre sous l'empire absolu de l'État, qui lui commandait jusque dans les moindres détails ce qu'il devait croire et pratiquer à l'égard de Dieu, de lui-même et de ses semblables. Voyea l'histoire des juifs et des gentils. Dans celte discipline de fer, l'homme se façonne à l'ordre, ses faeultés sont cultivées, il ébauche les arts, l'industrie, les sciences morales et politiques ; une civilisation germe, .-se développe et le prépare à remonter au dedans à Dieu, quand Dieu viendra au dehors prendre notre nature, pour nous aider à nous élever intérieurement à lui.

Le culte que Jésus-Christ établit consiste à adorer Dieu en esprit et en vérité. Qu'est-ce qu'adorer Dieu en esprit et en vérité, sinon voir en lui. par l'intelligence pure, qu'il est la souveraine grandeur, que nous n'avons qu'un être d'emprunt, et que, tenant tout de lui, nous lui devons l'hommage de tout? Par là, se trouve renouée l'union interne de l'homme avec Dieu. Par là , l'humaine pensée reprend de la vigueur. Qu'est-ce encore qu'adorer Dieu en esprit et en vérité, sinon ne dépendre immédiatement, essentiellement que de lui, et ne plus s'assujettir à aucune institution politique ni religieuse , qui nous abattrait sous elle?

Avec le retour à Dieu, l'idolâtrie, le polythéisme des païens, le culte sensuel des juifs, se dissipent à l'instant,

mais non pas leur constitution sociale, qui est une suite plus éloignée de la perle de Dieu , que l'idolâtrie, le polythéisme et le culte matériel. Elle continue de dominer souverainement l'homme, et tandis que dans- l'Église il relève de Dieu, dans la société il relève de l'État. Cependant, comme l'homme de l'Église et l'homme de la société, le fidèle et le citoyen ne sont que l'homme môme pris par ses deux grands côtés; il faut ou que le fidèle périsse et que l'homme retombe entièrement sous la souveraineté de l'État, ou que le citoyen juif, païen, périsse, et qu'il naisse un citoyen chrétien relevant de Dieu , aussi bien que le fidèle; il faut que la société juive, païenne, soit dissoute, et que la société chrétienne se produise.

Voilà l'œuvre de dixhuit siècles, puisqu'elle nVpparaît qu'à la révolution française, qui proclame les droits naturels de l'homme, et sur eux fonde l'État

La civilisation actuelle, que cette société porte et nourrit, est chrétienne comme elle, ou exclusivement chré-

tienne. Mais elle ne sort point de l'Evangile, en ce que le monde politique aurait été éclairé des dogmes de l'Evangile, formé et moralisé par sa discipline, et que toutes ses institutions auraient été pénétrée* de son esprit. Elle en sort dans ce sens que l'Évangile a rétabli le commerce intérieur de i àme avec Dieu , commerce brisé par la chute, commerce sans lequel l'âme défaille, car nous ne pensons véritablement qu'en percevant à la fois les idées qui sont nous et les idées qui sont Dieu, qu'en saisissant du môme coup notre propre substance et la substance divine. La civilisation actuelle vient de l'Évangile, non parce qu'il aurait travaillé le monde politique, mais parce qu'il a travaillé la raison humaine et l'a ramenée intérieurement à la raison divine.

Ce qui caractérise la moderne civilisation , c'est la

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force de l'esprit. C'est par celte force que l'homme s'appartient dans la société, qu'il a la propriété naturelle rie soi et de tout ce qu'il acquiert légitimement, qu'il a la liberté naturelle de suivre la religion qu'il juge vraie, de dire ce qu'il pense et de choisir la profession qui lui convient. C'est par cette force qu'il sonde l'univers des corps, dompte les éléments et les contraint de développer leurs énergies pour le servir. L'ancienne civilisation offre t-elle seulement l'ombre d'un pareil ascendant sur la matière? Ignorant des choses qui l'environnent, qui le louchent, impuissant à soulever ses sensations et à en découvrir les causes, l'homme antique est aplati par la nature physique, comme par l'institution sociale. Serait-ce donc l'État, inscrivant le catholicisme dans toutes ses lois, et exigeant de tous les citoyens, sous peine de mort, qu'ils y croient et qu'ils le pratiquent; car tel était, monsieur l'archevêque, le monde politique, que, d'après vous, l'Évangile éclairait, formait, moralisait, animait ; serait-ce un régime niant la raison et la liberté, dégradant le christianisme jusqu'au niveau du paganisme; serait-ce le régime le plus abrutissant, qui aurait tiré la pensée de cette débilité pour lui communiquer tant de vigueur et de puissance?

Eh quoi ! allez-vous sans doute vous écrier : l'Europe politique n'a pas été chrétieune jusqu'à la révolution française? Non, monsieur l'archevêque , mille fois non. Elle a constamment vécu dans le paganisme civil. A la conversion de Constantin , lorsque la famille catholique commence des relations amicales avec les gouvernants, l'Église rencontre la société païenne encore debout. Pendant qu'elle ruisselait de sang sous le fer de la persécution, elle réclamait la liberté naturelle de conscience, par la bouche de Tertullien, avec la plus vivante éloquence.

A peine le pouvoir est-il de son côté, qu'elle s'arme de l'intolérance de ses adversaires et la tourne contre eux et contre tous les dissidents. Augustin, qui semble l'Église enseignante, livre aux vents les principes libéraux qu'il avait proclamés. La religion et la politique, distinguées l'une de l'autre pendant trois siècles, se confondent de nouveau. La seule dilîérence, c'est qu'auparavant la politique absorbait la religion, et qu'à présent la religion absorbe la politique. L'Église envahit l'État, dont elle prend la nature dominatrice. Elle saisit l'intelligence et la volonté, et les cloue à la loi. Elle s'empare des personnes et des biens, elle s'approprie l'administration et la justice, ne voit dans les lois civiles que son instrument, et dans les magistrats et les princes que ses gérants ou procureurs. Il n'y a plus de citoyens; elle a dévoré la cité et ses membres. Que si elle n'atteint pas tout, elle ne s'arrête que devant des résistances invincibles. N'est-ce pas là le régime du paganisme? A partir des apôtres, touillez les siècles et montrez quelle autre année que 4790 l'a effacé, non pas de l'Europe, mais seulement alors de la Franc.

Sans doute « l'Eglise s'est trouvée, par la force môme des choses, mêlée au gouvernement du monde moderne et de ses sociétés, »non pas, comme vous ajoutez, « parce que le monde moderne était chrétien par son origine, par son éducation, par son développement, » mais au contraire parce qu'il était païen» Supposons-le chrétien, au lieu d'un mélange, d'un amalgame épouvantable, il s'établira une alliance nette, simple, naturelle, entre son

gouvernement et celui de l'Eglise. « La révolution religieuse du xvr siècle, qu'on appelle la réforme, poursuivez-vous, a commencé à briser cette union. » 11 n'y avait point union, il y avait domination de l'Église,

et effort des dominés pour s'affranchir. La réforme n'a rompu de cette théocratie- terrible et antichrétienne que la papauté et pour lui substituer le pouvoir des souverains. Du reste, elle s'est montrée aussi inexorablement intolérante que l'Église. Elle a môme été plus rigoureusement païenne, puisque dans les pays où elle a prévalu, la politique est redeveuue maîtresse de la religion.

* * Vous continuez : « Le monde a voulu vivre à côté de l'Église d'abord, puis sans elle; et comme cette tentative ne lui a pas réussi, parce qu'un Etat ne peut pas plus vivre sans religion qu'un corps sans âme, il a cherché au

^ moins à se passer de 1 Église le plus qu'il pourrait, et par conséquent à restreindre son influeitce et à diminuer son action sur les peuples. » C'est dire clairement, monsieur l'archevêque, que le monde et l'Église ne peuvent vivre ensemble si l'Église ne règne dans l'État et ne le gouverne , si l'Etat n'est la propriété de l'Eglise , et qu'à cette condition unique l'Eglise a prise sur les peuples et leQf communique son esprit moralisateur.

Aces assertions étonnantes, surtout de la part d'un pontife qui, moins que tout autre, ne doit point parler en l'air, l'esprit parcourt rapidement les âges, et que voitil? Il voit l'Église traverser le premier complètement étrangère à l'État, ne songeant pas à s'y introduire, ne réclamant d'autre droit, comme d'autre faveur, que de n'être point à tout instant hachée, et elle met les nations à ses pieds. A peine le pouvoir lui a-t-il tendu les bras que les nations commencent de se révolter. Arius paraît et la moitié le suivent. Au îv* siècle, on entend un Père 1 dire que le monde doute s'il est chrétien. Jusqu'à l'arianisme, les hérésies, s'appuyant sur quelque erreur de la philosophie grecque ou des spéculations orientales, atta-

» S. Jérôme.

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quent Dieu, la création, l'homme, et demeurent comme extérieures à l'Église. Dans son sein surgit l'arianisme, qui nie la divinité du Christ, ou du moins qui l'infériorise aux deux autres personnes divines. Peut-être n'est-il d'abord qu'une illusion , fruit du besoin de tout expliquer, qui tourmente l'homme. Mais l'esprit de contention et d'intolérance qui alors justement envahissent l'Église, le propage et le rend formidable. Nestorius, Eutychès, les monothélites multiplient encore les ravages. Si le catholicisme conquiert les îles Britanniques et le nord de l'Allemagne, il perd l'Orient par le schisme des Grecs. Avant qu'elle sorte de l'antiquité, l'Église se trouve resserrée en Europe. Dans le moyen âge, les albigeois, les vaudois, les pétrobrusiens , des sectes sans nombre la rongent. Bientôt elles se transforment en une seule, qui lui ravit la Suède, le Danemarck, la Norwége, une partie de l'Allemagne, l'Angleterre, la Hollande et une partie de la France. L'Église se projette dans l'Amérique, il est vrai, mais le protestantisme l'y suit. L'indifférence, l'incrédulité , qui ont germé sourdement , se développent avec accélération, et la consument dans les pays restés en apparence catholiques. Maintenant elle semble consommer cette chute de quatorze siècles et s'abîmer dans une ruine totale et prochaine.

Tant que l'Église subsiste isolée, elle grandit; dès qu'elle se mêle à la société, elle décline. Comment en serait-il autrement? Tant qu'elle est seule, elle se gouverne chrétiennement; aussitôt qu'elle a des rapports avec l'État, elle revêt un gouvernement païen. Est-il possible qu'elle prospère, en agissant contre sa nature? quand ses ministres, principalement les évêques, entrent dans les fonctions civiles, se tournent en dominateurs, s'assimilent aux grands et aux potentats de la terre?

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qunnd elle devient loi politique et qu'ils enseignent qu'elle doit J'être? quand elle jouit d'immenses biens , qu'elle accroît sans relâche , et qu'ils l'en déclarent propriétaire, tellement qu'y toucher serait non pas un pur vol, mais un sacrilège? quand ces désordres, quelquefois lents, souvent rapides, reçoivent le long du moyen ftge l'extension la plus effroyable? quand dans l'Église, en même temps, le clergé envahit les droits des laïques, les évéques les droits des prêtres, le pape ceux des évéques? quand de tous les côtés le régime ecclésiastique est perverti de fond en comble, la domination, et la domination sanglante, substituée à la liberté, hors de laquelle il n'y a pas d'Évangile? Le paganisme y est si profondément empreint qu'il survit à la société païenne, depuis soixante ans abolie parmi nous; qu'il brave la société évangélique créée depuis soixante ans, et qu'il ne cesse de triompher en prétention. L'État a beau n'imposer aucun culte, exclure le sacerdoce du gouvernement, lui nier le droit de propriété, n'avouer de propriétaire véritable que l'individu ; les évéques et leurs adulateurs, prêtres et laïques, ne continuent pas moins de professer qu'il faut que la loi commande le catholicisme aux citoyens ; qu'il faut que ses ministres soient jetés dans les affaires temporelles, et qu'à 1 episcopat ou bien au pape appartient toute l'autorité eccelésiastique. Aussi, quoique ramenée à sa situation primitive par la révolution française, l'Église, loin de reprendre essor, tombe toujours.

Otez des trois premiers siècles les persécutions , imaginez que les empereurs empêchent qu'on trouble les chrétiens dans l'exercice de leur religion ; qu'ils leur conservent, sous tous les rapports, la même tranquillité qu'aux païens; qu'aussitôt qu'ils en seront requis, ils étendent leur protection sur les membres de l'Église que

ses autres membres opprimeraient, et nous aurons, monsieur Ta rchevôque, la manière véritable qui compète à TÉglise et à l'État de vivre l'une avec l'autre. Celle qui, au iv« siècle, la remplace, n'est pas leur manière de vivre ensemble, mais d'y mourir. L'Église y est morte, autant qu'elle peut mourir sans vaincre la promesse d'immortalité qui lui fut léguée ; du reste, si bien morte, qu'au grand jour des rénovations ou des vies, qui l'appelle à s'épancher sur tous les peuples du globe, elle ne compte plus aux yeux des générations actuelles que comme souvenir historique. Phénomène étrange! On rencontre des personnes qui croient au catholicisme, qui en observent fidèlement les prescriptions, et qui néanmoins sont persuadées qu'il va s'évanouir, tant sont saisissants les symptômes de décadence qui l'enveloppent! Dans la manière théocratique de vivre avec l'Église, l'État païen y est mort, radicalement mort, puisqu'on ne le retrouve plus, du moins en principe, que dans les prétentions cléricales. Mais là il suffit pour ajourner la résurrection de l'Église.

Vous accusez le monde, monsieur l'archevêque, d'avoir voulu « vivre à côté de l'Église d'abord, puis sans elle. » Vouloir vivre k côté de l'Église, au lieu d'être englouti par elle, qu'y a t-il de monstrueux et de criminel? Vivre à côté l'un de l'autre, se respecter mutuellement, n'est-ce pas ce qui convient à l'Église et au monde et ce qu'ils doivent faire? Dans les pays protestants, il est vrai, le monde a voulu vivre sans l'Église; mais en France, jamais, car on ne saurait alléguer les quelques ipois de délire athée que sua la fièvre révolutionnaire de 93. Il ne s'agit point de l'empire romain, qui, non content de vivre sans l'Église, s'efforça de l'exterminer. Vous pariez évidemment des temps modernes.

Dire que la a tentative de vivre sans- l'Église n'a pas réussi au monde, parce qu'un Etat ne peut pas plus vivre sans religion qu'un corps sans âme; » voilà encore une étonnante assertion. Par vivre sans V Église, vous entendez, je présume, vivre sans que l'Église soit religion d'État. Vous affirmez que la tentative de le faire n'a pas réussi au monde. De grâce! contemplez, d'un côté, l'Italie et l'Espagne, qui imposent le catholicisme, et de l'autre la Russie, la Prusse et l'Angleterre, qui le tolèrent à peine; les États-Unis d'Amérique et la France, qui professent la liberté des cultes , et dites où échtent la prospérité et la puissance ! - - "Ç

« Le monde, selon vous, a cherché au moins à se passer de l'Église le plus qu'il pourrait, et par conséquent à restreindre son influence et à diminuer son action sur les peuples. L'élément laïque, comme on dit aujourd'hui, s'est mis en guerre avec l'élément ecclésiastique, afin de lui enlever même l'empire et la direction des âmes. » A la place d'Église, mettons théocratie, et rien de plus vrai. Depuis le xue siècle , l'Europe travaille à s'émanciper de la domination sacerdotale et papale, à lui arracher les âmes, et les premiers grands promoteurs de l'entreprise que vous anathématisez , ont été saint Bernard et saint Louis. Ah ! que ne peuvent-ils descendre ici-bas! Comme l'un avec son éloquence, l'autre avec ses sentences, ses décrets et ses lois, châtieraient les apologistes et les fauteurs de cette domination, fléau de l'Église et de la société! Toujours elle a rencontré ses plus rudes, ses plus implacables adversaires dans les pontifes, les moines, les rois, tes magistrats, les hommes les plus pieux et les plus éclairés. Hélas 1 la race de ces héros de la religion est éteinte. C'est pourquoi l'ennemi est vainqueur, et il insulte à l'Église , qui semble rendre le dernier soupir.

Temple, renverse-toi; cèdres, jetez des flammes! Jérusalem , objet de ma douleur, qui changera mes yeux en deux sources de larmes pour pleurer tes calamités?

Au xe siècle, l'Église ayant engouffré l'État païen, l'homme, qui se trouve dégagé, peut s'élever intérieurement à Dieu, par son côté social, comme depuis mille ans il s'y élève par son côté religieux. Désormais, il réclame un Etat dans lequel, avant tout, il dépende de la souveraine raison, dans lequel il s'appartienne, qui ait pour objet de lui garantir la jouissance de ses droits na-

turels. Cet Etat chrétien exige une longue préparation , la conquête séculaire de libertés particulières, locales, l'acquisition lente des lumières et celle de la fortune, que donneront le travail, l'industrie, le commerce.

Bientôt, cependant, l'homme social chrétien s'annonce. Un besoin d'indépendance et d'amélioration agite profondément les esprits et provoque la formation des communes. Des débris de la société romaine, des lois, des coutumes des peuples barbares qui envahirent l'empire, se produit insensiblement un régime de plus en plus soustrait à l'Église. Il a son administration , ses tribunaux, ses écoles. Mais ce simulacre d'organisation politique, ou plutôt ce chaos régularisé, lieu de passage du genre humain pour arriver à la société chrétienne, garde l'intolérance, ne reconnaît d'autre religion que le catholicisme. En même temps donc qu'il aspire à exister par lui-même, qu'il repousse la domination ecclésiastique, il s'en assimile le principe. De là cette lutte de six cents ans entre la puissance temporelle et le sacerdoce qui se disputent Ils choses civiles , lutte que la liberté de conscience pouvait seule terminer, en séparant l'État de l'Église, car l'Église ne saurait posséder à demi l'État, il faut qu'elle y soit tout ou qu'elle n'y soit rien.

Ainsi, par le fait même de sa naissance, l'élément laïque se trouve en guerre, non pas avec l'élément ecclésiastique, mais avec l'élément théocratique que celui-ci a revêlu. Nul moyen d'avoir la paix qu'en anéantissant l'État, et reculant au xc siècle, où l'Église était maîtresse absolue , ou qu'en avançant jusqu'à la révolution française, qui détruit la théocratie. Ce n'est qu'à la théocratie que le laïcisme veut « enlever l'empire et la direction des âmes; » ce n'est que pour l'ordre temporel qu'il veut les remettre à l'État; et il les laisse pleinement à l'Église pour l'ordre du salut. Disons plus, il les lui assurerait, s'il parvenait à la débarrasser d'un alliage qui la tue. Pourquoi l'Église a-t elle perdu la conduite des âmes dans les choses du ciel? Parce qu'elle se l'est appropriée dans les choses de la terre. Pourquoi le protestantisme lui a-t-il enlevé tant de peuples, et pourquoi ceux qu'elle conserve sont-ils la proie de l'incrédulité ou de l'indifférence? Parce que le laïcisme n'a point réussi à refouler dans le sanctuaire le pontificat, et que, pour échapper aux usurpations des pontifes, on a rejeté leur autorité. Il n'est pas une âme errante dont il ne soit permis de leur demander compte. Leurs égarements ont dépeuplé la cité de vie. a Malheur à nous, vous écriez-vous, si nous laissions l'élément laïque usurper cet empire et s'emparer de cette direction qui n'appartient qu'à l'Église ! » C'est à-dire malheur à nous, si nous souf- ■ frions qu'il la dépouillât d'un régime païen qui la rend intolérable aux nations, et les pousse à la quitter! Le grand prêtre et les princes des prêtres juifs, après avoir Jésus-Christ à mort , firent tous les efforts Scher Pilale de le sauver ; malheur à nous qui précipitons son corps mystique ou l'Église à sa destruclion, si le laïcisme, le gouvernement, Pilate, enfin, nous

arrêtant, venait à l'y dérober! Saint Paul menace les gentils d'une apostasie générale ; malheur à nous, si nous ne tournions ces menaces en prophétie et n'en étions les intrépides exécuteurs !

« Plus nous honorons , dites-vous , les gouvernements de ce monde, établis pour faire observer la justice et maintenir l'ordre dans les sociétés, quelles que soient leurs formes et leurs constitutions, plus aussi nous voulons qu'on respecte le gouvernement de Dieu, qui est l'Eglise, avec sa constitution divine, avec ses traditions consacrées par le temps, avec sa hiérarchie sainte, et surtout son infaillible autorité, pour enseigner aux peuples les vérités éternelles) et les diriger dans la voie du salut »

Sans doute, monsieur l'archevêque, vous honorez les gouvernements de ce monde, quand ils sont vos très humbles et très obéissants serviteurs, tels que Bellarmin et de Maislre, vos deux oracles, les font, tels que nous vous avons vu vous-même les faire, « éclairés par les dogmes de l'Évangile, formés et moralisés par sa discipline » et tout « pénétrés de son esprit, » en d'autres termes, fondus dans l'Église, identifiés avec elle. Maïs qu'ils s'avisent de prétendre être quelque chose par eux mêmes, d'avoir une volonté; aussitôt vous jetez le cri sinistre : Malheur à nous , si nous ne foudroyons cette audace. Si les évêques se mettent au-dessus des gouvernements, ils ont bien soin, il est vrai, de leur asservir les peuples, au nom de l'Évangile qu'ils pervertissent. Car c'est au fidèle, laïque ou pontife, et nullement au citoyen que les apôtres enjoignent la soumission aux puissances terrestres.

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Écoutez saint Pierre : a Je vous exhorte, mes bien-aimés, à vous abstenir, comme étrangers et voyageurs en ce monde, des désirs charnels qui combattent contro l'àme. Vivez parmi les gentils d'une manière édifiante, afin qu'au lieu de médire de vous, comme si vous étiez des malfaiteurs, les bonnes œuvres qu'ils vous verront faire les portent à rendre gloire à Dieu au jour de sa visite.

» Soyez donc soumis pour l'amour de Dieu à toutes sortes de personnes, soit au roi comme au souverain, soit aux gouverneurs comme à des gens qui sont envoyés de sa part pour punir ceux qui font mal et pour traiter favorablement ceux qui font bien. Car la volonté de Dieu est que par votre bonne vie vous fermiez la bouche aux hommes ignorants et insensés ; étant libres , non pour vous servir de votre liberté comme d'un voile qui couvre vos mauvaises actions , mais pour agir en serviteurs de Dieu. Rendez à tous l'honneur qui leur est dû ; armez vos frères; craignez Dieu; respectez le roi.

» Serviteurs, soyez soumis à vos maîtres avec toute sorte de respect; non-seulement à ceux qui sont bons et doux, mais à ceux qui sont d'une humeur difficile. Car ce qui est agréable à Dieu , c'est que, dans la vue de lui plaire, nous endurions les maux et les peines qu'on nous fait souffrir injustement. En effet, quel honneur y a-t-il si c'est pour vos fautes que vous endurez de mauvais traitements? Mais si, en faisant le bien, vous le souffrez avec patience, c'est là ce qui est agréable à Dieu. Car c'est à quoi vous avez été appelés; puisque Jésus Christ a souffert pour nous, vous laissant un exemple, afin quo vous marchiez sur ses pas, lui qui n'avait commis aucun péché, et de la bouche duquel il n'est jamais sorti aucune parole trompeuse. Quand on le chargeait d'injures, il ne

répondait point par des injures; quand on le maltraitait, il ne faisait point de menaces; mais il s'abandonnait au pouvoir de celui qui le jugeait injustement » Le chapitre XIII de l'Épitre aux Romains, de saint Paul, contient le même enseignement , enseignement plein de lumière et d'onction divines, et que tout commentaire émousserait. C'est pourquoi je me borne à une simple question.

A qui peut convenir la qualité d'étrangers et de voyageurs en ce monde, que saint Pierre attribue à ceux à qui il parle, sinon aux membres de l'Église? Leur patrie n'est-elle pas le ciel, tandis que la terre, où ils vivent en exil, forme la patrie des membres de l'Etat? Là ceux-ci naissent , là ils demeurent, là tout finit pour eux. Comment l'Église traverserait-elle un domaine qui n'est point le sien , sans l'obligation d'être soumise à ceux qui y commandent? El de quel droit s'arrogerait- elle de prescrire aux habitants de leur obéir? Quel renversement de l'ordre! Vou'cz-vous savoir jusqu'où elle poussait la prétention au temps de sa puissance, où elle emportait l'univers d'assaut? Tertullieu vous l'apprendra : « Elle sait, dit-il, qu'ici elle pérégrine, el que parmi des étrangers on rencontre facilement des ennemis; que son origine, le lieu de son repos, son espérance, son crédit, le déploiement de son règne sont au ciel. Aussi ne de-

iJ mande-t-elle qu'une chose, c'est qu'on ne la condamne

r|>as sans ta connaître ». m

Un jour l'Église sera chez soi , et y éclatera dans sa majestueuse souveraineté. Maintenant elle erre chez les autres, où, rien ne lui appartenant, elle n'a rien à récla-

» 1 Kp. il.

* Apol.9 chap. 1.

mer. Cependant on la charge de tons les crimes, alors qu'elle pratique toutes les vertus, et que même ses accusateurs sont coupables de la dépravation qu'ils lui imputent. Que peut-elle? Une seule chose, c'est de supplier qu'avant de la juger, on lui laisse montrer son innocence. Que si, malgré sa justification victorieuse , on prononce contre elle, et qu'on l'expulse par des arrêts de mort, eh bien ! elle entonnera avec transport le cantique du retour au pays natal : a Lœtatus sum in hisguœ dicta sunt mihi; in domum Domini ibimus !. »

Dans aucun cas, la désobéissance n'est permise pour cause de religion. Si la loi, si le magistrat ordonnent quelque acte qui blesse les préceptes divins, il ne reste au fidèle qu'à souffrir paisiblement les punitions* fût-ce la perte de la vie, à l'exemple de Jésus-Christ, que saint Pierre pose comme modèle. Mais l'obéissance s'arrête au fidèle; le citoyen qui, dans l'homme, lui est uni, demeure libre de prendre le parti qu'il veut ; liberté qu'il a contre tous les genres de tyrannie, puisque sur tous les points il échappe à l'autorité de l'Église. Outre la nature des choses, qui sépare la cité de la terre de la cité du ciel , quoi! la suprême justice serait venue en personne consacrer l'oppression de l'esclave, du pauvre, du faibte^et conspirer avec les despotes pour river les fers des nations!

Tel est pourtant le rôle que les évêques et le pape lui font jouer. Appliquant à l'inverse la doctrine apostolique, ils prêchent la soumission au citoyen qui n'a rien à démêler avec eux, et l'indépendance au fidèle dont là soumission est le partage. L'indépendance! c'est surtout pour eux qu'ils la veulent, car s'ils soustraient le laïque et le prêtre au pouvoir temporel, ils ne manquent pas de

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