‹ Essais sur le droit public et privé de la république athénienneChapitre 129 sur 187 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

les procès portés devant les Hèliastes; d’une part la société athénienne devenait plus riche et plus industrieuse, tous les rapports s’y compliquaient de manière à amener de plus fréquents conflits d’intérêts ; d’autre part le pouvoir judiciaire des Archontes tombait et disparaissait par la désuétude, et c’était aux Hèliastes qu’on allait tout droit. Pour connaître de toutes ces causes, les Hèliastes avaient dû commencer de bonne heure à se partager parfois en plusieurs groupes, quitte à rester réunis quand l’affaire était d’une importance capitale; on avait pu ainsi, dans un même jour, sous la présidence de différents magistrats, juger et terminer plusieurs procès. Si les Hèliastes avaient dû, pour tous les différends qui leur étaient soumis, siéger tous ensemble, ce qu’il y avait dans l’année attique de jours non fériés n’aurait jamais suffi.

D’un autre côté, on tenait à ce que chacun des groupes formés par les magistrats, à ce que chaque tribunal, comme on disait, se composât d’un assez grand nombre déjugés. Les Athéniens croyaient entourer ainsi la justice nationale d’un plus imposant prestige. Pour représenter tout le peuple assemblé à celte fin de juger, sous la foi du serment, un citoyen menacé dans ses plus chers intérêts, il fallait, pensaient-ils, que les juges se comptassent par centaines et quelquefois par milliers. 11 y a là, je le veux bien, quelque matérialisme; aujourd’hui certes, pour tout esprit sérieux, notre jury, qui n’est composé que de douze personnes, a la même autorité, la même majesté que les cinq cent cinquante et quelques juges qui condamnèrent Socrate. Mais , pour être fausse , l’idée des Athéniens n’en est pas moins naturelle, et leur préjugé s’explique aisément. Chez celte nation si sensible au spectacle et à la pompe extérieure, un tribunal où n’auraient siégé qu’une

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L’ORGANISATION JUDICIAIRE

vingtaine de juges aurait paru quelque chose de mesquin; on l’aurait accusé de ressembler plutôt à un conciliabule de conspirateurs qu’à une publique et fière représentation du peuple souverain. Les Athéniens s’imaginaient aussi que, plus il y aurait d’intelligences réunies pour examiner la question en litige, de volontés concourant à l’enfautement de cette sentence qui était la parole môme et l’arrôt souverain de la cité, plus aussi les chances d’erreur seraient diminuées. Il y a là une illusion manifeste ; plus sont nombreux les hommes rassemblés dans une même enceinte et pressés les uns contre les autres, plus l’éloquence a de pouvoir sur eux et peut réussir à les entraîner jusqu’à des résolutions dont ils sont ensuite eux-mêmes les premiers à s’étonner. On sent, à certains moments, passer à travers les foules des courants électriques dont personne ne saurait mesurer à l’avance l’intensité et la durée. Souvent celui-là même qui a fait jaillir l’étincelle serait bien embarrassé de dire quelle direction va prendre la redoutable force qu’il a déchaînée ; surtout il ignore où elle s’arrêtera, quels effets elle produira, avant de se ralentir et de s’éteindre. Toute multitude est exposée ainsi à de rapides et presque subites contagions , à de brusques changements d’idées; il y a là toute une part d’inexplicable, ou du moins d’imprévu , quelque chose qui déconcerte la raison et qui peut égarer la justice. Cette sensibilité surexcitée, cette facilité avec laquelle les grandes assemblées s’animent et se passionnent, tout cela pourra servir un jour à sauver l’innocence injustement accusée, ou à faire triompher le droit, que l’on essaye d’étoulîer sous un amas de textes captieux et de subtilités légales; mais d’autres fois le même bénéhce sera acquis à l’habile avocat qui saura apitoyer et attendrir ceux qu’il lui serait impossible de per-

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