‹ Essais sur la tradition françaiseChapitre 3 sur 17 · PAUL BOURGET · texte numérisé non relu

PAUL BOURGET

A plus d'un titre l'œuvre de M. Paul Bourget est « suggestive », pour employer un terme cher à l'auteur du Disciple. M. Paul Bourget ne s'est pas contenté dans des romans d'analyse, précis et nets ainsi que des « observations » de clinicien (2), de fouiller les passions de ses contemporains, d'exposer les « complications sentimentales » de toute une époque, comme un horloger dispose sur sa tablette les rouages d'une montre ; l'auteur de VElape a encore clairement perçu l'étroit parallélisme qui règle entre elles, selon des rapports constants, la sensibilité et l'intelligence d'une génération. Ses « essais »

(1) A propos de V Emigré, Pion et Nourrit, Paris, 1907.

(2) Ce terme de clinicien convient parfaitement au tempérament de M. Bourget. Notre romancier a non seulement emprunté aux médecins d'hôpitaux leur métliode positive, il s'est encore initié en leur fréquentation aux théories sur l'iiérédité et au processus de certaines maladies. Dans presque tous ses romans M. Bourget cite des biologistes, emploie leur langage, leure comparaisons. 11 se plaît dans la description de types patliologiques, et le D"" Clrasset a pu écrire un petit livre extrêmement nourri sur ce sujet : L'idée médicale dans les romans de Paul Bourgel. Goulet, Montpellier, 1904.

psychologiques, pour être exacts, devaient donc trouver leur confirmation, comme leur achèvement, dans une analyse expérimentale du fait social, et se prolonger jusqu'à l'exposé du problème politique actuel — entendant ce mot de politique dans le sens d'Aristote.

On pourrait, s'en tenant à l'un des deux aspects du talent de M. Bourget, étudier soit les qualités du « confesseur laïque », soit les vues originales du sociologue. Cette division, répétons-le, est purement logique ou abstraite, c'està-dire arbitraire. Un romancier de l'envergure de M. Bourget, qui creuse jusqu'à leurs plus secrètes profondeurs, au moyen de méthodes scientifiques éprouvées, les problèmes moraux actuels, ne saurait souffrir d'être envisagé partiellement. Chacune des monographies psychologiques entreprises par M. Bourget est encore une c( contribution », selon la formule de Taine, à la doctrine du nationalisme intégral et contient en soi un enseignement social.

C'est qu'une étroite solidarité, un lien organique unissent les travaux de l'observateur du cœur humain aux recherches du politicien ; si la méthode change, les conclusions e'identifient. Ici les données de la race, les analogies de la science, les lois de l'histoire interviennent pour diagnostiquer le mal dont souffre la France et indiquer la thérapeutique nécessaire. Là une enquête sur la vie intérieure d'un personnage, la notation des flux et reflux d'une passion, l'exposé d'un tempérament, la description d'un caractère constituent un catalogue de docu-

ments humains précieux pour le psychologue. Mais ici comme là il s'agit, en somme, de maladie et de santé morales. La saine énergie d'un couple, le respect des traditions, l'acceptation du devoir, la soumission à son ordre, les puissances individuelles disciplinées et s'exerçant avec mesure, déterminent l'équilibre et l'heureux fonctionnement de la cité. M. Bourget l'a bien compris. Chaque cas passionnel a sa répercussion sur l'ensemble d'un peuple ; chaque état moral isolé concourt au développement ou hâte la décadence de la masse. Derrière le psychologue qui expose et observe, se cache le sociologue arbitre et censeur. Ces deux hommes unissent leurs efforts en M. Bourget : aussi serait-ce commettre une faute contre la perspicacité que de les séparer.

La publication de VEmigré actualise cet essai de synthèse dogmatique que nous tentons. Au point de vue sentimental d'une part, ce roman continue la belle série des analyses psychologiques où M. Bourget excelle. Nous retrouvons dans VEmigré cette consciencieuse étude et fortement poussée de caractères jamais banaux ; un enchaînement solide d'événements extérieurs déterminés, comme dans la tragédie du xvii^ siècle (1), par les volte-face du sentiment ;

(1) Ce n'est point sans raison .que je compare un roman de M. Bourget à une tragédie de Racine. Ici comme là, même ordonnance logique des parties, même conception de l'action «qui, s'avangant par degrés vers sa fin, n'est soutenue que par les intérêts, les sentiments et les passions des personnages » (préf. de Britannicus). Ciiez tous deux ce sont les caractères qui créent les circonstances et l'enseignement moral se dégage tout seul du jeu des passions. Comme le dit Racine dans la

des processus d'états d'âme qui tirent d'euxmêmes toutes leurs complications ; bref, un do ces multiples phénomènes de chimie morale où les diverses actions et réactions se combinent dans les creusets du cœur.

Du point de vue social, d'autre part, V Emigré apparaît comme un vaste symbole. Toutes les idées politiques chères à M. Bourget y sont contenues. Bien qu'à proprement parler ce volume ne renferme pas de thèse aussi accusée que dans l'Etape par exemple, l'Emigfré demeure le résumé de toutes les expériences sociologiques de l'auteur. L'image de la tradition plane au-dessus de ces pages et enveloppe les ombres vivantes qui s'y meuvent d'une lumière triomphante, de même qu'on voit dans le Rêve de Détaille, audessus des bataillons endormis, caracoler le cortège de la Gloire.

Le marquis de Claviers-Grandchamp, Vémigré, comme l'appelle en riant son fils, représente la noblesse de cette « plus profonde France » qui, dans notre pays bouleversé, demeure comme une force sans emploi. Jadis cette noblesse, dont le comte de Boulainvilliers au xviii^ siècle s'est fait l'éloquent défenseur, fut le cœur et la tête de la nation. Elle guerroya, elle administra le pays et peut-être que les réformes à l'ordre du jour dont le parti républicain nous entretient tomberaient d'elles-mêmes et

préface de Phèdre : « les passions n'y sont présentées aux yeux que pour montrer le désordre dont elles sont causes ». Cf. aussi la préface de la Physiologie de Vamour moderne. Je ne connais pas de drame plus racinien que V Idylle tragique de M. Paul Bourget.

seraient sans signification si ce rouage indispensable à la vie d'un peuple n'avait été faussé. « Les gens d'aujourd'hui parlent de la question sociale. Nos pères l'avaient résolue. Qu'était-ce qu'un grand seigneur ? Un syndicat vivant, tout simplement. Songe combien de personnes subsistaient de lui, combien subsistent de nous. Dépenser largement une belle fortune, de père en fils, dans la même terre, c'est nourrir tout un pays, plusieurs générations. Quand on parle du faste des nobles d'autrefois, on les imagine comme Cléopâtre, buvant des perles, égoïstement. Mais ce faste était un service public ! C'était la fontaine qui accapare les eaux, pour les distribuer. On a renversé la fontaine, et l'eau s'éparpille, se gâche, se perd, voilà tout... »

Malgré ses dons naturels, ses qualités acquises par des siècles de sang très pur, le marquis de Claviers-Grandchamp ne peut ni ne veut faire usage de sa brillante intelligence. « Personne plus que moi, dit Landry parlant de son père, ne connaît ses facultés et ce qu'il aurait pu être. Quel soldat ! Il l'a prouvé pendant la guerre. Quel diplomate ! Quel administrateur ! Quel conseiller d'Etat ! Et il n'est rien... Depuis que j'observe, je le vois, lui, si intelligent, si généreux, si ouvert, ne faire aucun uèage de ses énergies, ne participer à aucune des activités de son temps. Il existe une France contemporaine, cependant. Il y est. Il n'en est pas. Elle ne veut pas de lui, qui ne veut pas d'elle. »

Pourquoi donc le vieux marquis ne veut-il pas « servir » ? Parce qu'il a le devoir de mainte-

nir intacte un-e vérité sociale élaborée « par cette expérience séculaire qu'est la coutume et transformée en instinct », un principe : la « défense des tombeaux «.«Qui la mesurera, la force des principes, des vérités sociales maintenues pai' un groupe d'hommes, par un seul homme quelquefois, s'il s'appelle le Roi ? Hé bien ! la maladie de la France issue de la Révolution n'est pa^^* dans les faits, elle n'est pas dans les hommes. Elle est dans le manque de principes ou dans des principes faux, ce qui est pire. » Ailleurs V Emigré s'exprime ainsi : « Une caste menacée est comme une ville assiégée. Elle doit se fermer. Il n'y a pas assez d'intransigeance dans notre temps, même chez nous, pour que je renonce à la mienne. Je n'ai rien tant admiré, dans ma jeunesse, que le geste du comte de Ghambord apportant son drapeau blanc — combien l'ont compris, même parmi nos amis ? — Non, Landry, on ne transige pas dans la défense d'un principe vaincu. On ne le défend jamais trop (1)... »

(1) M. Bourget est revenu sur cette idée dans la préface aux Lettres sur V Histoire de France ds M. G. de Pascal. « Les années qui ont suivi la guerre de 70 furent celles qui permettent le plus d'apprécier le travail de décérébration accompli sur la France par les encyclopédistes et leurs héritiers. Le plus sagace des princes, Monseigneur le comte de Ghambord, l'avait compris. Ce fut pour compter le nombre de ses partisans déterminés et pour mesurer l'énergie de leurs certitudes qu'il a posé la condition sine qna non du drapeau blanc. Cette exigence était certes l'afTirmation d'un principe intangible. C'était aussi une épreuve — j'allais dire et pourquoi pas ? — une tentative expérimentale. Le Roi arrivait, apportant un programme complet de réformes dont ses manifestes' démontrent la nouveauté et l'ampleur. Il ne pouvait l'exécuter qu'avec des serviteurs et avec un pays qui sentissent véritablement le prix unique de cette force : la Monarchie héréditaire. Du moment que ces serviteurs et ce peuple hésitaient sur un point de pure forme, qu'eussent-ils fait sur Iss essentiels ? >

l.A SOCIOLOGIE ET LA TRADITION 61

Cette vérité immuable qui fit la puissance de la Franco, ce principe, c'est l'ordre. Et l'ordre social, qu'est-ce autre chose que la famille, cette assise de l'édifice humain ; or la famille ne progresse que si « les vivants se considèrent comme des usufruitiers entre leurs morts et leurs descendants ». L'ordre c'est encore le droit d'aînesse, le domaine patrimonial indivisible, l'amour de la terre, la fixation des caractères acquis. L'ordre c'est la race ; quand l'adultère vient mêler les sangs, la race se fausse, c'est l'étranger au foyer, la création d'une âme hybride, comme dit Landry, lorsqu'il se découvre le fruit de la faute entre sa mère et M. Jaubourg. L'ordre c'est la tradition, la distinction des classes, l'armée chargée de maintenir le devoir et le principe par l'exemple. L'ordre c'est enfin non pas la conscience, mot qui a « trop servi d'étiquette solennelle à l'anarchie », mais l'honneur, « la sauvegarde de la justice, le magnifique supplément des lois », et la défense de ce catholicisme qui fit la France et qui la conserve encore presque malgré elle.

Voilà ce que l'Emigré contient en ses pages })alpitantes de vie (l),et c'est après avoir été en

(1) Il est à remarquer, en effet, que tous les romans de M. Bourget sont animés d'une vie réelle qui captive le lecteur et l'emporte dans le tourbillon du récit dramatique. Par ce côté, et par beaucoup d'autres, M. Bourget se rapproche de Balzac et j'aimerais à établir un parallèle entre ces deux auteurs dont la parenté intellectuelle est indéniable. Même souci du décor, même manière de camper les personnages, de compliquer l'intrigue sans invraisemblance, même habileté à graduer l'intérêt et à précipiter l'action. Mais plus que tout, même art d'instruire en divertissant, d'enseigner à la lumière des événements exposés, bref de soutenir une thèse sans dogmatiser. Le récit

substance la profession de foi d'un de Maistre entre autres, toute la doctrine d'un Bourget. Il importe à présent de justifier cette doctrine en l'exposant dans ses détails.

Une chose frappe avant tout dans l'œuvre de M. Bourget : l'effort conscient pour demeurer toujours en parfaite conformité avec les données scientifiques les mieux établies. Ce souci d'exactitude, cette méthode objective, cette conscience de savant, M. Bourget les doit autant à l'exemple de son maître Taine qu'à l'atmosphère intellectuelle de l'époque qui présida à l'élaboration de sa propre pensée. Beaucoup d'écrivains qui ont eu leurs vingt ans entre 1855 et 1880, écrit-il dans la préface du troisième volume de ses œuvres complètes, ont eu pour idéal « de collaborer à cet immense labeur scientifique qui manifestait alors de toutes parts la vertu du procédé expérimental. Il nous semblait que les vieilles formes littéraires se rajeuniraient en participant, elles aussi, à ce vaste mouvement des esprits vers une connaissance ordonnée et tout objective de la réalité ». Ce fut comme une ivresse du fait, une soif de documentation qui rajeunit notre littérature et notre art en leur communiquant l'amour de la « scrupuleuse soumission à l'objet ». Je pense

et le jeu des passions cliez l'un cl l'autre nous font vivre d'abord l'idée ; jamais la thèse n'entrave ni ne suspend l'action.

que la i)oésie en particulier eut, dans la suite, à souffrir de ces chaînes et qu'elle se serait définitivement dissoute dans le poème didactique, sans cette renaissance idéaliste qui redécouvrit les lois nécessaires du lyrisme et de l'exaltation intérieure. Toujours est-il que l'acquisition de cette discipline venait à son heure et que la prose y acquit, avec un choix de sujets neufs, une nouvelle force de précision.

Mais si les bienfaits de la science sont incalculables, ses méfaits sont terribles lorsque le maniement de la spéculation tombe au pouvoir d'esprits inexperts. Ces derniers se reconnaissent à ceci qu'ils tiennent pour réelles de simples hypothèses ; on en voit encore qui, oubliant la nature des objets à étudier, confondent les méthodes, et réunissent sous le même concept des réalités fort diverses. « Si la Science consiste, par définition, dans une étude objective de la réalité, n'est-il pas évident que son premier soin doit être de subordonner ses procédés de recherche à la nature propre, ou si l'on veut, à l'espèce de cette réalité ? » Or beaucoup d'esprits hantés par le « Tourment de l'Unité » et par des raisonnements à base métaphysique ont cru pouvoir « employer, pour des besognes réservées auparavant à d'autres facultés, les méthodes auxquelles les sciences doivent leurs rapides et indiscutables progrès. » Certes, voici un noble rêve : appliquer à tout l'ensemble du savoir humain, à la littérature, à la sociologie, à la religion, les procédés des sciences mathématiques. Vers cette fin tendirent les efforts avoués

d'un Taine, d'un Renan, d'un Auguste Comte, d'un Zola, d'un Leconte de Lisle, d'un Sully- Prudhomme. Mais, ajoute M. Bourget, « il est bien frappant que les pages auxquelles ces écrivains ont essayé de donner la valeur la plus délibérément scientifique nous semblent, au contraire, les plus contestables, les moins vérifiées, les plus révélatrices d'une illusion subjective ».

A ce sujet on a parlé de « banqueroute de la Science », et nous avons encore présentes à la mémoire les polémiques d'un Brunetière et d'un Bertheiot. A dire le vrai, cet apparent insuccès des méthodes scientifiques « ne prouve rien contre l'application de la science à des domaines nouveaux ». Mieux vaut affirmer que ces méthodes scientifiques ont échoué précisément là où elles n'ont pas été assez scientifiques. Car les esprits de type scieniifique, mais non pas scientifiques, dont nous parlons, ont entendu par science une science particulière : la biologie et, par les analogies découvertes, ont prétendu étudier la littérature, la sociologie, la religion à la lumière des méthodes des sciences naturelles.

Il y a pourtant dans cette assimilation hâtive une grossière méconnaissance des nécessités expérimentales. L'expérience, en effet, doit seule nous permettre de ne pas confondre les faits de vitalité morale et ceux de vitalité organique. Les premiers appartiennent au domaine des méthodes psychologiques, les seconds ressortissent des méthodes physicjues ou naturelles. Grouper sous la même rubrique des groupes de

faits très différents, comme les phénomènes physico-chimiques, les phénomènes physiologiques, les phénomènes psychologiques, sociaux, religieux, c'est se condamner à de graves bévues. Ainsi « de beaux génies ont succombé à la séduction d'une apparente identité ». Une vue plus profonde des exigences scientifiques nous montre, au contraire, que tous les phénomènes cités sont des faits premiers, irréductibles, et que puisque les objets à étudier diffèrent entre eux, la méthode employée pour chacun doit être particulière. « Construire, par exemple, une société a priori, géométriquement d'après des axiomes abstraits, c'est se condamner à un avortement certain. Ces principes ont beau être scientifiques, cette construction est, par définition, anti-scientifique.

Dans cette remarquable préface au livre du docteur Grasset, les Limites de la Biologie, on nous rappelle qu'un des innombrables « pensepetit » de l'anticléricalisme a reproché à l'auteur du Psychisme inférieur d'être catholique. Ce primaire se montre étonné qu'on puisse être à la fois un neurologiste distingué et un catholique sincère. Ainsi pensent quantité de pauvres esprits qui veulent rationaliser, c'est-à-dire ramener à la mesure d'une seule science des vérités d'un autre ordre et qui, par manque d'esprit scientifique, demeurent dans l'équivoque. Auguste Comte avait déjà signalé « la disposition constante des biologistes à concevoir la science sociale comme un simple corollaire ou appendice de la leur ». Travaillons donc, sans

nous laisser distraire par le plaisir de généraliser, à l'étude de plus en plus objective des diverses faces de la réalité.

Pour avoir observé scrupuleusement cette règle de conduite, M. Bourget nous offre une longue série d 'œuvres, remarquable» à la fois par la peinture des états d'âme et par les conclusions qui se dégagent de cette peinture objective. « Il y a, dit fort justement M. Bourget, dans toute recherche du type scientifique, deux moments, ou, si l'on veut, deux stades : le premier est celui de la description, le second, celui de l'interprétation. » Ici le moraliste se compare au clinicien ; — on sait la faiblesse de l'auteur de Mensonges pour l'art du médecin, amour dû à une curiosité jamais satisfaite qui le poussa à fréquenter les hôpitaux. Le clinicien commence par établir un diagnostic avant de recourir à la thérapeutique. Le moraliste, de son côté, observe d'abord, explique ensuite et tire son enseignement de ses observations mêmes. « La littérature supérieure est bien, comme la grande médecine, une analyse qui guérit ; mais, comme la médecine, elle ne saurait guérir qu'après avoir analysé. Quand on a l'ambition de faire œuvre d'écrivain moraliste, c'est donc se conformer à la bonne méthode que d'amasser beaucoup de « cas » avant de généraliser. »

Certains critiques qui ne remarquèrent pas sufTisamment à quelle stricte méthode s'est toujours tenu notre romancier ont prononcé à son sujet le mot de conversion. Ils prirent les livres de M. Bourget les uns après les autres, au

lieu d'étudier les conclusions générales d'une œuvre entière, et crurent discerner dans cette pensée des contradictions ou, pour mieux dire, deux manières. Y a-t-il si loin de l'auteur du Disciple à celui de VEtape, et devons-nous, à propos de VEmigré, parler de conversion, si l'on se souvient d'Ouire-Mer ? Certes, déclare M. Bourget, ce mot de conversion ne me fait pas peur, « car j'estime que la volte-face d'un esprit, qui, sous la leçon de la vie, reconnaît son erreur première est un des plus beaux spectacles qui soient. Mais iel n'est pas mon cas particulier. On se convertit d 'une négation, on ne se convertit pas d'une attitude purement expectative. Cette position d'analyste sans doctrine et, par conséquent, qui cherche, n'est qu'une des formes du doute méthodique. Il me serait aisé de montrer que, s'il y a eu développement dans ma pensée, il n'y a pas eu contradiction, et que l'avantdernier chapitre d'Un Crime d'amour, l'épilogue de Mensonges, vingt passages de la Physiologie, les dernières pages du Disciple, celles sur la confession et le péché dans Cruelle Enigme, se raccordaient déjà entièrement à ce que j'ai appelé depuis l'apologétique expérimentale ».

Ces lignes sont du plus haut intérêt pour qui a lu et retenu toute l'œuvre de M. Bourget, car cette apologétique expérimentale dont il est parlé ici « consiste à établir, suivant une expression chère aux mathématiciens, qu'étant donné une série d'observations sur la vie humaine, tout dans ces observations s'est passé comme si le Christianisme était la vérité ». C'est le cas de

citer la fameuse parole de Balzac : « Le christianisme et surtout le catholicisme étant, comme je l'ai dit dans le Médecin de campagne, un système complet de répression des tendances dépravées de l'homme, est le plus grand élément de l'ordre social. »

En effet, des analyses de psychologie individuelle, de toutes les nosographies morales entreprises par M. Bourget, au moyen d'une méthode strictement expérimentale et positive, une seule conclusion se dégage, à l'insu de l'auteur et sans aucune sollicitation : la démonstration de la vérité religieuse. Cette conclusion, je le répète, n'est ni cherchée, ni voulue par l'auteur ; elle apparaît lumineuse à la fin de chacun de ses romans. C'est que, comme l'a reconnu plus tard M Bourget, « la religion n'est pas d'un côté et la vie humaine de l'autre ». Les désordres occasionnés par le règne des passions, les troubles survenus dans quantité de vies par l'inobservance de la loi morale attestent la nécessité de la religion catholique et l'heureuse influence de ses principes vitaux. Lorsque ces principes sont niés, lorsque l'homme secoue les chaînes de cett*^ religion qui emprisonne son instinct animal, aussitôt reparaît le « gorille lubrique » dont parle Taine, qui puise dans ses plaisirs la raison de ses malheurs. « C'est donc faire œuvre d'apologiste — se crût-on par ailleurs et fût-on athée et jacobin — que d'écrire des livres d'observation quotidienne et réaliste, comme Madame Bovary ou Pierre et Jean, qui pourraient porter en épigraphe, à leur première page, le :

Non Mœchaberis de VExode et du Deuiéronome, dans toute son implacable rigueur, ou, comme le Rouge et le Noir, le : Non concupisces domum proximi lui... nec omnia quse illius suni ; — ou, comme Adolphe, la parole de l'apôtre : Aller allerius onera porlale.

Il serait facile, à présent, de reprendre un à un les romans de M, Bourget, pour montrer la concordance expérimentale et comme fatale entre une catastrophe morale survenue dans la vie d'un individu et l'inobservance de la loi religieuse. Chaque crise d'âme, chaque drame intime postule la nécessité de ce catholicisme ; et M. Bourget a raison de dire que toute son œuvre s'affirme, à son insu, une apologétique pratique. Pour avoir méconnu les limites de la pensée humaine, secoué les liens de cette discipline religieuse qui interdit à l'homme de ne croire qu'en sa raison, pour avoir satisfait au péché d'orgueil, le savant Adrien Sixte s'avoue avoir trempé dans le crime de son disciple. Quels ravages cause l'adultère dans les foyers, c'est ce que nous apprendrait le Francis Nayracde Terre Promise, le René Vincy de Mensonges, les héros de V Idylle Iragique, le Hubert et la Thérèse de Sauge de Cruelle Enigme, et bien d'autres personnages de M. Bourget. Jacques Molan, Claude Larcher et Dorsenne, ces dilettantes intellectuels confirment par le trouble de leur âme et la tristesse de leur cœur la parole de Balzac : « La pensée, principe des maux et des biens, ne peut être préparée, domptée, dirigée que par la religion ». Dans le Divorce, une famille expie cruel-

lement la désobéissance à la sage loi de l'Eglise qui interdit la polygamie.

Une telle recension pourrait se poursuivre plus longuement. Elle nous convaincrait de cette concordance entre les conclusions dues à la méthode expérimentale et les enseignements de l'Eglise. « S'il est interdit à celui qui observe la vie humaine de provoquer des expériences, ne peut-on pas considérer les innombrables accidents que le jeu des passions suscite autour de nous, comme autant d'épreuves instituées par la nature et dont l'interprétation équivaut à tout un travail de laboratoire ? »

M. Bourget, après Balzac son maître, a fait sortir de la psychologie individuelle le plus profondément poussée une démonstration très forte de la vérité religieuse. Nous allons le voir extraire de la psychologie nationale une démonstration non moins forte de la vérité monarchique. « La science n'a fait ici, comme ailleurs, que comprendre ce qu'avait trouvé l'Instinct ; la réflexion n'a fait que vérifier la coutume. »

En excellent positiviste, M. Bourget n'aborde le problème social qu'après avoir, là encore, défini le mot expérience et s'être assuré d'une méthode inattaquable, d'une méthode commandée par les faits : l'observation. Tel ne fut pas le point de vue de bon nombre de sociologues prétendus scientifiques.

LA SOCIOLOGIE ET LA TRADITItON 71

La grande erreur sociale contemporaine est précisément d'avoir confondu les mots ralionnel et expérimenlal. En prenant l'un pour l'autre ces deux vocables, les idéologues ont cru viable tout ce qui est logique, tout ce qui fait matière de raisonnements impeccables. D'une certaine conception a priori de la notion de république, par exemple, laquelle en soi passe aux yeux des philosophes pour le meilleur des gouvernements, parce qu'il donne son maximum d'essor à la conscience collective (1) et qu'il s'appuie sur la vertu, nos idéologues ont conclu qu'expérimentalement le régime républicain est notre plus solide idéal et que cet idéal doit être voulu par tous les moyens. Rien n'est plus intenable qu'une telle position. Ce raisonnement m ahslradoiVo. de valeur qu'autant qu'on l'enferme dans la spéculation et qu'on suppose une humanité idéale. La réalité contredit chacune de ces propositions. Celles-ci ne tiennent compte pour se réaliser ni de l'inégalité foncière des hommes, ni de leurs passions impossibles à réfréner sans institution, c'est-à-dire sans discipline, ni de l'impossibilité pour le peuple de se gouverner soi-même d'a-

(1) On se souvient de la définition donnée par M. Marc Sangnier dans son livre L'esprit démocralique : « la démocralle est l'organisation sociale qui tend à porter au maximum la conscience et la responsabilité civique de chacun ». Cette formuic pour avoir été celle de Kant avant d'être reprise par tous les assembleurs de « nuées » ne correspond à rien d'expérimental, de positif. Elle est simplement logique et satisfait notre raison pure. Pour qu'elle puisse être iusliiiée, en pratique, il faudrait d'abord démontrer par les faits que 1° la démocratie efl susceptible d'organisation sociale ; 2° qu'il est possible et même bon d'éveiller la conscience du peuple au point de pouvoir 1* laisser ^o gouverner lui-même.

près de pauvres lumières, ni de la hiérarchie de pouvoirs, seul fondement de l'ordre. Telle fut encore l'erreur de la génération de 1850 qui, au lieu de prendre comme mesure delà vérité l'existence constatée du fait, préféra s'en tenir aux exigences déductrices de l'entendement. Cette illusion de logisme occasionna les plus grands ravages.

Ne voit-on pas encore de nos jours quantité d'esprits superficiels mêler, au nom d'une pseudoscience, ces deux concepts de Science et de Démocraiie, qui, entre autres maux, justifient les ignominies du suffrage universel et la frénésie des luttes de classes. « C'était un axiome, gravé dans la conscience de ceux-là même qui, au nom de l'ordre, réclamaient un pouvoir fort, que la Démocratie allait de pair avec la Science, et que ces deux courants emportaient les peuples vers un Eden certain de justice et de vérité. Par une simplification qui se retrouve dans toutes les grandes erreurs collectives du type millénaire, ces deux courants étaient considérés comme absolument opposés aux courants de l'époque antérieure. Le Passé, c'était la Monarchie, et c'était la Foi, toutes deux condamnées au nom de l'Avenir et de la Raison ». Bon nombre de bourgeois ont voulu mériter le titre glorieux — pensent-ils — d'intellectuels, en mettant une certaine ostentation à soutenir nos démolisseurs nationaux. Ils prétendent ainsi reconquérir la faveur du peuple et participer à la diffusion de| ce fameux esprit contemporain. Eux qui longtemps demeurèrent stationnaires, piéti-

nant sur leur routine, ils ont couru soudain « vers la vie » — comme ils disent — avec une si folle ardeur qu'ils ont perdu en route ce trésor de vie dont ils auraient dû demeurer dépositaires. Le jeune clergé n'a pas échappé à cet engouement pour une fausse science. Grisé par un afflux d'idées plus ou moins kantiennes qu'il accepta sans critique, incapable de voir clair au milieu des abstractions environnantes, poussé, comme le bourgeois, par un certain esprit d'orgueil qui nous porte à secouer le joug de la tradition, enseigné par des maîtres d'ailleurs incapables, trompé enfin par la politique du ralliement sur laquelle on a tant fondé d'espoirs chimériques — le jeune clergé, dis-je, s'est, d'une part, lancé à la légère dans des études aventureuses d'exégèse, avec des méthodes non éprouvées ou convenant à d'autres sciences purement rationnelles, mais certainement pas à une religion révélée, au dogme catholique, à la foi religieuse et à la tradition de l'Eglise. Il a donné, d'autre part, inconsidérément dans les idées démocratiques, soi-disant au nom de l'Evangile, proclamant l'humanité humaine, alors que l'Evangile ne dit pas l'homme est ton égal, mais ton semblable, ce qui est bien différent.

Aux philosophes idéologues, au bourgeois vaniteux, au prêtre ignorant, qu'a-t-il donc manqué pour raisonner expérimentalement et par là dégager la cause du mal des conséquences mêmes de la maladie ? A tous ceux-là il a manqué un esprit humble, une connaissance parfaite des exigences de la science. L'étude objec-

tive de l'histoire et la soumission au fait peuvent seules nous guérir de ces hâtives généralisations, en nous maintenant sur un terrain positif. S'attacher à l'expérience, ce n'est donc pas construire des théorèmes de sociologie ou trouver dans des raisonnements logiques la confirmation de ses goûts et de ses désirs ; c'est apercevoir « la vie de la vieille France à travers ses réalités silencieuses et fécondes ».

Il y a, en efïet, dans chaque civilisation deux principes fondamentaux indéniables de l'observation desquels dépend la prospérité d'un pays. L'un de ces éléments vitaux pourrait s'appeler V Inconscient, l'autre le Conscient de la nation. Qu'on prenne garde que ces mots avec majuscules ne symbolisent aucune abstraction. L'inconscient d'une nation, son centre de vie, son « psychisme inférieur », dirait le docteur Grasset, réside dans l'observation naturelle et instinctive des pratiques traditionnelles. Le Conscient, au contraire, renferme l'élite des intelligences, l'ensemble des méthodes positives employées pour faire progresser un peuple. Ces deux parties qui sont comme le cœur et le cerveau d'un pays paraissent indispensables au bon fonctionnement de la vie sociale. Sitôt que naît un désaccord entre l'inconscient et le conscient, sitôt que la tradition est rejetée dans l'ombre et que l'intelligence créatrice prend le dessus, le malaise social s'accentue; de même, qu'autre part, « une humanité qui prétendrait s'emprisonner dans les conceptions héréditaires sur les points où les méthodes expérimentales ont renouvelé les

idées irait, elle aussi, contre la nature ». Il y a donc là un équilibre à garder. Si la France dépérit, c'est que cet équilibre a été rompu.

La Révolution fut faite par les lettrés, les philosophes, et ce sont bien leurs descendants intellectuels que nous rencontrons aujourd'hui sur notre route en tête du mouvement démocratique. Or ni les révolutionnaires, ni les « modernistes » trop occupés à leurs constructions logiques, n'ont voulu remarquer cette vérité expérimentale, à savoir que « la vie inconsciente précède chez nous la vie consciente ; celle-ci n'est que la reconnaissance chez nous de toute une activité qui lui a été antérieure ». Comme l'a très bien montré Balzac, la réalité de l'âme ne réside pas dans la seule pensée. Nous vivons à la surface de notre être et notre intelligence n'est qu'une faible partie de notre moi. S'il est vrai que nous sommes d'abord régis par l'instinct, il devient de toute nécessité pour l'éducateur de discipliner cet instinct, de le régler avant qu'il soit parvenu à la conscience, de doter l'enfant d'un inconscient sain. « Par conséquent, écrit M. Bourget, une discipline traditionnelle est indispensable à l'éducation. Cette discipline doit être fondée sur une vérité qui ne soit pas purement atteignable par le raisonnement, afin qu'elle puisse être saisie par des intelligences encore en formation. Cette vérité doit être en même temps capable de convenir à des intelligences plus avancées, de telle façon que la conscience, quand elle s'éveille, puisse accepter des habitudes d'esprit déjà passées en mœurs. Elle doit enfin con-

venir à des âmes parvenues au plus haut degré d'intuition, puisque ce stade de vie psychique n'est que le terme des deux autres. »

C'est donc obéir encore à la bonne méthode expérimentale que de constater « que nous appartenons à une race avant de le savoir », que « nous avons des instincts transmis avant de les connaître. Quand l'éducation se propose de préparer ces énergies encore obscures, dont le développement en bien ou en mal sera utile ou nuisible à la société, son soin initial doit être de travailler dans le sens de ces activités préexistantes ».

Notre xix® siècle n'a point voulu de cette sagesse qui tempère l'ardeur désordonnée de l'intelligence. Il a nié ce fait positif qu'une race « ne trouve les institutions qui lui conviennent que dans l'action séculaire de la vie inconsciente, par les traditions et par les coutumes ». Il fut l'âge, au contraire, «de la plus étonnante dépense d'énergie qu'ait jamais faite notre race et de son plus complet avortement ; — âge d'individualisme passionné qui se meurt dans une désolante pénurie d'individualités ». Le xix^ siècle a souffert d'une énergie mal réglée, d'un abus de la pensée consciente.

Nul mieux que M. Bourget, si ce n'est encore Balzac, n'a mis cette vérité en valeur. Après avoir établi par de fines analyses la distinction si importante entre le Conscient et l'Inconscient d'un pays et montré la nécessité pour ce pays de conserver intact cet inconscient, M. Bourget remarque combien de nos jours des phrases comme celles-ci reviennent dans tous

les discours : « Il s'agit de faire des conscients », ou, « nous entendons être des conscients ». « Comprenez bien, ajoute-t-il, qu'il s'agit ici non pas de la conscience morale, mais de la conscience sans épithète, au sens métaphysique de ce mot. Les uns et les autres ont perdu la notion de ce qu'il y a de sacré, ou plus simplement d'opulent, de généreux, de fécond dans une énergie qui s'ignore, dans une personnalité primitive et comme engainée par son milieu d'origine, dans un être enfin qui excelle à l'action sans essayer de la raisonner, de la rationaliser. » Cette idée de faire des conscients de tous les êtres de l'échelle sociale, au lieu de s'attacher à discipliner des instincts, nous a conduits à la doctrine « du déclassement systématique », telle que nous la voyons pratiquée aujourd'hui. Il semblerait que la fin de l'éducateur contemporain soit d'éveiller chez l'enfant des ambitions pour lesquelles il n'était pas né. « Si vous vous mettez au point de vue absolu, qui est celui des illuminés de la Démocratie, vous raisonnerez ainsi : « Tout homme a des droits égaux, donc les possibilités offertes à tous les enfants doivent être les mêmes. Nous allons tracer un programme qui les prépare à toutes les espèces de vies. Ce programme devra être soustrait au contrôle des familles, car celles-ci représentent une limitation, une spécialisation forcée. Le laboureur entrevoit dans son garçon un ouvrier rural. Il voudra, neuf fois sur dix, l'influencer dans ce sens. Le commerçant, de même, souhaitera, neuf fois sur dix, que son enfant devienne un

commerçant. Nous essayerons de modifier cette tendance chez le père par une propagande d'ambition, en pratiquant et proclamant la doctrine du déclassement systématique. Quant à l'écolier, nous aurons soin de le dresser, par notre enseignement, à un type d'esprit et d'activité qui ne soit ni régional, ni professionnel. Le terme seul de primaire indique notre but. »

Tout autrement raisonnent « ceux qui considèrent l'enfant du point de vue que j'ai appelé réaliste. Ils disent : « L'intérêt du pays est identique, en son fond, à celui des familles... L'éducation de l'enfant sera d'autant plus utile au pays qu'elle sera plus utile à la famille. Il s'agit donc, non pas de détacher cet enfant de son milieu natal, mais au contraire de le développer dans ce milieu et pour ce milieu... Si le paysan souhaite de rester paysan, le commerçant de rester commerçant, ils seront plus aptes de faire de leur fils, celui-ci un bon paysan, celui-là un bon commerçant, »

Là donc encore nous nous heurtons à la dangereuse ignorance d'un grand nombre d'esprits forts — bien intentionnés d'ailleurs — qui admettent sans les critiquer les assertions incessamment répétées des sophistes de la Révolution. « Une suggestion semble avoir émané de cette inlassable propagande. » Si les meilleures intelligences de notre âge n'étaient pas comme envoûtées par de fumeuses abstractions, elles se rendraient enfin à l'évidence de ce fait positif que l'éducation doit être adaptée à la vie. « Un peuple doit avoir des organes d'acquisi-

tien et des organes de dépense, des familles où s'amassent les réserves de sa vitalité, et des familles où ces réserves accumulées se consomment. Vouloir que tous les membres qui le composent aient la même culture ou une culture seulement analogue, c'est gaspiller, c'est tarir les latentes réserves de l'avenir, »

On se souvient de Jean Monneron entrant au Resiaiirant de tempérance de la Tolstoï et contemplant ces ouvriers aux yeux inquiets, aux traits tendus et durs. « Il savait qu'une intoxication lamentable, plus redoutable que l'autre, était prodiguée à ces cerveaux de quart de bacheliers, par les mêmes mains qui s'efforçaient de les guérir de l'alcool. » Si quelqu'un leur avait dit à ces intellectuels déclassés que « la pensée vécue ,agie, a des richesses qu'est bien loin d'égaler toujours la pensée simplement pensée », ils se seraient récriés qu'on blasphémait contre la Vérité, la Lumière, le Progrès. Pourtant le moindre paysan illettré, le plus petit ouvrier des villes à cfui tout parle de la campagne, à qui l'apprentissage technique a de bonne heure spécialisé l'attention, en savent plus long et travaillent mieux que le niais orgueilleux des Universités populaires dont l'esprit créateur est paralysé par l'esprit pseudo-critique. « Ils n'ont pas suivi ces cours détestables où le travailleur gâte son esprit en essayant d'y introduire des notions qu'il ne peut pas s'assimiler. Ils pensent métier au lieu de penser idées, autant dire qu'ils pensent précis et juste, au lieu de penser vague et faux. Cette sorte d'intellectualité,

toute professionnelle et qui, adaptée à un domaine strictement pratique, finit par prendre un caractère infaillible et à demi inconscient, celui d'un instinct, représente l'équivalent dans un ordre très humble, de ce qui s'appelle génie dans l'ordre le plus élevé. »

Une éducation adaptée selon chaque type de l'échelle sociale, permettant à l'homme de se développer sur place sans se déclasser, centuplerait le nombre d'énergies dont a besoin la France en permettant à chacun de donner dans sa sphère son maximum d'efïort. C'est, je crois, l'idée fondamentale de l'Etape. On a beaucoup reproché à M. Bourget de manquer de « charité intellectuelle ». Or, déclare M. Bourget, « qui dit charité suppose richesse d'un côté et pauvreté de l'autre ». Mais, « où est la richesse de nature, où est la richesse d'esprit, entre un étudiant en lettres ou en droit qui sort du lycée, chétif apprenti en haute culture, mal frotté de livres, et un bon ouvrier d'art, un menuisier, par exemple, dont le goût déjà exquis s'est formé à travailler d'après les chefs-d'œuvre d'un Riesener ou d'un Œben ? Un électricien ou un mécanicien qui sait parfaitement son métier et ne fait qu'un avec ses outils, a-t-il un présent à recevoir d'un bachelier, en qui fermentent de vagues idées générales, résultat d'une culture étrangère à sa personne et toutes adventices et greffées ? » Il n'y a donc entre un lettré et un menuisier ni richesse ni pauvreté, mais deux rouages nécessaires à la marche de cette vaste usine qu'est la société. Si l'un de ces rouages se

déplace pour s'adapter ailleure il est clair que le bon fonctionnement de l'ensemble s'en ressentira. Mais s'il demeure dans le lieu et l'état où il est susceptible de donner son maximum de force il contribuera grandement par sa collaboration humble et modeste au progrès de cette société.

Supposons que Joseph Monneron, le fonctionnaire déraciné de l'Etape, fût resté au village natal. Il serait devenu par sa conduite et son intelligence un « fin laboureur ». « Il avait le sens scrupuleux du devoir; il eût été, parmi les siens, une de ces autorités sociales que vante Le Play. Il était né religieux. Au lieu de tomber dans le . fanatisme de l'illusion jacobine, par réaction contre son milieu premier, il eût gardé la foi de ce milieu, et son ardeur de croyance eût contribué à maintenir vivante parmi les siens la flamme des espérances consolantes. Gomme il avait le goût instinctif des lettres, il eût senti la poésie du patois de son pays, de ses coutumes et de ses légendes. » Son fils Antoine n'aurait jamais senti s'éveiller en lui cet appétit brutal du luxe qui le portera à commettre un faux. Sa fille Julie aurait fait une excellente ménagère et serait demeurée honnête à l'abri de ce « besoin d'émotions fines qui rend trop douleureuses à la jeûne fille imprudemment développée le désaccord entre sa sensibilité et son milieu ».

M. Bourget, dans un brillant parallèle entre Taine et son condisciple à la pension Lemeignan, Jules Vallès, nous permet encore d'apprécier deux familles d'esprits fort différentes. L'une de ces familles symbolise l'acceptation du

devoir et du rang social chez un homme sain qui comprend la nécessité de subir sans rébellion l'ordre des choses ; l'autre nous ofïre l'exemple de la révolte chez un déraciné envieux. Taine appartient à une sérieuse lignée bourgeoise, et demeure « le digne rejeton de cette longue suite d'hommes d'industrie et d'hommes de loi ». Il l'est par sa théorie sur la propriété qu'il considère comme absolue. Il l'est « par une acceptation du parti social, si naturelle que les pires difficultés n'arrivent pas à la transformer en révolte )>. Malgré sa science, les qualités de son intelligence qui le mettent bien au-dessus du milieu qu'il est obligé de fréquenter, Taine subit certaines promiscuités sans se plaindre. Ses élèves sont des niais. « Il dîne à table d'hôte avec des collègues médiocres. Il est suspect par avance aux autorités. Que de prétextes à s'insurger contre des circonstances si durement hostiles ! » Eh bien ! le jeune professeur ne pousse aucune récrimination contre l'ordre social qui veut que sa destinée soit ainsi fixée. Il fait sa classe « avec soin et prudence », et il écrit : « Quand je pense à tant de pauvres diables, je suis près de devenir socialiste contre moi-même, et de me maudire comme privilégié ». Il comprend que ces apparentes injustices qui émeuvent au si haut point les socialistes tiennent à l'ensemble de l'ordre social. « Nous ne savons pas à quel point, en les modifiant, nous ébranlerions la stabilité d'un ordre qui, après tout, est préférable, par cela seul qu'il est un ordre, au chaos des barbaries primitives. »

Écoutons maintenant le langage d'un déraciné par son origine autant que Taine fut « racine ». « Comme ce latin et ce grec sont ennuyeux ! Qu'est-ce que cela me fait, à moi, les barbarismes et les solécismes ? » Enfermés, raconte M. Bourget, dans la salle de composition du concours, « un élève de Charlemagne et lui — Vallès — brûlent du punch et grillent des saucisses ». Chargé d'une suppléance à Caen, notre révolutionnaire tient à ses élèves stupéfiés ce discours : « Messieurs, le hasard veut que je supplée votre honorable professeur. Je me permets de ne pas partager son opinion sur le système d'enseignement à suivre. Mon avis, à moi, est qu'il ne faut rien apprendre, rien de ce que l'Université enseigne. Je pense être utile à votre avenir en vous conseillant de jouer aux dominos, aux dames et à l'écarté... » Tableau ! conclut-il. « Le soir même, j'ai reçu mon congé ». Au matin sinistre du 18 mars 1871, Vallès s'écrie : « Allons, c'est la Révolution ! La voilà donc, la minute espérée et attendue, depuis la première cruauté du pion... Voilà la revanche du collège.» On connaît les dédicaces de ses livres : « A tous ceux qui crèvent d'ennui au collège. » « A tous ceux qui, nourris de grec et de latin, sont morts de faim. » « A tous ceux qui, victimes de l'injustice sociale, prirent les armes contre ce monde mal fait. »

On voit la différence entre le chemin suivi par le fils du paysan « imprudemment éduqué, vers la bande imbécile d'utopistes sanguinaires qu'il appelle magnifiquement : la grande fédération

dts douleurs », et l'honnête attitude du petit bourgeois français replié sur son stoïcisme. « La différence radicale entre ces deux types d'hommes réside en ceci qu'en présence de la répartition des biens de toute sorte c{ui sont le vaste héritage de la civilisation, le révolutionnaire-né dit aussitôt : « Pourquoi ces joies à celui-ci, et pas à moi ? » et c{ue le conservateur-né répond : « Parce cju'elles sont à lui? )>Un esprit vraiment scientifique n'éprouve pas le besoin de justifier un privilège qui apparaît comme la donnée élémentaire et irréductible de la nature sociale. »

Si encore nos théories modernes sur l'éducation des classes nous avaient donné quelques individus d'élite susceptibles de nous faire oublier par leur génie nos déboires sociaux ! Mais l'expérience une fois de plus, hélas ! nous prouve le contraire. Il n'en est pas de même lorsqu'on se reporte un siècle en arrière. Cette incursion dans notre passé est singulièrement instructive. Ecoutons ce que nous dit M. Bourget : « Quand, à distance, on considère la période qui a suivi la Révolution, comment ne pas rester étonné du nombre prodigieux d'individus remarquables que Bonaparte a trouvés à son service ? Ces hommes qui arrivaient à leur maturité sous le Consulat, qu'étaient-ils tous ? Des fils de l'ancien régime. Les plus jeunes avaient eu dix-huit ans avant 89. On peut multiplier les anecdotes, les statistiques, les analyses, démontrer que la monarchie était gangrenée d'abus. Un fait est là indiscutable : l'excellence de cette monarchie

à fabriquer des personnalités fortes. De nos jours, au contraire, après un siècle de constantes réformes, où nos institutions ont été sans cesse maniées et remaniées, de quoi se lamentent tous les partis ? Du manque absolu de ces personnalités. Nous sommes dans un âge d'individualisme effréné, et cet âge ne produit plus d'individus. C'est la preuve saisissante qu'à travers toutes leurs erreurs nos aïeux observaient une grande vérité vitale et que nous la méconnaissons. »

Cette vérité, ne la croyez pas d'ordre métaphysique mais ressortissant d'une humble et féconde réalité. « Elle consistait dans l'observation, par les couches profondes du pays, des lois essentielles de la famille. » Après Bonald il nous faut donc chercher dans les conditions fondamentales de la famille les conditions fondamentales de toute la société. « Quand on veut construire une maison, on ne commence point par broyer les pierres jusqu'à ce qu'elles ne soient plus que du sable » disait, Taine. Voilà pourtant ce qu'ont fait nos révolutionnaires. Ils n'ont su sauvegarder cet équilibre entre le conscient et l'inconscient de la nation dont nous avons déjà parlé ; ils ont arraché par une éducation hâtive et non appropriée l'enfant à son milieu ; ils proclamèrent le dogme de l'égalité qui autorise la brutalité du nombre contre le savoir d'une élite. Que ne tentèrent-ils point pour détruire par leurs lois, leurs écrits, leur influence trop persuasive cette famille française à la conservation de laquelle toute notre race

est intéiessée ? Le premier principe constitutif de la vigueur des familles réside dans leur continuité. Aujourd'hui les familles se recommencent tous les vingt-cinq ans. La propriété passe de mains en mains depuis qu'un article du Code oblige le partage des héritages. « La divisibilité périodique des fortunes a supprimé cette unité durable qui reliait les générations les unes aux autres en perpétuant, par le droit d'aînesse, l'intégrité du capital matériel et moral. » Notre régime démocratique s'acharnant avec tant d'audace à niveler conditions et fortunes avait bien compris que cette continuité dans la possession du même sol créait une sorte d'aristocratie du terroir et que cette noblesse terrienne devenait une limite au pouvoir de l'Etat, « un centre de forces capable de résister à l'oppression d'en haut et à celle d'en bas. Loin donc de s'entourer d'hommes forts, notre gouvernement rejette dans l'ombre toutes les mâles énergies. Il achève son œuvre en promulguant une morale laïque qui supprime le devoir, et qui par sa loi du divorce sacrifie l'intérêt général à l'intérêt particulier ».

De cette incursion dans l'œuvre de M. Bourget une conclusion se dégage : la méthode employée par l'auteur de l'Eiape va directement à l'encontre de celles dont se servent les idéologues. Ceux-ci ont créé une constitution. M. Bourget reconnaît les bienfaits d'une autre constitution qui fut pratiquée avant d'être formulée. Il

ne construit rien, il constate, il juge l'arbre à ses fruits, un principe d'après ses conséquences. Il se trouve, vérifié par l'histoire, que la grandeur d'un pays tient précisément à ce traditionalisme dont M. Bourget étudie les lois nécessaires. Reprenant les termes mêmes que notre auteur applique à Balzac, nous dirons que le monarchisme de M. Bourget « est né d'une vision réa- Hste de la nature sociale, comme son catholicisme est né d'une vision réaliste de la nature morale. » Que déclare cette expérience qui guida M. Bourget dans son étude de la société ? « La France est née, elle a vécu catholique et monarchique. Sa croissance et sa prospérité ont été en raison directe du degré où elle s'est rattachée à son Eglise et à son Roi. Toutes les fois qu'au contraire ses énergies se sont exercées à rencontre de ces deux idées directrices, l'organisation nationale a été profondément, dangereusement troublée. D'où cette impérieuse conclusion, que la France ne peut cesser d'être catholique et monarchique, sans cesser d'être la France — de même qu'un foie ne peut cesser de produire de la bile sans cesser d'être un foie.» Dans ces pages où j'ai tenté un exposé de la doctrine positive de M. Bourget, je n'ai certes rendu ni la valeur ni la force de persuasion de cette pensée positive qui a tant d'affmité avec celle d'un Balzac, d'un Taine, d'un Auguste Comte, d'un Bonald, d'un Maistre, d'un Rivaroi — ces ancêtres du nationalisme intégral. Je crois, du moins, ne pas l'avoir déformée. Les précieuses constatations auxquelles aboutit notre

auteur ne sont voulues par lui qu'autant qu'elles sont l'image de la plus simple vérité. Cette vérité et cette certitude nous le vîmes les acquérir en conformant sa pensée aux enseignements de l'expérience constatée. Il n'a point sollicité les événements ; ceux-ci ont plié son esprit à leur impersonnelle évidence. Sans doute, M. Bourget a pu trouver de fortes analogies entre les théories les mieux vérifiées de la biologie, celle de la sélection par concurrence, celle de l'évolution par hérédité fixée, celle de la loi de constance du milieu vital — et la doctrine du traditionalisme. Pour convaincantes que soient ces analogies, M. Bourget n'y fait allusion qu'après que le témoignage de l'histoire et les résultats palpables des faits ont déterminé en lui une entière certitude. Reconnaissons ici la marque d'un esprit vraiment scientifique, je veux dire réaliste.

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