CHAPITRE V L'Intelligence et la Tradition
Imaginez quelques jeunes bourgeois, habiles à déformer leur esprit, en le pliant aux exigences de la licence en philosophie, de l'Ecole normale, de l'agrégation, et songez au genre de divertissements que postulent les préoccupations de leurs intelligences. Les entendez-vous résoudre la question sociale, fonder la morale, établir les lois de la politique ? Leurs discussions sont instructives. Ces intellectuels se sentent chez eux, à l'abri des ignorants, dans un couloir obscur de la Sorbonne. Ils ne cherchent nullement à dissimuler leurs opinions, ni à clarifier leur langage. Ils connaissent le sens des mots abstraits qu'ils se jettent à la face. Chaque métier crée son vocabulaire que seuls les initiés entendent. Ceux-ci allèguent des textes, citent Platon, Spinoza, Kant, se réfugient derrière des autorités de poids. Ils étalent leur érudition avec coquetterie, car ils ne professent point une doctrine homogène et particulière ; le criii-
cisme de leur méthode ne permet que des préfère ^ li .^ i 1:5
( 1 ) U Avenir de Vinlelligence, 1 vol. in-8°. Fontemoing. Charles Maurras. Paris, 1905.
rences. Par contre, ils pourront aisément exposer la suite des systèmes philosophiques, leur genèse, leur évolution. Les idées générales sont leur domaine. Ils ne concluent jamais ; le jeu consiste à mettre aux prises divers sages, et à les regarder se combattre en comptant les coups.
Cette attitude je la connais. Je la crois commune à un grand nombre d'aspirants aux fonctions de l'enseignement supérieur. Parfois, le soir, penché sur un livre insipide de sociologie, je laisse un instant ma mémoire vagabonder à travers des lieux jadis aimés. Il m'est doux de rappeler des souvenirs encore peu éloignés et c[ui semblent déjà anciens ; de reconstituer des physiononies morales à demi effacées. Je me revois avec quelques camarades bons travailleurs, assis chez l'un d'entre nous, au sortir d'un cours de M. Séailles, et commentant la leçon. Le cadre de nos réunions ne variait guère : une chambre d'étudiant ornée de livres et ennuagée par la fumée des pipes. Pour sembler plus Allemands nous poussions le respect jusqu'à faire monter de la bière, à moins que dans la belle saison nous ne prissions l'indulgent Luxembourg comme témoin de nos conversations péripatéticiennes. Nos discours étaient graves. Nous avions conscience de gaspiller de grands trésors d'intelligence. Une âpre volonté illuminait les visages émaciés par les veilles. Etonnante contradiction ! des énergies de sectaires au service d'une mentalité sceptique ; des affirmations vivantes ensevelies sous les ruines des systèmes
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ntrechoqués : un vaste relativisme pyrrhonien.
Parfois les événements politiques contrariaient nos goûts pour l'abstraction en nous obligeant à les commenter. L'Affaire flambait les cerveaux et Zola se taillait une bruyante réclame. Déjà nous sentions obscurément l'impossibilité de demeurer neutres ; la vie publique exige qu'on prenne parti. Ces soirs-là, la peur de réveiller des locataires grincheux et de voir apparaître la menaçante grimace du propriétaire nous empêchait seule d'en venir aux mains. Sans oublier nos maîtres, nous prenions de fâcheuses habitudes de tribuns. Les mots comiques de Liberté, de Justice, de Vérité, de Lumière mettaient de la haine sur nos lèvres et troublaient lourdement le silence de la nuit. Jamais, je pense, nous ne parlâmes un si mauvais français. On ne disait pas des hommes, mais la Société ; un parti, mais VEtat et le Peuple, et notre farouche mysticisme témoignait du désordre de notre esprit. C'en fut fait de notre sérénité intellectuelle. Un furieux désir d'être logiques, de mettre en harmonie notre savoir et les circonstances, agitait nos jeunesses dédaigneuses. L'amitié devait, hélas ! sombrer dans cette tourmente.
Les pamphlets, les brochures politiques dès ce jour firent bâiller nos poches. Un bien terrible virus nous dévorait pour qu'on ingurgitât sans répugnance de si nauséeux grimoires. Pourtant le complet désaccord entre l'enseignement reçu et les nécessités de l'heure qu'affirmaient
certains périodiques au style barbare, ne laissait pas que de troubler notre quiétude et d'efîarer nos consciences. Je dois ajouter qu'une certaine droiture d'esprit, persistante malgré tout, et une noble sincérité aidèrent quelques-uns, plus que le Traité Théologico-Politique et la Criiique de la Raison pratique à sortir de notre chaos. Il est besoin de quelque courage pour constater l'anarchie de son moi.
La Réforme intellectuelle et morale avait contribué à développer en nous jusqu'à l'exaspération, l'orgueil de notre esprit aristocratique, mais si nous affirmions, à chaque minute, les droits imprescriptibles de la raison pure, nous ignorions la façon de nous en servir. Nous n'étions pas loin de croire que seule l'Intelligence mène le monde, mais il nous manquait de voir quel lien étroit rattache cette Intelligence à la nation française, dans quel rapport doivent s'unir l'activité cérébrale et les exigences sociales. — Dès ce jour, les divergences d'idées s'accusèrent dans notre groupe. Sous la bienfaisante poussée des événements, nos puissances latentes de virtuelles passèrent à l'acte — pour parler comme Aristote. Les uns allèrent vers Barrés et se meuvent encore dans son orbe ; les autres tournèrent à gauche définitivement ; certains, au sortir de cette crise cruelle, poussèrent jusqu'au nationalisme intégral, et la vie nous dispersa.
Si j'avais le goût des monographies intimes et la patience de rechercher certaines notes curieuses, prises à l'issue de ces causeries, il me
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plairait d'élucider plus amplement notre cas. La description appliquée de cinq ou six tempéraments de camarades serait une rare contribution à la pédagogie du jeune homme lettré. Pourquoi parmi ceux qui opérèrent entre eux la même expérience, celui-ci choisit-il Comte et Maurras, celui-là Barrés et cet autre la Petite République ? Pourquoi le pessimisme des uns devait-il contrecarrer l'optimisme des autres ? Certains portaient-ils déjà, grâce à l'éducation première et à l'hérédité, le germe de leur transformation ? En comparant les lieux de nos naissances, par l'analyse de l'atmosphère intellectuelle respirée, peut-être serais-je arrivé à faire la part du mystique et du positiviste en chacun de nous, ou, plus exactement, à nous classer en esprits synthétiques et en esprits analytiques ? Toujours est-il que de cette lutte intérieure, occasionnée par l'enseignement des faits, quelques-uns sortirent apaisés et plus forts.
Deux constatations étrangement émouvantes nous avaient tiré hors de nous pour nous jeter dans la tradition. La première qui touche à la méthode peut se résumer en ceci, qu'au sortir de Vexamen tout esprit a besoin d'aspirer à Vordre.
« Etrange situation mentale et sociale que celle qui consiste à examiner toujours, puis à examiner encore ! déclare Charles Jundzill, le disciple de Comte (1). Etranges esprits qui se
(1) Cité par Ch. Maurras, V Avenir de V intelligence, p. 107.
décernent mutuellement, ou qui s'attribuent eux-mêmes les titres de philosophe et de penseur, et dont la vue est à ce point bornée, qu'ils prennent le moyen pour le bul, qu'ils regardent comme le résullat de la crise ce qui n'est que la crise elle-même ! »
L'Allemagne nous avait offert un excellent instrument, le procédé critique. Cette méthode féconde, à l'envisager du point de vue strictement expérimental, ne peut donner que des résultats satisfaisants pour élucider un texte ou peser une loi de physique. Elle forma des exégètes, des érudits, des savants. Sur le plan de la conscience et appliquée au domaine psychologique, elle demeure incomplète et place le sujet dans une attitude de perpétuelle expectative. Le criticisme philosophique est impropre à proposer une règle de vie, ne peut indiquer aucune direction. De là sans doute notre habileté à démolir les systèmes et notre répugnance à reconstruire. Pour avoir abusé du principe d'examen, nos esprits, faits protestants, suaient l'anarchie. Nous pensions demeurer logiques en raisonnant dans l'abstrait, et nous ignorions les rudiments de la logique concrète qui est la théorie de l'ordre. C'est donc à la suite de Comte que nous apprîmes la hiérarchie du savoir et à classer nos connaissances.
La seconde constatation non moins importante, par quoi nous fûmes contraints d'abandonner nos anciennes positions, fut la nécessité d'assigner à l'Intelligence son rang véritable. Nous dûmes, cette fois, perdre la plus chère de
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nos illusions et arracher la plus solide racine de notre orgueil. J'ai remarqué que tous ceux d'entre nous — les plus acharnés — qui préfèrent conserver leur port d'aristocrates intellectuels et ne pas se courber devant l'évidence, passèrent au camp de Jaurès, et que ceux chez qui la fatuité cérébrale se mêlait à une vague sentimentalité révolutionnaire, allèrent augmenter le troupeau bêlant du Sillon. En effet, j'ai dit quelle influence Renan avait exercé sur nos cerveaux. Nous étions persuadés que le gouvernement de l'Etat revient de droit aux intellectuels et aux savants ; eux seuls ont tout pouvoir, eux seuls à leur gré créent ou renversent une institution, décident du sort de la nation, leurs droits ne souffrent pas d'être tempérés ou disciplinés par l'expérience du passé historique. C'était bien là notre pire erreur, dont nous ne sommes revenus qu'après plusieurs étapes : croire qu'on change du jour au lendemain une mentalité collective en proposant sur le papier le plan d'une constitution toute neuve ; croire que la vraie royauté appartient à l'idéologue. Aussi, dès que nous comprîmes, sous la poussée des événements qui nous chassèrent de nos bibliothèques, quel rôle joue dans un pays la tradition, l'Intelligence ne nous apparut plus maîtresse mais servante et au service de la race. Tout le malaise contemporain vient de ce péché d'orgueil commis au xviii*^ siècle, après avoir été consommé par les mauvais anges et l'occasion de leur chute. Nous dûmes nous amender et encore une fois rentrer dans l'ordre.
Aujourd'hui, en feuilletant V Avenir de l' Intelligence de Maurras, je me rends compte quel calme ce manuel de psychologie sociale aurait apporté à nos esprits agités s'il avait paru cinq ans plus tôt, alors que fonctionnait encore notre cénacle d'intellectuels. Nos discussions s'égaraient à gauche et à droite ; à chaque pas on côtoyait des abîmes. Gomme on dit dans les conférences de philosophie : avec Maurras la vraie question se pose. Je ne pense pas qu'on puisse exposer avec plus de lucidité la marche croissante, hors de son rang, de l'Intelligence, depuis le xviii^ siècle et sa décadence qu'accélère de jour en jour la force brutale déchaînée.
« Jadis, les Lettres faisaient leur fonction de parure du monde... Elles ne prétendaient rien gouverner encore... Au xvi^ siècle, comme au xvii^, les orateurs, les philosophes, les poètes observèrent les convenances naturelles. » Tout fut perdu du jour où l'Intelligence émancipée voulut régner sans conteste. « Quand Rousseau écrivait, il usurpait les attributs du prince, ceux du prêtre et ceux même du peuple entier... La royauté de Voltaire établit la dictature de l'Ecrit... Lorsque l'autorité royale disparut, elle ne céda point, comme on dit, à la souveraineté du peuple : le successeur des Bourbons, c'est l'homme de lettres... Napoléon continue le règne des idéologues... Il figure l'homme de lettres couronné... lui qui disait : Rousseau et moi. » Chose curieuse et instructive, « Napoléon
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se présente sous un tout autre aspect, si du génie civil, qui, en lui, fut tout poésie, on arrive à considérer le génie militaire. Rien de plus opposé à la mauvaise littérature politique et diplomatique que Napoléon chef d'armée : rien de plus réaliste ni de plus positif ; rien de plus national... De ce côté. Napoléon personnifie la réponse ironique et dure des faits militaires du xix^ siècle aux songes littéraires du xviii^. »
En effet, « si le courant de la littérature continue au xix^ siècle les divagations de l'âge précédent, la suite des faits militaires, économiques et politiques contredit ces divagations. » A mesure que le progrès matériel croît, augmentent les besoins. L'Intelligence, pour s'être volontairement déclassée et avoir rompu avec la tradition, se voit supplantée par la Force et l'Argent. Qu'est-ce que la fortune d'un Zola en face de celle d'un Menier ou d'un Géraudel ? La royauté de l'esprit est finie. Afin de subsister l'homme de lettres vend sa plume au plus offrant. Ce danger n'existe pas dans d'autres pays. « En Allemagne ou en Angleterre, l'Argent ne peut pas constituer le chef de l'Etat, puisque c'est la naissance et non l'opinion qui le crée... Les pouvoirs ainsi nés peuvent diriger l'Opinion, s'assurer le concours de l'Intelligence et la disputer aux sollicitations de l'Argent. » Il n'en est plus de même en France où l'Intelligence peut être tournée contre l'Intérêt national quand l'or étranger le veut. Ainsi les autres forces ont acheté l'intelligence pour la faire servir à leurs propres besoins. Elle sort de la lutte avilie et
anémiée. — Il faut lire cette tragique aventure telle que nous la conte Maurras avec cette précision et cette logique posilive qui sont les plus beaux ornements de son talent.
Que conclure de cette triste équipée à travers l'histoire des deux derniers siècles, sinon que l'Intelligence n'est pas, ne peut pas être la première des forces nationales. « En rêvant cet impossible elle se livre pratiquement au plus dur des maîtres, à l'Argent. » Si donc elle désire reprendre son ranglégitime, qu'elle fasse alliance « avec les éléments les plus anciens de la nation. L'Intelligence s'efforcerait de respecter et d'ap-, puyer nos vieilles traditions philosophiques et religieuses, de servir certaines institutions comme le clergé et l'armée, de défendre certaines classes, de renforcer certains intérêts agricoles, industriels, même financiers, ceux-là qui se distinguent des intérêts d'Argent proprement dits en ce qu'ils correspondent à des situations définies, à des fonctions morales. Le choix d'un tel parti rendrait à l'Intelligence française une certaine autorité. Les ressources afflueraient, avec les dévouements, pour un effort en ce sens. »
Certains accorderont à Maurras d'avoir bien démêlé les causes de notre marasme social qui ignorent comment y remédier. Etrange attitude des prétendus libéraux qui pleurnichent et n'agissent pas ! Ceux-là, Maurras les convie à refaire leur éducation sous l'égide d'Auguste
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Comte dont toute la vie laborieuse n'est que la réponse cherchée à cette immense question de Vordre. « Avant de réorganiser la France moderne, l'élite des esprits français doit rétablir la discipline de sa propre pensée. » Cette seconde partie de VAvenir de V Intelligence passe la première en importance, s'il est possible, puisqu'après avoir déterminé les raisons de notre anarchie l'auteur nous exhorte à la suite du philosophe de la Synthèse subjective à en circonscrire le domaine et à trouver l'ordre intellectuel, moral et politique. Ce chapitre ne regarde pas les catholiques. Ceux-ci n'ont que faire des règles sociales de Comte. Ils possèdent déjà une discipline et construisent avec l'absolu. « L'Eglise est bien le dernier organe autonome de l'esprit pur. » Mais si vous ne croyez pas à l'Absolu, force vous est de reconstruire sans lui et d'accepter l'enseignement de Comte.
Observant « qu'il existait des régions sereines dans lesquelles cette anarchie ne régnait pas », Comte commence par classer nos notions acquises et par établir la hiérarchie des sciences, Celles-ci s'ordonnent d'après leur plus ou moins grande perfection et certitude, c'est-à-dire d'après leur complexité croissante et leur généralité décroissante. On conpaît trop cette marche suivie par Comte de la njathématique à la sociologie, pour que j'insiste. Le remarquable est d'avoir montré que toutes les sciences convergent vers l'étude de l'homme, que celui-ci n'existe pas sans la société, que la société suppose une niorale organisatrice et cette morale,
pour vivre, une religion. Le plus remarquable encore est de n'avoir fait aucun appel aux notions transcendantes et d'avoir assis cette morale comme cette religion sur des bases positives, c'est-à-dire humaines et naturelles.
« Si toutes les sciences convergent à la science des sociétés, c'est que l'homme en société représente le corps entier de la nature. Il le résume et le couronne. Nombre mathématique, membre du système solaire, élément physique, élément chimique, être vivant, l'homme est, de plus, un être sociable : c'est par cette dernière qualité qu'il est homme ; le meilleur type de l'homme, celui qui sera le plus normal et le plus humain, sera donc le plus éminemment sociable... Dans le plexus de nos instincts, cette prééminence de l'instinct social établit un nouveau principe de classement, grâce auquel l'anarchie morale peut être éliminée, comme l'anarchie mentale l'a été grâce à la classification des sciences. La sociabilité, instinct des instincts, joue le même rôle que la sociologie, science des sciences : elle se subordonne complètement le reste. Comme nous savons l'ordre dans lequel l'homme doit penser, nous atteignons ici à l'ordre selon lequel il doit sentir. »
Pourvus d'une discipline intellectuelle et d'un ordre moral, il ne reste plus qu'à nous perfectionner, qu'à devenir plus humains. La religion nous acheminera vers cette fin en nous donnant à imiter l'exemple des meilleurs, de l'élite, de ceux qui ont le mieux « coopéré au grand ouvrage humain ». « Cette nombreuse élite hu-
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maine n'est pas une image vaine. Elle forme ce qu'il y a de plus réel en nous. Nous la sentons dès que nous descendons au secret de notre nature ». Et voici rétabli dans leurs relations nécessaires ces grands rouages sociaux de famille, patrie, humanité, et à leur suite les nobles ressorts de l'homme moderne : honneur, gloire, pudeur, enthousiasme, dignité, intégrité. « Comte, ajoute Maurras, observe ce qui nous émeut et ce qui nous règle », la tradition, le culte des morts, la solidarité. « Quelques-uns d'entre nous étaient une anarchie vivante. Il leur a rendu l'ordre ou, ce qui équivaut, l'espérance de l'ordre. Il leur a montré le beau visage de l'Unité, souriant dans un ciel qui ne paraît pas trop lointain. »
Si quelques esprits sont déjà sortis de cet état d'anarchie signalé par Maurras, beaucoup d'autres éprouvent encore les symptômes du mal révolutionnaire. En particulier les écrivains dont l'habitude de cultiver leur moi éloigne de nos saines traditions littéraires. « Autrefois on était émerveillé de la conduite et de la disposition d'un poème : les effets inattendus ne naissaient point de la nouveauté du sujet choisi... En romantisme, le principe est renversé : il faut être un original. Les objets singuliers et rares sont préférés aux beaux objets. »
La troisième partie de VAvenir de l'Intelligence est consacrée à l'étude de quelques cas littéraires fort instructifs. Les exemples donnés
par « ces doux monstres à tête de femmes » sont probants. Toutefois, je reprocherai à Maurras d'avoir ici voulu trop prouver, et de s'être montré un peu bien sévère pour les artistes contemporains. Non pas du tout que je veuille défendre « les métèques indisciplinés », mais il me semble qu'il importe de distinguer entre ce qui est du domaine purement littéraire et du domaine social. Je sais le danger de différencier ainsi deux états d'esprit qui influent fatalement l'un sur l'autre et qui finissent par se compénétrer. Nul plus que moi ne pense que l'homme est fait pour la société. Pourtant ne peut-on cultiver l'impressionnisme en littérature sans cesser d'être un bon citoyen, et parce que le symbolisme, par exemple, a été longtemps l'apanage des dreyfusards, n'y a-t-il rien à tirer de cette tendance poétique ? Notre littérature, sans sortir de la tradition, a besoin d'être aérée. Le romantisme a renouvelé notre veine lyrique, soyons-lui-en reconnaissants. Au goût français à discipliner nos raffinements. En ce qui concerne la forme ductile et le langage nuancé, je ne vois pas ce que le vers libre a de révolutionnaire, mais j'aperçois fort bien quel excellent instrument nous possédons à notre usage. A nous de savoir l'utiliser à l'expression de sentiments élevés, nobles ou profonds. Les réformes introduites dans la science harmonique par Wagner et par Debussy n'ont rien qui doivent nous faire trembler pour l'avenir de la mentalité française. Le culte du moi, tel que l'a pratiqué Barrés, a grandement vivifié son nationalisme.
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Aussi bien la vraie question est ici : « Si l'on veut éviter un individualisme qui ne convient qu'aux protestants, la question morale redevient question sociale : point de mœurs sans institutions. Le problème des mœurs doit être ramené sous la dépendance de l'autre problème, et ce dernier, tout politique, se rétablit au premier plan de la réflexion des meilleurs. » « Seule l'institution durable à l'infini fait durer le meilleur de nous ». Travaillons donc à hâter cet heureux événement. Mademoiselle Monk nous a appris comment peu de chose suffît, le moment venu, pour transformer un régime, à condition d'être bien placé et « de préparer énergiquement, par tous les moyens successifs qui se présentent, ce que l'on considère comme bon, comme utile, comme nécessaire au pays... Il ne s'agit pas d'être en nombre, mais de choisir un poste d'où attendre les occasions de créer le nombre et le fait. » Après quoi nous pourrons nous permettre d'être symbolistes, impressionnistes et de cultiver notre jardin en toute conscience. C'est la grâce que je nous souhaite.