ALPHONSE DAUDET
La vérité est que chez les myopes comme chez les normaux, il y a des observateurs et des indifférents; le myope observateur, braqué derrière son lorgnon, qui corrige souvent très bien l’anomalie, ne perd aucun détail, aucune attitude; le myope inobservateur et rêveur, profite au contraire du mauvais état de ses yeux pour se détacher plus complètement du monde extérieur.
L'auteur de l’Immortel et de tant de chefs-d'œuvre d'observation, et d'observation si délicate, regarde et
voit beaucoup, malgré sa myopie : il ajoute lui-même à.
l’auto-observation qu'il a bien voulu fournir à ces recherches :
TT
«Je suis observateur jusqu’à la manie et depuis l'enfance. Depuis l'enfance aussi, et par cette habitude d'observation, je possède à un haut degré la faculté de me dédoubler et de me regarder agir ». (ALPHONSE DAUDET).
Sans nier absolument l'influence de la myopie sur la production du verbalisme (car combien de nos ancêtres ont vécu avec une myopie datant de leur naissance et jamais corrigée, — combien par conséquent n’ont reçu en toute leur vie que les contours confus et flottants des choses?) sans nier surtout qu’il puisse exister certains verbaux dont le verbalisme, héréditaire ou non, reconnaisse pour unique çause la myopie, au moins faut-il admettre, que frès souvent non seulement le verbalisme coïncide avec un bon organe de la vue, mais encore que le centre de la mémoire visuelle, dans leur cerveau, n’est n1 atrophié n1 dégénéré.
Ces verbaux qui en effet pensent sur d’arides débris visuels ont parfois en rêve des images splendides; et s’il est impossible de dire s'ils sont plus éclairés que ceux du visuel Zola, au moins peut-on affirmer que ces représentations y sont nettes, précises, colorées.
Les avis des verbaux sont a peu près unanimes sur ce point, M. Binet (de la Sorbonne) qui semble se rapprocher beaucoup de ce type, a des images beaucoup plus nettes pendant le sommeil que pendant la veille.
« C’est également mon cas (déclare à son tour le docteur Mariau), dont on a pu voir il y a quelques instants, combien est pauvre l’imagination visuelle; telle figure que je ne puis évoquer habituellement dans mon souvenir, m’apparaît en rêve avec une précision extraordinaire ; je vois de vastes ensembles avec de nombreux détails et des lignes très nettes. » (D' Marrau),.
« J'ai observé chez moi le même phénomène; je retrouve en rêve, — moi qui ne puis évoquer la figure de ma mère, quelques minutes après l’avoir quittée, — des physionomies d’indifférents oubliées depuis des années ; je ressaisis la couleur et la forme de leurs vêtements dans les plus minutieux détails ; la réalité n’est pas plus exacte; elle est souvent moins belle : j'ai parfois des visions d'objets si parfaitement éclairés se détachant si lumineux, avec, pour ceux qui les entourent, un tel chatoiement magique de teintes et de nuances, au sein d’ombres très artistiquement alternées, que je m'éveille en criant : « Que cela est beau! » et que ma conscience ne se ressaisit que pour me faire regretter de n'être visuel qu’en dormant. » (D'° G. SAINT-PauL).
Chez beaucoup de verbaux l'appareil transmetteur et l'appareil récepteur semblent donc ou fonctionner normalement, ou fonctionner au moins très suffisamment; le centre visuel reçoit et conserve bien; mais il semble que le jeu s’en trouve suspendu, alors que les autres départements cérébraux travaillent très activement, et que par un phénomène inverse à celui qui étonna Mathias Duval, ce soit ici le mot qui empêche l’image de sortir, et que l’activité des centres du langage intérieur, qui pendant l’état de veille est énorme chez les verbaux, exerce sur la production de l’image un phénomène d’inhibition, d'arrêt.
M. Alfred Binet, directeur adjoint du laboratoire de psychologie physiologique de la Sorbonne, a bien voulu me communiquer — et je lui en suis très reconnaissant, — la note inédite suivante :