ALPHONSE DAUDET
[l paraît bien probable cependant que le passage de Montaigne auquel il est fait allusion, ne relate point l'observation de son auteur, qui, — nous venons de le voir, — appartient à un type tout différent, mais qu'il est une fine remarque sur l’éloquence de certains orateurs. Ils ne pensent que lorsqu'ils parlent, et, phénomène curieux, admirablement analysé dans Numa Roumestan, ils n'en parlent pas pour cela avec moins de justesse; leurs discours peuvent être d’une logique rigoureuse, d’une clarté parfaite.
Cette nécessité de parler pour penser, n’est, en somme
que la simple exagéralion du phénomène darhculation mentale des ». moteurs ceux-ci ont besoin de prononcer.
mentalement; pour quelques-uns ce n’est pas suffisant ; il leur faut aller jusqu’à l'expression même, jusqu’au langage à haute voix.
Mais chez ces derniers, ce n’est pas encore tôut; souvent le mot entraîne le mot, partant la pensée; «elle ment au son des paroles comme la foudre au son des cloches ; » les idées affluent, se précisent, s’enchainent; lPéloquence jaillit.
« Je ne puis guère penser qu’à la condition de parler menta-
lement. Kt encore cette prononciation mentale de ma pensée est-elle insuffisante! C’est le minimum de ce qui est nécessaire. Je ne pense rapidement que lorsque je parle haut. Dans mon cabinet ma pensée se traîne, le travail est pémibie : je suis au contraire foujours élonné des développements que reçoivent, e7 quelque sorte naturellement, lorsque je parle en public, des
affaires assez mal préparées... et que je craignais d’aborder. » (L..., procureur général).
De tout ceci résulte que l’élocution des v. moteurs est très variable, que les « Roumestan » l’auront excellente, que pour eux toute idée se traduira en phrases, alors que les « Montaigne » auront besoin de concevoir avant que de parler.
« Mon élocution est facile, lorsque ma pensée est bien nette, elle devient extrêmement diffcile, s’il s’agit de parler pour ne rien dire, ou pour dire des choses que mon esprit ne conçoit pas nettement et clairement. » (EMILE SAINT-PAUL)
Dans la majorité des cas, cependant, l’élocution des v. moteurs est supérieure à celle des v. auditifs et à celle des v. visuels purs.
Que son élocution soit bonne ou mauvaise, le v. mot.
ne prépare point le mot à mot de ses discours. G. SAINT-PAUL. 10
M. Ballet a bien observé ce fait; 1l l’attribue à ce que, en prononçant, le v. moteur « ne voit, mn n'entend mentalement le texte (au moins lorsqu'il est étendu) et qu'il ne peut recourir qu'aux souvenirs des mouvements articulaires ». Or, la mémoire de ces représentations ne paraît être mc très longue, m très exacle; le v. moteur devra donc répéter plusieurs fois, avant de la dire, la leçon qu'il prépare, afin d’assouplir, en quelque sorte son centre de Broca, de l’habituer à vibrer sur le sujet donné. Il sera déçu s’il espère reproduire le mot à mot; il oubliera ou fera des confusions.
« La première fois que je dus parler en public, craignant de m'en mal tirer, j'appris presque par cœur la première partie de mon discours; alors que je parlais, il me semblait qu’au moment où ma langue articulait la phrase que je disais, elle parlait en moi la suivante, si bien que, par moment, j'avais l’appréhension de mêler les mots de la seconde phrase à ceux de la première. » (CHOUBLIER).
Il est bien rare qu'un v. moteur puisse textuellement reproduire une harangue par lui faite. Les grandes lignes subsisteront, tous les détails seront transposés. Je crois que pour interpréter ce fait, 1l faut tenir compte et de l'abondance des mots dont il dispose, et de ce qu'il ne retient généralement que les images visuelles (s’il est bon visuel) et les idées qu’elles éveillent en lui et qu'il couvre de vêtements (de mots) très variables selon les circonstances.
Il arrive à certains v. moteurs qu’au lieu d’éclore, sur leurs lèvres, à l’appel de leur propre voix; leur pensée ne se dessine nettement, que par la vue des mots qu'ils tracent ; ce sont alors ces mots lus qui, avec
les mouvements nécessaires à effectuer pour les écrire entraînent le langage intérieur. En voici une parfaite observation.
« J'entends en dedans de moi-même ma pensée; ce serait donc le type auditif; mais cette pensée que j'entends, je ne l'entends que parce que je la prononce en dedans ; d’autres fois, pour retenir certains mots, je dois me les écrire, pour aïnsi dire, et c’est quand j'arrive à les voir écrits en lettres que je peux les prononcer et les entendre en dedans.
J'ai écrit des pièces de théâtre, de très nombreux articles de journaux; or, je me suis toujours mis à ma table sans avoir jamais réfléchi à ce que j'allais écrire. Dès que j’ai mon sujet, je le traite, sans plan préalable, et c’est à mesure que j'écris que les développements me viennent,
Prenons une pièce ; j'ai l’idée de la pièce ; j'en écris le titre, je la divise en actes; mettons cinq actes, et j'écris le titre de chaque acte ; c’est tout ; — à ce moment, sans aucune réflexion, sans avoir pensé à ce que j'allais écrire par la suite, aux caractères des personnages, aux épisodes qu'ils traversent, je puis considérer ma pièce comme faite, terminée.
Ce n’est plus pour moi qu’une question d'écriture matérielle, et c’est au fur et à mesure que j'écris que les personnages prennent leur caractère propre dont ils ne se départiront plus jamais, que je crée les épisodes, qu'ils naissent pour ainsi dire sous ma plume avec le dialogue, les jeux de scène, les préparations obligées ; on pourra blâmer le sujet, il n’y aura rien à dire sur la forme et l'exécution ; je laisse la question talent de côté : je veux dire que l’ouvrage est bien fait, dans les règles ; la pièce, l'article se font chez moi, en écrivant, — comme si un mot en amenait un autre, et ma pensée écrife une autre pensée. En somme, je ne pense bien que la plume à la main. Ainsi, je n’aurais jamais pu vous dire aussi vite tout ce que je viens d'écrire là ; j'aurais eu de la peine, j'aurais été fatigué ; et, à présent que je l’ai écrit, je pourrai le dire aisément. — (J'observe cependant que pour les notions abstraites de philosophie ou de religion, j y songe facilement sans écrire). (Guillaume Livet).:
.Le besoin d'images verbales, dont fait preuve M. Li-
vet, semble faire de lui un type de transition entre le v. moteur ordinaire et un autre type de v. moteur, chez
lequel l'articulation verbale s'accompagne de l'image des mots qu’elle évoque, le v. visuel-moteur que nous étudierons par la suite. (1):
Lorsqu'il est tenu d’apprendre un texte par cœur, le v. moteur habituel, qui, lui, retient peu ou pas par les yeux, 1l le récite mentalement, où mème le prononce à voix basse en le lisant :
« Pour apprendre par cœur, la poésie surtout, je répète en moi-même; je prononce mentalement, j'ai même une tendance à parler à voix basse. » (D'° F. MIRAMOND DE LA RoCHE)
Parfois aussi il prononce à voix haute :
Pour apprendre par cœur, il faut que je prononce à haute
(1) Un point très curieux de l'observation précédente, c’est que chez celui qui l’a écrite, l’appareil de réaction (centre de l'écriture et de l’articulation verbale), arrive parfois à conquérir une véritable indépendance ; il fonctionne pour ainsi dire spontanément, laissant aux autres centres leurs rôles habituels, Il y a là un cas de dédoublement très net, assez différent peut-être des exemples relatés page 63 au sujet des auditivo-moteurs — en tout cas plus complet qu'ils ne le sont :
« En même temps que j'écris,je parle en dedans la pensée qui va tomber ou mieux qui découle de ma plume, et en même temps, je puis absolument penser à autre chose. C’est un dédoublement du moi; un moi pense, écrit, relit, parle sa pensée, un autre chante un alr d’opéra, songe à des futilités, au diner du soir, à la piéce de la veille, au chien qui joue près du feu. C’est ainsi que l'inspiration peut être symbolisée chez moi par le démon de Socrate, autre moi étrange, que je n’ai pu encore observer suffisamment, qui dicte et écrit, pendant que — personnellement si je puis m’exprimer ainsi, — je songe à mille choses autres. Ce travail est toujours accompagné d’ailleurs d’une légère congestion cérébrale avec une légère accélération du cours du sang et une hyperestésie de tout le système nerveux, J'écris la nuit ; alors que la fatigue arrive je me couche et le lendemain, j'ai tôtalement oublié ce que j'ai écrit la veille; c’est alors que l’autre moi (celui qui chantait ou regardait jouer le chien) intervient, il lit, critique, exerce son jugement sur une œuvre qui lui paraît entièrement nouvelle et ne pas procéder de lui, : (Guillaume Livet).
voix; au lycée le silence obligatoire mé gênait terriblement ;
je me bouchais les oreilles et me lisais mentalement le texte. »
(GEORGES VAYSSIÉ).
[l faut d’ailleurs se rendre compte, que, très souvent tout v. moteur devient un Roumestan, avec, toutefois, cette importante restriction, que si chez Roumestan c’est le mot qui fait l'idée, chez les v. moteurs présentant
habituellement le type Montaigne, c’est l’idée qui pour
se préciser, demande la parole à haute voix :
« Il m'arrive souvent de parler mentalement; souvent aussi j'exprime à haute voix ma pensée, je me parle extérieurement. — Cela est surtout fréquent quand j’étudie un travail quelconque de sociologie et qu’en mon cerveau naissent des objec-. tions. » (HAMoN).
« D'une façon très nette, je parle ma pensée; il m'arrive très souvent étant seul de penser tout haut; quand j'écris il faut absolument que je parle d’abord ma pensée tout haut avant de la mettre sur le papier. » (LUCIEN BEAUJEU).
« Je prononce presque toujours mentalement les mots de ma pensée, et même quand je suis très absorbé, il m'arrive souvent de penser tout haut, la parole mentale entraîne la parole proprement dite.» (X...,élèveà l'école normalesupérieure-lettres).
« Je suis moteur (v. moteur) à tel point que, dès que ma pensée est intense, je la parle à haute voix. » (J. BARON).
Tout v. moteur :vrai fait de même. Laissez le seul, enfermé en son cabinet, avec à exécuter, une tâche délicate, compliquée, épineuse, il va se mettre à causer tout haut ; il expose aux murs, ce qu’il dirait à un auditeur intéressé (ou résigné) ; parfois 1l s’interrompra, se fera des objections à lui-mème ; le voilà parti bataillant, soutenant seul une: joute. oratoire, dont il exécute successivement tous les rôles, laissant bien entendu au sien
propre, à l’idée qui lui est à cœur, la victoire. Défend il mal sa cause, a-t-1l oublié d'émettre quelque argument, se sent-il mou et faible, vous l’entendrez s’injurier, s'encourager à mieux faire; est-il triste, il se promènera, l’air sombre, disant tout haut son ennui; est-il content, il se félicitera, s'adressera des louanges; a-t-il une grande joie, il criera : « Bravo » en battant des mains.
Il n’est plus seulement verbo moteur, le voilà devenu moteur.