LE TRAITE DE L OCCIDENT
Un peuple se différencie d'un autre par un ensemble de mœurs, d'habitudes, d'idées, de manières d'être qui constituent proprement sa tradition et qui se propagent à travers les temps. Toute société est originale, en ce sens que chacune, par suite d'une longue accoutumance éclairée par un instinct primordial, se perpétue d'après un type donné qui n'appartient qu'à elle. Le lieu géographique et le milieu social déterminent sa physionomie et défendent la contrefaçon. Semblable "à une personne qui, après s'être longtemps observée, proportionne la dépense de ses forces au trésor de ses activités, elle sait exactement le seul régime politique qui convienne à son tempérament et à son caractère. Qu'au cours des siècles un mouvement d'opinion engendré par quelques idéologues se produise, qui bouleverse les habitudes héréditaires de la nation et perturbe l'atmosphère
morale, aussitôt des symptômes de dégénérescence apparaissent.
Tout récemment encore, l'idée de tradition, confondue avec l'idée d'autorité, était étudiée objectivement, si j'ose dire, par les sociologues de profession, à la manière d'un fait historique qui a perdu toute valeur et toute influence depuis 1789. Dédaigneuse, semble-t-il, de ses origines, attestant une confiance exagérée en la logique de l'esprit humain qui, au risque d'errer, préfère prévoir et inventer plutôt que regarder en arrière et servir, la nation française manqua se tromper de route ; même je crois qu'elle s'aventura un peu loin à travers le dédale des dogmes. Il fallut une violente secousse qui lui rendît sa conscience (1), pour la remettre dans le droit chemin, tracé à l'infini par l'ancêtre. En vérité ce fut toute une affaire.
Alors on s'avisa que, loin d'y contredire, les découvertes de la science confirmaient par les
(1) La conscience, déclarent Bain et Spencer, est le sentiment d'une différence, d'un changement d'état, une discontinuité. Elle est bien autre cliose encore, mais elle est cela d'abord, et surtout en politique. Depuis la proclamation de la troisième république, pour ne pas chercher plus haut, nous allions dormant, sans plus avoir conscience de nous-mêmes en tant que nation. La Franc-Maçonnerie avait doté la France, faute de gouvernement, d'une administration aux apparehces bénévoles. Le décor était riant, l'ordre matériel semblait régner ; le bourgeois, pourvu qu'on ne l'importune pas, ne demande qu'à vivre dans la paix de son inconscience. Ainsi le pays, parfaitement miné et débilité, marchait à sa ruine en silence. Le cas Dreyfus éclata soudain comme une épidémie cérébrale, nous forçant à constater le mal rongeur. Sans l'affaire, nul n'aurait songé à réagir contre cette maladie du sommeil national qui nous appesantissait. Cette brusque « différenciation de nos états constitutifs », comme dit Spencer, noua rendit conscience.
l'occident Ï21
lois de l'évolution — le contraire précisértient des lois de révolution — les thèses sociales des Le Play, des de Maistre, des Bonald, des Taine, et tout l'effort de certains esprits, franchement positifs, aura consisté à prouver, non sans gloire, la légitimation par les sciences expérimentales des idées traditionalistes.
On allait au plus pressé et l'on s'employa d'abord à mettre en lumière le vice redhibitoire de notre constitution politique. Mais comme les preuves alléguées en faveur de notre tradition nationale impérissable auraient été plus probantes, plus senties, si l'on s'était simplement avisé de lire du haut d'une tribune un chefd'œuvre de notre littérature française !
La spontanéité avec laquelle un artiste presse de la couleur, chante des vers, sème de la prose, semble une bien précieuse garantie. Penchonsnous donc sur son œuvre, comme sur un miroir ; aussitôt une image de nous-mêmes, synthétisée en ses caractères essentiels, surgit. S'il n'en était ainsi, comment oser parler de qualités françaises à propos des Provinciales [l]'^ Ce substror tum, cet Ordre permanent sur quoi s'étaye le génie d'une nation, est attesté par les lois de la vie, comme par celles de la pensée. La loi de constance (2) que M. René Quinton applique à
(1) Voir Paul Desjardins, La mélhode des Classiques français.
(2) Voii' René Quinton, Veatt de mer milieu organique. Dahs ce livre, l'auteur se propose d'établir la loi suivante, dite loi de conslance marine originelle : « La vie animale, apparue à l'état de cellule dans les mers, a toujours tendu à maintenir pouf son haut fonctionnement cellulaire, à travers la série zoologique, les cellules composant chaque organisme dùns un milieu marin.
la biologie, M. Bourget à la sociologie, trouve en art sa parfaite confirmation. Notre littérature occidentale s'élabore sur un fond continu qui persiste à travers toutes les manifestations artistiques de notre race.
Personne n'a mieux montré que Mithouard la filiation intellectuelle du Moyen Age à notre époque contemporaine, à travers l'âge classique du grand siècle (1).
Maurice Barrés dans les Scènes el dodrines du Nationalisme s'exprime ainsi : « Combien j'aime cette phrase d'un peintre qui disait : « Corot, c'est un homme qui sait s'asseoir. » Il me faut m'asseoir au point exact que réclament mes yeux tels que me les firent les siècles, au point d'où toutes choses se disposent à la mesure d'un Français. L'ensemble de ces rapports justes et vrais entre des objets donnés et un homme déterminé, le Français, c'est la vérité et la justice françaises ; trouver ces rapports, c'est la raison française. Et le nationalisme net ce n'est rien autre que de savoir l'existence de ce point,
Elle n'a pas maintenu ce milieu chez lous les organismes, mais ceux chez qui le maintien n'a pas été effectué ont subi une déchéance vitale.) (P. 424.) M. BourgeL qui commenta celte loi ajoute : « Comment ne pas être saisi d'une concordance, d'une identité plutôt qui correspond si bien à l'unité du plan de la nature qui veut que l'univers physique et l'univers moral soient construits sur les mêmes types. Tradition et Progrès, notre devise, ne serait donc que la transcription dans le monde social de ces deux lois de biologie que je viens de mentionner : loi de constance et loi d'évolution, s
( 1 ) Adrien Mithouard : Traité de VOccidenl, Perrin, Paris, 1904.
l'occident 123
de le chercher et, l'ayant atteint, de nous y tenir pour prendre de là notre art, notre politique et toutes nos activités. »
D'un mot, la source intarissable où burent nos pères, où nos descendants tremperont leurs lèvres pour y retrouver le même goût, c'est VOccident. Les peuples, dès l'aube de notre monde, déclare Mithouard, marchèrent vers l'Occident. Avec leurs richesses, leurs coutumes, leur civilisation, ils apportaient leurs manières de penser. « D'Orient en Grèce, d'Athènes à Rome, cela est venu chez nous. Mais quand cela eut atteint la fin de ce monde, cela continua de se lever et d'accourir de toutes parts, s'accumulant devant la barrière dressée. Et tel est le sens de l'intelligence générale. Toute richesse afflue ici pour y accroître un étrange et séculaire trésor. » Qu'est-ce donc que l'Occident ? « Qui dit Occident, répond Mithouard, entend à la fois, compris en cette civilisation, l'art espagnol, le flamand, l'allemand, le hollandais, l'anglais, l'italien, mais aussi, entre tous ces glorieux rameaux, la souche française. Tant de diversité dans les tempéraments, d'où viennent précisément nos frissons, nos surprises et l'acuité de nos jouissances, n'empêche pas qu'un air de famille n'y soit, ressemblance invisible et profonde. »
Oui, l'Occident existe. Sans doute, la Renaissance, par l'excès même de ses richesses, manqua de nous arracher à notre sol et de tarir notre veine nationale. Par bonheur nous étions si fortement enracinés que nous pûmes subir Tin-
vasion latine sans cesser d'être nous-mêmes (1). Bien mieux, notis en profitâmes pour accroître notre revenu scientifique, pour consolider notre patrimoine et pour nous affirmer en parfait équilibre de santé morale. « C'est pour être occidental avec sérénité que Poussin se fit un peu romain. » Mais écoutez Mithouard prouver ceci à Maurras dans un bien joli conte : « Enfin, Mon^ sieur, il y avait une fois trois jeunes filles qui s'en venaient des fontaines, et, dans des jarres de terre, elles emportaient l'eau pure de la source. Gomme elles passaient devant la boutique d'un marchand italien qui vendait des contrefaçons de vases antiques, elles s'aperçurent que leurs jarres perdaient l'eau, étant vieilles et fêlées. L'une, sans vouloir s'arrêter, pressa le pas vers la ville et toute son eau se répandit ea route. La seconde prit moins de peine : elle renversa l'eau à terre et jeta sa jarre sur le chemin ; puis ayant acheté un des vases à l'Italien, légère, elle l'emporta vide, car elle était curieuse des objets inusités, et ils lui semblaient d'autant plus agréables qu'ils étaient plus inutiles. Quant è la troisième, elle se procura à son
(1) La Renaissance fut, comme l'a bien montré M. Texte [Etudes de la littérature eufopéenne), un fait eui'opéeri. « Elle Gorrespond à l'éveil, ou tout au moins à la constitution de la plupart des nationalités modernes. Cela étant, quelles modifications ce fonds commun des idées et des œuvres antiques àt-il subi, en passant successivement dans ces creusets divers qu'on appelle le génie italien, le génie français, le génie anglais ? » Voilà la question. Le même auteur écrivait encore t « Le vrai problème que soulève l'histoire de la Renaissance, ce n'est pas de savoir si vraiment il y a une Renaissance..., mais bien quel alliage s'est mêlé à notre conception de l'antique et comment l'antiquité s'est transformée dans son voyage à travers les siècles. »
l'occident 125
tour un vase ancien, mais elle y versa l'eau de la source pour l'emporter à la maison. Répondezmoi, Monsieur, laquelle des trois fut la plus sage ? La dernière, n'est-ce pas, car elle ne dédaigna ni le vieux vase, ni l'eau fraîche. C'est donc qu'il sied de ne dédaigner ni l'originelle saveur de notre esprit d'Occident, ni aucune des formes où il lui fallut se plier pour être transmis jusqu'à nous. »
Il fut donc prouvé que « notre génie n'est point conforme à l'antique, puisque alors que nous pensions nous assimiler à lui, nous demeurions magnifiquement nous-mêmes ». C'est que le christianisme a fait son œuvre et qu'une même religion, un même sentiment chevaleresque, une même conception de la vie relie entre elles les nations de l'Occident. Mais parmi ces nations l'une se dresse qui l'emporte sur les autres par sa situation économique, son climat, sa valeur politique, la France. Celle-ci « finit par étendre à tout l'Occident le rayonnement de son esprit »... « Ainsi a-t-elle fourni à la chrétienté le type achevé de ses églises, La chevalerie française a enseigné à l'Europe sa notion de l'honneur. Par elle, l'homme moderne connut la joie de servir fièrement sa croyance et l'ivresse de se dévouer sans plus ; par elle, les mœurs sont devenues plus douces : les lois même de la galanterie, c'est manière française. La statuaire de l'Ile-de-France précède et déterniine l'épanouissement de tous nos arts. Le celtisme des Gaules a pénétré enfin tous les pays d'Occident et la plupart n'ont rien pu opposer à la mytho-
logie ancienne, sinon les fables occidentales. » Le vaste effort esthétique de l'Occident nous apparaît donc groupé « autour de l'intelligence française, laquelle, singulièrement alerte, mais profondément rationnelle, semble faite d'un équilibre de toutes les autres. Une cellule de sagesse esl au milieu : l'Ile-de-France. » L'Occident c'est enfin l'Occident, mais plus synthétiquement, c'est l'Ile-de-France, son berceau.
Nous opposera-t-on l'enseignement oriental, l'exemple hellénique ? Nous avons déjà répondu que de l'esprit latin « il ne saurait plus désormais rien rester de vivant, sinon ce que l'Occident s'en est assimilé ; car une chose morte ne saurait survivre qu'à travers une chose vivante ». Entendons-nous donc une bonne fois sur ce qu'on est convenu d'appeler une œuvre classique. Sera classique tout ce qui traduira un certain ordre hellénique ? Oui, mais quel terme emploierez-vous pour désigner les œuvres qui traduisent l'ordre national ? Le classique occidental existe, en vérité.
Quelles sont les qualités que comporte ce classicisme ? L'essence même de l'Occident est d'être traditionaliste, c'est-à-dire d'avoir le sentiment de la durée. L'Occident « ne se débarrasse jamais de l'idée de suite ;il possède le sentiment des périodes. Nos arts, ne nous lassons pas de le redire, ont avec le temps une étrange affinité ». A la durée s'ajoute l'idée de continu. « L'Occident est un pays de continuité. G'e^t en quoi il ressemble formellement à une immense personne, si vraiment la personne consiste à se
l'occident 127
continuer. De là son goût et sa politesse, la probité de sa manière, l'honnêteté de ses élégances.»
Possédant à un si haut degré le sens de la tradition, l'Occident doit nécessairement prodiguer des qualités de logique, de solidité, de bon sens, de franchise, de naturel. « Il a inventé vraiment la plus haute façon de construire : cela s'entend aussi bien du tiers-point que du Discours de la Méthode. » ...« Décelons donc tout de suite notre pensée : Une forme d'art défini résume et commande toute l'intellectualité occidentale : la voûte... C'est au pays de la voûte que tout commence. » Symbole de la solidité, la voûte se parfait dans le clocher, image du temps et de l'énergie. « N'est-il pas singulier c{u'un immense pays, spontanément et sur tous ses territoires, se soit couvert de monuments si délibérés, si résolument verticaux, si durement voulus ? » C'est que le clocher « est une forme pure, une ligne idéale, une idée sans concession, notre expression profonde, droite, inévitable, si nous devions nous exprimer. Il est notre affirmation la plus résolue, partant la plus occidentale, tant il est occidental de s'affirmer. Les Latins ni les Grecs n'avaient pas de mot pour dire oui. Ils disaient : Par Hercule. Nous, c'est nous-mêmes que nous portons en avant pour garantie : nous nous projetons toujours. »
Cette puissance, cette force dans la manière de s'affirmer, ce besoin de bâtir solide, s'observe en littérature et en art, aussi bien qu'en architecture. « La tragédie de Racine est la sœur de la cathédrale de Paris. » Malherbe, « tant par
son style que dans ses monitions et sa tenue, se trouve manifestement reproduire le type d'un constructeur médiéval. » Il en est de même pour nos impressionnistes contemporains, de la même race que les prétendus gothiques et impressionnés par le même pays.
On me pardonnera les très nombreuses citations que je me suis efforcé de coudre. Elles feront mieux comprendre que toute explication diffuse avec quel élan désespéré notre race s'agriffe à sa tradition nationale. En chacun de nous revit le génie de l'ancêtre, au point que nous pouvons nous permettre des incursions dans tous les pays et laisser notre esprit vagabonder à travers les littératures étrangères sans risquer de perdre notre originalité. Voyez Corneille : « La lecture des Espagnols n'alla en fin de compte qu'à développer jusqu'à l'héroïsme chez Pierre Corneille des qualités normandes, » De même pour nos peintres. « Les Japonais n'ont appris à l'impressionniste qu'à mieux regarder son pays de la Seine. » C'est que l'idée « d'une invention pleine et complète, d'une invention de toutes pièces, est une idée scientifique : en matière d'art, il est absurde d'y croire. Imaginer, ce n'est pas inventer. Les peintres, les architectes se transmettent des pratiques, des recettes et des secrets, les poètes un verbe successif. Toute gloire et toute beauté viennent aux œuvres de l'art et des lettres de
l'occident 129
s'être enrichies seulement d'un mode nouveau. En vérité, c'est le travail accumulé derrière elles qui les soutient. »
C'est pourquoi, après Mithouard, nous crierons bien haut : « Croyez donc à l'Occident et faites vos œuvres. »