CHAPITRE I
science aurait dfi le tenir éloigné de la tribune, non-seulement celle-ci était désormais interdite au coupable , et la carrière politique lui était fermée , mais , pour avoir ouvertement transgressé la loi et voulu tromper le peuple, celui que frappait 1e verdict du jury se voyait frappé de mort civile , souvent môme d'une forte amende ou de l’exil ; ses jours pouvaient être menacés par la véhémence d’un accusateur passionné et par l’irritation des juges.
Ce fut de celte manière qu’Eschine se débarrassa de Timarque. Ce personnage, un des chefs du parti anti-macédonien, s’était adjoint à Démoslhènes pour accuser Eschine de trahison à propos de la célèbre ambassade; malheureusement il était indigne, par ses mœurs et son caractère, de s’associer aux patriotiques efforts de Démoslhènes pour venger les lois outragées et leur majesté violée. Avant que le procès eût pu s’engager , Eschine souleva une exception et prit Timarque à partie ; il l’accusa de s’étre honteusement et publiquement prostitué, depuis son enfance jusqu’à ce jour. Qu’y avait-il de vrai dans les assertions d'Eschine ? 11 nous est impossible de le dire ; les témoignages que produit Eschine paraissent accablants , et Démoslhènes lui-môme , l’ami politique de Timarque, dans son Discours sur l’Ambassade , semble moins se porter garant de la vertu de son associé que contester à Eschine le droit de s’ériger en censeur des mœurs , en sévère gardien de l’antique austérité (1). Ce qui est certain, c’est que les juges condamnèrent Timarque ; convaincus qu’un homme dont toute la vie était souillée d’aussi infâmes désordres, ne pouvait que porter malheur à la république en se mêlant de ses affaires , ils lui enlevèrent non-seulement la
(t) Demoslh., De fais, leg., 283-286.
LA CONSTITUTION ATHÉNIENNE. 85
faculté de haranguer le peuple sur le Pnyx ou d’intenter une action devant les tribunaux , mais celle môme d’approcher de ces lieux sacrés et d’en franchir l’enceinte.
Tout citoyen qui se sentait l’ambition de prendre une part active aux affaires de son pays pouvait être appelé ainsi, un jour ou l’autre, et plusieurs fois peut-être dans le cours de sa carrière , à se défendre et à prouver que , dans toute sa vie publique et privée, il n’avait point forfait à l’honneur. A tous ceux qui voulaient parler et agir en son nom, la cité, comme nous l’apprend Eschine, imposait la vertu domestique , la vertu civique et militaire , le respect de soi-même , l’ordre et l’économie (1). La responsabilité de l’homme politique était ainsi bien plus étendue , bien plus complète qu’elle ne l’est dans nos sociétés modernes, où, par une abstraction qui a ses inconvénients et ses dangers, l’usage et la loi môme tracent , entre la vie publique et la vie privée, une ligne de démarcation qu’aucune curiosité n’â le droit de franchir. L’idée athénienne , l’idée antique , pour mieux dire , était peut-être au fond plus juste et plus élevée que la nôtre. N’y a-t-il pas , en effet , quelque chose d’arbitraire et de faux à scinder ainsi l’homme en deux, comme si le cœur qui s’est montré lâche, faible et pervers dans la vie de famille et dans le cercle des intérêts privés, devait subitement se transformer à son avantage du jour où de plus grands devoirs lui seraient imposés? Pourquoi ceux qui n’ont pas su remplir leur tâche et garder leur honneur dans une situation unie et simple triompheraient-ils des tentations qui, de toutes parts et sous toutes les formes, viennent assaillir l’homme politique aussitôt son entrée dans la carrière ?
(1) C. Timarch., 28-32.