PROCÉDÉS DES JOUEURS D'ÉCHECS QUI JOUENT SANS VOIR
Le très intéressant article que M. Goetz vient de publier sur ce problème dans le dernier numéro de la Safégie (août 1892) nous a donné l’idée de faire une enquête parmi les lecteurs de ce journal, les professionnels et les amateurs d'échecs ; nous leur adressons ici un questionnaire auquel nous les prions de bien vouloir répondre. Ce questionnaire résume aussi brièvement que possible les travaux récents sur la mémoire, c’est-àdire sur la faculté qui est nécessaire à celui qui joue « sans voir. » On remarquera qu’il est possible de se représenter sous des formes nombreuses et bien distinctes une partie d'échecs. Un tel se servira de la mémoire visuelle des couleurs; un autre de la mémoire visuelle des formes; un troisième, de la mémoire visuelle des mouvements. D’autres feront appel à la mémoire des mots; d’autres encore à la mémoire du toucher. Il serait très utile de connaître les procédés de chacun; et nous espérons que les personnes compétentes voudront bien méditer un moment sur les questions suivantes :
1° Etes-vous capable de jouer des parties d'échecs sans voir? Combien? Pouvez-vous citer quelques parties que vous avez jouées en public dans ces conditions ? |
2° Etes-vous un joueur de première force ou de force moyenne? (Prière de répondre sans vanité et sans fausse modestie),
3° Avez-vous, d’une manière générale, une bonne mémoire ? (exemples à l'appui). Avez-vous des dispositions pour les mathématiques ? Etes-vous un bon calculateur de tête?
4 Comment vous représentez-vous les positions dans une partie jouée sans voir? Pour bien connaître la manière dont vous vous les représentez, il est bon de penser à la manière dont vous les retrouvez, quand vous revenez à une partie que vous avez abandonnée pour jouer une partie différente ?
5° Vous représentez-vous l’échiquier individuel dont vous vous servez, avec ses détails particuliers, cu la forme des pièces et leurs accidents (forme Régence, Staunton, etc.), ou bien est-ce un échiquier sans caractères individuels? Vous représentez-vous la position de l’échiquier par rapport à vous (à droite ou à gauche, devant ou derrière) et la personnalité de
votre adversaire?
6° Vous représentez-vous l’échiquier et ses pièces simultanément dans leur ensemble, ou bien simplement par parties qui vous apparaissent d’une manière nécessaire ?
7° Avez-vous le sentiment de vor, dans votre esprit, l’échiquier, ou bien de ne pas le voir du tout ?
8° Si vous le voyez, dans votre esprit, est-ce que votre représentation est comparable à une photographie de l’échiquier et de ses pièces? Voyez-vous nettement la couleur des pièces et des cases? Distinguez-vous, par leur couleur, les blancs et les noirs des deux camps? Distinguez-vous la couleur du buis ou du palissandre ou de la peau qui font la matière de l’échiquier? En résumé, votre image de l’échiquier est-elle colorée ?
9° Vous représentez-Vous aussi bien ou mieux que la couleur, la forme des pièces? Voyez-vous, mentalement, la figure du Fou et celle du Roi? Est-ce par leur figure que vous les reconnaissez dans votre mémoire? |
10° N’avez-vous nulle conscience de la forme et de la couleur, et vous représentez-vous, quand vous pensez à une position, la place des pièces et leurs relations réciproques? Vous représentez vous aussi, dans ce dernier cas, le mouvement possible, le trajet, l’action des pièces, tel qu’il est déterminé par les règles
du jeu? En d’autres termes, au lieu d’une image des couleurs et des formes, avez-vous une image des positions dans l’espace et des mouvements ?
11° Il est possible que vous vous représentiez la position à l’aide de mots que vous prononcez à voix basse (langage intérieur). Vous arrive-t-il, quand vous vous représentez, par exemple, le Fou, de penser vaguement à son nom, et de vous dire mentalement, d’une manière indistincte « le Fou 5? Quand vous pensez au coup qui vient d'être fait, le formulez-vous comme on le formule dans les descriptions, et vous répétezvous, ou bien vous représentez-vous une formule analogue à celle-ci : TD.1CD? Vous rappelez-vous la voix de celui qui vous annonce que tel coup vient d’être joué? Vous rappelezvous votre propre voix commandant un coup? Quand vous pensez à la position, vous la définissez-vous par une suite de mots, que vous vous rappellerez ensuite, de sorte que c’est votre description verbale dont le souvenir vous permet de retrouver la position ?
12° Supposez un aveugle qui aurait appris les échecs. La forme des pièces et leur position ne lui seraient connues que par le toucher. Sa main lui donnerait les renseignements que nous devons à notre œil. Vous semble-t-il que lorsque vous jouez les yeux fermés vous vous représentez une pièce par le contact des doigts, et le mouvement de cette pièce par le geste de la main que vous faites pour la dépiacer ? l
13° Il est possible que vous ayez d’autres procédés que ceux que nous indiquons, et qu’il existe même des trucs et des ficelles. Prière d’indiquer ce que vous connaissez à cet égard.
14° Tous les renseignements sur des questions analogues aux précédentes seront les bienvenues. À
Prière d’adresser les renseignements à M. A. Binet, directeuradjoint du Laboratoire de psychologie de la Sorbonne (Hautes- Etudes). A la Sorbonne, Paris. Aucun nom ne sera publié sans autorisation écrite.
Alfred BINET.
Ce questionnaire a eu la bonne fortune d’être traduit et publié dans un grand nombre de journaux étrangers, spéciaux pour les échecs (anglais, russes, havanais, etc.); il a donc fait le tour du monde échiquéen. J’ai, en outre, écrit directement à beaucoup de joueurs de première force, amateurs ou professionnels, et j'ai la satisfaction de reconnaître que l’on a le plus souvent répondu avec beaucoup de courtoisie à mes demandes. Je reçois encore en ce moment des réponses, et l'enquête n’est pas terminée; il faut accorder quelque délai aux correspondants qui nous écrivent de l'extrémité de l'Amérique du Sud.
En même temps, j'ai prié les plus grands joueurs d’échecs de Paris de venir au Laboratoire de la Sorbonne, et j'ai pu en soumettre quelques-uns à des expériences directes. Quelques-uns ont bien voulu jouer au Laboratoire quelques parties sans voir; d’autres ont récité de mémoire des parties anciennement jouées dans ces conditions; de préférence celles qu’ils avaient gagnées (1).
De tout cela est résulté un ensemble de documents qui m'ont conduit à élargir le premier plan de mon étude; je me propose aujourd’hui de tracer, d’une manière générale, la psychologie des joueurs d’échecs, et j'espère que ce sera une contribution intéressante à la psychologie des professions. La précocité des grands joueurs, leur race, leur religion, leur tempérament, leurs maladies, l’influence de l’hérédité, les relations entre le jeu d'échecs et les mathématiques, plus spécialement le calcul mental, sont autant de questions que je me propose d'examiner un jour dans une étude générale.
Pourle moment, je dois me borner à un petit point : aux moyens d'action qui permettent à un joueur de conduire une partie sans regarder l’échiquier.
Cette question spéciale a un historique qu'il convient de rappeler en aueiques mots. On attribue l’honneur d’avoir le premier joué sans voir à Philidor, le créateur de la théorie moderne des échecs ; Philidor, à ce qu'on rapporte, a pu jouer simultanément deux parties sans voir et une partie en voyant; c'est un tour de force qui a perdu aujourd’hui beaucoup de son mérite, car un
(1) Je ne cite aucun nom pour le moment; je reviendrai sur ce point dans un travail d'ensemble.
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grand nombre d'amateurs sont capables de le répéter. Vers le milieu de ce siècle, Paul Morphy, un jeune avocat américain, vint en Europe et battit avec une supériorité écrasante les meilleurs joueurs de l’époque ; on considère généralement Paul Morphy comme le plus grand génie des échecs, parce qu’il est parvenu presque d'emblée à une force que les meilleurs joueurs ne peuvent atteindre qu’après vingt ans d'étude. Paul Morphy joua jusqu’à huit parties sans voir. Pendant son séjour en Angleterre, 1Î recommencça, dans un très bref délai, ce tour de force quatre fois; et sur les 32 parties sans voir qu’il conduisit, il n’en perdit qu’une, tout à fait accidentellement; ses parties ont été conservées, et les connaisseurs les regardent comme des merveilles de profondeur et d'élégance. On sait qu’il est mort fou. Ce nombre de huit parties a été dépassé. Un érainent maître, M. Zukertort, mort récemment, — il a été frappé de paralysie devant l’échiquier, — a réussi à mener simultanément seize parties sans voir, et Paulsen a pu en faire vingt, on dit même vingt-deux. Seulement, il faut remarquer que ses adversaires étaient moins choisis que ceux de Morphy, et qu’il perdit plusieurs parties. On pense, en général, que plus le nombre de parties jouées sans voir augmente, plus elles perdent en force de combinaison.
De nos jours, il existe de nombreux joueurs capables de jouer sans voir ; On pose même en principe que tout amateur de première force — et il en existe des milliers — peut jouer sans voir au moins une partie. Les noms les plus connus que l’on puisse citer sont les suivants: M. Goœtz, dont j'ai déjà parlé joue huit parties sans voir. M. Arnous de Rivière, une personnalité bien connue du monde des échecs, en joue quatre M. Taubenhaus, un professionnel en joue six; enfin M. Rosenthal, la grande autorité parisienne, a joué nous, a-t-il dit jusqu’à seize parties; il aurait même pu, pense-t-il, en jouer quelques-unes de plus, seulement l’état de ses forces physiques ne lui permet pas de continuer ce travail pendant plus de cinq ou six heures.
Voilà pour Paris ; les joueurs de l'étranger ne sont pas moins nombreux ; pour ne pas donner une liste trop longue, nous nous bornerons à citer : en Russie, Tschigorine; en Allemagne, Fritz; en Angleterre, Blackburne; ce dernier nom est peut être le plus grand. Blackburne est celui qui a pratiqué avec le plus d’assi-