CHAPITRE I
qu’un peuple intelligent et spirituel entre tous , ait pu se laisser duper longtemps par de grands mots, des phrases vides et des flatteries usées : « Athéniens couronnés de violettes, ou splendide Athènes, » ces compliments traditionnels (1), ces banales et sonores formules, tout cela pouvait réussir pendant quelque temps à un débutant, dont la belle voix attirait les auditeurs, dont la bruyante obséquiosité et les hommages hyperboliques divertissaient la multitude. Mais est-ce à Athènes seulement que les charlatans ont eu le privilège de ramasser autour d’eux la foule? Aristophane a beau répéter que le peuple, dès qu’il siège au Pnyx, est atteint d’aliénation mentale (2); que l’on énumère les hommes qui ont pris sur lui une durable influence, on verra que cette influence s’explique autrement que par la folie et l’illusion des Athéniens. Laissons de côté les hommes de génie , les Thémistocle, les Périclès, les Démosthènes, et ne parlons que des hommes de second ordre, comme un Callistrate d’Aphidna ou un Eubule d’Anaphlyste , comme un Lycurgue ou un Hypéride ; ceux-ci même, s’ils sont devenus et s’ils sont restés, pendant un certain nombre d’années, les conseillers ordinaires du peuple athénien, n’ont-ils pas dû cet honneur (l’histoire nous l’atteste quand leurs discours ne sont plus là pour en témoigner) à des qualités sérieuses, à des preuves répétées de compétence, de capacité politique, administrative ou financière? Obligés, parla situation môme qu’ils briguaient, d'être toujours prêts à offiir au peuple leurs avis, et à le tirer d’embarras chaque fois qu’une difficulté se présentait , les orateurs étaient tenus de réunir un dou-
(1) Acham., 641-053.
(2) Equil., 153-156.
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ble mérite : d’une part le souci de la forme et l’art do bien dire; de l’autre la netteté, la sûreté du jugement et l'babitude des affaires. On sait, par plus d’une anecdote, combien 1e j)eupte athénien avait l’oreille fine et délicate; il ne montait pas au Pnyx seulement pour exercer son droit d’initiative et de contrôle , pour travailler au bien de l’Etat, mais aussi pour se donner une satisfaction d’esprit et une jouissance littéraire, pour trouver là ce vif et indéfinissable plai.sir que l’on éprouve à entendre bien parler une langue souple, riche, harmonieuse et cadencée. Tel artisan, qui n’avait jamais pris la parole dans le Sénat ni dans l’assemblée, était un amateur passionné du beau langage, un sévère et pointilleux critique. Ceux qui se destinaient à parler au peuple devaient commencer par s’imposer une patiente préparation; on s’assurait à prix d’argent les leçons de ces maîtres, les Gorgias et les Protagoras, les Isocrate et les Isée, dont le subtil et minutieux enseignement condamnait à un long et pénible noviciat les apprentis Orateurs. Après cette éducation théorique, venait l’éducation pratique, celle que l’on acquérait sur le Pnyx, dans le Sénat , dans les magistratures , en écoutant les Orateurs politiques, en mettant soi-méme la main aux affaires , en s’exerçant à en parler le langage. Ainsi l’Orateur était tenu d’ajouter aux aptitudes, à l’expérience de l’homme politique, toute la science, toutes les habiletés du rhéteur, toute la dextérité, toutes les ressources d’un acteur consommé. Pour s’astreindre à tous ces travaux et poursuivre un but que l’on n’alteignait pas sans de laborieux efforts, il fallait d’abord, presque toujours, une aisance qui pût payer de coûteuses leçons , et fournir aux dépenses d’une sorte de stage qui durait plusieurs années ; il fallait , de plus, outre d'heureux dons naturels, une double initiation,