CHAPITRE II
tion ; ceux-ci , hier les égaux de ceux auxquels ils commandent aujourd’hui , le redeviendront demain ; il ne peuvent jamais se considérer que comme des mandataires responsables. Le lien moral de ce grand corps, le ciment qui l’empêche de se dissoudre et qui lui permet de résister aux chocs les plus redoutables, c’est le respect de la loi et l’amour de la patrie. On est pénétré d’une sorte d’affectueuse vénération pour ces lois que n’a point imposées une autorité étrangère , mais que le peuple s’est librement données , qui enseignent à chacun ses devoirs et qui lui garantissent ses droits , on est plein de reconnaissance pour ces vigilantes gardiennes, pour ces austères et bienveillantes protectrices qui assurent au père de famille la paix de son foyer , au citoyen le maintien de ses franchises et de sa dignité (1). En même temps on est fier d’appartenir à une ville illustrée par tant de hauts faits et par de si grands hommes, à une ville que ses ennemis même ne peuvent se défendre d’admirer , et qui occupe en Grèce le premier rang ; chaque génération se sentait engagée d’honneur , comme disait le serment des Ephèbes , à ne pas laisser à ses descendants « la patrie plus petite qu’elle ne l’avait reçue de ses pères, mais à la laisser plus forte et plus grande (2). »
Jamais cette conception ne se dégagea complètement, pour le peuple athénien, de celle qui l’avait précédé, et ne la lui fit tout à fait oublier; il faut, pour en trouver la formule, aller jusqu’à Aristote, s’adresser à l’esprit le plus sévère et le plus profond qu’ait produit la Grèce ; mais c’est elle pourtant que supposent et que révèlent
(I) Voyez avec quelle dmolion et quelle éloquence Platon exprime ce sentiment dans Ia fameuse prosopopée du Crilon.
(J) Stob., Strm. XLI. Cf. Lycorg., C. leocr., 76, 77, 78. PoUui, Onom., VIII, 9.
LES SOURCES DD DROIT
la constitution et le droit civil de l’Athènes démocratique, tous les monuments de son activité politique et législative. Du jour où il n’y eut plus de charge qui ne fût accessible à tous , du jour où toutes les questions , après avoir été publiquement discutées, se décidèrent sur l’Agora, à la majorité des voix, on était arrivé, sinon en théorie, du moins en pratique , à comprendre et à définir l’Etat comme le font les sociétés modernes issues de la Révolution ' française. On pouvait, ou plutôt on aurait pu se dispenser de faire intervenir dans l’organisation civile et politique de la cité, dans la conduite de ses affaires, aucun élément mystérieux et surnaturel ; c’en était fait , pour toute la durée de la période antique , de cette idée du droit divin que verra reparaître notre moyen âge.
Ce n’est point, dans ce chapitre, l’histoire de la constitution athénienne que j’écris , et j’ai cru pourtant devoir m’arrêter avec quelque détail sur l’œuvre de Solon ; c’est qu’avec Solon se clôt l’ère de ce droit traditionnel qui s’appuie sur d’obscurs symboles , qui s’impose comme une révélation , qui se transmet comme un secret ; c’est qu’avec Solon commence à régner le droit rationnel et égalitaire , le droit de la démocratie, qui n’a de mystères pour personne , qui est toujours prêt à rendre compte de lui-même et à accepter toutes les améliorations nécessaires.