L'ÉPOUX DE SANG
BZOMi IV, Si-i6.
JL'oBscuiiiTÉ de ce récil provient de son extrême concision et de la couleur orientale qu'il porte à un haut degré. Car, du reste, il est simple, dramatique, sans énigme aucune, et du plus grand intérêt. Le commenter avec quelque détail, l'amplifier dans l'une ou l'autre de ses parties, et l'accompagner d'un petit nombre de notes explicatives, sera donc le plus sûr moyen de le rendre parfaitement intelligible. Car, ici, nous n'avons à lutter ni contre un texte embarrassé ou douteux, ni contre des opinions diverses ou contradictoires. Après les questions graves et plus ou moins ardues que nous avons eu à ré-
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soudre jusqu'ici, l'esprit se repose en s'appliquant à développer une narration dont le pathétique est le moindre mérite, et qui renferme d'importantes leçons.
Moïse, heureux en Madian, où il paissait les troupeaux de son beau-père, venait de recevoir de l'Eternel l'ordre de quitter un pays oii il avait coulé quarante années d'une vie tranquille et douce, et de s'en aller en Egypte prendre en main la cause d'un peuple opprimé et l'arracher des mains d'un odieux tyran. Retenu d'abord par la conviction de son impuissance, et par le sentiment des difficultés de l'œuvre que le Seigneur lui voulait confier, Moïse avait, dans le premier Bioment, hésité et reculé. Mais rassuré par la promesse de Dieu, qui lui donne la certitude que chaque obstacle qui se présentera à luiy dans l'acoonq^Ussement- de son dessMi^ sen écarté par h puissante assistSDoe qu'il kû furèltt^ lui-ixiémie, il a cédé, il s'est soumis, il a accepté les radoutal^Jies foii<^<Hl$ de conducteur et de libérateur du peuptoi d'isniël. Docile à la voix de l'Etomel; il lui f^ut maintenant pi^endre congé de la^ ftinîUe où il a: trpuvé, pendant de longues années, une cordiale hos|^i;|aiît6. Il va trouver Jétbro, lui oommuiwpie ses pfaaSf lui demande sa* bénédictioD ; ets^près l'avoir obtenue, il lui dit adieu et se met en> route avec sa fewBAe Sépkora^elses deux fi}fiGii6rsoii.et RIîéBer.
Il parait que, jusqu'à ce joui% MQiie> avait négligé
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de cîiicpncire Tim de ses fils. Etait-ce oubli' de sa part? OU: bien avaitril été détourné de FaceompKsse'* ment de e» deroir par la crainte de déplaire £|oit a léthro, soit à Sëphora, qui» en leur qualité dlétiMi-r gerd, auraient vu antec peine la pratique de la circoncision slntrodunre dans leur famille f H n'est pas fe^ cHede décider cette question. La parole de Sëphora, au moment on elle yientde circoncire son filk, pour échapper à la vengeance de rEtemel, trabib, à l'égard dô la cnraoncision, une répugnance instinetiTie^ qm rend assez probable Topinion de ceux qui pen** sent que; voulant éviter de blesser le oœurde son époosie et' de timiUer la paix domestique^ Moïse s'était abstenu jusqu'à ce moment de soumettre à la drconcisîott l'wi de ses fils. Lequel* étaitr<M des deux ? le premier ou là seoond? Gxu&isûm ou SUézer? C'est une autre ciroonstaaee sur laqueUe se tait absolument le rédi- de l'Exodë ; et l'on est rédtùt4oi à de pures cmijectures. Peut' être Moïse avaitril d^ar bord pratiqué le rite de la circoncision à l'égard de SQU'^ premieivné; puis, voyant que celaavs^ dé: plu'àson beau>|)ère et à sa kmm^ il s'était décide à ne pas< encourir leur bUime une seconde fiiis; en répétant la même cérém<mie pour son second fils; Sëut^étreaussi- que, connaissast d'avance leur opposition à la drooneision, et leur ayant sacrifié la^ ciiw concision' de son premi^^né, qui avait atleuit l'adi^ lescenee, il s^était repenti de cette fa^Ubese, et
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n'ayait pas voulu se rendre coupable, à l'égard de son second fils, de la négligence qu'il avait commise à l'égard du premier. L'une et l'autre supposition peut être soutenue ; de part et d'autre il est possible d'avancer des raisons vraisemblables à peu près égales. Ce qu'il y a de' certain, c'est qu'à l'époque dont nous parlons, et avant l'événement qui se passa dans l'hôtellerie, sur la route qui conduit du pays de Madian en Egypte , Moïse, par un motif ou par un autre, par oubli ou par complaisance pour sa famille, avait remis, retardé la circoncision de l'un de ses fils, et menait avec lui en Egypte un fils tndrœtkcis.
Or, c'était là une faute grave pour un Hébreu, pour un descendant d'Abraham, pour un homme, surtout, que le Seigneur allait charger du soin de donner au peuple d'Israël une triple législation. Quoi! la circoncision, ce sacrement de l'alliance traitée avec Abraham, ce sceau delà promesse répétée à tous les patriarches, ce rite sacré qui, depuis les jours des pères du peuple hébreu jusqu'à Moïse, avait été pratiqué avec une si scrupuleuse, une si religieuse exactitude, cet usage antique et vénéré qui était sur le point de se transformer en loi, pour servir à distinguer Israël de tous les peuples de la terre, jusqu'au moment où paraîtrait le Messie promis; la circoncision. Moïse a pu la regarder comme une chose indifférente, ou lui sacrifier des convenances ou des intérêts de famille! Il ti'en peut être ainsi. Le
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fîilur législateur des Hébreux sera repris de cette faiblesse; il en sera puni, puni sérieusement, et le souvenir de cette époque mémorable de sa vie servira de leçon et d'avertissement à tous ses compatriotes, et aux fidèles de tous les âges. Un grand exemple devra leur apprendre que les ordonnances du Seigneur doivent être respectées, et que ce n'est jamais impunément que Ton méprise les sacrements que Dieu a établis dans son Eglise (1).
Moïse était descendu avec sa famille dans une hôtellerie (2) qui se trouvait sur sa route ; tout à coup il est saisi d'une frayeur mortelle, ou atteint subitement par une maladie qui met en danger ses jours (3). Rentrant alors en lui-même, et peut-être
(1) « Apprenons de là, dit Calviit, à user avec révérence des » sacrements, qui sont les sceaux de la grâce de Dieu, de peur que 0 Dieu ne nous punisse du mépris que nous aurons eu pour eux. B Ce iVest pas qu*il tienne beaucoup aux cérémonies ; mais il veut • que nous les honorions, comme des gages de sa grâce et â cause o du profit qui nous en revient. C'est pour cela que la Cène ayant » été profanée par les Corinthiens, ceux-ci en furent sévèrement n châtiés. C'était un crime de vilipender un pareil trésor (Cammmt. in Exod,, c. IV, v. 24).
(2) Il est plus probable que c'était une halte telle que celle que font aujourd'hui encore les caravanes auprès d'un rocher ou d'un groupe de palmiers. Car il est douteux qu'à cette époque il y eut, entre Madian et Horeb, une hôtellerie dans les formes. Le mot hébreu malân signifie proprement un. endroit où Von pa$$e la nuU (Léon de Laborde, Commentaire géogr,, p. 14).
(3) Les commentateurs ne s'accordent pas sur le sens de ces paroles : « Or il arriva que, comme Moïse était sur le chemin dans » une hôtellerie, l'éternel le rencontra et chercha de le faire
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aussi, éclaire sur squ passç par une lufoj^riç cqlest^, il rQCQDDait sa faute et veut aussitôt, la. réparer, Ma^^ il se trouye plongé dans un tel abattçqnpnt mpral, ou. tqlleipçnt brisé par la maladie, que sa. fenune 4oU açcQfr^pIjr, à sa place un rite que, d'après russigç,, il aurait, dû seul pratiquctr (1), Sépbora se fidt vio-
» mourir ; » et se partagent entre les dçu% sens que nous avfins Indiqués. Nous incUoons à adopter le second, qui nous paratt plus conf6rme*à l'esprit de la langue hébraïque. Rencontrer quelqu'un, c'est s'opposer à lui, l'arrêter subitement. Cl^rcher. à le faire mourir, c'est attenter à sa vie, le mettre à deux doigts de la mort. An ch. XXXVlll, v. 10, de la Genèse, nous lisons ces paroles : « Et » ce qu'il faisait (Onan) déplut à rEternel. c'est pourquoi i/ /e fil ïi mourir, t Ûnan mourut sans doute d'une mort précoce par suite de ses excès et en persistant à se livrer à un pécbé contre nature ; cette fin prématurée, qui était sans contredit un juste jugement de Dieu, est attribuée à l'Eternel comme un acte direct de sa puissance, et un effet immédiat de sa justice vengeresse. De même que cette expression : V Etemel fil mourir Onan, signifie simplement que Dieu permit que les désordres d'Onan le conduisiseent de tkopne heure au tombeau ; de même dans notre passage, la proposition : L Eternel chercha de faire mourir Moiu^ nous paratt être l'équivalente de celle-ci : L Etemel enw^i^ à Moïte une maladie grave et eubiu. Quelques interprètes ont appliqué ces mots. au fils de Holse et non à Mcritee lui-même, mais sans raison fondée selon nous. De tout ce récit il résulte, ce nous semble, que c'est Moise, et non le fils de Moïse, que TEternel rencontra et chercha de fêijre mourir.
(1) Il paraîtrait qu'avant la promulgation de la loi, c'était le personnage le pigs considérable de la maison ou de la nation, le|>rQmier-né ou le père de famille, qui était chargé du ministère de la circqncision. Cest par une exception $ingu(ière que dans cette occasion, Sépbora, femme de Moïse, prend sur elle raccomplissemeo^ de ce devoir. (Bullingbrijs, de leg. Dm eeremon. deçad. UI, sem. 6.) S"i\ en estainsif Moïse aurait rendu à sa feioine un beaa témoignage devapt tQute sa natiop^ en la préscntapt ap peuple hébreu comme une vraie Israélite dont les sentiments nobles et ,1^ coo-
lenee à eitt^miéme; ellé^ n^ëcoute ni s^n ec^ut^ de mère, qui se soulève et frémit à Tidëe d-une opération sanglante et douloureuse, ni ses sentiments' de Hadianite qui protestent contre une cét'étaionie qu 'dlë abhorre ; elle voit son mari en péril ; un sa^ crifioe peut seul lé sauver: Dieu* parle, elle obéit, et saisissant une pierre tranchante en guise de couteau (1), elle circoncit son fils. Alors, fréinissant à la vue de ce qu'elle a fait, et pénétrée de * douleiir en pensant au péril auquel elle a exposé son fils par le moyen d'une opération chirurgicale (2), elle jette le prépuce aux pieds de son mari, ens'écriant : CertatM" ment tu nCe$ un époux de sang ; car tu viens de me mettre dans la nécessité de verser le sang de mon fils ; poor l'amour de toi j'ai peut-être risqué la vie de mon
dttite généreuse devaleni lai fsire pardonner ^BOfi' origine et lononv qu'elle portait.
(1) Hérodote not» apprrnd que les Egyptiens se servaient de pierreB aigniaées pour ouvrir les corps qu'ils voulaient embaumer et dont il Aillait préalablement extraire les entrailles (Hv; 11, eh. 16). Joftué, pour circoncire le penpie, eut recours à des instruments parcU» (cb. V, 3). Les LXX ont traduit les mots de Foriginal par dea épé9$ ou dêi eouUauœ de jrierrê. Il y a même aotuellément en^coro en «Etbiople un peuple qui, pour pratiquer la clrcoDl;isk>nr enfploie un sHex aigu. (HiobLodolf, RUi, i(iriA.,lib.III, c. 1, $31.) On trouve dans les collections d'antHqnités des modèles de ces outila informes qui sont très*communs aujourd'hui chez lés peuple» de la Polynésie.
(9) Noos ne pensons pas que pour expliquer' l'exclamation de Sèpbora il soit besoin de supposer chee elle,' comme Tout fifit quelques f^nsi soit un senliment d'indignation, soit un monvèmenl de* colère. La répugnance profonde pour facttirauqùeielle a étécon*-
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enfant (1). Moïse s'est humilié ; il a reconnu et conclamné sa négligence ; il a réparé sa Caïute ; sa femme, Séphora, a pour lui et à sa place rempli un grave ministère ; leur enfant est circoncis, la volonté de Dieu est faite. Maintenant le but de l'épreuve étant atteint, l'épreuve cesse. Moïse est rendu à la santé, et Y Etemel se retire de lui (2).
Les ordonnances de Dieu sont saintes , on ne peut les éluder ou les violer sans crime ; dans sa bonté, le Seigneur châtie ses enfants pour leur ouvrir les yeux sur leurs désobéissances ; mais dès qu'ils se sont
trainte sufflt, selon nous, pour rendre compte de là vivacité de ses paroles. Comme mère, comme Madianite, elle s*est fait pour un moment violence à elle-même ; maintenant que Topération est consommée, la nature reprend le dessus dans ce cœur maternel, et s'effrayant elle-même de ce qu'elle a eu le courage d^accomplir, tout à la fois pour obéir à Dieu et sauver les jours de son mari, Séphora donne un libre cours à sa tristesse et se répand eo gémissements devant son mari.
(i) Quelques interprètes pensent que ces paroles doivent se rapporter à l'enfant et non à Moïse. Us s'appuient sur ce qu'en Orient les mères ont coutume d'appeler du nom de chatan Tenfant qui vient d'être circoncis. Selon cette opinion, Séphora, s'adressant à son fils, lui aurait dit : tu m'es un épowe tanglani^ ou mieux encore : tu m'es tin circùneis tanglant. Mais cette interprétation un peu recherchée nous semble ne pas s'accorder avec le contexte aussi bien que celle que nous avons cru devoir adopter. (Voyex ROSBNMULLER, Scholia in Exod.^ in loco.)
(2) Cette dernière expression ne peut signifier autre chose que : a Le Seigneur releva Moïse de Tépreuve qu'il lui avait dispensée; il fit cesser la maladie que, dans sa justice, sa sagesse et sa bonté, il avait cru devoir lui envoyer. » Pour la bien comprendre, il faut la rapprocher des premiers mots de notre récit : VEtemeireneonlra Jfoife ef chercha de le faire mourir.