CHAPITRE
du bon sens public (1). A mesure que le peuple devint moins capable de se gouverner lui-même , on vit éclater le danger de toutes ces antinomies qu’avait constituées le droit politique de Rome , de ces impasses sans issue légale qu’il avait ouvertes de toutes parts : c’était l’irrévocabilité des magistrats, c’était l’égalité établie entre des magistrats dont chacun était séparément revêtu de toute la plénitude des pouvoirs attribués au collège ; c’était le veto des tribuns avec son caractère absolu. Toutes ces difficultés , que tournait jadis adroitement la patience des hommes politiques et la modération des partis devinrent autant d’écueils contre lesquels, de droite et de gauche, allait se heurter le vaisseau désemparé, jusqu’au jour où le fit sombrer une dernière secousse. Avant que la décadence de l’esprit public ne mît en évidence et en saillie tous ces inconvénients et ces périls , l’avantage de la conception que nous venons d’analyser , c’est qu’elle fortifiait singulièrement ’
l’autorité du magistrat et qu’elle répandait sur sa personne un extraordinaire prestige. Dans les beaux siècles de la république , le Sénat et le peuple aiment mieux supporter jusqu’au bout un magistrat incapable ou deux magistrats ennemis qui se contrecarrent, au grand détriment de l’Etat, que de trancher le nœud en destituant l’un des deux consuls ou des deux censeurs ; il n’y a même pas , dans la langue latine, de mot qui réponde exactement à ce que nous appelons la révocation, la destitution d’un fonctionnaire. Tibérius Gracchus fit quelque chose d’inouï , de contraire à tous les exemples , à toute la tradition des ancêtres , quand , pour la première fois , en face du veto
(1) Voir Mommsen , Hi$t. rom. (trad. Alexandre), t. II, p. 8. « L'échéance du pouvoir consulaire n’a été, » dit-il, • dépassée qu'une ou deux fois à peine. »
LA CONSTITUTION ATHÉNIENNE
d’un tribun, un autre tribun refusa de s’incliner et d’attendre; quand, pour la première fois, à son instigation, le peuple osa casser les pouvoirs d’un magistrat. A ce coup d’impatience et de force d’autres allaient bientôt répondre, plus téméraires, plus insolents, et chaque jour plus multipliés ; l’autorité constitutionnelle avait reçu une profonde et irréparable atteinte.
A Athènes , rien de semblable. Le peuple y prenait au gouvernement une part bien plus considérable qu’à Rome; il y exerçait bien plus directement sa souveraineté. Aussi cette souveraineté ne l’aliénait-il jamais, même pour un temps; les magistratures n’étaient jamais que des délégations provisoires, toujours révocables à volonté. Ce qui le prouve de la manière la plus formelle, c’était l’usage établi que, dans la première assemblée de chaque Prytanie, on confirmât les magistrats dans leurs fonctions, s’ils paraissaient les remplir convenablement (eïrep ipyousiv), ou qu’un vote les en dépouillât, dans le cas , sans doute, où des faits d’un caractère grave avaient été allégués et prouvés contre eux (1). Presque toujours, on ne saurait le nier, il n’y avait là qu’une simple formalité, et l’immense majorité des Archontes et des Stratèges arrivaient sans encombre jusqu’à la fin de leur carrière annuelle ; il suffisait pourtant que , neuf fois par an , les magistrats vissent leur existence ainsi remise en question pour que leur importance en fût sensiblement diminuée et qu’ils y perdissent beaucoup de leur indépendance, de leur liberté d’allures. D’ailleurs, le fait qui, à Rome, marque le commencement d’une longue et sanglante révolution, est à Athènes, sinon très-fréquent , au moins parfaitement régulier et normal ;
(1) PoUui, VllI, 95.