‹ Essais sur le PentateuqueChapitre 2 sur 77 · LONGÉVITÉ DES PREMIERS HOMMES · texte numérisé non relu

LONGÉVITÉ DES PREMIERS HOMMES

araÉaa V bt XI , 10-32.

Uif phénomène qui ne laisse pas que de surprendre et d'arrêter quelquefois dans la lecture des premières pages de la Genèse le disciple humble et soumis des Saintes^Ecritures , est la longue durée de la vie des premiers hommes. Ces existences qui se prolongent bien au-delà des bornes de la vie assignée aujourd'hui à la plupart des mortels, ces carrières qui se perpétuent pendant sept ou huit générations , et qui permettent à un homme de se voir renaître dans ses arrière-petits-fils les plus éloignés ; ces patriarches vénérableSy qui ont assisté pendant huit cents ans, pendant mille ans ou à peu près, au spectacle de tout ce

qui s*est passé depuis rorigine du monde, et qui sont eux-mêmes en personne l'histoire vivante de toute une époque, que c'est étonnant, que c'est mystérieux! Gomment le comprendre, comment l'expliquer?

Pour se débarrasser d'un fait qui lui paraissait incroyable, Varron, cité par I^ctance (i), avait imaginé de réduire les années bibliques à de simples mois, s'appuyant sur ce que les Egyptiens mesuraient la durée du temps non par les révolutions de la terre autour du soleil^ mais par celles de la lune autour de la terre. D'après ce calcul, une vie de huit cents ans se trouverait réduite à quatre-vingts années, et une vie de neuf cents années à quatre-vingt-dix ans. Mais cette supputation est évidemment inadmissible : elle est contredite 1^ par la chronologie biblique ellemême. Gomment douter, en eifet, que chez les Hébreux l'année ne se composât de douze mois de trente jours chaque , quand nous voyons Moïse, dans l'histoire du déluge, nous donner le détail des mois et des jours qu'a duré ce fléau destructeur? Elle se trouve renversée 2® par les difficultés qu'elle crée et les impossibilités qu'elle accumule. En voici quelques-unes : Si les années selon Moïse, au lieu de se composer de douze mois, ne comptent que trente jours, Seth a engendré son premier fils à l'âge de

{i) Dt lïfigim erroris, L. Il, cap. 12.

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huit ans, Enos à Tâge de sept ans, et la plus longue des vies patriarchales , celle de Méthuséla , ne s'est pas étendue au-delà de quatre-vingt-un ans. Qui le peut croire? C'est ainsi que, pour se tirer d'un embarras , on complique la difficulté que l'on voulait écarter. 3^ Enfin, si l'on se range h Topinion de Varron, toute la chronologie de Moïse se trouve renversée, la période qui s'est écoulée depuis la création jusqu'au déluge n'a plus de mesure fixe que l'on puisse foire concorder avec l'histoire : les premières bases de la certitude historique sont renversées.

Tenons-nous-en donc à l'interprétation communément admise ; ne nous éloignons pas •)our ï.\ peu de la croyance orthodoxe, et admettons, dans toute son étendue, la longévité des patriarches telle qu'elle nous est présentée par Moïse.

Sur ce terrain , nous avons pour nous la tradition d'abord. Tous les historiens, tous les poètes anciens s'accordent à nous représenter la vie des premiers hommes comme s'étant écoulée douce, paisible, libre des soucis de la vie, exempte de travaux fatigants, à l'abri de ces cruelles et longues maladies qui épuisent le tempérament et qui amènent k leur suite une précoce vieillesse. Chaldéetis, Phéniciens, Egyptiens, Grecs, sont unanimes sur ce point; et ce n'est pas seulement pendant la durée de l'âge d'or, mais encore pendant la période de l'âge d'argent, qa'ils noos disent que les hommes parvenaient à

une longue et heureuse vieillesse. Si Ton en croit le poète Hésiode, qui ne fait qu'embellir la tradition de son époque, à cent ans l'on était jeune encore, pendant les siècles qui ont formé l'âge d'argent.

Et dans le fait, qu'y a-t-il de si surprenant dans Topinion généralement admise ? Toutes les inductions ne sont-elles pas en sa faveur? Soit que l'on parte du point de vue biblique, soit que l'on se place sur le terrain ile la raison, la croyance à la longévité des premiers hommes a pour elle plus de probabilités que la croyance contraire. L'on n'aura pas de peine a s'en convaincre, si l'on fait les réflexions suivantes : L'homme en sortant des mains du Créateur était pur dans son âme, il était sain dans son corps; il n'avait nulle infirmité physique, nulle souillure morale. Les organes les plus parfaits, les membres les plus souples et les plus vigoureux se trouvaient chez lui au service d'une âme vierge, qu'aucune passion n'avait encore ni émue, ni agitée. Le péché survient; en rompant l'union de l'homme avec Dieu, il brise aussi celle de l'homme avec la nature, et renverse l'équilibre parfait qui existait entre les facultés de l'âme et les forces du corps. La passion une fois réveillée, le système nerveux s'ébranle, le sang s'échauffe, les humeurs s'altèrent, la maladie se produit, et de degrés en degrés elle consomme la mort. Mais ce travail de destruction ne s'est pas opéré en un instant. Il a avancé lentement et sourdement ; il a

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miné peu à peu cette puissante constitution que le Créateur avait faite pour durer toujours. Adam, demeuré innocent, ne fut jamais mort : c'est la doctrine de TEcriture ; et si, dans lesdesseins de Dieu, il ne devait pas rester éternellement sur la terre, il est probablequ'il eût été transféré dans un séjour meilleur, au bout d'un temps qu'il serait téméraire de fixer , mais sans qu'il y eût eu nécessité pour lui de passer par la terrible épreuve de la mort. Du reste, pour jeter par terre une constitution aussi vigoureuse que rétait celle du premier honmie, pour réduire en poudre un corps aussi fortement organisé que l'était le sien, que d'années n'ont pas dû s'écouler, que de siècles n'ont pas dû se passer ! Ce qui serait étonnant, c'est qu'une organisation aussi belle et aussi inagnifique que celle que nous pouvons supposer à Adam, d'après l'Ecriture et la raison, eût succombé an premier choc; ce qui ne se concevrait pas, c'est que l'œuvre directe, immédiate de la force créatrice subitement ruinée, eût cédé aux premières atteintes de la maladie, et qu'Adam pécheur, et ses premiers descendants pécheurs comme lui, n'eussent pas vécu plus longtemps que les hommes pécheurs ne vivent de nos jours. Le chêne de la forêt ne tombe pas sous les premiers coups de hache qu'on lui porte. Les racines qui le soutiennent et l'affermissent, et qui sont destinées à répandre la sève dans toutes ses branches, doivent durer plus longtemps que ses feuilles

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et ses fruits. La plante était piquée à sa racine par an ver rongeur, maiis elle conservait encore asse^ de sève et de vie pour se maintenir et pour durer. Le poison du péché s'était insinué dans Tétre physique et dans Têtre moral de l'homme ; maià un laps de temps considérable à dû s'écouler jusqu'à ce quHl eût circulé dans toutes ses parties, corrodé tous ses organes, pénétré jusqu'au siège de la vie, et amené la séparation finale de Tâme et du corps. Et ce laps de temps , ce sont ces sept , huit , neuf siècles , que l'histoire assigne comme limite à la vie des premiers hommes.

Ces longues vies se succèdent jusqu'au déluge ; à dater de cette époque la durée de la vie humaine diminue sensiblement. C'est, d'une part, qu'avant ledéluge la corruption humaine avait fait d'effrayants progrès et exercé d'épouvantables ravages, comme on peut le voir par la lecture des chapitres IV, V et VI de la Genèse ; c'est, d'un autre côté sans doute, que notre globe, singulièrement modifié par la terrible catastrophe qui l'avait submergé, n'a plus été aussi favorable qu'auparavant à la conservation de la vie humaine. On peut supposer très-raisonnablement que, depuis lors, beaucoup de causes ont concouru à abréger l'existence des hommes. Tandis qu'auparavant un air pur, une atmosphère sans nuage, une vie frugale, des aliments sains, des habitudes de simplicité, contribuaient probablement à aUmenter et à

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fortifier dans rhomme le principe de la vie; cette TÎe même s'est tromrée assaillie, compromise, afTaibKe, par i'a^ion des agents les plus formidables, lignes, en quelque sorte, pour lui faire la guerre. Ainsi, raccumulation des sables brûlants, d'une part, comme dans le grand Sahara ; la formation d'immenses marécages, de l'autre, comme sur plusieurs côtes maritimes; les alternatives subites de froid et de chaud ; trop de vapeur, d'humidité, de neiges et de glaees dans certaines contrées, trop de sécheresse et de chaleur dans d'autres ; des miasmes empestés, la multiplication et la formation d'insectes, nés de la corruption, ou d'animaux venimeux se bâtant de pulluler à la suite d'une épouvantable inondation, qui avait laissé après elle les débris de tant de cadavres : toutes ces causes et d'autres encore ont sans doute dû travailler de concert et finir par réduire considérablement les bornes de la vie humaine. Peut-être à l'originedu monde, l'hommene se nourrissait-il que de végétaux et de fruits, et ces aliments sulfisaient-ils à réparer les forces d'une constitution dans toute la vigueur d'une jeunesse toujours renouvelée. Mais quand, peu à peu, il sentit ses forces s'épuiser et l'abandonner, il éprouva le besoin de modifier son régime alimentaire, et d'ajouter aux plantes, qui avaient composé presque uniquement sa nourriture première, la chaii: des animaux. L'homme est organisé pour être camivore.

mais rien ne s'oppose à ce (jpie l'on admette qu'il n'usa pas, dès le principe, du privil^e qui lui était acquis, et que, dans des vues providentielles, il s'abstint de manger la chair des animaux, jusqu'à ce qu'elle lui fût devenue indispensable pour soutenir sa débile vie. Mais il était trop tard, le mal était fait et les précautions les plus sages ne suffisent plus pour garantir le plus robuste des hommes des atteintes d'un trépas toujours prématuré.

Ajoutez aux raisons physiques que nous venons de donner de la longévité des premiers hommes, un argument que nous iK>urrions appeler providentiel. Cette longévité était nécessaire pour conserver pures les traditions antiques. Quand aucune des raisons naturelles que nous venons de donner n'existerait, celle que nous allons développer suffirait, ce nous semble, pour résoudre la difficulté du. problème. A une époque où la langue primitive à peipe formée commençait seulement à s'essayer dans le discours , quand nulle trace de littérature n'existait encore, quand l'industrie et l'art à l'état d'enfance ne permettaient pas la construction de monuments destinés à perpétuer le souvenir des faits, quand la vie presque exclusivement pastorale ou nomade des premières tribus était incompatible avec un haut degré de culture intellectuelle, de quelle importance n'était pas la mémoire comme moyen presque unique de retenir et de perpétuer les souvenirs des pre-

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miers âges? Le patriarche de la famille, celui du genre humain, suppléait en sa personne à l'absence des livres et des ^ institutions ; il était à lui seul la. science, la littérature de Tépoque ; il avait pour mission de garder soigneusement toutes les révélations religieuses et morales, toutes les traditions sociales, tous les souvenirs de l'histoire, toutes les données de la langue, le dépAt tout entier de l'enseignement en général. Plus il vivait longtemps, plus le trésor des générations futures, concentré dans sa personne, se conservait intact et sans alliage. Plus, au contraire, les générations se multipliaient, et plus les archives de l'humanité, dont la garde lui était confiée, couraient risque de s'altérer et de se perdre. Mais en permettant que les suites du péché ne produisissent pas dans la vie des hommes antidiluviens les effets qu'ils ont eus dans celle des hommes qui leur ont succédé, en maintenant pendant quinze siècles, la durée moyenne de la vie humaine au chiffre que nous indique Moïse ; la Providence divine a pourvu au plus excellent moyen d'assurer la perpétuité des révélations primitives données par Dieu au premier père de la race humaine.

On en jugera par un calcul qu'il est facile d'établir. Adam, qui a vécu 950 ans, n'est mort que 126 ans avant Noé , et il a pu vivre 56 ans avec le père de ce patriarche. Noé lui-même, dont la carrière a été de 950 ans, ne quitta ce monde que 76 ans avant la

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naissance d'Abraham; et entre la mort d'Abraham * et la naissance de Moïse il ne s'est pas écoulé plus de 250 ans. Donc, entre Adam, la souche de la race huinaine, son premier patriarche et son premier prophète, et entre Moïse Je premier des écrivains inspiœs, trois à quatre générations seulement ont passé. De sorteque, même en admettant l'hypothèsede ceux qui pensent que c'est d'après d'anciens documents, conservés par la tradition orale ou au moyen de l'écriture, que Moïse a rédigé l'histoire de la création, celle du premier homme, du déluge, de la tour de Babel et de la dispersion des peuples, quelle confiance ne doivent pas inspirer des documents qui ont pu si&cilement lui parvenir sans falsification aucune? Et comment douter que, sous l'inspiration divine qui éclairait sa pensée, dirigeait son jugement et guidait sa plume, il o!ait feit de ces matériaux, mis à sa disposition par les iamîUes des patriarches, l'usage le meilleur et le ()lus conveaable? Le père de Noé avait sans doute vu Adam et conversé avec lui ; Noé, à son touir, a pu vojir le père d'Abraham et lui transmettre des révélations, qui se S(mi, depuis lors, maintenues fidèlement dans la famille dtes patriarches, jusqu'au moment où Moïse, apf elé d'^i; haut au. plus sainA des ministères, est venu graver ineffaçablement et perpétuer jusqu'à la fUi' des siècles les grands souvenirs 4e la evé^iAion, et les puissaiils enseignetteats des^temips! primitifi^

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Eavîfn^ée sous ce point de vue, quelle importance n'a€<|iiîert pas la question de b longévité des premiers hommes ! Et que Ton a de peine à n'en' pas vouloir à cette ii»^rédiilité légère et moqueuse, qui, sans raison awcune, se plaît à nier ou à tourner en ridicule des faits authentiques et avérés, par cela seulement qu'elle ne saurait les foire entrer dans les étroites dimensions de son intelligence bornée.

Mais rargviBent providentiel que nous venons de présenlier peut èti^ envisagé encore sous un autre poiat de vue. La terre, une fois préparée pour devenir la demeure de Thomme, devait être habitée le plus promptement possible, sur ses principaux points. Autrement, elle était exposée à se couvrir de foréfs, à se rempKr de bêtes féroces, à se convertir, en plus d'un lieu, en landes et en marécages, à changer même la nature de l'atmosphère qui Kenvaioppaît. Pour éviter tous ces maux que de longs siècles eussent à peine suffi à faire disparaître, une rapide propagation de Fespècehumaîne était nécessaire, et il u était pas moins indispensable qu'en se multipliant les hommes arrivassent à peupler peu à peu ta 9i!irfoce (lu globe. Or, qu'y avait-il de plus propre à atteindre ce but, que de donner à la vie humaine une longueur qui permit à chaque famille de s'accroître, de s'étendre, jusqu'à devenir une tribu ? Et, à supposer que les causes physiques que nous avons indiquées plus haut n'eussent pas été suffisantes pour prolon*

ger Texistence des premiers hommes, comment nier que Dieu le créateur ne pût trouver dans sa sagesse et dans sa puissance les moyens d'y suppléer ? Mais ce qui était un bien pour les seize siècles qui ont précédé le déluge, serait devenu un mal pour ceux qui l'ont suivi. La longévité qui était nécessaire pour peupler le monde, fût devenue un fléau , si elle avait persisté après qu'ilfut peuplé. Aussi, à cette époque Dieu prononça-t-il que les jours de l'homme ne seraient plus que de six-vingts ans; et l'auteur du Psaume XG se plaint-il que, de son temps déjà, le terme de la vie humaine ne dépassait pas 70 ans, et de ce que les plus vigoureux ne vivaient pas au-delà de 90 ans.

Ainsi tout concorde, et l'Ecriture, et la tradition, et la nature des choses, et la raison , et la Pi*ovide^e, pour nous convaincre qu'il n'y a rien de fabuleux dans ces existences antidiluviennes, dont Moïse nous a conservé la généalogie, et que leur durée considérable n'a rien qui doive étonner des hommes qui croient à la Parole inspirée, et qui font un légitime usage de la réflexion.

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