CHAPITRE III
nul toute l’importance ; car c’était aux juges que finissait par revenir la charge de régler tous les différends. En effet , pour toutes les causes dont il remit le jugement aux magistrats, il permit à qui voulait d’interjeter appel devant un tribunal. » Si je ne me trompe, nous n’avons pas là un fait que Plutarque atteste pour l’avoir rencontré dans les documents contemporains et puisé à des sources antiques ; c’est une interprétation qui lui appartient, c’est sa manière à lui de comprendre les réformes et l’œuvre de Solon. Il est dupe de l’illusion que nous avons déjà signalée chez les orateurs du quatrième siècle avant notre ère ; et ceux-ci pourtant, six générations à peine les séparent de Solon (1) ! Nous ne pouvons croire, quoi qu’en dise Schœmann , qu’à peine arraché à une cruelle oppression , à peine protégé , par quelques garanties élémentaires, contre le joug d’une aristocratie qui restait, défait, en possession de toutes les fonctions publiques, le petit peuple d’Athènes ait commencé tout d’un coup , au lendemain de l’archonlat de Solon, à siéger dans des tribunaux auxquels les Eupatrides auraient été obligés de soumettre leur fortune, leur
(1) On a voulu faire dire à Aristote aussi que Solon avait établi le tribunal des Hèliastes et constitué sa puissance ; mais , comme l'a trés-rmement remarqué Grote , ce n'est pas dans le jugement d'Aristote lui-même sur Solon et sur son œuvre que se trouve celte assertion ; elle se rencontre dans le résumé qu'il fait des éloges que d'autres historiens avaient accordés à Solon , ou des reproches qu'ils lui avaient adressés. Commettant la même erreur, panégyristes et détracteurs voyaient également dans Solon le fondateur n de la démocratie actuelle. » Ces derniers le blâmaient t d'avoir remis le pouvoir suprême aux mains du tribunal , formé de juges désignés par le sort. » Or, parmi les historiens modernes , ceux mêmes qui donnent la couleur la plus démocratique aux institutions de Solon sont les premiers à reconnaître que la puissance des Hèliastes et leur rôle acbf ne datent que d'une époque très-postérieure. Cet anachronisme, Aristote ne le commet pas. Sans s'arrêter à discuter et à réfuter longuement éloges et critiques, il résume en quelques mots l'idée qu'il se fait de l'œuvre de Solon : « Solon parait avoir donné au peuple les droits indispensables , celui de choisir les magistrats et celui de leur demander des comptes. > Polit., 11, 9.
L’ORGANISATION JUDICIAIRE
liberté et leur vie. N etait-ce pas déjà beaucoup que, pour arriver à l’archonlat et aux autres fonctions électives , les citoyens de la première classe fussent obligés de solliciter les suffrages des citoyens de la dernière? N etait-ce pas assez humiliant de se voir forcé de rendre des comptes à cette populace, d’avoir à lui donner des explications en sortant de charge? Mais c’était là un affront qu’on n’avait à subir qu’une fois dans sa vie. D’ailleurs, dans l’assemblée où les magistrats avaient à répondre de leurs actes, c’était sur des faits accomplis que le peuple prononçait, et, presque toujours, grâce au temps déjà écoulé, grâce à la conspiration des nobles appuyés sur leurs clients et intéressés à se soutenir les uns les autres, l’épreuve n’était pas sérieuse, et la reddition de comptes était réduite à une pure affaire de formes. Si Solon avait octroyé aux pauvres, en matière civile et criminelle , un exercice réel du pouvoir judiciaire , à quoi bon leur fermer l’accès des charges ? La classe qui se trouve investie du droit de juger arrive bien vite, quelle que soit la constitution de la cité, à y prendre le pas, et à y dominer tous les autres pouvoirs de l’Etat. Si ce qu’Hérodote appelle le 5 vi;A 05 ’AÔvivaiwv, ce que l’on peut traduire par « la plèbe athénienne, » avait dès lors eu sa place dans des tribunaux souverains, chargés de remplacer la juridiction des magistrats ou de réformer leurs arrêts , Hérodote , le plus ancien, et par suite le plus compétent des témoins dont nous puissions recueillir la déposition, pourrait-il nous dire que la plèbe athénienne était jusque-là « privée de tout droit, » (-rôv [Aèv XSïivai'cov Sr,[Aciv , à-!Tidi7[j.svov TOTe TTavra...) (V, 69), et ferait-il dater de Clisthènes sa première participation à la vie politique? Affirmerait-il qu’alors , et alors seulement , furent conquises et octroyées les premières garanties effectives et sérieuses?