CHAPITRE III
ans (1); il fallait aussi, vraisemblablement, pour que le nom fût mis dans l’urne, l’avoir donné soi-méme au magistral. Rien ne nous fait croire que l’on ait jamais pu être légalement astreint à ce service comme au service militaire par exemple , ni que celui qui s’y dérobait fût même censuré par l’opinion , et regardé comme manquant à ses devoirs envers le pays. Tout semble indiquer que, depuis le moment où l’on commença à indemniser les juges, il se présenta toujours, pour remplir ces fonctions, un nombre suffisant de volontaires; on ne fut donc pas forcé de recourir à la contrainte ; on ne songea point à aller chercher ceux qui n’ambitionnaient point cet honneur. On sait combien était vif et persistant le goût des Athéniens pour toutes les luttes de la parole ; c’est ce dont témoigne hautement le drame attique qui, chez Aristophane comme chez Sophocle et Euripide , saisit avec empressement toutes les occasions qui s’offrent à lui de présenter aux spectateurs un simulacre poétique des combats judiciaires. Comiques et tragiques sont même si sûrs de plaire à leur public en engageant devant lui ces tournois , en le faisant assister à ces passes d’armes , qu’ils s’emparent à cette fin du plus léger prétexte : ils prêtent aux enfants de leur capricieuse fantaisie ou aux personnages que leur a fournis la vieille légende épique les allures et le langage de plaideurs athéniens ; ils commettent ainsi des anachronismes aussi graves que ceux qui ont été si durement reprochés à Corneille et à Racine par la critique contemporaine. — Les arguties d’avocat qu’ils mettent dans la bouche des héros
(1) PoUux , VIII , 86. Pour tout ce qui se rattache à cette opération du tirage au sort et à la manière dont se séparaient et se groupaient les jurés, voir l'intéressante dissertation icSdiæmian , De sortitionejudkum apud Alheniensts (Greifswatd, 1820), reproduite dans ses Opuscula academka, 1. 1 , p. 200-229 (Berlin, 1856 , 3 vol. in -8°).
d’Homère, les plaidoiries en forme qu’ils leur font prononcer sont-elles moins invraisemblables que les dissertations politiques ou les analyses psychologiques trop subtiles où se complaît Corneille , que la galanterie chevaleresque des amoureux de Racine ou la résignation toute chrétienne de son Iphigénie ?
Quoi qu’il en soit d’ailleurs de cette critique et de cette comparaison, cette curieuse particularité du théâtre attique suffirait à nous avertir , si nous n'en étions point prévenus d'autre part , du plaisir que prenaient les Athéniens aux débats judiciaires, à ce jeu serré de l’attaque et de la riposte, à cette rapide et brillante escrime où ils devinrent bien vite passés maîtres. C’était déjà pour eux une jouissance que d’assister , môme en amateurs désintéressés , aux séances des tribunaux ; à plus forte raison devaientils être fortement captivés par les procès dont l’issue était entre leurs mains , et où les deux parties se disputaient leur approbation et leur faveur. D’ailleurs , la rémunération attachée à chaque séance permettait à ceux des Athéniens que le sort avait désignés comme juges d’accepter, sans avoir de privation à s’imposer, un mandat qui flattait leur amour-propre, une occupation qui les amusait. L’indemnité n’était pas assez forte pour que l’on pût en faire une spéculation, ni thésauriser au sortir du tribunal ; mais elle équivalait , à peu de chose près , au salaire que le journalier ou l’artisan eût gagné dans sa journée par son travail. Avec le bas prix où étaient les subsistances à Athènes et les habitudes de sobriété qui distinguent encore cette population , les trois oboles suffisaient, à la rigueur, pour entretenir, pendant une journée, celui qui les recevait; en établissant le triobole , on avait compté, nous assure un scholiaste , que le citoyen aurait une obole pour acheter