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CHAPITRE VIII Le Triomphe de rintelligibilité

L'essence universelle de la personne humaine, voilà ce dont se préoccupe au plus haut point le xvii^ siècle littéraire. Le poète, le dramaturge, le prédicateur prennent plaisir à l'analyse des crises passionnelles, à l'étude du cœur humain. Toute leur attention se concentre sur le monde intérieur d'où surgit désirs, amours, orgueils, ces moteurs de nos activités spirituelles.

Le xvii^ siècle n'ignore pas le monde extérieur, car il est malgré tout « âprement naturaliste », et Flaubert eut raison de revendiquer à son profit le témoignage de « ce vieux croûton de Boileau » ; mais il ne prend que l'essentiel, la substance des phénomènes. Les écrivains du temps ne demandent pas à l'antiquité le sens du pittoresque, non, mais des préceptes moraux, une règle de raison. Les Romains s'étaient comportés de même envers leurs maîtres grecs. Si les contemporains de Louis XIV font une place aux descriptions de la nature, c'est bien souvent pour mettre leur conscience de disciples à l'abri de tout soupçon et satisfaire leur religieux respect des littératures classiques. Il ressort que l'œuvre du xvii® siècle est principa-

lement une œuvre morale (1) et la partie abandonnée aux descriptions semble plutôt un succédané, une sorte d'ornementation littéraire qui aboutit parfois à une sèche nomenclature. Pour ne prendre qu'un exemple, Fénelon n'a perçu la nature qu'à travers les poètes anciens. Le passage si vanté de la « grotte de Calypso » est bien le ramassis le plus vaste qui se puisse concevoir de clichés et de lieux communs insipides. Toutes les épithètes sont vagues et générales ; rien n'est vu, rien n'est senti.

On peut donc avancer sans témérité que le xvii^ siècle, à quelques exceptions près, ne possède point de la nature un sentiment original. Rien n'est plus instructif à cet égard que la lecture, dans les Théories ei Impressions de Jules Lemaître, du chapitre intitulé Touristes d'autrefois. L'auteur est allé feuilleter quelques « impressions de voyages » d'honnêtes gens du grand siècle et nous en livre le contenu.

Le Voyage de Chapelle ei de Bachaumont contient surtout le menu du déjeuner et du souper quotidien de ces deux bons vivants.

Là deux perdrix furent tirées D'entre les deux croûtes dorées D'un bon pain rôti dont le creux Les avait jusque-là serrées ; Et d'un appétit vigoureux.

Toutes deux furent dévorées Et nous firent mal à tous deux.

(1) Il faut voir dans ce goût du xvii^ siècle pour les analyses morales les portraits et les « états d'âme », l'explication de la préférence donnée par les contemporains à Bourdaloue sur Bossuet. L'auteur des Oraisons funèbres était trop « lyrique », trop personnel, pas assez universel.

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Ce qui les charme le plus, c'est, aux environs de Toulouse, chez le comte d'Ambijoux, « une petite île plantée et tenue aussi propre qu'un jardin, et dans laquelle on trouve, comme par miracle, une fontaine qui jaillit et va mouiller le haut du berceau de grands cyprès qui l'environnent ».

Bien différente, il est vrai, la Relation d'un voyage de Paris en Limousin de La Fontaine. Les femmes et la bonne chère tiennent encore une place honorable dans le récit. Toutefois la nature et le « beau désordre » ne laissent pas que d'émouvoir le bonhomme. Sa description du château de Blois est bien précieuse. « Ce château a été bâti à plusieurs reprises, une partie sous François I^^, l'autre sous quelqu'un de ses successeurs. Il y a en face un corps de logis à la moderne, que feu Monsieur a fait commencer. Toutes ces trois pièces ne font. Dieu merci, nulle symétrie et n'ont ni rapport ni convenance l'une avec l'autre ; l'architecte a évité cela autant qu'il a pu. » Hâtons-nous de dire que voilà un Dieu merci que nous n'entendrons plus de longtemps. Aussi bien, sa vie durant, La Fontaine passa-t-il pour un dissident et un « amateur ».

Dans son Voyage de Normandie et dans son Voyage à Chaumonl, Regnard, quoique excellent peintre de caractères, n'a rien vu de la nature. Il en est de même pour Lefranc de Pompignan dans son Voyage de Languedoc et Provence. Il faut arriver jusqu'à Bernardin de Saint-Pierre pour entendre une note juste.

Ainsi, « ce que nous croyons qui nous séduit le plus aujourd'hui, la nature sauvage et les sites montagnards, causent à nos voyageurs une impression franchement désagréable. Au fond, ils trouvent cela laid. » Même La Fontaine parlant de la Loire s'écrie : « point de ces montagnes pelées qui choquent tant notre cher M. de Maucroix. » M^^^ de Sévigné, qui l'eût cru ! appelle la vallée de Port-Royal un vallon affreux. On se souvient de l'indication mise par Molière en tête d'une de ses comédiesballets : « Le théâtre représente un lieu champêtre et cependant agréable. »

Les causes de ce mépris pour la description pittoresque dont notre époque est si friande sont multiples. En indiquer quelques-unes c'est pénétrer plus avant dans l'esprit du siècle en question. — D'abord la nature n'est pas considérée comme un genre littéraire. On ne la « traite » pas à part. Boileau au début du II® Chant de VArt poétique esquive une définition de la Pastorale et s'en tire au moyen de la fade comparaison connue « telle qu'une bergère, etc.. ». Il omet sciemment de parler de La Fontaine et ne cite ni Racan, ni Segrais. L'épopée et le poème dramatique ont tout accaparé et le sens du lyrisme fait défaut.

Lemaître donne une autre cause bien jolie de cette suspicion où l'on tient alors la nature. « Peut-être, nous dit-il, cette « horreur » dont les remplissaient les paysages un peu rudes était-elle un cas d'atavisme. Dans les âges lointains, quand les hommes faisaient péniblement

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