LE TRIOMPHE DE L'INTELLIGIBILITÉ
la découverte de la planète, les endroits les plus émouvants étaient aussi les plus inaccessibles et les plus périlleux. L'idée du danger, d'abandon et de mort était liée pour eux à l'image de ce que nous admirons le plus : glaciers, gorges, torrents, précipices. » De nos jours, au contraire, grâce à d'ingénieux chemins de fer à crémaillère et de prudents mulets, nous pouvons gravir les plus abrupts sommets « où nous attendent de confortables hôtels flanqués de petites boutiques à cartes postales et à bibelots commémoratifs. » — De plus, l'alpinisme, création moderne, a pris rang parmi les sports réputés. « L'alpiniste est un conquérant de paysages. Il ne saurait regarder avec effroi ce qu'il regarde en vainqueur. « Que j'aime surtout cette réflexion : « Il a tant peiné volontairement pour « voir )> que ce qu'il voit enfin ne peut que lui paraître admirable ! » Les commodités de transport et l'ivresse orgueilleuse de l'alpiniste ont donc contribué à développer en notre siècle le sentiment de la nature.
Autre cause. Pour goûter la nature en toute indépendance, il importe de la considérer en elle-même, objectivement, sans l'anthropomorphiser ; d'en aimer les teintes, la physionomie, l'ambiance, en un mot d'en chérir l'aspect pour cet aspect. Or le xvii^ siècle n'a pu faire cet effort. Il conçoit tout en fonction de l'homme et interpose son esprit. Ce qui ne possède point d'âme humaine ne mérite nullement qu'on s'y intéresse. Les animaux aussi passent pour d'ingénieuses machines.
Mais la vraie raison, la raison-type est que le xvii<^ siècle procède par généralités et synthèses. Il perçoit chaque chose sub specie aeterniîatis, alors que la nature réclame, pour se livrer, un esprit pittoresque, c'est-à-dire épris d'individualisme. Le siècle qui proclama le triomphe de l'intelligibilité n'attachait son attention qu'aux « essences ». Cette préoccupation des esprits à tout ramener à des concepts clairs, comme le commandent Descartes et Boileau, se retrouve dans les diverses branches de l'activité intellectuelle, où chaque œuvre possède son Discours de la Méthode. La tragédie exige un « sujet simple, chargé de peu de matière » ; les pièces de Corneille font un peu scandale. L'ode seule a droit au « désordre », mais à quel désordre ! à un beau désordre, à celui que l'esprit introduit de plein gré. Dans la langue s'opère la substitution du terme abstrait et général au terme concret. Enfin l'amour de la symétrie fait traiter de gothique l'architecture du moyen âge. Vous vous souvenez de ce que dit Fénelon à ce sujet dans sa Lettre à l'Académie. La Bruyère ne se montra pas plus avisé dans ses Caractères. C'est avec un certain orgueil satisfait qu'il écrit : « On a dû faire du style ce qu'on a fait de l'architecture ; on a entièrement abandonné l'ordre gothique, que la barbarie avait introduit pour les palais et pour les temples ; on a rappelé le dorique, l'ionique et le corinthien : ce qu'on ne voyait plus que dans les ruines de l'ancienne Rome et de la vieille Grèce, devenu moderne, éclate dans nos