CHAPITRE H
dans celle-ci ua peu d’ordre et de cohérence, d’en faire disparaître les dispositions que le progrès des mœurs et des idées avait frappées de désuétude, enOn de rajeunir la langue et l’orthographe de ces vieux textes. 11 est probable qu’à l’épreuve l’entreprise fut trouvée plus difficile qu’on ne s’y attendait. Après tout il s’agissait de mettre d’accord les unes avec les autres, et toutes avec l’esprit du temps, les lois nombreuses et variées que n’avait pu manquer d’accumuler un siècle d’une vie nationale intense et féconde. La confusion était plus profonde, les discordances étaient plus marquées que ne l’avait cru d’abord le peuple. C’est ce qui expliquerait la prolongation des pouvoirs de Nicomaque bien au delà du terme fixé premièrement.
Comment le rôle prépondérant que Lysias assigne à Nicomaque dans celte œuvre de révision et de compilation se concilia-t-il avec les attributions que le décret de Tisamène accordait à deux corps de Nomothètes différents et au Sénat des Cinq-Cents? Avec quelle rigueur ces commissions, qui n’avaient pu abdiquer, contrôlèrent-elles le projet du greffier, et quelle part prirent-elles à la rédaction définitive? Quel esprit Nicomaque apporta-t-il dans ce travail , et quels principes le guidèrent? Nous voudrions pouvoir répondre à ces questions ; mais le discours ne nous apprend rien à ce sujet. C’est à la personne qu’il s’attaque, non à l’œuvre, ce qui pourrait conduire à supposer que l’œuvre avait été accomplie avec quelque soin et quelque bonheur. Tout ce que nous savons, c’est que Nicomaque avait augmenté de six talents la somme consacrée par les anciennes lois aux sacrifices publics, augmentation que son ennemi lui reproche comme déplacée. « La ville a été, dit-il, grande et glorieuse tant qu’elle a accompli les sa-
LES SOURCES DU DROIT
orifices fixés par Solon. Pourquoi , sans nécessité , accroître ses charges quand ses revenus ont tant diminué? » L’objection était spécieuse; mais Nicomaque avait sans doute voulu, par le luxe déployé dans ces cérémonies, reconquérir aux Athéniens la faveur des dieux qui avaient semblé leur être si contraires , rendre au peuple la confiance dans une protection qu’Athènes allait tout faire pour mériter. Malgré le ton méprisant avec lequel Lysias oppose ces nouveaux législateurs, Tisamène et Nicomaque, aux anciens, aux Solon, aux Thémistocle , aux Périclès, nous croirions volontiers que l’humble scribe a rendu à l’Etat un véritable service. Si les orateurs du quatrième siècle ne prononcent jamais son nom , s’ils ne mettent pas Nicomaque au rang de ces bienfaiteurs d’Athènes, dont ils aiment à évoquer la mémoire devant le peuple, c’est d’abord que Nicomaque était presque leur contemporain ; or, il n’en va pas dans le monde moral comme dans le monde physique , et les lois de l’optique y sont renversées ; à mesure qu’emportés par le courant du temps nous nous éloignons des objets et des hommes du passé, ils grandissent aux yeux de l’imagination. D'ailleurs les fonctions qu’avait remplies Nicomaque étaient trop spéciales pour le mettre très en vue et pour que son rôle frappât l’esprit de la foule; pour faire sur elle une forte impression, il faut autre chose que le patient et utile travail du cabinet : il faut l’éloquence ou la gloire militaire, les luttes de la place publique ou des champs de bataille, de brillants succès ou d’éclatantes infortunes. ■
Quoique le nom de Nicomaque ne soit pas, à ma connaissance, prononcé ailleurs que dans Lysias, ce sont les lois admises et révisées par lui, dont la réunion forme, depuis le commencement du quatrième siècle, l’ensemble