CHAPITRE II
loule la vie, an bout de quelques années, chaque scribe avait été successivement attaché à toutes les principales magistratures, et, si je puis ainsi parler, recommençait son tour. Après avoir écouté les débats devant tous les tribunaux , assisté aux discussions de tous les corps délibérants, pris part à la direction de tous les services publics, les plus capables de ces scribes devaient connaître merveilleusement la pratique et le détail des affaires. Aussi Archontes, Stratèges, Orateurs chargés de commissions extraordinaires , tous recouraient-ils sans cesse à leur expérience. Quand, une fois volée la proposition de Tisamène, il s’agit de mettre d’accord les unes avec les autres, au moyen d'éclaircissements et de suppressions, toutes les lois existantes, ce fut dans cette classe que l’on eut à chercher quelqu’un qui fût capable de s’acquitter do cette tâche. Le rôle que ces scribes Jouaient dans l’assemblée et devant les tribunaux leur avait tant fait rédiger, entendre et viser de lois et de décrets, que nul ne réussirait mieux à se retrouver au milieu de cette confusion, à aller chercher, là où ils étaient souvent oubliés et perdus, tous les textes importants, à ne laisser passer aucune contradiction. On choisit donc, pour entreprendre ce travail, celui-là sans doute qui était regardé comme le plus intelligent et le plus instruit de ces scribes , Nicomaque.
Ce n’était ni par sa fortune , ni par sa naissance , que Nicomaque était arrivé. Son père , comme Lysias ne manque pas de le rappeler, était esclave public (1). Ce fut par son mérite qu’il parvint; son ennemi môme, dans les invectives dont il le poursuit, ne songe pas à contester ses talents. On lui confia des pouvoirs assez étendus pour que
(1) Lysias, XXX, 2.
LES SOURCES DU DROIT
son accusateur puisse lui reprocher , sans trop d’invraisemblance, d’avoir admis ou retranché certaines lois par caprice ou plutôt par intérêt. « Devant les tribunaux, dit-il, les parties apportent quelquefois des lois contradictoires , et disent l'imc et l’autre qu’elles les tiennent de Nicomaque (1). »
Nicomaque avait d’abord été nommé, nous ne savons avec quel titre , pour quatre mois ; mais il allégua sans doute que le temps lui avait manqué ; car il se fit continuer jusqu’à quatre ans dans ces fonctions , malgré les réclamations des magistrats. C’est sans doute au bout de ces quatre ans , quand Nicomaque remit enfin son œuvre et vint rendre ses comptes, que fut prononcé contre lui, nous ne savons par quel citoyen, un discours qu’écrivit Lysias et qui nous est parvenu.
Il y a évidemment beaucoup d’exagération dans les accusations que contient ce discours. Le travail de Nicomaque ne put obtenir force de loi avant d’avoir été soumis , probablement dans les formes indiquées par ïisamène, au contrôle et à l’approbation des Nomothètes, du Sénat et du peuple. Le client de Lysias a l’air de se moquer des juges quand il affirme que trente jours eussent suffi à Nicomaque pour achever sa tâche ; c’était le temps que le décret de Tisamène accordait à une commission prise dans le sein du Sénat pour lui soumettre un premier travail préparatoire. La situation inférieure de Nicomaque et le court délai qui lui fut d’abord fixé, prouvent bien que les Athéniens n’avaient pas l'intention de se donner une législation nouvelle, ni même de faire à l'ancienne de profonds changements ; ils se proposaient seulement de remettre
(1) Lysias, XXX, 3.