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LES PAS SUR LA TERRE

Le Traité de l'Occident de Mithouard offrait aux artistes contemporains une méthode et une raison de vivre.

« Latins contre Germains, classiques contre romantiques, humanistes contre régionalistes, et le reste ; j'étais mal satisfait de ces antithèses, A considérer une plus vaste esthétique et une plus longue histoire, ce me paraissait là des heurts superficiels, et il me sembla vain de m'éterniser à battre ces briquets. Toutes ces réactions momentanées n'étaient que des mouvements d'une évolution plus large. Il était quelque chose de plus grand : l'unité de la tradition occidentale.

« J'ai vu dans l'Occident un état de notre sensibilité et une tournure de notre intelligence, certifiés par les œuvres, et j'ai tenté de le définir. »

Malgré les nombreux exemples empruntés à notre histoire littéraire et les applications dans le domaine des arts, le Traité de VOccident, comme son nom l'indique, demeure un ensemble de thèses, de principes, certes commentés avec vie, de propositions, sinon didactiques, du moins encore spéculatives.

(1) Adrien Mithouard, Les pas sur la lerre, 1 vol. in-16. Stock, Paris, 1908.

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Restait d'illustrer ces thèses, d'appliquer ces principes, de descendre dans la pratique, de faire la preuve de l'expérience par l'expérience même. C'est à quoi sont employés les deux derniers ouvrages de Mithouard : les Pas sur la terre et les Marches de l'Occident.

« Il est bien heureux qu'il y ait sous nos pieds quelque chose de quoi nous ne pouvons douter. » Ce quelque chose, c'est la terre maternelle que foulent nos pas éternellement. En vain voudrions-nous descendre dans l'antre des mines, habiter au centre des contrées souterraines comme le proposait Tarde, ou fixer notre séjour dans les airs et parmi les nuages, nous ne rapporterions de ces excursions aventureuses que des impressions de malaise et d'effroi. « C'est sur le sol que tout s'organise et que tout veut être considéré. » Il n'est pas de plus doux plaisir que celui d'arpenter la terre et que de sentir ses pieds solidement fixés sur le sol. La terre est notre plus ferme certitude. Pleine d'un glorieux passé, receleuse de nos morts et de nos traditions continuées, elle nous fait vivre et nous charme. Tout repose sur le sol : notre corps, ainsi que les contreforts de nos cathédrales.

Ce premier chapitre qui donne son titre à l'ouvrage de M. Mithouard, et que je résume sans adresse, est un profond symbole. Une grave et saine philosophie morale et sociale s'en dégage à la lumière d'une vivante esthétique.

Sous la pression d'un naturalisme sans art et d'un positivisme sans espérance, nous pensâmes étouffer, il y a quelque cinquante ans. La méthode expérimentale et une esthétique purement visuelle ne pouvaient pas ne pas être honorées après les errements de l'imagination romantique. Mais scientistes et parnassiens ne tardèrent pas à faire preuve d'exigences insupportables. Nous étions donc entourés de cornues et de coupes ciselées.

Il vous souvient du Rheingold où les deux géants entassent l'or et les boucliers en cuivre repoussé sur la jeune Freïa, jusqu'à ce que la déesse du printemps soit engloutie sous ce funeste amoncellement.

Pareil malheur nous guetta. Les chiffres et de pauvres chansons avaient pris la place de la riante nature. Pour nous dégager de la mentalité positiviste, il ne fallut rien moins qu'une révolution intellectuelle extrêmement violente. La renaissance idéaliste de la fin du xix^ siècle est un fait accompli, enregistré par l'histoire des idées. Cette réaction, fort complexe dans ses origines, ne saurait prêter ici matière à développements, car dans la composition de cet idéalisme interviennent des éléments allemands, Scandinaves, slaves, anglo-saxons dont le dosage d'influence reste à déterminer. C'est avouer que le génie français n'ayant pas seul collaboré à l'expression de notre lyrisme contemporain, on ne doit pas le rendre responsable des erreurs commises, au cours de ces dernières années, par certains de ses représentants.

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Toujours est-il que ce qui devait arriver arriva. D'une réaction nous sautâmes dans une autre. Après avoir souffert d'un excès de naturalisme, nous manquâmes mourir d'un excès d'idéalisme. Voici que le pendule de notre esprit a sauté violemment de l'un à l'autre de ses pôles extrêmes.

Mais notre génie français ne saurait vivre parmi ces oscillations folles. Tôt ou tard il reprend le cours de son rythme sûr et traditionnel qui fit sa gloire comme sa sagesse. C'est donc la meilleure préoccupation de quelques-uns de nos contemporains de vouloir discipliner ' cet idéalisme moderne selon les lois de notre esprit national. Cet idéalisme a sa nuance propre qui le distingue du romantisme et du parnasse. On lui a trouvé un nom assez baroque peut-être, mais nous n'y pouvons rien. On l'a nommé symbolisme. On entend bien que cela ne signifie pas une petite école de poètes, mais une mentalité générale, une attitude intellectuelle que nous retrouvons aussi aisément en science, en philosophie, en apologétique qu'en esthétique. Pour ma part, j'ai pu, ailleurs, décrire les divers gestes dont se compose cette attitude lyrique.

Aujourd'hui, constatons sans plus que cet idéalisme un peu composite et qui draine des éléments étrangers, a besoin d'épuration. C'est ainsi que les littératures septentrionales, pour ne citer qu'un exemple, doivent être tenues responsables de certaines de nos outrances en art. Sans l'influence de l'extrême Nord, nous n'aurions pas donné dans le vague et l'obscur,

choses que notre génie réprouve ; de même que la renaissance italienne est coupable de nous avoir induits en erreur et de nous avoir fait commettre des fautes dont se serait gardée la renaissance purem.ent française, comme l'école tourangelle, par exemple. Il est donc bon de dire, pour nous innocenter, que parfois nous fûmes entraînés malgré nous, et que chaque fois qu'une réaction intellectuelle se produisit en France, ce changement ne nous fut profitable qu'après que notre génie national, d'abord ébloui, se fut ressaisi et qu'il eut fait passer ces acquisitions sous sa loi.

Cet instinct national, norme admirable, à laquelle nous rapportons tous nos actes, canon éternel selon quoi nous mesurons les œuvres de l'esprit, M. Mithouard l'appelle l'Occident.

Ce mot est plus facile à entendre qu'à définir, « car définit-on la pente d'un pays dont les fleuves pourtant s'écoulent ? » Pourtant, qu'estce que l'Occident ? C'est une seule et même tradition, le monde chrétien opposé à la civilisation païenne, un même sentiment chevaleresque, une même conception de la vie. « Quelle qu'ait été ensuite la destinée de chaque peuple, ils n'en restent pas moins liés par une origine que, du reste, leur pénétration continûment réciproque fut loin de démentir. L'Occident existe ». Mais entre tous ces glorieux rameaux que forment des peuples groupés sous le même idéal et sous une semblable tradition, s'élève ïi

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souche française. La chevalerie française a enseigné à l'Europe sa notion de l'honneur, La France a fourni à la chrétienté le type achevé de ses églises. « Par elle, l'homme moderne connut la joie de servir fièrement sa croyance et l'ivresse de se dévouer sans plus ; par elles les mœurs sont devenues plus douces : les lois même de la galanterie, c'est manière française. La statuaire de l'Ile-de-France précède et détermine l'épanouissement de tous nos arts. Le celtisme des Gaules a pénétré enfin tous les pays d'Occident et la plupart n'ont rien pu opposer à la mythologie ancienne, sinon les fables occidentales. Le monde moderne est devenu breton et il s'en honore. »

Ainsi l'Occident apparaît groupé « autour de l'intelligence française, laquelle, singulièrement alerte, mais profondément rationnelle, semble faite d'un équilibre de toutes les autres. Une cellule de sagesse est au milieu : l'Ile-de-France ».

Quelles sont les qualités intellectuelles ou, si l'on préfère, la marque distinctive d'esprit de l'Occident, c'est-à-dire de la France ?

Mithouard a trouvé une magnifique définition du génie français. Elle est tout entière contenue dans ce mot : la voûte. « Une forme d'art définit, résume et commande toute l'intellectualité occidentale : la voûte. D'autres ont construit la voûte, d'autres ne l'ont pas produite avec cette passion. C'est là que l'Occident et reconnaît ; c'est par elle qu'il débute ; elle est sa première requête ; le type qu'il en conçosi est si profondément conforme à son génie, que

désormais toutes ses œuvres ressembleront à la voûte ; c'est au pays de la voûte que tout commence. »

C'est ici que nos braves méridionaux élèvent la voix. Ils demeurent persuadés qu'avant le xvi^ siècle l'art français n'existe pas et que le « classicisme » date de la renaissance italienne. Bien vite il faut répondre à ces aveugles qu'il n'y a pas de solution de continuité entre une cathédrale gothique et une tragédie de Racine. Ce qui nous caractérise à travers le temps, c'est une même façon de construire solide, une même ordonnance des parties d'une œuvre, un même souci de logique claire et de plaa nettement tracé. Qu'importe la différence entre une « croisée d'ogive » et un château de la Loire, entre le Discours de la méthode et un arc doubleau. L'esprit qui présida à ces créations demeure pareil à soi-même et dévoile les heureuses aptitudes d'une race. « Nos temps classiques recommencèrent la construction ogivale avec un inflexible et rationnel vouloir. » En vérité, cette épithète de classique dont s'enorgueillit le xvii® siècle ne lui appartient pas en propre, car ses mêmes qualités de réalisme sans excès, comme de solidité sans lourdeur, le moyen âge les possède et le prouve. Ne disons donc plus : c'est un classique, parlons mieux: c'est un Français. « Cette attitude apaisée de l'esprit, cette parfaite possession de soi révèlent un égal détachement de toutes les expressions particulières. C'est en ce point que les emportements les plus divers deviennent capables d'être conçus dans un

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seul effort et se tempèrent les uns par les autres, et je vois le secret de cette maîtrise s'y résoudre en un sourire supérieur. »

Au surplus, cet ordre, cette logique, ce naturalisme aimable, qui caractérisent les œuvres de notre race, n'ont rien d'abstrait ni de rigide. Notre esprit est si parfaitement sage et mesuré qu'il souffre avec autant de répugnance les hypothèses épuisantes que la folie de l'idéalisme absolu. « C'est que le sens de la pesanteur est dans la nation. Elle fut toujours portée à apprécier la densité de chaque objet. A la différence des Romains qui bâtissaient à grand renfort de mortier, les constructeurs français ont toujours marqué de la préférence pour la taille et l'appareillage des pierres. Le poids des matériaux faisait la solidité de l'œuvre. De la matière, ils aimaient la dureté, la nudité, la résistance, le grain irréductible. Ils manifestaient une race à qui il est naturel d'exclure les généralités vacantes et problématiques pour les remplacer par des objets fixes et des réalités loyales. Les gens de chez nous parlent comme ils ont travaillé. » De là notre morale positive, notre amour des réalités, l'honnêteté de la race, nos joies pures et calmes, notre générosité rayonnante. De là aussi notre haine des méridionaux, des phraseurs, des idéologues.

En résumant ici le Traité de V Occident, paru en 1904, et dont bien peu ont su dégager la

puissante et vivante doctrine, je m'aperçois que du même coup j'ai extrait le suc du dernier livre de Mithouard, Les pas sur la Terre. Ce volume est comme l'illustration du Traité et n'a d'autre fin que de nous remettre en mémoire, au moyen d'exemples délicieux, nos origines intellectuelles. Les Pas sur la terre nous promènent à travers notre architecture, nos paysages, nos coutumes, nos objets sacrés. Ce livre indique quelle unité préside à notre vie française, quel parfum autonome et subtil flotte dans notre atmosphère, pénètre chacune de nos productions, nous révèle dans tout l'univers. Notre type d'occidental, Mithouard l'illumine de sa prose chatoyante, soit qu'il nous raconte l'histoire de Saint-Sébastien, « capitaine des archers de Senlis », soit qu'il plaide le procès de Guilbicot, dit le Museur, lequel chemineau s'étant arrêté un soir d'automne dans le parc de Versailles, eut la curiosité d'ouvrir tous les bassins et de danser, entouré des jets de cristal, aux sons de sa cornemuse, trouvant ainsi, sans le savoir, dans le miracle des eaux, la conciliation de la pierre et des arbres.

Nous sommes loin de cette raison desséchante et abstraite, où voudraient nous enfermer de faux classiques ; car qu'est-ce qu'une raison qu'on ne sent pas ? Vénérons, au contraire, cette flamme intérieure qui nous éclaire à toute heure et qui nous conduit sans défaillance, l'instinct. « Cela, qui me renseigne, mais qui m'échappe, c'est la raison de toute ma race, c'est la réflexion de tous ceux qui m'ont

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transmis le fruit de leurs labeurs dans l'hérédité de tous ceux qui par l'éducation m'ont informé des résultats acquis, et c'est aussi le peu que j'y pus ajouter moi-même pendant des années de patience et de préparation. Mon instinct, c'est le souvenir sensible d'une foule de déductions anciennes, une provision de bon sens que les âges ont préparée pour moi, enfin de la raison profondément assimilée, »

Il n'est pas de plus douce discipline que celle qui permet à chacun de vivre dans le libre épanouissement de son exaltation lyrique et de demeurer quand même dans les bornes d'une tradition rafraîchissante.

LES MARCHES DE l'OCCIDENT (1)

C'est alors qu'en possession de sa méthode et de ses preuves, « maître de sa pensée et de sa joie », Mithouard éprouve l'une et l'autre à Venise, marche byzantine, et dans l'arabe Andalousie. Les Marches de l'Occident sont la contreépreuve du Traité et des Pas sur la terre, une sorte de supplément d'enquête et la conclusion positive de cette féconde trilogie.

Il est salutaire parfois de quitter son pays afin d'en prendre une plus sûre conscience, pour sentir à quel point on y est attaché. Par les heurts, les différences perçues en pays étranger, on saisit mieux sa propre réalité et à quelle âme commune on appartient vraiment.

«A Venise et à Grenade, écrit Mithouard, les plus belles surprises m'y attendaient, hormis de me trouver confondu. J'achevai là de me convaincre et de nous définir, où l'Occident commence à être disputé à lui-même... Mais si de la sorte, au contact de deux civilisations différentes et sous deux ciels divers, l'Occident accuse les limites de sa résistance par les mêmes symptômes, c'est donc bien qu'il possédait en propre sa loi de vie. »

Voilà deux pays frontières parfaitement aptes

(1) Adrien Mithouard : Les Marches de l'Occident, un vol. in-16, Stock, Paris, 1910.

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à nous éveiller à notre propre vie par toutes les étrangetés où nous nous heurtons dès l'abord. Notre intelligence perd là son bel équilibre, c'est à quoi nous reconnaissons que finit l'Occident et que s'ouvrent les portes du Soleil.

Nous y demeurerions même entièrement dépaysés et n'y ressentirions que des à-coups si nous ne retrouvions à Venise comme en Espagne les deux principes essentiels de notre civilisation : la chevalerie et la religion catholique. Celle-ci trouve plus aisément son expression dans la peinture que dans la sculpture. Alors que les Grecs ont fait de la statuaire leur « art central », l'Occident si profondément chrétien a cherché dans la peinture son riche langage. Or, Venise est la ville des peintres par excellence. Les Vénitiens sont exclusivement intéressés par les teintes riches, les précieux éclairages, les tons chauds ; « ils mettent le dessin au service de la pâte ». Ce sont de francs ouvriers. Ils peignent le nu, évoquent la chair avec ardeur, et non pas le nu masculin à la manière des Grecs qui préféraient leurs éphèbes, mais le corps de la femme, les florissantes carnations. Venise nous a révélé la peinture et lui a assuré la primauté dont avait joui la statuaire dans le monde antique. A ce titre, cette ville tient à l'Occident. Elle y tient encore par sa participation aux croisades. Venise « fut, en réalité, le garde-côte de la chrétienté ; elle guerroya sans relâche contre les pirates barbaresques ; ses mœurs conservatrices et indépendantes, sou organisation traditionnelle, son activité prodi-

gieuse font ressortir l'humeur occidentale ».

Mais, ceci admis, quelles différences nous ouvrent les yeux, aident à nous distinguer !

Venise bâtie sur pilotis, entourée d'eau, dépouillée de terre, ne saurait que choquer la mentalité d'un occidental habitué à palper du solide, à reposer fièrement ses pieds sur un sol fertile.

« Tous les travaux qui sortent des doigts vénitiens ressemblent un peu à des gageures ; l'existence même de la ville en est une. Il faut qu'on lui apporte tous les jours, pour qu'elle survive, un peu de la terre de la Jérusalem d'Occident. Elle a dépeuplé de leurs forêts les provinces voisines pour rester en équilibre sur le limon des fleuves. La Saluie repose sur plus d'un million de pieux. Il a suffi que l'eau fût boueuse pour que ces gens se crussent pourvus d'un pays assez solide. C'est la ville sans terre. »

Cette situation instable a eu sa principale répercussion dans l'architecture où l'Occident excelle et par quoi il demande à être jugé. C'est là qu'on saisit les plus palpitantes différences. Venise féerique, fragile et baroque semble reposer sur de la lumière. Grâce à la pureté de ses horizons, à ses couchers de soleil sans poussière, elle a fait rendre à la couleur sa plus folle intensité. De là l'importance de sa peinture, mais aussi la médiocrité de son architecture qui réclame d'honnêtes matériaux et le mépris du trompe-l'œil. La peinture et l'architecture ont été créées pour vivre en d'étroits rapports. Lorsque l'équilibre est rompu et que la peinture se

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lance dans l'orgie des couleurs, la discipline architecturale s'évanouit. Tous les écarts de l'imagination se donnent carrière.

Ici les bâtiments s'appuient sur la beauté du ciel, c'est pourquoi les campaniles édifiés sur des éponges chancellent. On construit en vue du plaisir des yeux, d'où la surcharge des façades, les badigeonnages multiples et l'orchestre criard des ornementations dissonantes. De la couleur avant toute chose, et pour cela Venise préfère les verroteries bariolées, les matières sinon solides du moins très riches, les paradoxes d'architecture, les objets frêles et maniérés.

Les Vénitiens n'ont nullement le respect du temps, qui est notre caractéristique, l'Occident étant comme une personne morale dont la fm consiste à se continuer. « Sur notre dernière motte de terre donnons-nous une fête », disent ses expansifs habitants, ivres de mouvement, de lumière et prompts à se réjouir comm« ceux qui ne se eroyant pas en sécurité se jettent à corps perdu dans les plaisirs et vident d'un coup la coupe de toutes les voluptés.

Venise est perpétuellement en fête, fête des sens, mais principalement des yeux. Nulle part le vieux précepte oriental « puissiez-vous jouir de vos yeux « ne fut mieux accueilli. Et notez que le mouvement, la vie, la joie n'ont pas ici d'autre fm qu'eux-mêmes. Ah ! que dira le Celte transplanté dans ces rutilants marécages, lui si ménager de son temps, lui qui ne compte pas seulement chaque heure en vue d'une ac-

tion utile et positive, mais qui entend que les cloches de nos cathédrales les lui martèlent pour mieux fixer leur bon emploi ! Que diront nos statuaires devant ces marbres baroques de l'église des Frari où Longhena a juché des nègres atlantes « dont le pantalon de marbre blanc laisse voir par une déchirure leurs genoux de marbre noir, et des squelettes de marbre noir qui secouent des linceuls de marbre blanc en vue d'y faire lire des inscriptions latines. Et puis,a-t-on idée de faire porter un cercueil par des chameaux ? » Que de matière précieuse gâchée en vue de confectionner des jouets à de grands enfants ! Quelle expansion, quelle énergie dépensée en pure perte ! Et nos braves ouvriers d'art comprendront-ils qu'on ait offert à Henri III une collation dont le service était en sucre ? C'est pourquoi lorsque le roi déplia sa serviette elle se brisa entre ses mains. Et ces verreries, ces mobiliers qui ne sont faits ni pour boire ni pour s'asseoir !

« Cela vise à nous surprendre, presque à nous berner. Ce sont de mauvaises farces qui rappellent les grossières plaisanteries des jouets allemands. Car en quel autre lieu du monde eut-on imaginé de faire une chaise avec deux écailles d'huîtres dont l'une fournit le siège et l'autre le dossier ? »

Ah ! j'attends ici nos architectes médiévaux ! Ecoutons et méditons cette admirable page de Mithouard où sont inscrites les plus nobles vertus de l'Occident :

« La sagesse de la cathédrale était fondée sur

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le respect du sol et l'intuition de la race. Sa logique n'acceptait que l'efîort utile. Par sa perfection intime, elle certifiait l'accord des métiers et la droiture naturelle des artisans. Non seulement elle unissait en toute réalité les hommes qui la bâtissaient ensemble. Mais, forte contre le temps, elle constituait, de plus, un lien entre les générations successives, unanimes dans ,leur tradition et glorieuses de leur clocher. Cette puissante maison de Dieu était la maison du peuple tout entier, dont son envolée de pierre attestait les énergies disciplinées. Son autorité rayonna sur l'Europe... L'esprit dont elle procédait était celui de l'homme qui est devenu maître de sa force et certain de sa loi. Cette bonne tête-là, pendant des siècles, ne sut rien penser qui ne fût droit et fier. L'homme qui la portait, même en des temps difficiles, vécut harmonieusement. Il éleva des châteaux et des églises, il fit des tragédies, de la musique et des tableaux où il traduisait avec confiance la belle ordonnance de son âme. »

Or, à Venise — « carton sur de l'eau, décor sur de la vase, rivage qui n'est pas le sol sur la mer qui n'est pas la mer, caricature de la terre » — le goût inné de l'excessif, de l'exceptionnel, l'intempérance des caractères, le faste insolent donnent aux monuments un aspect « de verrerie bousculée sur un plateau ». Nous assistons à un carnaval au « bal des architectures sur l'horizon ». Aucune sécurité ne nous accueille. « Le fier Occident qui demanda sa force à la succession des hommes et à la rude série des

jours se font ici comme un fantôme dans la lumière. » Et Mithouard évoque, amusant symbole, la petite reine imaginaire de Venise, la princesse Babiole qui circule partout « insaisissable, au milieu d'un peuple de prestidigitateurs, sous un ciel prestigieux », l'organisatrice des fêtes, la dispensatrice des sérénades, « la princesse de tous les riens surprenants et sympathiques, dont les mains adroites tressent de petites choses inoffensives et séduisantes ».

Une leçon semblable nous attend à Grenade. « Le respect de l'homme, l'honnêteté du travail, le sentiment de l'équilibre, la juste entente des réalités, le bon usage du temps, le goût de l'énergie », qui sont les trésors moraux de l'Occident, ne se trouvent pas en Espagne dosés avec mesure. La vie y est comme une provocation perpétuelle. Des artistes, des guerriers, des saints se sont tout de suite portés aux extrêmes. Lieux versatiles où l'esprit ne trouve point sa paix.

L'architecture espagnole a, elle aussi, son enseignement. Si Venise a le placage, l'Andalousie possède l'arabesque. On ne tient compte ni de la stature de l'homme ni de son habitat. « Je ne sais pas entendre, déclare Mithouard, une architecture qui ne soit pas au mètre de l'homme et toute pleine de sa vie et de son pays. » Or, l'Alhambra pourrait tout aussi bien être planté sur un promontoire breton ou à pic

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sur une vallée des Apennins, « mais on n'eut pas dressé ici un chapiteau de Saint- Julien-le-Pauvre ». Mithouard donne de l'art mauresque une excellente explication. L'Arabe nomade et habitué à l'immensité du désert n'a pour se distraire que lui-même. I! est ainsi, dans la monotonie de ses jours, prédestiné aux spéculations abstraites. Il invente donc l'algèbre, les mathématiques, la géométrie, mais n'est pas constructeur, parce qu'il ne s'arrête pas longtemps nulle part. Le point de départ de son rêve est une ligne qu'il plie dans tous les sens, dont il fait sortir les figures géométriques les plus compliquées et qui aboutit à l'arabesque, aux ornements en stuc, à une architecture de bilboquet.

L'arabesque ne saurait satisfaire un Occidental. Comment y trouverais-je mon contentement, dit Mithouard, « moi dont la terre est émue par le frisson des trembles et le froissement des herbes au bord de la rivière... Mon pays est trop divers pour que je me résolve plus qu'un instant à cet exil dans l'abstrait, et dans l'angle de chaque chose je cherche un soutien ».

Sans doute, Grenade ofïre de magnifiques voluptés, ainsi que Venise, et c'est pourquoi l'imagination des romantiques a tant exalté ces lieux brûlants. Mais la sagesse de l'Occidental s'accommode mal de ces violentes secousses et, dans des pages pleines de passion, Mithouard évoque la touchante et tragique histoire d'un jeune Breton au cœur consumé de

fièvre qui s'élance vers ces contrées radieuses, pensant y apaiser un amour dévorant. Venu sous un ciel de feu pour savoir la fin de ses désirs errants, Loïc de Coëdigo n'y trouve qu'une déception âpre. Avant de se résigner, de retourner dans la paix, de rentrer dans la discipline de son pays, il se donne fougueusement à la Marrabaise Incarnacion à la bouche saignante, à la lourde natte de cheveux noirs et l'étrangle dans un sanglot.

Ce parfait ouvrage d'artiste probe, ce lucide bréviaire de nos réalités et de nos pures richesses d'Occident se ferme sur cette admirable conclusion :

« Grenade offre une volupté suprême, épuisée aussitôt. Nos premiers parents, disent les Ecritures, ne purent, devenus mortels, rester dans le Paradis terrestre, lequel était situé en Orient. C'est dans notre pays amical et voilé qu'il y a lieu d'ordonner notre vie, c'est selon la loi qu'il nous impose qu'il convient de régler nos sentiments et de concerter nos travaux. Un bonheur aigu, fût-ce dans le plus divin séjour du monde, n'est possible que le temps d'une surprise. »

Les Marches de VOccidenl terminent, ai-je dit, la trilogie dont le Traité de l' Occident et les Pas sur la Terre composent les deux premières parties. Si l'on veut bien réfléchir à l'unité de cette œuvre, à la noblesse de son enseignement, à sa largeur de vue, on conviendra, je pense, qu'au-

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cune synthèse d'idées ne fut tentée depuis dix ans qui passe celle-ci en précision et en harmonie.

Par ces trois volumes qui narrent la genèse de la pensée française, et après le Tourment de V Unité, Mithouard se classe parmi nos critiques libres les plus avertis de l'heure. Il nous offre un fameux exemple d'esprit organisateur et souple, de lyrique conscient. Il faut bien avouer que parmi les cerveaux contemporains plus ou moins étroits, tous inféodés à des partis, bien peu atteignent ce parfait équilibre.

Nous allions nous entendre, peser loyalement les acquisitions lyriques de la génération précédente, sarcler les vignes vierges du symbolisme, grelïer ces ceps trop sauvages et qui jusque dans leur sève bouillonnante attestent la richesse du sol de France — or, tout est soudain remis en question. Nous assistons à quantité de combats singuliers, à une multitude d'escarmouches stériles entre pseudo-classiques, pseudo-romantiques. Chaque adversaire reçoit autant de coups qu'il en donne et la victoire n'est nulle part. Bien mieux, la littérature, qui jusqu'à ce temps requérait comme vertus cardinales le désintéressement et la franchise, se trouve amoindrie et rejetée au second plan. Les préoccupations sociales ont faussé les meilleurs manuels d'art. Pour ne prendre qu'un exemple, l'intéressante question du vers libre n'est plus étudiée en elle-même, mais en fonction de telle ou telle politique. Les néo-classiques rejettent la strophe analytique sous pré-

texte que le xvii^ siècle, qui était monarchiste, ne l'a pas employé ; d'autres la défendent, parce que soi-disant — et bien à tort — elle a bonne couleur moderniste. De tels états d'esprit seraient comiques s'ils ne dénotaient une aussi triste notion des destinées de notre poésie.

Seul ou presque seul, au milieu des partis s'entre-dévorant, Mithouard a conservé une intelligence lucide et un noble souci des nuances. Il nous offre un magnifique exemple de prudence et de mesure. S'il montre les dangers d'un romantisme échevelé qui risque de briser l'harmonie entre notre sensibilité et notre intelligence, s'il nous met en garde contre les plaisirs dissolvants de Venise et de Grenade, il n'oublie pas à quel point ce demeurent pour nous deux villes d'importance, « des lieux éminemment favorables à la méditation ».

Il se retourne donc contre les partisans d'un humanisme froid et d'une renaissance latine dont la logique étroite risque d'étrangler tout chant lyrique ; il les convie à ne pas apporter « une fougue trop romantique à nous libérer du romantisme ». Certes, celui-ci fut une belle maladie, une fièvre salutaire, le xviii^ siècle nous ayant desséché l'âme.

On peut dire que nos facultés nationales, d'abord coordonnées et fortifiées d'une discipline harmonieuse, se dissocient vers la fin du XV® siècle. Elles s'épanouissent à nouveau d'époque en époque, mais les unes après les autres et non plus tendues dans un seul équilibre, tant qu'elles finissent par se tourner les unes contre

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les autres. « L'art classique et l'art romantique furent les deux moitiés de la cathédrale. »

C'est à la reconstruction de l'édifice national que nous invite avec persuasion Mithouard.

Laissons pseudo-classiques et pseudo-romantiques se déchirer pour des motifs extra-littéraires. A nous, aux artistes désintéressés, conscients de leurs devoirs, appartient de rétablir par leurs œuvres l'équilibre interrompu, d'aider à la synthèse, à la coordination harmonieuse et vivante de nos facultés nationales. Le lyrisme contemporain s'accommode mal des rapports abstraits de la raison pure, pas plus que des courbes épileptiques d'une sensibilité dévoyée. La prétendue clarté latine et le mirage jacobin portent en eux de terribles germes. Aussi bien les mots raison et sensibilité ne sont que des schèmes philosophiques. Nos vrais poètes ne sacrifient pas ceci à cela, mais, dans une intuition profonde, s'efforcent de dire toute leur âme et d'ordonner leurs poèmes selon l'instinct de notre race, qui assume le plus possible d'humanité, je veux dire qui marie joyeusement la logique du cœur et la spontanéité de l'esprit. Mithouard aura grandement hâté cette union en nous éveillant à une plus sûre conscience de nos réalités occidentales.

En chaque siècle s'incarnent des aspirations littéraires en conformité avec l'ensemble des tendances du moment. Les désirs d'une race se transforment selon les diverses périodes de son évolution politique et morale, et prennent comme mode d'expression, dans le domaine des arts, les figures, les images, les symboles les plus propres à leur exaltation.

Sur les sommets du génie français il est quantité de petites sources rafraîchissantes. Suivant l'époque on puise à celle-ci ou à celle-là, mais dans toutes se reflète un peu de notre ciel. Cet azur toujours identique à lui-même représente notre claire raison française, solide et nuancée à l'infini.

A n'importe quel moment de notre histoire arrêtez-vous au bord de ces fontaines évocatrices, vous verrez se lever cette douce lumière où baignent les formes les plus changeantes de nos inspirations.

C'est au nom de cette logique française que nos architectes du Moyen Age ont bâti leurs puissants et légers édifices. Sur les mêmes bases

de cette sage raison un Racine édifie ses tragédies, un Descartes son Discours de la Méthode. Et nous-mêmes, dans nos plus hardies créations contemporaines, obéissons, sans le savoir, à ces lois, tant sont impérieuses les exigences d'une culture séculaire.

Mais si la raison française se retrouve dans chacune de nos productions, si son domaine est universel, les sentiments qui la vivifient et lui donnent son parfum demeurent particuliers. Autrement dit, un ciel unique se mire dans nos sources d'enthousiasme, mais l'eau de ces multiples sources n'a pas le même goût, ici plus fade, là plus sapide. Chacune de ces saveurs originales indique la succession des époques de notre littérature avec leur âme propre, le trait marc[uant de leur mentalité, la caractéristique du génie français durant une certaine période de production créatrice, qui permet de la différencier de tout autre moment littéraire.

On a cru longtemps que le Moyen Age était le siècle de la fantaisie et du dérèglement artistique. L'étude de l'histoire politique de ce temps traversé de guerres, de troubles sans nombre, n'a pas peu contribué à nous induire en erreur. Aujourd'hui il est enfin prouvé qu'une cathédrale gothique a des assises non moins solides qu'un temple grec, que l'architecture du Moyen Age repose sur une géométrie stricte et

que la statuaire obéit à une loi des grands nombres étrangement sévère.

Aucune époque n'aura sans doute mieux prouvé qu'il est possible de donner libre cours à son inspiration lorsque celle-ci procède du cœur même de la race. Car pour anonyme que soit la création artistique en ce temps-là, elle s'en réfère toujours à une tradition commune qui, en l'espèce, est la Bible. La religion opère la synthèse des esprits ; elle est le lien susceptible de rattacher entre elles toutes les individualités et de les unir dans le même désir fervent.

. Cette tradition a donc une réalité vivante, si vivante que dans la suite des temps nous ne rencontrerons aucune idée assez puissante pour opérer ce miracle de maintenir un peuple les yeux fixés vers un même idéal collectif.

Qu'on songe aux miracles, qu'on songe aux mystères, aux confréries, à toutes ces manifestations intellectuelles où la foule et l'artiste collaborent indistinctement. Bien mieux, il n'existe alors ni peuple ni intellectuels, mais une multitude qui apprend à lire dans le même livre et qui pense en masse.

Au xvii^ siècle, la tradition, par suite du changement survenu dans l'ordre moral et social, est comprise un peu différemment. Le roi incarne l'unité politique de la nation ; il est la personnification de la patrie et de l'honneur.

Du point de vue artistique la tradition est moins cherchée dans l'esprit des provinces réunies sous le même chef que dans cette conformité de l'intelligence entre les anciens et les modernes, c'est-à-dire dans la raison universelle. Les sentiments humains, généraux, voilà ce que décrivent un Corneille, un Racine, un Molière, un La Fontaine. Le xvii^ siècle est le siècle de la réduction à l'universel. De là cette idée de nature ou de raison qui correspond à ce qui existe de plus général dans l'humanité; de là les préceptes de Boileau et ceux de Descartes tendant au triomphe des « idées claires », dépouillées de tout caractère épisodique, particulariste (1).

Il y avait un danger dans ce classicisme. Tant que la soumission des sujets à l'autorité du roi demeure absolue ; tant que les facultés s'équilibrent et sont en parfaite harmonie, la tradition classique ne produit que des chefsd'œuvre. Mais l'intellectualisme ne tarde pas à envahir tous les domaines de l'esprit, la raison sombre dans l'abstraction et se dessèche. Le lyrisme perd toute vertu créatrice et se dissout dans la rhétorique (2). Les philosophes s'enhardissent jusqu'à ébranler les plus solides fondements de l'être. Dans son vigoureux bon sens, Bossuet ne s'était pas mépris sur la lutte qui se préparait. On a retrouvé de lui une importante lettre au Marquis d'Allemans où les dangers de la raison pure et du Cartésianisme

(1) Cf. E. Krantz : V Esthétique de Descartes.

(2) Gf. Lanson : Histoire de la littérature française.

étroit sont mis en pleine lumière. « ...Sous prétexte qu'il ne faut admettre que ce qu'on entend clairement — ce qui, réduit à certaines bornes, est très véritable — chacun se donne liberté de dire : « j'entends ceci, et je n'entends pas cela » ; et, sur ce seul fondement, on approuve ou on rejette tout ce qu'on veut, sans songer qu'outre nos idées claires et distinctes, il y en a de confuses et de générales qui ne laissent de renfermer des vérités si essentielles qu'on renverserait tout en les niant. Il s'introduit sous ce prétexte une liberté de juger qui fait que, sans égard à la tradition, on avance témérairement tout ce qu'on pense (1). »

On sait à quelles extrémités s'est portée la Révolution. A l'intérieur c'est tour à tour une raison froide ou un sentiment épuisé qui dirigent l'esprit de nos productions intellectuelles. Un double courant circule à travers notre littérature : celui des encyclopédistes et celui des bergeries, le courant intellectualiste et le courant du « cœur », mais du cœur étiolé, débordant de sensiblerie sénile et privé de sève lyrique. Ces deux courants, d'ailleurs, mènent à la guillotine.

Toutes les nouveautés venues de l'extérieur sont accueillies. L'esprit étranger, ce qu'on a

(1) Lettre au Marquis d'Allemans. Bossuet, Œuvres, édition Lefèvre, t. XI.

nommé le cosmopolitisme (1), fait son entrée. Cet apport n'est pas à dédaigner en bloc, il aère notre littérature, lui donne du ton, plus d'ampleur, surtout plus de veine lyrique. Malheureusement le goût français n'est plus assez sûr pour opérer un choix entre ce qui nous confirme dans notre génie national et ce qui nous désagrège.

A l'influence anglaise va s'ajouter, avec le Romantisme, l'influence allemande, en attendant celle des littératures du Nord dont nous commençons seulement à nous dégager.

Avant 1789 il existait un goût français. Il n'en a plus existé après, parce que le public est devenu trop vaste, La conséquence fut la tendance de l'homme à s'individualiser. L'auteur ne connaît pas son public ; il ne lui reste plus qu'à parler pour lui-même, qu'à dire ses sentiments (2). Sans donc se soucier des opinions probables du public, l'auteur suit la pente naturelle de son esprit, et c'est le romantisme.

Cette poussée d'individualisme était nécessaire et bienfaisante en son principe. A l'origine elle est un noble effort pour vivifier la tradition médiévale. Mais les circonstances politiques n'ont fait que plonger davantage le romantisme dans l'anarchie. Aucun lien ne relie plus entre eux les esprits ; aucune idée générale n'opère la synthèse entre quantité de talents

(1) Cf. Texte : J.-J. Rousseau el les origines du Cosniopolilisme litléraire.

(2) Cf. Faguet : Préface au l. VII de la Liliéralure de Petit de Julleville.

épars, tous remarquables, mais qui tâtonnent et ne savent se rejoindre.

Sur quelle réalité sociale s'entendre ? La religion, la plus puissante force de concentration des esprits, est battue en brèche. L'idée de patrie, également capable de lier en faisceau les énergies du siècle, est répudiée ou tellement boursouflée par les idéologues qu'elle éclate dans l'abstraction.

Ainsi donc les deux certitudes qui, au point de vue artistique, avaient constitué l'unité antique : la religion et la patrie, demeurent sans influence. On ne verra plus, comme au temps des Grecs ou au Moyen Age, des multitudes transportées d'enthousiasme au spectacle où s'enclôt l'histoire de toute leur âme. La tragédie est définitivement morte, faute de ses deux éléments constitutifs. Même la tragédie du XVII® siècle n'était déjà qu'un exercice de cabinet destiné aux purs lettrés.

La multitude de jadis, organisée, homogène, divisée en corporations et unie dans le même idéal, est morte. Elle a fait place au peuple.

Chose curieuse, jamais, autant qu'aujourd'hui, on n'a parlé du peuple, on ne sera occupé de son bien-être, et pourtant jamais ce mot de « peuple » n'a correspondu à moins de réalité. La Révolution a mêlé les classes, elle ne les a pas rapprochées. Il y a plus de différence aujourd'hui entre un bourgeois et un ouvrier, qu'entre un seigneur de l'ancien temps et les gens de son domaine. D'autre part, un régime parfaitement incapable s'est efforcé d'ealever

soigneusement au peuple toute réalité, c'est-àdire toute certitude, chaque idée morale qui pouvait donner quelque cohérence à cette masse. Plus qu'à n'importe quelle époque le peuple demeure une idée pure, une abstraction.

Au milieu de l'anarchie contemporaine nous assistons à un puissant effort de discipline intellectuelle. Ce que les circonstances politiques et l'état social sont incapables de nous donner, il le faut demander à une élite artistique, décidée à sauvegarder la santé morale de la littérature française.

M. Emile Blémont, dans un livre intéressant qui prouve l'impuissance des pouvoirs publics à créer une mentalité collective, a rais le doigt sur le point névralgique de notre démocratie. « Les rapports de la tradition avec la démocratie, écrit-il, peuvent se résumer en une sorte de syllogisme, dont voici les termes : la démocratie n'est pas, en elle-même, un régime particulièrement propice à la tradition. Plus que tout autre régime cependant, la démocratie a besoin de la tradition. » Plus loin, M. Blémont énumère les caractères antitraditionnistes de la démocratie : « Pourquoi la démocratie ne forme-t-elle pas un milieu particulièrement propice à la tradition ? Parce que le régime démocratique a pour caractères : 1° l'instabilité des conditions sociales et l'affaiblissement de la famille ; 2° l'omnipotence du nombre et de l'argent ;

3° la réduction du loisir ou de l'idéal au minimum ; 40 la tendance des esprits à l'uniformité et à l'abstraction (1). »

Pour remédier aux conditions si défavorables de notre démocratie, nos meilleurs écrivains s'efforcent de remonter le courant corrompu et, par une littérature conforme aux préceptes de notre vieille tradition, de nous faire toucher du solide. Ils se sont donc attachés à décrire et à chanter les réalités sociales les plus certaines, les plus proches de nous, les plus propres à nous créer une âme commune. Ils exaltent à nouveau la famille, la plus nécessaire des assises sociales, et la replacent sur son véritable sol : la province.

On connaît le nom de ces chefs qui ont donné le branle à toute une littérature où le régionalisme est magnifié. On soupèse déjà les multiples ressources à tirer d'une telle inspiration : la vie paysanne faussée par la vue myope du naturalisme est décrite comme il convient ; les travaux des champs sont célébrés avec joie et amour ; les industries locales encouragées, les paysages de France sauvegardés ; l'humilité des humbles et solides efforts quotidiens de la petite ville, dernier rempart de la foi et de la tradition, enfin honorée et appréciée à sa vraie valeur. Comme Barrés, en recevant le nomade Richepin à l'Académie, a bien parlé de ces choses ! « Sur quoi roule, dit-il, depuis des siècles la chanson de la petite ville ? Elle répète

(1) Emile Blémont : Le Génie du Peuple.

éternellement trois, quatre idées de religion, d'autorité, de mariage, d'épargne et d'héritage. Elle chante obstinément la règle.... Ici le cœur est plus lent d'un degré, mais c'est un cœur

immortel Je vénère quelque chose de sacré

dans cette monotonie, cette insignifiance, cette petitesse. Tout cela prépare d'une manière très humble et très insensible les plus magnifiques récoltes. »

A condition, comme le dit encore Barrés, qui dans le même discours jette son cri d'alarme, « qu'un entraînement un peu frivole ne fasse dévier un mouvement qui pourrait être une renaissance », et qu'on ne « fasse pas du régionalisme, comme nos pères faisaient leur temps de mélancolie romantique » — on peut s'attendre à voir les meilleurs fruits sortir de cet effort. Aller demander aux provinces une leçon de sagesse, c'est hâter la décentralisation littéraire et renouer les liens d'une inspiration collective.

Résumons-nous. A cette heure nous voici pris entre deux courants également funestes : l'un de plus pure essence anarchiste, qui clame la Vie, le Futurisme, toutes les aspirations monstrueuses et brutales, sans se soucier de définir ces mots de « vie », de « force » dont il abuse ; l'autre qui prétend nous ramener, par l'abstraction, au cartésianisme, à une raison dépouillée de toutes ses qualités et attributs.

Je parlais, au début, des fontaines rafraîchissantes semées sur les sommets du génie français ; chacune a une saveur particulière, mais toutes reflètent le même ciel. Le néo-classicisme ne fait attention qu'à ce ciel immense et sans contours ; il dédaigne de se pencher pour boire l'inspiration à la petite source. Ce ciel, cette raison universelle, a besoin d'être découpé en images, de se localiser, de revêtir la forme de la petite source sentimentale, symbole d'une manière d'être définie. Faute de points d'appui, de contours fermes, l'esprit tourne désespérément dans cet azur sans limite.

A cette heure et entre ces deux courants opposés la littérature française, sans dédaigner ni la source régionaliste qui alimente son sentiment, ni la portion du ciel où se circonscrit sa raison, doit s'efforcer de synthétiser, dans une doctrine cohérente, les aspirations infinies et la soumission nécessaire aux réalités bornées qui nous entourent. « La règle toute seule et défendue avec superstition, déclare encore Barrés, mène droit au formalisme stérile : l'indépendance cultivée pour elle-même, c'est la confusion, le caprice, l'incohérence ! Heureux celui qui parvient à conquérir son équilibre entre ces tendances ennemies, qui, sans paralyser aucune de ses puissances de désir et sans rien négliger de ses réserves héréditaires, ae fait qu'une seule âme des deux âmes qui nous sollicitent tour à tour, une seule âme, à la fois audacieuse et disciplinée. »

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