‹ Essais sur le langage intérieurChapitre 25 sur 33 · SO · texte numérisé non relu

SO

Du verbo moteur, il a été traité précédemment; voicr

un cas assez intéressant de verbographie interne; les

signes évoqués étaient ceux de l'alphabet Morse.

« Je suis moteur d’articulation et monologue mes pensées sous

une forme précise, ce qui ma donné un peu l'habitude de la parole.

Ayant travaillé quelque temps au télégraphe Morse, dans un

bureau où je passai plusieurs mois, voici ce que j’obser vai :

Les signaux se donnent en appuyant sur un bouton #antipulateur avec un rythme spécial qui, par les ouvertures et les fermetures de courant qu’il établit, détermine la formation de

pornts et de fraits. On conçoit que les mouvements destinés à

donner la lettre À (. —) diffèrent de ceux destinés à donner la lettre Æ(....) |

« Certains employés retiennent le bruit rythmé provenant du claquement du manipulateur ou du récepteur : 1ls sent à l'oreille. Eh bien! moi, je retenais le mouvement à faire pour former la lettre de telle façon que, quand je pensais en me promenant à ce que j'allais transmettre tout à l’heure, ma main exécutait tous les mouvements nécessaires pour effectuer les signaux, et que j'étais complètement dérouté si l’on me dictait le son ».

« Je pensais si peu à la forme de la lettre que je fus longtemps à transmettre sans pouvoir lire; j’auraisvoululireavec ma main ».

(D' MASSENET) A rapprocher de la note suivante :

« Lorsque je me rappelle un air de musique, je me souviens surtout (même lorsque je ne l’ai pas encore joué) des mouvements de doigts qu’il me serait nécessaire d'effectuer pour l’exécuter sur l’instrument ». (LUCIEN BEAUJEU)

Ce sont là des exemples de mimique interne partielle, réservée à certains actes seulement. Chez les moteurs vrais 1e phénomène est autrement généralisé. En voici une observation intéressante; on y peut voir, entre autres particularités, qu’à l'instar de la verbo-articulation men-

nf

op —

tale, la mimique interne s’extériorise facilement: elle devient de la mimique externe ;

.. Je ne puis penser sans agir. Imaginer un acte, quel qu’il soit, c’est le faire ex puissance; c'est un élan contenu, une motricité latente qui tient mes muscles prêts à partir, comme une machine sous pression. Ma réflexion ne peut longtemps rester intérieure. Si elle m’absorbe et me surexcite, si elle porte au summum cette impatience d'agir, si la charge devient maxima, alors je cède à l’irrésistible besoin d'exprimer et de mimer ma pensée; je me lève de ma table de travail; je fais le tour de ma chambre, parlant haut et gesticulant, puis je reviens m'asseoir, comme calmé temporairement par cette dépense d'énergie motrice. Dans la conversation, si le sujet m’entraîne, je discute avec ardeur, j'affirme ma pensée en accentuant les mots, en roulant les r, en renforçant la sonorité des syllabes ; je les souligne par une surabondance de gestes, par une mimique faciale exagérée jusqu'à la grimace...

Ce n’est pas seulement ma propre pensée, intérieure ou traduite, qui met eu jeu mon activité motrice. C'est aussi la pensée des autres, et leurs actes, à plus forte raison. Quand je lis ou écoute . un récit qui me caplive, mes 1mfressions se lraduisent inconsciemment, j'ai des jeux de physionomie, des froncements de sourcils, des soubresauts de muscles, des ébauches de gestes. St 7e vors faire un effort, 1l me fatigue ; je l'esquisse, je tends, musculairement, à en prendre ma part. Une démarche, une attitude, un mouvement de tête ne frappené pas seulement mes yeux ; je sens agir les autres, autant que je les vois; tel geste, telle inflexion de voix, sont le fait de la mise en action de muscles Spéciaux : j'ai la notion inshnchive des mouvements à faire pour les imiter, notion très nelte, puisque je sais d'avance St je Suis ou non capable de les reproduire. En même lemps que mon sens visuel recoit des excitañions qu'il ne gardera que passagèrement, ou au moins à un degré très affaibl1 mon sens musculaire reçoit des impressions qu'il transmet aux centres (si le sens musculaire existe, 1l fonchonne comme les autres, par vote centripète, Pour y être conservées fidèlement et durablement.

Aussi ai-je véritablement la mémoire musculaire des actes : des miens propres d’abord, et le souvenir du mécanisme du

piano, des mouvements de l'écriture, de l’escrime, est tellement vifqu’il est pour ainsi dire un acte latent; deceux ensuite quej’ai senti faire par d’autres etje puis reproduire assez exactement une posture, une démarche, un port de tête, une voix que j'ai observés un certain nombre de fois (1). De même qu’un peintre doit, pour faire un portrait de mémoire, se remettre par la pensée l'original devant les yeux, de même, je dois, pour imiter une voix, l’entendre intérieurement, pour imiter un geste, en avoir le souvenir en quelque sorte mécanique. Et ce souvenir est tout à fait distinct de l'évocation visuelle à laquelle on pourrait le croire subordonné; il a son existence propre. Ÿ'imile sans voir mentalement, Ce n’est pas une image visuelle qui me revient et que je copie. La proposition doit être plutôt renversée : mon souvenir musculaire, loin de dériver de mon souvenir visuel, le précède et le ressuscite. L'élément visuel de ma mémoire, affaibli, presque disparu, rebelle quand je cherche à l’évoquer seul, est corroboré par l'élément moteur, resté net et d’évocation facile ; l’attitude familière à un professeur que je n’arrivais pas tout à l’heure à mettre devant ines yeux, je la vois presque aussi nettement que dans le rêve (2), maintenant que je l'ai prise dans mon fauteuil... (D: Marrau,.

Les phénomènes de la mimique (interne et externe), sont comme on le voit complexes. Nous possédons sur la question trop peu de documents pour qu'il soit possible d’en tirer des conclusions fermes. Cependant, Je crois qu'il y a deux cas différents à envisager : celui des personnes chez lesquelles la mimique est un phénomène centrifuge, complémentaire du langage intérieur qu’elle précise et exprime au dehors et celui des sujets, pour lesquels en plus de cela, et avant d'être cela, la mimique est surtout un phénomène d’origine cenfripèle, allant

(1) Le D' Mariau imite, à s’y méprendre, les voix et les attitudes des personnes qu’il connaît.

(2) Voir page 37.

provoquer l’idée et lui servir dans une large mesure de base et d’assise. |

Dans la première catégorie se trouveraient seulement des gesliculateurs, à formule endophasique quelconque ; dans la seconde prendraient place les moteurs vrais, généralement très v. moteurs, et possédant un sens musculaire véritablement développé.

Pour résumer, disons que le ». moteur parle les mots de sa pensée, qu'il a la sensation d’être le producteur de ces mots, et de les diriger à son gré. I! s'entend généralement parler, mais celle auto-audition lui semble accessoire et secondaire. Certains ». moteurs s’en passent (Slricker). IImonologue mentalement ; ses pensées sont des réactions embryonnairès ; 1! apprend par cœur en récitant mentalement el même à voix basse. Sa mnémolechnie instinchive comporte le visuelisme s’il est bon visuel, par fois la mémoire verbale visuelle si elle est développée chez lu; sinon il s'attache à garder le souvenir de quelques empreintes motrices ayant un senstel qu'elles doivent en éveiller de semblables à celles qu'il désirerait conserver, et qu’il ne peut retenir parce que le souvenir de ces empreintes est généralement médiocre. À

Il est fréquent de rencontrer chez les ». moteurs la myopie et la diminution de la mémoire visuelle. Certains ont, néanmoins, une bonne mémoire visuelle et une bonne mémoire visuelle verbale.

La mimique interne es! généralement développée chez les ». moteurs. Ils parlent souvent à voix haute. Ce sont des moteurs, souvent aussi des gesticulateurs.

LE VERBO-VISUELMOTEUR

Certains v. moteurs — nous l'avons vu — ont besoin pour exprimer leur pensée, non pas du secours de leur langue, mais de celui de leur plume. Ce n'est pas aux muscles phonateurs, mais à ceux du bras et de la main qu’ils demandent le secours de l'excitation motrice : ce n’est pas le souvenir des mouvements du larynx qui persiste ; c'est celui des doigts courant sur le papier. Pour qu’elles soient nettes, il leur faut écrire leurs idées; pour retenir un texte, 1l le leur faut copier.

M. Trüffier, qui se range pour la formule endophasique à l'avis de Montaigne, écrit:

« Je n’apprends pas très facilement par cœur; je lis à haute

voix et je recopte. C’est le meilleur moyen des comédiens ». (TRUFFIER, de la Comédie Française)

C'est aussi l'avis de Coquelin cadet et de beaucoup d’autres bons acteurs. |

Les personnes qui appartiennent à cette catégorie sont donc des v. moteurs quelque peu graphomoteurs ; mais 1l faut tenir compte que ce sont des gens qui aiment voir les caractères écrits, pour les yeux desquels les mots ont une allure, un cachet particuliers, et qui partant en retiennent assez bien les contours. Ce sont des v. moteurs {des v. auditifs ou des mixtes se trouvent aussi dans ce cas), qui ont une bonne mémoire visuelle verbale. [ci, une distinction capitale s'impose, car ne la pas faire crée une intarissable source de confusions et d’erreurs.

pat 85 ——

Il est de toute importance de très nettement séparer du verbovisuelisme vrai les formes plus ou moins précises des souvenirs visuels des textes, que ces souvenirs soient évoqués ou qu'ils se produisent passivement.

C’est qu'il n’est point nécessaire, en effet, d’être v. visuel, pour avoir une bonne mémoire visuelle; et cette mémoire visuelle elle se peut appliquer aux caractères imprimés ou tracés à la {main. Voici de ce fait une très bonne observation due au D' Miramond :

« Je crois être à la fois pour les mots auditif et moteur, mais avec prédominance très marquée du type moteur, Je prononce mentalement les mots de ma pensée; je crois aussi les entendre, je ne les vois point écrits devant moi, cependant je suis visuel pour certaines opérations intellectuelles : ainsi dois-je apprendre ou traiter un sujet, qui présente à étudier diverses grandes lignes, et dont il est facile d'établir un plan, j'utilise la mémoire visuelle : je fais pour ainsi dire un schéma de la question avec divisions et subdivisions et plus tard lorsque je traite le sujet, j'ai devant les yeux les accolades, les embranchements et les mots en grosses lettres des titres de chaque chapitre, maïs rien de plus. »: (D' F. MIRAMOND DE LA ROCHE)

C'est-là de la mémorre visuelle topographique; chez certains sujets elle cherche à se préciser; il y a de l’imago-évocation verbale :

« Je prononce les mots de mes pensées; j'apprends difficilement par cœur; en récitant 'essate de me rappeler le plan des mots, de me représenter le texte écrit, de faire comme si je le lisais ». | (XX... étudiant en droit)

« Je ne lis pas ma pensée à proprement parler; mais, lorsque je récite une leçon apprise par cœur, je la lis; si je veux me rappeler une chose étudiée dans un livre ou dans un cahier, je cherche immédiatement par la pensée la page, et l’endroit de

DLPER RS

la page, où j'ai lu cette chose; bien souvent ce n’est que lorsque je revois par l'imagination le passage appris que le souvenir s’en présente réellement à moi, que je puis l'exprimer à haute voix. » D' GRISEL)

I! est des personnes auxquelles la mémoire fournit passivement, les détails de la topographie, et même les mots des textes appris par cœur, alors qu'en toute opération intellectuelle autre que la récitation de ces textes, elles ne lisent point mentalement :

« En récitant, les particularités du texte, de l'écriture, de la mise en page : à la ligne; haut d’une page, etc; m’apparaissent et me servent de point de repère ». (D' DELAssus)

« Je parle toujours intérieurement les mots de ma pensée. J'apprends facilement et rapidement par cœur... Je récite en lisant mentalement, je vois la place qu'occupe chaque mot, chaque ligne sur la page d'un livre, des taches d'encre même me servent de point de repère... » (D' VINCENT)

Cette mémoire verbale peut-être excellente. Coquelin cadet (dont on lira plus loin l'observation envoyée par lui au D" Lacassagne) m'a assuré qu'il n’était jamais verbovisuel dans les actes ordinaires de la vie, mais qu'en le voulant, le texte de son rôle, qu’ila appris en le lisant et en le récitant intérieurement ou à voix basse, lui apparaît avec tous ses mots, les points, les virgules, les taches même.

Je ne puis mieux opposer à ces observations sur la mémoire verbale visuelle, que les déclarations d'un verbovisuel vrai :

« Je n'ai de pensées, que les mots qui en sont la’ traduction

ne m'apparaissent. Que j'aie l’idée : « Je vais aller au jardin et fumer une cigarette »; je la vois aussitôt écrite de mon écri-

ture propre et cela sans qu’il me soit nécessaire de me représenter le fait lui-même c’est-à-dire dans ce cas de me voir me promenant et fumant une cigarette ». (D' CRUSSARD)

Il est donc entendu que pour nous, l'expression de mémoire visuelle verbale, implique l’idée d’un effort antérieur pour la posséder, ‘et que verbonisuelisme est synonyme de lecture spontanée des mots de la pensée.

On pourra objecter que tout verbovisuel a appris à lire et que son verbovisuelisme n’est que la mémoire verbale des premiers livres, qu’enfant il a épelés. Cela est possible, mais il n’en demeure pas moins acquis que, devenu adulte, l'emploi de léquivalent visuel du mol est constant chez lui, qu'il est spontané, instinctif, que chez les autres au contraire il reste limité à un nombre restreint d'opérations intellectuelles, et que, dans la majorité des cas, il constitue un procédé voulu.

Tout phénomène de mémoire verbale visuelle étant exclus, juxtaposons maintenant la v. articulation mentale et le v. visuelisme et nous réalisons le type du v. visuelmoteur, c'est-à-dire de celui qui, spontanément, prononce et lit mentalement les mots de sa pensée.

L'existence de ce type, qui est assez fréquent, s'est affirmé à moi, par les observations suivantes :

« Quand je pense, je parle intérieurement, et, en écrivant, si

je suis seul, je prononce les mots avant de les écrire. En même

temps, si je pense lentement, je lis les mots intérieurement. » © (XX... avocat à Liverpool)

« Bien qu'inférieure à la précédente (imagination verbale visuelle), la mémoire motrice d’articulation me paraît être assez développée chez moi. J'ai essayé d'apprendre une pièce de vers uniquement par le secours des yeux, en la lisant mentalement ;

LE

j'ai eu une peine infinie. Il fallait que ma bouche prononçât les mots pour les graver plus sûrement dans ma mémoire. Mais cette mémoire, dépourvue de l’aide de la mémoire verbale visuelle est faible; souvent j'ai essayé au théâtre, de me rappeler certains vers, certains mots, au moyen de la mémoire d’articulation; je ne pouvais pas. Quant à ma pensée, elle me semble faite d’une combinaison de ces deux mémoires : 7e vois les mots dans ma pensée et je les prononce mentalement ; un mot évoque l'image visuelle qui lux est propre, et en méme temps les mouvements d'articulation qu'il nécessite pour les prononcer. Voilà ce que je suis pour le français; en latin, en grec, en alle- mand, je suis purement visuel. »

(ZIMMERMAN élève à l’Ecole normale. Lettres)

« Je n’appartiens certainement pas au type de l’auditif (1), mais sûrement à celut du visuel et du moteur. Je ne raisonne bien qu’en me parlant à moi-même, mais quand je veux rédiger mon raisonnement, il me faut le papier et la plume, il faut que je vote ma phrase ; je dois ajouter que quand je me parle ainsi à moi-même 7e vors chaque mot, que je prononce aussi intérieurement, avec ses lettres ».

(L..…., professeur à l’Université de l’Etat de Lille).

« Je n’appartiens nullement au type auditif, et je ne me souviens pas de l’avoir jamais employé, malgré une longue observation assidue de mes procédés intellectuels; je me sers assez souvent du type visuel (je ferai remarquer à ce propos que je ne vois jamais ma pensée écrite de mon écriture, elle est toujours représentée par des caractères d'imprimerie); je suis surtout moteur, mais à l’articulation verbale intérieure s’associe sans cesse chez moi la lecture mentale des mots de mes pensées, jamaïts leur audihon intérieure ». (D' ALCIDE LENIEZ)

Il n’est pas rare de rencontrer des observations de ce genre; beaucoup se sont présentées au cours de nos recherches ; elles sontmalheureusementtropincomplètes,

(1) Je-laisse textuelles les citations; le lecteur fera de lui-même les petites modifications nécessitées par l’usage de la nomenclature que je, propose et que j'ai adoptée pour ces « Essais ». (G. S. P.)

et ig-

sur les points qui ne concernent pas le langage intérieur, pour permettre de tenter la description détaillée du type v. visuel-moteur. Ce doit être un privilégié, puisque son endophasie dispose d’un double équivalent verbal et que, pour retenir, 1l unit aux avantages, assez restreints d’ailleurs, du v. moteur ceux plus réels du v. visuel; — le verbalisme tient chez lui une place importante, ce qui ne veut pas dire que son visuelisme soit faible; mais

l’image de l’objet s’efface souvent lorsque, avec l’image

motrice, l'image visuelle du mot apparaît. L’audition secondaire est chez le v. visuel-moteur ou très atténuée ou même complètement effacée; si elle se manifestait nettement, elle produirait, jointe aux deux autres, un type presque parfait de mixte ou d’équilibré. Je ne suis pas très convaincu de l'existence de semblable type, non plus d’ailleurs que de celle de v. visuelo-moteurs (comparables aux auditivo-moteurs), tantôt v. visuels, tantôt v. moteurs, selon la nature des occupations; j'ignore également s’il est des v. moteurs à v. visuelisme secon-: daire, ou inversement des v. visuels, chez lesquels l’image motrice du mot semble succéder à son image visuelle comme il est indiqué dans lobservation suivante :

« Lorsque je me trouve dans un salon, je lis dans ma pensée la phrase que je vais prononcer afin de constater sa régularité ; j'articule mentalement aussi, mais le plus souvent en second lieu;

ainsi, dans le fait cité précédemment, après avoir lu la phrase dans ma pensée, je la prononce mentalement ». (D' CuINIER)

Les formules de ce genre sont, en tout cas, exceptionnelles. Au contraire, l'existence du v. visuelmoteur me paraît hors de doute. L'apport des images visuelles

et motrices verbales est chez lui simultané. En lui se jJuxtaposent un v. moteur et un v. visuel. Le premier de ces deux types nous est connu, examinons quelques traits du second.

LE VERBOVISUEL

Galton l’a découvert et le premier décrit. Il semble que son existence soit de date relativement récente ; il est impossible d'admettre qu’il y eut des v. visuels avant l'invention de l'écriture. Par la seule logique on imagine ainsi les choses : De bons visuels — et tout le monde devait être bon visuel au début des temps — tracèrent des formes d'hommes et d’animaux pour conserver leurs pensées. Ils gardaient de ces formes un souvenir exact. Les signes se multipliant, il les fallut schématiser. Les écrivains d'alors — quelques bardes — devinrent des v. visuels. Leurs ancêtres, Homère et les aèdes dont il est la synthèse, étaient des visuels ; certains de leurs descendants devinrent uniquement des v. visuels.

Il se passa, en l'humanité, un phénomène analogue à celui noté pour nous par le D' Victor Augagneur :

« Je suis, j'ai toujours été très visuel et ce visuelisme m'a conduit à souvent lire les mots de mes pensées. Je prends un exemple : Enfant, un « bafeau » était pour moi le souvenir réel des barques à fond plat que l’on voit sur la Saône; plus tard, au cours des raisonnements rapides, le bateau s’est schématisé, 1l a perdu sa réalité concrète, il est devenu, une abstraction : la toue des rébus ; encore souvent est-ce un maximum et ne vois-je de bateau que le mot imprimé. Je fais sans cesse de même dans un discours ; je substitue le mot à l’image ; ceci, d’ailleurs pour la seule facilité de la conception, car j’ai une excellente mémoire

visuelle ; (— je vois bien, ma vue est normale, malgré un léger degré d’astigmatisme à gauche ;) — par le souvenir, je revois tout ce que j'ai vu, toutes les villes visitées, même rapidement : Anvers, ses longs quais et ses docks ; avec leurs plus petits détails, dans leur plus fines et leur plus délicates nuances, un paysage, un ciel, la mer contemplés à Nice ou à Florence.

(D' VicTorR AUGAGNEUR.)

Certains v. visuels ont conservé comme le D' Augagneur un visuelisme puissant, à la Zola ; chez d’autres

le mot a chassé l’image ; ils sont devenus des verbaux:

ces derniers sont rares si j'en crois nos statistiques ; généralement visuelisme, absence de myopie, parfois remplacée par l’astigmatisme ou l’hypermétropie, voilà les caractères du v. visuel. L'observation suivante, que nous devons à Jules Claretie, en Présente quelquesuns, entre autres particularités :

« Vue extraordinaire de loin. Je suis capable de déchiffrer une enseigne d’un bout de l’avenue de l’Opéra à l’autre. Cette vue est affaiblie depuis un an ou deux.

« Ma mémoire visuelle est excellente. Pas beaucoup de mémoire des morceaux appris par cœur; en revanche, je retiens les faits, les conversations ; le lieu de la scène au moment du fait ou du propos, les personnages, je revois tout, à l’état vivant et coloré.

« ÿe lis devant moi ce que je pense (cependant je prononce aussi cerlains mots mentalement). Je ne l’entends pas, excepté lorsque je pense en espagnol (je le sais fort bien). Alors j'eztends parler l’eshagnolen moi. »

(JULES CLARETIE, “à l’Académie française)

Parmi les v. visuels on le sait les uns lisent leur écriture (comme Charma) d’autres des caractères d’imprimerie. Le v. visuelisme des premiers, serait, pour M. Ribot, héréditaire du v. visuelisme d’ancêtres, antérieur à Gutenberg ; celui des autres serait plus

modernes. [ls lent se rencontrer à peu près aussi fréquemment les uns que les autres.

Voici quelques observations de v. visuels; elles donneront une idée de la disposition des mots et des lignes lues mentalement :

« Ma vue est normale, mon visuelisme bon, ma mémoire visuelle excellente. — Je lis les mots de mes pensées, je les vois écrits devant moi. Ils précèdent, accompagnent ou suivent les images visuelles d'objets et de personnes.Ces mots sont tracés en caractère d'imprimerie et tous sur une seule ligne; il est cepen- : dant des cas où la représentation mentale de mes pensées, est traduite par des caractères de mon écriture, mais ces exceptions sont toujours explicables; exemple : je suis au cours, j'écris sous la dictée du professeur, je cherche à me rappeler les derniers mots d’une phrase précédente pour les transcrire sur mon cahier; c’est alors l'écriture de ce cahier que j’évoquerai ; d’une façon générale, d’ailleurs, si je cherche à me rappeler un texte écrit par moi ou par d’autres, c’est selon le cas, mon écriture ou la leur que je lirai; et elle sera très nette; aussi nette que si j'avais les lettres devant les yeux. — Par contre, toute apparition spontanée de la pensée, se fait en caractères d’imprimerie.

« Ma pensée est écrite sur une seule ligne horizontale ; je vois très bien les derniers mots de la pensée précédente, mais les premiers sont dans un brouillard assez épais pour que je n’y puisse rien distinguer. Aussi m'est-il difficile de répéter une phrase que je viens d’énoncer : l’idée seule sera identique; la représentation des premiers raots n’a pas suffisemment adhéré pour que le souvenir en soit exact. Voici ce qu’est dans mon esprit une phrase que je viens de prononcer :

texte perdu dans le brouillard

« Je suis persuadé qu’un évènement inattendu

texte net viendra contrecarrer mes plans, »

« Au piano (1), ou, pendant l'évocation d’un air, je lis aisément les notes par l'imagination. »: (D' Charles DAUSSAT)

(1) Le D" Charles Daussat, joue très remarquablement du piano.

. « Je pense parfois mon écriture projetée sur un livre ou sur un cahier de format identique à celui dans lequel j’ai lu précédemment ; d'habitude je lis des caractères d'imprimerie avec tous leurs détails (points, virgules, majuscules, etc). Dans une conversation chacune de mes réponses ou de mes demandes

‘forme un petit paragraphe avec tirets et points d’interrogation

ou d'exclamation. » | (D' MARLIER)

« Je pense sur mon écriture la plus soignée; maïs facilement aussi sur des écritures d’autres personnes; je me les remémore avec une grande facilité. » . (D' TERRASSE)

« Je vois mes idées, ou bien je lis les mots de mes pensées, en caractères d'imprimerie, sur des lignes horizontales, dont je ne vois nettement qu’une à la fois; s’il s'agit d’une opération proprement de mémoire, en particulier du souvenir d'une énumération, je vois les mots auxquels je pense disposés l’un au dessous de l’autre en colonne verticale. » (M'"* X... professeur)

On na pas encore tracé du v. visuel un portrait complet; la cause en est au nombre très restreint de personnes, relevant de se type et à la confusion constante que l'on a fait Jusqu'à ce jour entre le verbovisuelisme, le visuelisme, la mémoire visuelle et l’imago-évocation verbale. 1! importe avant tout de tracer de très nettes démarcations entre ces trois éléments. J’insiste à nouveau sur ce point : un v. moteur peut avoir une excellente mémoire visuelle verbale, se graver un texte dans le cerveau et le lire mentalement enle récitant, mais rester v. moteur en toute autre circonstance ; 1l peut même ne jamais cesser de l’être, l’apparition des images visuelles verbales au cour de la récitation, n'étant alors qu’un

phénomène surajouté.

Cette constatation faite, il me reste peu de chose à dire sur le v. visuel, les documents que nous possédons sur eux étant très limités. Ceux que j'ai rencontrés lisent des caractères noirs sur fond blanc; je n’ai point trouvé chez eux de verbovision colorée, si l’on excepte cepen-

ir dant cette particularité qu'ils peuvent évoquer des phrases dont les mots sont écrits à l’encre rouge ou à encre violette..., mais ils ne paraissent pas donner spontanément à certains mots une couleur spéciale (1). Voici je crois ce qu'est leur mnémotechnie instinctive. Forcé de retenir des mots auxquels ils ne peuvent donner d'images visuelles, ils cherchent dans les formes de ces mots des analogies et des différences ; ils en collectent ceftaines lettres pour en former un terme nouveau, facile à retenir parce qu’il est court, et qu’il signifie quelque chose, et c’est ce terme qu'ils iront mentalement au moment de se souvenir. Un v. visuel, veut-il, je suppose, retenir dans leur ordre les affluents droits de la Seine, il imaginera mentalement Aisne, Marne, Oise et Lra AMO:; un v. moteur en pareil cas, essaiera de créer entre l’idée exprimée par amo et celle des mots ou des images qui signifient la rive droite de la Seine, une association, peut-être bizarre et artificielle, mais qu’il pourra très facilement retrouver, en raison même peut-être de sa drolaticité.

Toutefois le nombre limité de mes expériences sur ce point ne me permet de rien affirmer. Aussi concluerai-je en disant que l’étude du v. visuel est à faire, et qu'il y a lieu de voir si l’on ne peut obtenir quelque éclaircissement par différentes réactions ; ainsi la réaction mnémotechnique, (2) la réaction de l'écriture, la réaction de la physionomie.

(1) Une personne de type v. moteur, mais v. visuelle pour les notions abstraites, déclare voir le mot « Vertu » en grandes lettres wrtes.

(2) La réaction mnémotechnique constitue je crois, un bon procèdé pour juger du visuelisme ou du verbaïlisme d’un sujet, Il est évident que, cette constatation faite, si l’on veut aller plus loin et déterminer la nature du verbalisme de ce sujet, 1l ne faut plus lui donner à retenir que des mots qu'il ne puisse concréter en images non verbales. (G. S. P.)

AUDITIVO-VISUEL VERBAL

Nous possédons deux observations seulement de v. auditivo-visuel ; elles consignent donc un phénomène tout exceptionnel ; elles émanent toutes deux d'écrivains très Justement appréciés et estimés. Dans l’une d'elles nous trouvons un exemple d’auditivo-visuelisme verbal par simultanéité :

« Lorsque je pense, il me semble qu’on me chuchote ma pensée, mais en même temps je la vois écrite et de mon écriture. Quand je lis, il me semble aussi que les lettres imprimées se transforment en ma propre écriture et en même temps qu'on me les chuchote. Enfin, il m'arrive d’être moteur, mais très rarement et seulement quand je suis enervé, après une veille, après avoir beaucoup causé et fumé, etc. ». (LÉON DAUDET)

M. Léon Daudet ma assuré que ce chuchotement se précisait parfois; alors il distingue très bien une voix connue; en lisant les romans de son père, il entend ce dernier lui dire toutes les phrases, avec le ton, le timbre, qui lui sont habituels dans la conversation courante.

L'autre observation est de Jacques Normand : son endophasie est autre; ce n’est point simultanément qu’apparaissent les empreintes verbales auditives et visuelles, c’est par alternative et le choix est subordonné à la nature de la pensée.

« Lorsque j2 pense à un travail à faire (vers surtout), je vois les mots imprimés. — J’adore les vers, mais les vers clairs; j'ai horreur de l’incompréhensible.

« Quand mes pensées sont quelconques, en dehors de mon travail, je les entends plutôt ; je prononce rarement.

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« Je lis les textes à apprendre par cœur ; il se produisent très nettement dans ma pensée, Je suis visuel pour les chiffres, les dates... (Jacques NorMAND)

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