CHAPITRE
mander l’armée en campagne que de haranguer dans la ville le peuple et le Sénat (1). Démosthènes qui, à d’autres égards, est bien plus fidèle que Phocion au passé d’Athènes, à son rôle séculaire et aux glorieux engagements qu’elle a pris envers la liberté grecque, Démosthènes est, sous ce rapport, de la nouvelle école ; non-seulement il est incapable de commander une expédition ou même de marcher à la tête d’un simple détachement, mais c’est à peine si, dans les grandes occasions, il fait son devoir de soldat. L’homme qui a donné tant de preuves d’infatigable énergie et de courage moral , qui a accueilli d’un si ferme regard les satellites d’Antipater et la mort qu’ils apportaient, paraît s’être senti mal à l’aise sur le champ de bataille. Aussi Démosthènes ne pouvait-il guère aspirer à la dignité de Stratège, et, comme il nous l’apprend luimême, ne fut-il jamais élevé à cette charge (2). Quant à l’Archontat, depuis qu’il ne conduisait plus qu’à la présidence des tribunaux, les hommes politiques l’évitaient plutôt qu’ils ne le recherchaient; ils avaient soin de ne pas laisser mettre leurs noms dans l’urne d’où sortaient les Archontes ; il y aurait eu pour eux , dans l’exercice de cette magistrature , plutôt un assujettissement gênant et une perte de temps qu’un accroissement d’importance. Durant les trente ans environ qu’il fut en scène, l’illustre adversaire de Philippe ne fut donc ni Stratège ni Archonte; il ne remplit que des fonctions accidentelles et en apparence secondaires, comme celles d’ambassadeur, de constructeur des murs, et autres de même nature. Sa situation d’Orateur de plus en plus affermi dans l’estime et la
(1) Plularch., Phocion, VU, 3.
(2) Demosth., De coron., 245.
LA CONSTITUTION ATHÉNIENNE
faveur du peuple lui suffit , pendant tout ce temps , pour diriger la politique extérieure d’Athènes. 11 vit passer bien des Stratèges, bien des Archontes, les collèges annuels se succéder rapidement, et des générations nouvelles venir se mêler sur le Pnyx à celles qui avaient entendu ses premières paroles ; il n’en demeura pas moins inébranlable au poste qu’il s'était choisi, toujours prêt à signaler le danger et à rappeler le devoir, à pousser .\thènes contre la Macédoine, à reprendre contre Alexandre la lutte qui avait échoué contre Philippe, contre Antipater celle qu’avait empêché d’éclater le foudroyant génie d’Alexandre. Autour de Démosthènes se groupaient des hommes comme Lycurgue et Hypéride , qui soutenaient , chacun à sa manière, la même politique antimacédonienne; ils aidaient l’auteur des Philippiqxies et des Olynthiennes à encourager les timides, à réveiller les indifférents, à punir et à dénoncer les traîtres. C’est ainsi que, dans cette apparente mobilité des choses athéniennes, l’énergique persévérance et l’ascendant personnel d’un grand Orateur, la constance de quelques hommes éminents dévoués à la mê.me cause et du parti qui se serrait autour d’eux, introduisaient un utile, un indispensable élément de persistance et de durée. Athènes n’avait à sa tête ni puissants magistrats qui concentrassent le pouvoir dans une ou deux mains et l’y gardassent longtemps, ni une de ces assemblées aristocratiques qui sont capables, comme le sénat romain, des longues patiences ; ses magistrats étaient éphémères et faibles, ses institutions, qui renouvelaient chaque année tous les collèges et tous les corps publics, à l’exception du seul Aréopage, semblaient perpétuellement occupées à rompre tout enchaînement et à toujours tout remettre en question. C’est par une voie détournée, par la situation