CHAPITRE II
C’était un grand avantage que d’appartenir à quelqu’un de ces groupes , imitations et expansions de la famille, qui formaient d’abord à eux seuls la cité ; par là , quelque faible et pauvre que l’on fût , on se sentait à l’abri des dernières violences. Riches ou misérables , puissants ou chétifs, tous les membres de la même race offraient des sacrifices communs , se donnaient le nom « d’enfants du même lait (1), » et se regardaient comme ayant des devoirs les uns envere les autres. La phratrie, qui réunissait un certain nombre de races comme dans la Rome primitive la curie réunissait un certain nombre de gentes , créait entre tous les phratores des obligations analogues, quoique déjà moins étroites (2). Mais celui qui se trouvait jeté,
ancêtres remontaient sans effortau delà de la série des ancêtres naturels, pour faire dériver d'un ancêtre mythique l'origine commune d'un certain nombre de familles. Les traditions les plus anciennes , celles qu'avait mises en œuvre la poésie épique , faisaient des héros les fils des dieux , et des hommes les fils des héros ; rien ne semblait donc plus légilime que de rendre à quelqu'un de ceux-ci les honneurs dus aux aïeux, et tous ceux qui se trouvaient offrir des sacrifices commémoratifs au même héros étaient ainsi conduits à se regarder comme parents éloignés , comme tous issus d'une même souche. Ce premier élargissement de la famille , ce groupe de personnes conçues comme ayant toutes ensemble leur premier auteur dans quelque personnage antéhistorique et divinisé , c'est ce que nous appellerons la race. Eût-il mieux valu employer le mot latin gens , qui a déjà presque droit de cité dans notre idiome? Il y aurait eu aussi là un inconvénient; le yévo; attique et la gens romaine sont deux institutions fondées sur le même principe et qui présentent de frappantes ressemblances ; mais il y a pourtant aussi des différences sensibles. Désigner le yevo; et la gens par un même mot, c'eût été paraître ignorer les différences et risquer de les faire oublier, affirmer l'idcnlité là où on ne doit parler que d'analogie. Restait la vieille expression celtique , clan, mais elle est encore chez nous d'importation étrangère et récente; on ne l'emploie guère que lorsqu'il s'agit des sociétés à laquelle nous la devons et de leurs divisions primitives. D'ailleurs le yévo; et la gens , tels que nous nous les représentons d'après les anciens , supposent certaines croyances religieuses qui ont peut-être été à l'origine le lien des clans ceitiques, mais que nous ne sommes pas accoutumés à y chercher, ne connaissant ces associations que dans leur dernière période et sous leur forme la plus moderne.
(1) Pollux, Vlll, 111. 01 lievéyovTEC voû yÉvou;, yevyüTai xai èpoYdlaxte;.
(2) Le mol f piviup est le dérivé d'une racine aryenne qui se retrouve dans presque toutes les langues appartenant à cette famille; il répond au sanscrit bhritar, au latin frater, i
LES SOURCES DU DROIT
par le hasard de sa naissance ou par un accident quelconque, hors de toute association de cette nature, se sentait livré sans défense au dur joug d’une aristocratie , portée à mépriser et à haïr toute celle foule impure sur qui ne s’étendait pas sa tutelle religieuse. Il faut voir dans l’histoire romaine avec quelle rigueur les patriciens, appuyés sur ces gentes dont ils étaient les chefs et les pontifes , exerçaient à l’égard de la plèbe les droits que l’usage accordait au créancier sur la personne de son débiteur.
A Athènes , d’après le peu de renseignements que nous avons sur toute la période antérieure à la législation solonienne , même hauteur et même violence d’une part , mêmes souffrances et m*êmes révoltes de l’autre. La plèbe n’aurait pu s’emparer de l’autorité ; mais elle était déjà assez forte pour en paralyser l’exercice. La cité patricienne ne pouvait plus se passer de tous ces hommes qu’elle s’était accoutumée à employer comme serviteurs, comme journaliers, comme marchands et gens de métiers, comme soldats ; le Sénat romain rappela le peuple retiré sur le Mont- Sacré. 11 fallait accepter une transaction. La première concession que durent réclamer partout les plébéiens , ce fut la promulgation de lois qui obligeraient également tous les habitants de la ville, qui créeraient un lien de droit entre les membres de la cité restreinte, de l’ancienne association religieuse, et tous ces utiles auxiliaires qui ne se contentaient plus d’obtenir une dédaigneuse et incertaine tolérance. Une fois qu’il y aurait des lois écrites et solennellement publiées , l’arbitraire serait au moins resserré
l’alletnand bruder, à l’anglais brolher. Les phralores, ce sont donc proprement les frères. Le mot àSïXço; a prévalu en grec pour rendre l’idée de parenté naturelle , et çpâTwp s’est appliqué exclusivement à cette parenté légendaire que supposent entre tous les membres d’une phratrie les honneurs rendus en commun au même ancêtre.