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duité et de succès le jeu à l’aveugle ; il joue de la sorte plus de 150 parties par an, et il est si sûr de son jeu qn’il est capable d'annoncer le mot en trois coups. Il joue d'ordinaire douze parties. simultanément.
Comment le joueur sans voir arrive-t-il à graver dans son esprit le souvenir des positions successives, de manière à savoir quelles sont les cases de l’échiquier qui sont occupées, et par quelles pièces elles le sont ? À cette question, les personnes qui ne connaissent pas le jeu d’échecs sont tentées de faire une réponse inexacte ; elles croient que lejoueur est obligé de se rappeler wmiquement le caractère matériel de la position, c'est-à-dire l'emplacement des différentes pièces sur l’échiquier. En réalité ce que le joueur sans voir confie à sa mémoire est beaucoup plus complexe, et en même temps plus facile à retenir. Il faut savoir que chaque partie jouée a un sens, une physionomie spéciale, révèle un plan d’attaque et de défense; en un mot, c’est un combat intelligent, — les manières de commencer une partie ont été profondément étudiées depuis un siècle; on connait aujourd’hui quelles sont les meilleures ; chacune à son nom, et tout cela forme ce qu’on appelle la théorie des ouvertures, que tout joueur sans voir, étant un érudit, connait à fond. Chaque mouvement d’une pièce sur l’échiquier ne consiste donc pas, comme pourrait le croire un ignorant, dans un simple déplacement d’un objet dans l’espace ; c’est un acte qui suggère à l'esprit du joueur une foule d'idées; et toutes ces idées suggérées sont utiles pour caractériser le mouvement de la pièce et le gravent profondément dans la mémoire. Voilà ce qu’il faut bien comprendre pour faire l’analyse psychologique du jeu sans voir. Supposons une personne douée d’une mémoire remarquable, mais. ne comprenant rien au jeu des échecs ; faites assister cette personne à un tournoi de jeu sans voir ; qu’elle suive avec attention sur les dix échiquiers la série de coups joués, sans en comprendre le sens; elle sera incapable de se rappeler les coups, tandis que ie joueur, sans voir, alors même qu'il aurait une mémoire. bien moins considérable, arrivera, comme c’est l’usage, à récapituler tous les coups exactement. C’est que ce dernier a un avantage considérable ; il comprend la raison de chaque coup; il en saisit la genèse et le but; ce qui lui permet de mieux le retenir. Si je ne me trompe,c’est bien là ce que M. Gœtz a voulu indiquer,
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quand il a affirmé à plusieurs reprises dans son article que le jeu sans voir est fondé sur le raisonnement et le calcul; évidemment la mémoire toute nue d’une position qui ne serait pas comprise aurait beaucoup moins de solidité.
Il n’en est pas moins vrai qu'on doit se représenter la position des pièces, telles qu’elles sont sur l’échiquier. Cette représentation est soutenue et fortifiée par les souvenirs psychologiques dont nous venons de parler; elle n’est point remplacée par eux.
En quoi consiste cette représentation ?
Si l’on se contente d'examiner la question à priorr, on peut faire trois réponses : la représentation peut être visuelle, tactile ou verbale. En effet, on peut d’abord se représenter, par la force de l'imagination, l’échiquier et ses pièces, comme si on les voyait; on fait appel, en d’autres termes, à la mémoire visuelle. On peut aussi arriver au même but en se représentant le contact et le mouvement de la main pour déplacer une pièce; la position serait alors pour la mémoire ce qu’elle serait pour la perception d’un aveugle, qui se rendrait compte de la position en explorant l’échiquier avec la maïn et en touchant successivement toutes les pièces. Enfin, on peut supposer une troisième manière de se représenter l’échiquier : par la mémoire verbale; notre langage intérieur nous permet de décrire une position en un certain nombre de phrases, et il est possible que cé soit cette description qui se fixe dans la mémoire. Tels sont les trois modes de représentation que l’on peut prévoir, et auxquels j'ai fait place dans mon questionnaire.
Il est un mode de représentation auquel il paraît, d'après les réponses reçues, qu’on n’a jamais recours, c’est la représentation manuelle ou musculo-tactile. Peut-être cette sorte de mémoire se trouve-t-elle bien développée chez les aveugles, dent quelques-uns jouent naturellement aux échecs sans voir; mais il paraît à peu près certain que les voyants — au moins d’après leur témoignage, — ne se servent point de cette mémoire-là. Laissons-là donc de côté.
__ Je ferai la même élimination en ce qui concerne la mémoire verbale, mais pour des raisons différentes. La question de la mémoire verbale a été mal posée dans le questionnaire et mal comprise; il sera nécessaire de revenir là-dessus, et” je compte le faire à une autre occasion : je ne sais si je réussirai à éclaircir
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les choses. Il est fort difficile de faire comprendre à des personnes qui ne sont point psychologues que nous possédons pour chaque espèce d'objet deux mémoires : une mémoire sensorielle de l’objetet une mémoire verbale; en d’autres termes, nous pouvons, pour nous souvenir d'un objet, rappeler en nous la sensation qu’il a provoquée, ou penser à son nom. Dites à quelqu'un qu'on va lui parler d'un bateau (expérience de M. Galton); les uns répondront aussitôt qu'ils se représentent un bateau comme s'ils le voyaient (mémoire des sens); d’autres ne voient rien de distinct, et pensent simplement au mot « bateau » qui retentit pendant quelque temps dans leur audition intérieure (mémoire du mot). Ces exemples sont de ceux que tout le monde comprend, parce qu'ils sont de nature élémentaire, et que la distinction des deux mémoires, des deux formes de représentation, peut se formuler nettement. ]l n’en est pas de même quand on cherche à faire la même distinction dans la représentation mentale dont le joueur d’échecs se sert pour jouer sans voir. On a quelque peine à lui faire comprendre qu'il ne se sert pas seulement de la mémoire visuelle, et que le Souvenir du mot doit intervenir dans plusieurs circonstances. Aïnsi, dans certains cas, le joueur estime qu’une pièce est en prise; 1l n’a pas besoin de visualiser la fonction des pièces sur l’échiquier pour s’en convaincre; il ne le voit pas, dit-il, 27 Ze sait. S'il le sait, c’est très probablement parce qu’il use de la mémoire verbale. Mais je n'insiste pas davantage sur ce point délicat, désirant l’éclaircir par un supplément d'enquête.
Parlons donc exclusivement de la mémoire visuelle, Deux points méritent une attention particulière, l'étendue de la mémoire visuelle du joueur et sa précision. La mémoire visuelle, on le sait, peut être considérée comme la reproduction idéale de perceptions visuelles antérieurement formées, et pour bien indiquer ce rapprochement, on appelle la mémoire visuelle une vision mentale. J'a1 essayé d'étudier expérimentalement chez les hystériques, grâce à une sorte de tour de main que j'ai trouvé par hasard, les principaux caractères de cette vision mentale.lci, nous examinerons d’abord l'étendue de cette visior et ensuite son acuité ; nous prenons autant que possible ces expressions dans leurs sens technique.