CHAPITRE III
sa farine on son pain, une autre pour le mets qu’il y joindrait, une troisième pour le bois qui lui servirait à faire la cuisine (1). Les gens de métier n’avaient donc aucune raison d'éviter des fonctions qui, sans les obliger à aucun sacriGce , rehaussaient leur importance et divertissaient leur esprit curieux; pour les vieillards, pour tous ceux qui n’avaient que peu ou point de patrimoine ou d’économies , et qui n’avaient plus la force de travailler de leurs bras , c’était tout profit que de tomber au sort. Ils trouvaient dans le triobole une précieuse ressource , qui les mettait à peu près à l’abri du besoin , et leur permettait en même temps de consacrer au service de l’Etat ce qui pouvait leur rester d’intelligence et de force, et tout ce qu’une longue vie leur avait fait acquérir de judicieuse expérience. Parmi les hommes qui étaient dans la force de l’âge, beaucoup se trouvaient éloignés de la cité, soit par le service militaire, soit par le commerce maritime; d’autre part, les riches, qui ne tenaient point aux trois oboles et qui affectaient volontiers de rester à l’écart, de ne point se mêler à la foule, les orateurs et tous ceux qui occupaient des fonctions publiques , ne siégeaient guère dans les tribunaux. C’était surtout le petit peuple qui les remplissait , et les hommes âgés y étaient plus nombreux que les jeunes gens (2). Que l’on n’aille d’ailleurs pas, en dépit des plaisanteries d’Aristophane , se représenter les Hèliastes athéniens comme de vieux mendiants , comme des indigents maniaques et tombés en enfance ; on retrouve dans les railleries du poète un écho de la colère qu’éprouvaient, des cris de mépris et d’indignation que laissaient échapper
(1) Schol, Vesp., 300. Cf. Bœckh, Staalsauthaltung, 1. 1, ch. iO. (i) Aristopb., Yetp., 553, 196.
L’ORGANISATION JUDICIAIRE
ceux qui s’intitulaient eux-mêmes les bons, les meilleurs, quand il leur fallait comparaître devant ces laboureurs , ces artisans qu’ils dédaignaient. Pour prendre nos exemples dans l’époque dont l’histoire judiciaire nous est le mieux connue, souffraient-ils de la misère, ces juges à qui Démosthènes parle « de l’esclave que chacun d’eux a laissé à la maison (1)? » N’avaient-ils pas l’esprit sain, le cœur honnête et droit, ces Hèliastes qui acquittèrent toujours honorablement un Lycurgue tant de fois accusé par les Aristogiton et les Démade , ces juges du procès de la Couronne, qui, après Chéronée, sous les yeux de la Grèce attentive, osèrent donner raison à la politique et au parti dont avaient semblé se détourner les dieux , osèrent se prononcer pour Démosthènes et contre Eschine?
C’étaient les neuf Archontes qui administraient aux juges que le sort avait désignés le serment spécial que la loi leur avait imposé. Cette cérémonie avait lieu, tout au moins pendant le cinquième siècle, à Ardettos, bourg situé sur la rive gauche de l’ilissos, au-dessus de l’endroit où se creusa plus tard le stade panathénaïque. Au temps de Théophraste , c’était ailleurs , sans doute dans les murs mêmes de la ville et sur l’Agora, que ce rite s’accomplissait (2).
On a cru longtemps avoir , dans le discours de Démosthènes contre Timocrate (§ 149-151), la formule authentique de ce serment, telle que l’avait lue devant les juges, sur l’ordre de l’accusateur Diodore, le greffier dépositaire de toutes les pièces qui devaient être produites au procès. C’est là une illusion à laquelle il faut renoncer aujourd’hui.
(1) C. Stephan., 86.
(2) Harpocral , s. v. ’ApSiiTTo;. PoUai, VIII, 122.