‹ Essais sur le langage intérieurChapitre 10 sur 33 · CONTRIBUTION A L'ÉTUDE DES VARIÉTÉS DE LA MÉMOIRE VISUELLE · texte numérisé non relu

CONTRIBUTION A L'ÉTUDE DES VARIÉTÉS DE LA MÉMOIRE VISUELLE

Il y a trois ans environ, j'appris tout à fait par hasard qu’un jeune alsacien, M. Gœætz, vainqueur du championnat français, venait de jouer huit parties d’echec sans voir. Je lui écrivis ; je lui demandai de me décrire les procédés qu’il employait dans son jeu ; je lui rappelais à ce propos que M. Taine, notre grand philosophie, a parlé des joueurs d’echec qui jouent sans voir. M. Taine, attribue cette faculté à un développement considérable de la mémoire visuelle.Je transcris un passage de son livre sur l’Zntelligence : (t. I, p. 80)

«.. On rencontre des joueurs d’échecs, qui, les yeux fermés, la tête tournée contre le mur, conduisent une partie d'échecs. On a numéroté les pions et les cases ; à chaque coup de l’adversaire, on leur nomme la pièce déplacée, et la nouvelle case qu’elle occupe ; ils commandent eux-même le mouvement de leurs propres pièces, et continuent ainsi pendant plusieurs heures; souvent ils gagnent, et contre de très habiles joueurs.» Comme explication M. Taine ajoute : « Il est clair qu’à chaque coup la figure de l’échiquier tout entier avec l'ordonnance des diverses pièces, leur est présente, comme dans un miroir intérieur, sans quoi ils ne pourraient prévoir les suites probables du coup qu’ils viennent de subir, et du coup qu’ils vont commander. »

Cette interprétation est appuyée directement sur l’observation d’un joueur américain, qui s'exprime en ces termes : « Quanä je suis dans mon coin, les yeux contre le mur, je vois simultanément tout l’échiquier, et toutes les pièces telles qu’ellesétaient en réalité au dernier coup joué. Et au fur et à mesure qu'on déplace une pièce, l’échiquier m’apparait en entier avec ce nouveau changement. Et lorsque j'ai quelque doute dans mon esprit sur la position exacte d’une pièce, je rejoue mentalement tout ce qui a été joué de la partie, en m’appuyant particulièrement sur les mouvements successifs de cette pièce. Il est bien plus facile de me tromper lorsque je regarde l’échiquier qu’autrement. Au contraire, (quand je suis dans mon coin) je défie qu’on m'annonce à faux la marche d'une pièce sans qu’à un certain moment je m'en aperçoive. Je vois la pièce, la case et la couleur exactement telles que le tourneur les a faites, c’est à dire que je vois l’échiquier qui est devant mon adversaire, ou tout au moins j'en ai une représentation exacte, et non pas celle d’un autre échiquier. C’est au point que moi, qui n’ai plus depuis longtemps l'habitude de jouer, je commence toujours, avant d’aller dans mon coin, par bien regarder l’échiquier tel. qu’il est au début, et c'est à cette première impression que je me rattache et que je reviens mentalement. » Ce joueur a souvent fait des parties d'échecs mentales avec un de ses amis qui avait Ja même faculté que lui, en se promenant sur les quais et dans. les rues. —

M. Gœtz, consulté sur cette question, me répondit qu’il avait à cœur de me démontrer que la mémoire visuelle ne joue aucun rôle dans le jeu sans voir. Nous prîimes un rendez-vous, et il m'exposa ses impressions personnelles. Je dois avouer que je ne le compris pas bien. C’était le premier joueur d'échecs que je voyais ; et ses explications, pour être bien comprises, auraient eu besoin d’être éclaicies par les explications d’autres joueurs. Je m'empressai cependant de conseiller à M. Gœtz, de rédiger son auto-observation. Il me le promit. La difficulté du sujet l’arrêta longtemps. Il se décida enfin, cette année même, à publier un court article sur le jeu sans voir, dans un journal spéciale des. echecs, la Sfratégie, qui est dirigée par M. Numa Preti.

L'article de M.Gœætz est intéressant, très bien écrit, mais fort obcur. M. Gœtz y soutient cette idée que le joueur sans voir ne:

procède pas par la mémoire visuelle ; il ne se représente pas l’échiquier comme s’il le voyait; mais il calcule. A plusieurs reprises, M. Gœætz revient sur son affirmation ; le jeu sans voir, à son avis, et d’après son expérience personnelle, serait fondé uniquement sur le raisonnement et le calcul.

Il me sembla difficile d'accepter une pareille hypothèse, et plusieurs joueurs de première force, consultés sur ce point, n'ont point partagé l'opinion de M. Gœtz. Il est clair que le raisonnement et le calcul interviennent dans le jeu sans voir, ainsi du reste que dans le jeu sur l’échiquier; mais ce raisonnement et ce calcul ont un objet, ils portent sur quelque chose, sur la position des pièces et leurs mouvements; dès lors le joueur sans voir est obligé de connaître et de se représenter, sous quelque forme que ce soit, les positions successives des parties.Cela est évident et sans réplique.

Mais d'autre part, l’article de M, Gœætz, prouve que ce distingué joueur d'échecs ne se sert pas d’une mémoire visuelle concrète; 1l n'a pas le sentiment de vozr l’échiquier, la couleur de ses cases et la forme de ses pièces ; il ne procède pas comme le joueur américain dont parle M. Taine.

C'est là un second fait, qui ne manque pas d'importance; et quoique ce fait ne nous soit connu que d’une manière indirecte, par le témoignage de M. Goœtz, il semble difficile de révoquer en doute son exactitude. Du moment qu’un joueur nous dit que quand il joue sans voir, il ne voit ni l’échiquier, ni les pièces, il est clair qu’il ne se sert pas de la mémoire visuelle.

La complexité de la question m'intrigua, Je compris que pour l’éclaircir, il n’y avait qu’un moyen : faire une enquête aussi générale que possible, et recueillir les observations de la plupart des personnés capables de jouer sans voir.

Depuis longtemps, j'ai insisté sur l’importance des enquêtes méthodiques en psychologie ; elles fournissent le meilleur moyen d’éclaircir les questions obscures, et de faire le triage entre la vérité et l'erreur. Quand, pour une question, on reçoit cent réponses qui émanent de sources différentes, et que dans ces réponses le même fait se trouve affirmé vingt fois, trente fois, cinquante fois, et affirmé presque dans les mêmes termes, on peut avoir confiance, le fait est important, et il contient une part de vérité; ce qu’il faut considérer Comme suspect et mettre

à part, ce sont les faits rares, exceptionnels, qui ne se trouvent consignés que dans une seule réponse.

Je me décidai donc à publier dans le journal Za Sératégie un questionnaire adressé aux joueurs sans voir.

M. Preti, le sympathique directeur de ce journal, comprit tout de suite le grand intérêt scientifique de la question, et c'est grâce à son concours empressé que mon enquête a pu aboutir. Je saisis la présente occasion pour lui adresser, ainsi qu’à M. Goetz, mes plus vifs remerciments.

Voici le questionnaire :

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