‹ Essais sur la tradition françaiseChapitre 11 sur 17 · CHAPITRE X La Vierge ou l'Olynape (i · texte numérisé non relu

CHAPITRE X La Vierge ou l'Olynape (i

Le nombre d'artistes — je dis bien d'artistes — qui puise de nos jours dans la religion catholique des motifs d'enthousiasme et des idées de beauté, est en si petite quantité, que cette constatation décevante ne laisse pas de surprendre l'esthéticien. Il suffît d'ouvrir une histoire de l'art pour se rendre compte qu'à toutes les époques et dans tous les temps, l'illustration des dogmes n'a jamais cessé de tenir une place prépondérante dans la confection des œuvres, et que le talent s'est toujours plu à s'entourer des préceptes de foi (2). Il semble que l'art, comme l'action journalière, ait besoin, sous peine de perdre sa flamme productrice, de se pourvoir de certitudes et de bâtir

(1) A propos de' Foiiles'jle Lourdes de Huysmans, Stock,

(2) Je trouve l'affirmation de cette règle d'art non seulement chez tous les grands esthéticiens, sans parler de Ruslcin, mais encore chez les philosophes. Dans The American journal of Ihéologg (octobre 1906), je lis un article intitulé : Religion and ihe imagination où la religion et l'imagination sont tenues pour deux forces similaires naturellement appelées à s'unir. Leur but essentiel est le môme : réaliser l'idéal, rendre l'invisible présent à l'émotion esthétique ou à l'enthousiasme religieux. Il existe donc un lien naturel entre la religion et les Arts.

sur des réalités essentielles. Le doute est destructeur d'énergie et l'énergie demeure le ciment de toute création.

Les Grecs n'ont presque sculpté, peint ou chanté que des dieux ou des héros, ces demidieux. Croyez-vous que les contemporains de Phidias auraient tremblé devant la petite statue de Jupiter Olympien si une ardente piété n'avait contribué à guider la main du génial artiste ? Eschyle et Sophocle ont constamment sous les yeux l'image de la divinité lorsqu'ils composent leurs tragédies, et si par hasard Euripide introduit des éléments profanes dans son drame, il suscite aussitôt des protestations : qu'y a-t-il là pour Bacchus ? Je sais bien qu'Eschyle et Sophocle étaient des initiés et qu'ils n'adhéraient pas aux mêmes croyances que leur public. Mais voici précisément où éclate le trait: ne pas rompre ouvertement avec le dogme enseigné, ne pas contrecarrer la religion nécessaire.

Une civilisation nouvelle a fait place à l'ancienne. Le Christianisme chasse les dieux de l'Olympe. Une religion, plus humaine à la fois et plus mystique, s'introduit dans les Gaules, et c'est toute la sublime efïervescence de l'art médiéval qui jaillit.

Remarquez qu'il n'entre pas ici de comparer l'art grec et l'art du Moyen. Age, de savoir si l'Attique a fourni de meilleurs architectes que les Gaules. La question, oserais-je l'avouer, ne se pose pas. Entre Jupiter et le Christ, entre les deux modes d'excitation artistique que l'une et

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l'autre de ces civilisations nous proposent, si l'école des Beaux- Arts penche pour le Parthénon, je crois que de plus impérieuses raisons nous font lever les yeux vers la Cathédrale. Comprenons-nous, Il n'est plus question de formation artistique ni d'enseignement où l'étude dd l'antiquité grecque doit évidemment intervenir dans une énorme part, mais de création pure. Prenons un artiste à l'heure où, en possession de son métier, il se dispose à œuvrer. Le choix du sujet ne peut lui être indifférent, car si la perfection des lignes et le fini du rendu doivent en tous les cas être réalisés, la qualité d'émotion, au contraire, n'est pas constante et dépend précisément du choix du sujet. Il y a des sujets plus représentatifs que d'autres, plus capables de déterminer chez le spectateur ou l'auditeur des ébranlements de sensibilité. Peindre ou décrire de belles formes, sans y incarner une idée, c'est vouloir un corps sans âme.

Or, je vous le demande, un artiste, même incroyant, mais familier avec les grandes lois de l'esthétique, hésitera-t-il à tirer un sujet d'une scène de l'Evangile ou de la Bible, plutôt qu'à demander à la mythologie son inspiration ? Sans doute, l'Olympe lui fournira de nobles idées philosophiques, mais si l'intelligence de l'artiste se trouve satisfaite, son cœur restera froid. Au contraire, l'expression réalisée d'une doctrine morale dont a vécu notre civilisation occidentale et qui réchauffera encore des générations, est plus capable de susciter l'enthousiasme. Quand même l'artiste en question n'au-

rait pas la foi — tel le Pérugin — le goût lui commande de préférer la louange d'une réalité dont se nourrissent ses concitoyens, que la peinture de scènes allégoriques, simples exercices intellectuels ou didactiques, capables tout au plus d'exciter des âmes d'archivistes ou d'archéologues.

Car n'oublions pas que l'artiste travaille aussi pour son époque, qu'il parle à des esprits vivants dans le même temps et nourris des mêmes idées morales. Malgré l'incrédulité du xxe siècle, la religion du Christ a tellement imprégné notre civilisation que celle-ci ne peut respirer une autre atmosphère. On ne remonte pas le cours du temps, on subit le passé. L'Occident pèse sur nous de tout son poids d'institutions et de progrès.

Il y aura toujours des ignorants pour confondre les questions et chanter le paganisme. Louer la religion grecque ou romaine suppose qu'on la connaît (1). Se faire une âme païenne, c'est bien vite dit. Mais on ne vit pas une doctrine morte. On ne peut se désorbiter ainsi, s'échapper de sa propre sphère d'influence. Ah ! les philosophes qui pensaient sauter hors du cercle de fer de dix neufs cents ans, pour aller se réfu-

(1) M. Bi'ochard a fort bien montré (Revue philosophique, janvier 1901), que les concepts moraux qui nous sont le plus familiers ont été inconnus des Grecs. Les mots de responsabilité, de mérite, de conscience, de liberté, n'ont aucun sens pour les philosophes antiques. Les trois quarts du temps nous plaçons dans la bouche de ces derniers des théories qu'ils n'ont (jamais professées. Parler de l'antiquité au moyen de mots du xx« siècle, c'est pourvoir les Grecs de nos propres états d'âme.

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gier au centre de je ne sais quelle raison autonome, comme ils durent bien vite s'avouer vaincus ! Allons, c'est encore du Christianisme qu'ils trouvent au fond de leur raison pure. Après tant de prétendue indépendance de pensée, Kant n'arrive qu'à être traité de « dernier Père de l'Eglise » par Schopenhauer.

Et puis il y a aussi le public, c'est-à-dire le peuple dont l'artiste ne peut se passer. Or je me demande l'idée que le peuple de France se fait des Panathénées ou du culte célébré à Eleusis. S'intéresse-t-il même beaucoup à l'histoire à^Andromaque ou de Phèdre ? Les deux seules tragédies qu'il goûte à la Comédie-Française sont précisément Polyeucie et Athalie, tout imprégnées de l'esprit de notre religion.

Ces remarques me furent suggérées — qui le croirait ! — par la lecture du livre de Huysmans : les Foules de Lourdes. Certes, de l'auteur de Promélhée à celui d'^ Rebours il y a un pas ! Et pourtant la qualité d'émotion que nous suggère la description de la Grotte avec sa source enchantée et son jardinier qui cultive la floraison des cires claires, la vision des grabataires, le concert d'exorati^ns, le spectacle des lumières qui volent comme des prières, — tout contribue à nous communiquer une ferveur mystique que ni une tragédie grecque, ni une frise du Parthénon ne nous donneront jamais. Pourtant en Grèce aussi il y a des grottes ; des théo-

ries se sont déroulées au bord de l'Attique, des parfums brûlèrent sur des trépieds et des pythies se sont agitées dans des convulsions sacrées. Mais ces faits narrés par l'histoire, placés sur la scène ou représentés plastiquement frappent seulement nos 'intelligences et n'ébranlent notre sensibilité qu'autant que nous les interprétons et que nous voyons en eux l'image de nos propres conceptions occidentales. Oui, le style de Huysmans est souvent lourd et ses personnages parfois grotesques. Qu'est-ce donc qui excite notre enthousiasme à contempler le va-et-vient de cette foule ? C'est que nous assistons à Lourdes à un grand drame vécu, dont toutes les péripéties ont un fougueux retentissement dans nos coeurs et dont tous les actes déchaînent en nous une musique spirituelle.

Cette foule n'est pas n'importe quelle foule ; sur elle passe un souffle inspiré. Ces cierges ne donnent point une clarté quelconque, mais projettent vers le ciel les gerbes enflammées de nos désirs, de nos supplications, de nos cris de miséricorde. Voici enfin un spectacle capable de remuer toutes les fibres humaines. Même incroyant, on ne peut assister au drame qui se déroule là-bas en spectateur impartial. Des milliers d'existences entrent en jeu, sollicitent le miracle. « Ah ! les visages qui divaguent de détresse et d'espoir, les visages désordonnés de ce moment-là ! » Tandis que la procession se déroule, un prêtre qui stationne, seul, sur l'esplanade, crie : « Seigneur, celui que vous aimez est malade ! Seigneur, si vous le voulez, vous

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pouvez me guérir ! » « Et des bras se tendent vers l'ostensoir, des lèvres tremblent et balbutient, des mains se joignent qui retombent désolées, après. » Le Saint-Sacrement passe. Les supplications du prêtre redoublent, mais rien ne bouge, les alités restent étendus. Le Saint- Sacrement passe enveloppant chaque malade dans la croix de son éclair d'or. Le prêtre accélère les invocations — A genoux, tout le monde les bras en croix. « Et la multitude immense obéit ; les prières dévalent, se précipitent et aucun malade ne se lève ! » L'implorateur hurle et « épuise ce qui lui reste de forces, en jetant le grand cri après lequel souvent les miracles éclatent : Hosannah ! au Fils de David ! La foule, les bras en croix, lance furieusement au ciel cette clameur de triomphe... et le Saint- Sacrement continue sa marche, indifférent, insensible. »

Tous les meilleurs romans sur Eleusis, toutes les tragédies sur Hercule, tous les plus beaux vers sur le collège des chastes vestales, tout cela ne me pique autant que la description de ces champs catalauniques de la terre et du ciel, de cette lutte engagée à coups de prières contre un Dieu qui résiste et vers qui montent des milliers de sanglotants actes de foi. Ah ! la Vierge a vaincu l'Olympe !

Pourquoi hésiterions-nous plus longtemps à puiser notre inspiration dans nos dogmes reli-

gieux ou dans les cérémonies de notre culte ? Le Moyen Age l'a fait, aussi son art est-il le seul art national que nous ayons jamais eu en France. La tragédie du xvii^ siècle n'est qu'une littérature de cabinet et de lettrés. Nos romans ne sont que des histoires d'adultères d'où tout souffle épique est par le fait même absent. On parle d'éducation populaire, d'art pour tous. Qu'attendons-nous pour choisir nos sujets dans nos légendes françaises dont l'intérêt plus proche de nous et dont les racines enfouies au plus profond de notre être sont plus capables de soulever notre admiration ! Nos tragédiens contemporains s'ingénient à ressusciter Sophocle à coups de pastiches, alors que le geste de la Vierge sur nos verrières de France suffît pour faire ployer nos genoux. Sachons exploiter l'intérêt vivant de l'Evangile, sculpteurs, peintres, poètes. Sachons offrir au peuple un art susceptible d'évoquer la réalité de concepts nullement abstraits, mais sur lesquels repose toute notre civilisation. Alors même que la foi a perdu sa flamme au cours des siècles, il demeure toujours en l'àme de chacun des humbles une étincelle que le spectacle de la beauté sentie peut seule faire jaillir. Si l'Olympe, si le Parthénon réjouissent nos yeux, l'idée qui se dégage des lignes architectoniques pures demeurera impuissante à nous rendre l'espoir, source de toute vie. Mais un Evangile de justice, de paix et d'amour, enseigné par la suggestion artistique, rapprochera l'homme qui pense de l'homme qui sent, car on vient à l'art comme on va à la vérité,

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avec toute son âme. L'art contemporain s'est attiré le discrédit des masses parce qu'il ne fait aucune part à la satisfaction de notre instinct religieux. Je pense que l'invocation : « 0 fils de Ménécée ! » touchera moins que celle par quoi Huysmans clôt son livre : « Lumière de bonté qui ne connaît pas les soirs, Havre des pleuremisère, Marie des compatissances, Mère des pitiés ! »

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