‹ Essais sur le droit public et privé de la république athénienneChapitre 36 sur 187 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

d’offrir, comme représealant de la cilé, les plus solennels sacrifices (1).

Il y avait là, pour le sentiment démocratique, la plus désirée et la plus complète des satisfactions ; le peuple sentait l’égalité enfin réalisée depuis que le plus pauvre , le plus obscur citoyen pouvait être porté par le sort à la dignité d’Epistate des Prytanes ou d’Archonlc Eponyme , se trouver ainsi réputé, pendant toute une journée, le chef

(1) Sur ce caractère religieux du tirage au sort, voir de curieux passages de Platon (Lots, III, p. 690; VI, p. 759) qu’a mis en lumière M, Fustel de Coulanges. Nous croyons d’ailleurs que cet écrivain se trompe , en aflirmant que la démocratie a emprunté ce mode d’élection à l’ancienne aristocratie, à la constitution primitive de la cité théocratique. Sans doute c'était une idée familière à ces esprits religieux que celle de l’intenention des dieux dans les opérations du tirage au sort; c’est cette idée qui explique comment la démocraüe athénienne a pu aco’ptcr ce procédé et regarder comme agréables à la divinité et dignes de lui offrir des sacrifices au nom de la cité les magistrats qui devaient leur titre à ce que nous appellerions les caprices du sort. Il n’en est pas moins vrai qu' Aristote, qui avait tant étudié de constitutions , et dont le jugement est si pénétrant , dont le moindre mot a tant d’importance, regarde le tirage au sort des magistrats comme une institution toute démocratique (Polit., IV, 7). 11 est certain aussi qu’à Athènes même le parti qui se prétendait le continuateur et le fidèle héritier du passé raillait et attaquait le tirage au sort comme une coupable et dangereuse invention de la démocratie ; c’est ainsi que parlent et les chefs du parti oligarchique (Thuc., VllI, 65 et 69), et les disciples de Socrate, à l’exemple du maître (Xénoph., Memorah., 1 , 2). Ainsi à Athènes même, et dès le cinquième siècle , on se serait grossièrement trompé sur des faits tout contemporains , et les ennemis des innovations auraient critiqué comme une innovation récente un règlement qui appartenait, par son origine et son caractère, à cet ancien régime dont ils déploraient la ruine. N’y aurait-il pas eu là une erreur, un contre -sens qu’il serait difficile d’expliquer?

Quant à des textes contemporains qui nous apprennent quand commença le tirage au sort des Archontes, on n’en a pas encore rencontré. Un passage d’Hérodote qui serait trèsimportant et même décisif dans cette question , s’il n’était pas unique et si quelque autre indice le confirmait, est formellement contredit par un passage de Plutarque. Hérodote parle de Callimaquc , à Marathon , comme du « Polémarque désigné par le sort » ( ô T(ji xu4p.<i> )a/ù)Y Ilo).Ep.apyo; , VI, 1 10) ; mais il est très-possible que, par un anachronisme involontaire, il ait employé , en parlant de l’an à90, des expressions qui auraient convenu seulement à l’époque où il écrivait. Hérodote, qui avait vu le tirage au sort usité à Athènes, semble avoir conçu ce mode d’élection comme un des attributs essentiels de la démocratie (III, 80). D’aiUeurs, tout le démontre, les Stratèges, depuis que Clisthènes eut créé celle fonction, furent toujours élus et non désignés par le sort ; or, comme le remarque .M. Grotc, le Polémarque étant alors le premier des Stratèges , le commandant en chef de la force

LA CONSTITUTION ATHÉNIENNE

môme du gouvernement, laisser son nom à l’année, entrer ensuite dans raugnste compagnie qui siégeait sur le roc de l’Aréopage. Mais était-il vrai , comme aiment à le répéter Socrate et ses disciples, que l’on s’en remît au hasard du soin de choisir à la république ses véritables chefs, et que ce fût le hasard qui désignât les officiers et le pilote du navire, ceux qui commandaient la manœuvre au milieu de la tempête et qui tenaient le gouvernail ? Du jour où l’Ar-

armée, eùl-il (lé naturel que ce gilnéralissime , qui avait voix prdpondérantc dans le conseil , eitt été l'iHu du sort , tandis que les gdndraux , qui se trouvaient hiérarchiquement scs inférieurs, auraient été choisis entre les plus dignes par les magistrats et par eux présentés an suffrage populaire?

Ce qui confirmerait cette manière de voir , c'est qu’Idoménée , un auteur contemporain cité par Plutarque (Aristide, I ), affirmait en propres termes qu'Aristide avait été élu Archonte par le peuple et non désigné par le hasard de la fève (où xux|xcutov, dU’ éè.opivuv ’Afir.vxtwv), langage qui a plus de précision que celui d'Hérodote et ne peut s'expliquer par nne involontaire confusion. Comme Aristide fut Archonte Eponyme Tannée qui suivit cette bataille de Marathon, où Aristide s'était distingué comme Tun des Stratèges , on s'explique aisément que, dans de telles circonstances , le peuple ait élevé à cet honneur celui dont le nom était dans toutes les bouches ; ne serait-ce pas, au contraire, une étrange cotncidence que , juste à ce moment , le hasard eût ru l'esprit d'aller choisir, pour cette place unique , un des deux ou trois hommes qu'y aurait portés vraisemblablement un libre choix? Quand les différents partis, suspendant leurs luttes, s'étaient entendus, un siècle plus tôt, pour remettre le pouvoir constituant à Solon , était-ce aussi une complaisance du sort qui Tavait investi de cette dignité d' Archonte, alors la première de la république? « Il fut choisi Archonte après Philombrotos , • dit Plutarque (Solon, XV), « pour senir en même temps d'arbitre et de législateur. » Thémistocle aussi fut Archonte en 493. On trouve sur cette même liste , en 508 , Isagoras , le chef du parti aristocratique , et , en 479 , Xantliippe , le père de Périclès, général et orateur distingué.

Au contraire, à partir du milieu du cinquième siècle, on ne trouve plus, dans la liste des Archontes , aucun des grands noms d'Atliènes. Plutarque nous apprend (Péricl., 9 ) que Périclès ne fut jamais Archonte , et que par suite il n'entra pas à l'Aréopage. Ni Cimon , ni Nicias, ni Alcibiade, ni.Thrasybule, ni Chabrias ou Iphicrate, ni Démosthènes , Hypéride ou Eschinc ne figurent sur la liste des Archontes Eponymes , ni ne paraissent être jamais entrés dans ce collège. Jusqu'au moment où TArchonlat perdit la meilleure partie de ses privilèges , nous y voyons arriver les premiers citoyens de la république ; à partir de cette époque, tout au contraire , pas un seul n'y parvient. N'cst-il pas naturel de croire que le mode d'élection a changé en même temps que les attributions diminuaient? Autrement on s'expliquerait mal aisément que le sort eût subitement perdu cette clairvoyance dont il avait fait preuve pendant plus d’un siècle.

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