CHAPITRE I
instruit par l’expérience, n’usait qu’avec réserve de ce pouvoir discrétionnaire , ne s’en servait que dans les cas extrêmes, quand de grands principes étaient hautement violés, ou que les intérêts de la république lui paraissaient gravement compromis. Nous trouvons dans les orateurs plusieurs exemples de cette intervention de l’Aréopage ; il convient de les rappeler, pour montrer comment et dans quelles conditions s’exerçait celle inlervenlion.
Un espion de Philippe, envoyé par lui à Alhènes pour incendier les chanliers de la république, est saisi par Démosthènes, qui l’amène devant l’assemblée, sans doute pour en obtenir une résolution qui le renvoie devant un tribunal ; le peuple , grâce aux intrigues et aux cris d’Eschine, laisse aller le traître. 11 aurait échappé, si l’Aréopage ne l’avait fait poursuivre, saisir, et traduire devant les Héliastes, qui, après l’avoir mis à la torture, le condamnèrent à mort (1).
Quelque temps après, le peuple avait nommé Eschine pour soutenir devant les Amphictyons ses droits à l’administration du temple de Délos. La nomination est soumise à l’Aréopage, qui la casse, exclut Eschine comme traître et vendu à Philippe, et nomme à sa place Hypéride (2). C’était bien là se mêler aux luttes politiques du moment. Par ces deux actes, l’Aréopage se déclarait hautement pour le parti ennemi des Macédoniens, et jetait avec éclat dans la balance le poids de sa considération et de son autorité.
Après Chéronée, l’Aréopage ne montra pas moins de dé-
(1) Demoslh., De coron., 132, 133.
(2) Deraosth., Pro cor., 13i. Le même fait est rapporté dans la vie J’Eschine qui est signée d'ApoIlonios.
LA CONSTITUTION ATHÉNIENNE
cision , d’énergie et de patriotisme. Quand arriva à Athènes la nouvelle de la défaite , les séditieux de la ville et ceux qui désiraient des nouveautés traînèrent devant le peuple Charidème , ardent démagogue et général peu capable, en demandant qu’on lui donnât le commandement des troupes. Tous les bons citoyens , alarmés de cette proposition, appelèrent l’Aréopage à leur secours, et, à force de prières et de larmes, ils obtinrent, non sans peine, que la ville fût remise entre les mains de Phocion (1).
Là ne se borna pas le rôle et l’action de l’Aréopage dans ce moment critique. « L’Aréopage, » dit Lycurgue, « saisit alors et fit mourir ceux qui fuyaient la patrie et qui livraient ainsi la ville aux ennemis (2). » Cette prompte répression , ces rigueurs hardies avaient môme , à ce qu’il paraît, éveillé dans le peuple certaines susceptibilités, soulevé certaines rancunes qui duraient encore au bout de quelques années; car Lycurgue, rappelant ces coups de vigueur de l’Aréopage, s’interrompt pour dire, avec toute l’autorité que lui donnait la considération dont il jouissait : « Que personne ne cherche à couvrir ma voix par des murmures ; oui , je crois que c’est surtout l’Aréopage qui , à ce moment , a sauvé la république (3) ! »
Quelques années après, lors de l’affaire d’Harpale, au milieu du trouble et de la confusion qui régnent dans la cité, parmi toutes ces accusations qu’échangent et que se renvoient les orateurs en présence d’une foule inquiète.
(1) Plutarcb., Phocion, XVI.
(2) C. Leocr., 52.
(3) La conduite de l'Aréopage, dans l'affaire d'Harpale, n'obtint pas non plus l'approbation de tout le monde. Ce qu'elle eut d'arbitraire et de dictatorial provoqua aussi certains mécontentements contre lesquels Hypéride protesta comme proteste ici Lycurgue , mais avec moins d'accent et d'autorité. C. Demoith., fr. 101.