relief est au surplus un personnage accessoire
et à peu près inutile. C'est M. de Moineville, le mari trompé, que la paléontologie console de ses mésaventures conjugales. On n'a guère signalé, et je ne sais si, lui-même, M. de Curel a très clairement vu la vilenie foncière du bonhomme. Ou plutôt je crains qu'il ne lui ait attribué une certaine grandeur d'âme et qu'il n'en ait voulu faire une manière de philosophe recommandable par la supériorité de son détachement. C'est qu'en ce temps-ci les notions se brouillent. Ce M. de Moineville a épousé une femme beaucoup plus jeune que lui. Bien sûr, ce n'était pas par amour que celle-ci avait consenti à devenir sa femme ; mais elle lui déclare, en outre, qu'il lui fait horreur. M. de Moineville n'insiste donc pas pour lui imposer la corvée réglementaire ; et il retourne à la paléontologie. Comme du reste il n'ignore pas que la chair a ses exigences, il admet que sa femme ait non pas une faiblesse, un égarement passager, mais un adultère régulier, installé, rangé. Mari complaisant, il poursuit les amants d'allusions piquantes, afin de mettre sa dignité à couvert. Je trouve que cette conduite est ignoble. Elle serait sans excuse, si nous ne savions que nous
avons affaire à un maniaque. Quoi qu'il en soit, et tout mari de vaudeville qu'il paraisse, ce Moineville a une réelle individualité. Or on se passerait parfaitement de lui : dans la pièce, tout comme dans son ménage, il n'est qu'un comparse. Il a l'air de tout mener, de tenir les fils de l'intrigue ; il s'en vante. En fait, il ne joue que le rôle traditionnel du raisonneur ; il est le sage de la pièce, abondant en aphorismes qui dans sa bouche sont assez mal en place. — D'un relief moins accusé, la silhouette de Renneval, le mari de la Figurante, est encore heureusement indiquée. Celui-ci est le pleutre, pareil sans doute à beaucoup des hommes que nous coudoyons chaque jour, et en qui les auteurs d'aujourd'hui se plaisent à incarner leurs contemporains. Egoïste et lâche, à demi conscient d'une veulerie morale où il voit peutêtre quelque élégance, il imagine lui-même le compromis qui lui permettra de concilier les intérêts de son cœur avec ceux de sa position sociale, oublie sa maîtresse absente, retombe sous sa domination dès qu'il la revoit, non par amour, mais par faiblesse, trahit tour à tour ou tout à la fois les deux femmes qui ont l'étrange
fantaisie de l'aimer, et reste d'un bout à l'autre une image accomplie de la sécheresse du cœur et de l'inconsistance du caractère. — Mais apparemment dansla F igurante les deux iper sonnâmes sur lesquels on devait concentrer la lumière, c'était celui de la figurante elle-même et celui de sa rivale, de M™' de Moineville et de Françoise. Ils sont l'un et l'autre parfaitement inexistants. Ce sont figures de convention où pas un trait individuel ne décèle la vie. M"'' de Moineville est une femme quelconque qui a fait une maladresse et se voit prise à son piège. Pour ce qui estdeFrançoise, lapetite pensionnaire effacée et disgracieuse, qui se trouve du jour au lendemain transformée en maîtresse femme, épouse désirable autant que politicienne émérite, nous, ne pouvons un instant croire à sa réalité. Il est trop évident qu'elle est sortie ainsi tout armée du cerveau de l'auteur, qui Fa fabriquée à plaisir pour les besoins de la cause.
A la manière dont la situation est posée et dontles personnages nous sont présentés, il est 1 inévitable que toute notre attention se fixe sur la rivalité des deux femmes. Comment l'une va-telle tenter la conquête de son mari, et l'autre ||
M. FRANÇOIS DE GUREL 243
s'efforcer de défendre la position ? Voilà ce que nous sommes curieux d'apprendre. Mais M. de Curel commence par écarter M™^ de Moineville. Celle-ci fait une absence de trois mois, laissant le champ libre à Françoise. C'est donc qu'on se contentera de nous montrer comment Renneval va faire peu à peu la découverte de sa femme. Il se prendra à ce charme d'autant plus dangereux qu'il était insoupçonné ; ce sera chez lui de la surprise d'abord, puis de l'émotion, puisde latendresse.Chez Françoise, ce sera un mélange de candeur et de rouerie, avec un peu de coquetterie et beaucoup de sincérité. Sans doute c'était là matière à de jolis tableaux de genre et à une délicate analyse de sentiments. Et puisqu'on a comparé M. de Curel à Marivaux, il y avait en effet prétexte à d'ingénieux marivaudages. Cela non plus M. de Curel ne l'a pas tenté. Dès le début du second acte nous apprenons que Renneval passe des nuits atroces devant la chambre à coucher dont Françoise, bien près de céder, s'est obstinée jusqu'ici à barricader la porte. Eh ! alors la pièce est finie, les rencontres entre Françoise et M""^ de Moineville ne sont plus que des formalités sans inté-
rêt. C'est bien pourquoi les deux derniers actes nous ont paru si froids, et si inutilement compliqués. L'auteur a passé à côté de son sujet: j'entends de celui qu'il nous avait lui-même indiqué. Il s'est taillé une matière à son gré, en exigeant de nous toutes sortes de concessions et de complaisances. Puis, le moment venu de la traiter, il s'est dérobé.
La Figurante est une pièce manquée par un auteur de beaucoup de talent, qui, dans un premier acte voisin de la perfection, avait commencé par donner sa mesure, afin de nous mieux décevoir par la suite.
VERS LA JOIEI
La naïveté est à la mode, dans les livres et sur les planches. Les légendes nous plaisent, les histoires où il y a des ogres et des fées, les récits merveilleux, les contes populaires et les chansons paysannes, toute une littérature de nourrices et de petits enfants. Nous en aimons la simplicité par contraste avec nos complications. Il ne nous suffit pas de rechercher les vieux motifs et les airs d'autrefois. Nous nous efforçons d'en composer de pareils. Des auteurs à la langue déliée rapprennent l'art de balbutier... Si l'échec de Vers la joie! pouvait contribuer à nous guérir de ce goût pour de laborieuses puérilités, M. Richepin n'aurait pas fait une œuvre inutile, et nous devrions des remerciements à la Comédie-Française.
C'est pour un conte bleu que M. Richepin nous donne ses cinq actes devers. Nous savons assez bien ce qu'on entend par là, et nous ne sommes pas si barbares que nous nous refusions à goûter le charme d'une fiction légère. Nous ne demandons pas mieux que d'accueillir ces personnages irréels qui s'en iront dans un décor de rêve tenant des propos chimériques. Est-ce notre faute si, le rideau à peine levé, déjà nous sommes déçus? Car nous reconnaissons tout de suite le palais où gouverne le grotesque Truguelin flanqué de ce bélître d'Agénor et nous connaissons bien que ce n'est pas le palais du Prince Charmant. Nous avons déjà vu ces ministres solennels et muets; nous avons entendu ces plaisanteries foraines dont le coqà-Fâne fait tous les frais. S'il nous semble qu'il y manque quelque chose, c'est que de coutume ces paroles ont pour accompagnement des musiques d'Ofîenbachoude Lecocq : nous aspirons aux flonflons de l'orchestre. Tout d'un coup nous sommes transportés en plein roman champêtre. Des paysans de George Sand y vivent heureux dans l'air pur et dans la pratique de toutes les vertus. Le rossignol y chante et
Tamour y soupire auprès d'une bergère innocente. Cependant, pour justiOer le titre qui nous invite à être joyeux, les deux fantoches Âgénor et Truguelin promènent au milieu de ces inventions aimables leurs pitreries et leurs gaietés égrillardes. Brusquement l'idylle tourne au drame. Une ardeur belliqueuse s'empare de tous les personnages, que nous retrouverons bientôt transformés en autant de héros. Dans une mascarade finale le prince couronne la bergère Jouvenette affublée du manteau royal. Autour de lui, le berger Bibus, Bruin le vigneron, et son beau-père, le fermier Nanet, et Paulin et Lucas, ses deux beaux-frères, forment un tableau risible et touchant. Car le prince fait bravement les choses. Il va jusqu'au bout de la sottise : il épouse toute la famille... Rien de plus incohérent. Dans cette lourde fantaisie, le bleu du conte se perd et disparaît sous le bariolage des couleurs.
Ce conte bleu est un conte philosophique. La fantaisie y sert à faire passer une leçon de sagesse et la fiction y recouvre une idée de morale. Cette leçon au surplus n'est pas très enveloppée. Voici à peu près comment on résu-
merait la « thèse » de Vers la joie. « Les temps sont venus de la vieillesse du monde. L'humanité, en vieillissant, s'est attristée. Nous périssons par trop de culture. Nous avons été sans cesse développant l'esprit et raffinant sur les sentiments. L'analyse dissout les sentiments auxquels elle s'applique. A force de regarder en nous-mêmes, nous sommes devenus impropres à l'action ; à force de subtiliser l'amour nous sommes devenus incapables d'aimer. Le mal dont nous souffrons et qui vient d'un abus de l'intelligence, s'appelle impossibilité de vivre. Afin d'y remédier il n'est qu'un moyen : c'est de défaire l'œuvreàlaquelleleshommesimprudents n'ont cessé de travailler, depuis qu'il y a des hommes et qui pensent. Il faut rompre avec la civilisation et opposer à ses conseils les inspirations de la nature. Il faut prendre modèle sur ceux-là que leur ignorance a tenus à l'abri de la contagion. Il faut aller aux champs pour y apprendre comment on travaille et comment on fait l'amour. »
Tels sont les principes qu'expose avec complaisance et avec assurance le philosophe Bibus. Car celui-ci peut bien se faire passer pour ber-
M. RIGHEPIN 249
ger, et passer même, auprès des simples, pour être un peu sorcier ; il a beau s'être armé d'un bâton et accoutré d'une peau de bique, son déguisement n'est pas si complet que nous ne retrouvions sous ce costume d'emprunt une de nos vieilles connaissances : le raisonneur de théâtre. Bibus, c'est Desgenais en hoqueton. Il a conservé même tour d'esprit, même manie dissertante et même tempérament dogmatique. Il n'est pas devenu moins insupportable, et son impertinence pour s'exprimier en patois n'en est pas moins pédantesque. Il est paradoxal etprudhommesque, fécond en aphorismes et en truismes; chaque fois qu'un oracle tombe de sa bouche infaillible, les comparses saluent. Toute la sagesse humaine tient dans sa dure caboche. Cette sagesse ne doit rien à l'éducation : Bibus affirme qu'il n'a lu aucun livre, attendu qu'il ne sait pas lire. Mais nous ne l'en croyons pas. Il a Iules philosophes du dernier siècle, ou peut-être les modernes théoriciens de la vieille gaieté française. Il a ramassé dans les journaux les arguments par lesquels on a coutume de réfuter victorieusement le pessimisme. Même il est plaisant de voir comme il se tra-
vaille à traduire en jargon des campagnes ces arguments citadins. Le vieux drôle fait beaucoup d'affaires pour nous livrer un secret fort éventé. Etre homme, cela pour lui consiste principalement à se sentir excité aux approches du printemps. Le prince reste calme quand le bois reverdit et que le bocage n'est plus sans mystère : le grand air et une nourriture fortifiante, sont des remèdes tout indiqués ; un vin généreux serait également très efficace. Bibus célèbre avec enthousiasme les bienfaits de la dive bouteille. Et, j'y pense, Bibus vient de bibere, qui signifie boire.
Cette morale, on le voit, n*a rien de trop quintessencié. C'est celle que, sous des formes plus ou moins déguisées, beaucoup de gens aujourd'hui nous recommandent. Peut-être à ce point de vue faut-il se réjouir qu'en l'exposant avec une candeur si dépouillée de tout artifice, M. Richepin ait contribué à montrer ce qu'elle a de vulgaire et de dangereux. Conseiller aux hommes de revenir à la simplicité du premier âge et de reprendre par un effort de volonté un cœur d'enfant, cela semble d'abord une utopie séduisante. Il est fâcheux qu'une des
lois de cette nature même qu'on invoque rende impossible le retour en arrière. Tout développement antérieur est un développement acquis ; rien du passé ne s'anéantit. Ce qui est vrai des individus Test aussi des sociétés : on ne revient pas à l'enfance, on y retombe. On sait de reste ce que c'est pour des civilisés que de vivre conformément à la nature : cela consiste à faire la bête. Ce n'est ni très difficile, ni très rare. Mais pourquoi décorer des noms de bonté, d'innocence et de vertu ce qui n'est que la brutalité ?. . . On dira que voilà de grands mots et que nous discutons gravement la fantaisie. M. Richepin nous y invite lui-même, et aussi bien il serait difficile de ne pas traiter l'auteur des Blasphèmes en penseur.
M. Richepin est, en outre, un homme de théâtre; et puisque Vers la joie! est une comédie, c'est du point de vue de la scène qu'il faut la juger. Au théâtre, la valeur d'une œuvre ne se mesure pas à la profondeur de la pensée, et nous ne serions pas embarrassés pour en citer parmi les plus fameuses qui sont dénuées de tout contenu philosophique. Si l'idée est mé- I diocre ou si elle est fausse, il se peut qu'elle
reçoive des moyens par lesquels on Ta traduite un prix tout nouveau. Or la nouveauté des moyens, c'est ce dont M. Richepin semble s'être le moins soucié. Il a puisé dans le répertoire tant ancien que moderne les procédés les plus ordinairement usités et garantis par l'usage. Il y a dans Molière des médecins ignares et solennels : les voici avec même robe et même bonnet et tout pareils, à cette différence près qu'ils ne nous font plus rire. Il y a dans Molière un paysan à qui on persuade à coups de bâton qu'il est un savant docteur : voici parallèlement des chambellans qui seraient, s'ils en voulaient convenir, de fins bergers. Les intrigues de Marivaux reposent sur un travestissement romanesque : l'auteur de Vers la joie ! n'a pas essayé de trouver autre chose. Musset a écrit:
Spadille a l'air d'une oie, et Quinola d'un cuistre,
et M. Richepin : \
L'un a l'air de Jocrisse, et l'autre de Gribouille.
On se souvient ici de la Grande-Duchesse, et là de Coquin de printemps ! Le quiproquo, cher
aux vaudevillistes, a fourni plus d*une scène à M. Richepin, et celui-ci n'a dédaigné ni le « truc » du puits qui parle, ni les gentillesses des féeries. Il a eu recours à tous les moyens réputés pour être d'un effet sûr. Mais il arrive que ces sûrs effets, pour avoir été trop souvent répétés, aient perdu leur vertu et qu'ils n'opèrent plus.
Enfin M. Richepin est un poète. Il est de ceux pour qui le langage des vers n'a pas de secrets. Le cynisme des gueux et leurs fiertés, les mœurs des gens de mer et celles des terriens, les sentiments d'aujourd'hui et ceux des âmes d'autrefois, l'athéisme et le mysticisme, la révolte et la résignation, il a tout mis en vers, indifféremment et furieusement. Il a joué avec le rythme et jonglé avec la rime. Il est un virtuose. Il s'en est souvenu dans Vers la joie ! Même il s'en souvient trop. Cet étalage d'habileté et ce grand renfort de prouesse ne sont pas faits pour nous disposera l'indulgence. On pardonne aisément à une erreur, quand c'est une ! erreur sans malice et bon enfant. Mais la prétention porte en soi quelque chose d'irritant. En ce sens, dans Vers la joie! certain couplet sur
le vin est très significatif. Delille lui-même, les jours où il était le plus en verve, n'a pas trouvé mieux. Supposez qu'on vous demande de trouver une périphrase pour désigner la vigne sans employer les termes de ceps ni de grappes : vous n'inventeriez jamais, quoique subtils, les belles choses dont M, Richepin s'est avisé. Inversement supposez qu'on propose à la quatrième page d'un journal cette énigme ;
On sème A ras de terre, autour d'un petit vieux serpent Qui se tortille avec des bras verts en grimpant, On sème, écoutez bien, quoi? De la sueurd'homme. . . Le petit vieux serpent tortillant ses bras verts, Il lui pousse partout des mains aux doigts couverts D'ampoulesnoires qui sont pleinesd'niiccauclalre...
Ceux-là seuls qui s'amusent à deviner les charades et les mots en losange goûteront cette poésie de logogriphe. C'est du lyrisme à l'usage de l'OEdipe du café du Commerce. — Ailleurs, quand le prince décrit le trouble qui l'emplit :
Comme si tout en moi dans le même moment V horizon s'avançant cependant qu'il recule^ Une aurore naissait au fond d'un crépuscule,
M. RIGHEPIN 255
nous avouons ne pas comprendre, et ne rien distinguer dans cette obscurité plus que crépusculaire. Ce n'est pas que M. Richepin ne se résigne parfois à être banal, comme dans tel couplet sur le chant du rossignol et dans tout le duo d'amour du troisième acte. Et quand enfin nous lisons des vers tels que ceux-ci :
Oui, depuis le matin qu'on court dans la forêt, On a faim. Je me sens un appétit d'ogret,
cet « ogret » sorti tout exprès des taillis pour rimer avec « forêt » nous aurait tout Fair de ressembler à une cheville, si nous ne savions, par ailleurs, que M. Richepin est un versificateur sans reproche.
M. Richepin, que nous avons eu plus d'une occasion d'applaudir au théâtre, avait sans doute le droit de se tromper. Il saura réparer son échec. Il nous semble cependant que son cas est assez instructif et que de sa pièce une leçon se dégage à laquelle apparemment il n'avait pas songé: c'est que les plus habiles ont tort de se fier uniquement à leur habileté, et c'est qu'en littérature le triomphe du métier aboutit à la déroute de l'art.
Il convient d'honorer les poètes — de temps en temps — et d'encourager parfois la jeunesse. C'est dans cette intention louable que la Comédie-Française a composé son dernier spectacle. Elle a réuni sur son affiche les noms de deux auteurs, qui tous deux sont encore à l'âge où l'on écrit en vers. Elle a choisi pour cela l'époque de l'année où finit la saison des théâtres et commence celle des distributions de prix. Et c'est en effet à une sorte de divertissement scolaire qu'elle nous a conviés, voulant récompenser le jeune Rodenbach qui a été bien sage, et ce Rostand, écolier laborieux et farceur. Il se trouve que la soirée a été très agréable et de nature à intéresser d'autres familles encore que
celles des lauréats. Elle n'aura pas été inutile, ayant servi tout au moins à faire connaître, en dehors d'un petit cercle de lettrés, un poète d'une originalité réelle quoiqu'un peu mince et fort maniérée, M. Georges Rodenbach, et à signaler aux amateurs de théâtre un écrivain bien pourvu, semble-t-il, des qualités spéciales qui leur sont chères, M. Edmond Rostand.
Jadis, il y a de cela bien longtemps, quand Fart n'était pas encore une industrie, on voyait des peintres, précieux et gauches, ayant mis leur pinceau au service de leur foi, traiter avec un entêtement naïf un sujet toujours \ le même et recommencé toujours, image de Dieu le père ou portrait de quelque sainte. M. Rodenbach est tel que ces Primitifs. R a passé son enfance et sa première jeunesse dans ; Rruges, sa ville natale. Or il était doué d'une aptitude originelle à être affecté profondément | par la nature extérieure; c'est en quoi consiste l'espèce particulière de sa sensibilité et par là qu'il est devenu poète. Dans ces villes d'où la vie s'est retirée, où Ton ne voit pas comme ailleurs s'agiter les hommes ni l'on n'entend les passions humaines faire leur bruit, la vie semble
s'être retirée toute dans les choses. Elles existent seules, et la pensée que rien ne vient distraire s'absorbe en elles, sans recours contre l'oppression du milieu. Ce sont dans Bruges des maisons gothiques, des quartiers d'hospices et de couvents, des quais où dorment des eaux inutiles, des paysages souffrants, des banlieues attristées, une atmosphère où traînent des brouillards comme des écharpes, une atmosphère de silence où se prolonge et s'élargit la voix des cloches, appel de prière et rappel de mort. L'âme se sent libre dans un air léger; mais elle est comme prisonnière dans une nature fermée, sous un ciel bas. Et qui ne sait que la mélancolie a des liens plus subtils et plus forts que tous les autres ? Peu à peu la ville s'imposait à son poète. Il a eu beau g'en éloigner, les impressions qu'elle lui avait laissées étaient en lui trop avant : elles ont continué d'obséder son imagination devenue insensible à tout ce qui n'était pas elles. Docilement il s'est appliqué à les traduire. Il s'y est essayé plus d'une fois. Par la prose et par les vers, — I dans VArt en exil et Bruges la Morte qui sont [ de vagues romans, dans Musée de béguines
qui ressemble à une série de nouvelles, dans lo Règne du silence qui est une sorte de poème, — c'est la même œuvre qu'il recommence avec conscience, avec patience, avec persévérance. Sans doute on pourrait lui dire qu'il risque de nous lasser en ne se lassant pas, que ses émotions sont d'ordre trop spécial pour intéresser beaucoup de gens, et que, s'il lui plaît d'habiter parmi les choses défuntes, nous sommes des vivants et qui aimons la vie. Je crains que le conseil ne lui fût inutile et que la remarque ne le troublât point. Cette fois encore ce Voile a été tissé avec le même rêve, identique et obstiné.
La pièce de M. Rodenbach est-elle tout à fait une pièce de théâtre? C'est plutôt un petit poème dialogué, une œuvre d'art valant par des qualités qui sont proprement des qualités d'art : choix de la forme, juste adaptation des moyens à la fin, intensité du rendu et délicatesse du coloris qui s'harmonise avec le sentiment général de l'œuvre. Ce que voulait M. Rodenbach, c'était évoquer devant nous sa ville, nous en faire respirer l'air et goûter la saveur de cet air, et c'était surtout exprimer l'âme de la cité. Il
y est arrivé par des procédés très subtils, et ce sont eux qu'il nous semble intéressant d'étudier. Les images qui sont la trame même de tout style poétique lui ont été d'abord d'une précieuse ressource. Ses personnages empruntent toutes leurs comparaisons aux spectacles qui se déroulent ordinairement sous leurs yeux, aux aspects de nature et aux objets qui leur sont familiers. De la sorte, et peu à peu, c'est tout le décor de Bruges qui se dessine, qui se précise et devient présent à notre imagination. La maison où il nous introduit est deux fois silencieuse : c'est la maison d'une malade, et celle qui l'a longtemps habitée est arrivée à l'extrême déclin de ses jours. La saison choisie est celle de l'automne, l'heure est celle de la nuit commençante. Agonie de la lumière, agonie de l'être, le crépuscule, la vieillesse et la mort, c'est de quoi est faite l'atmosphère dont nous nous sentons à mesure enveloppés. Nous sommes préparés à comprendre que les êtres qui vont se mouvoir et prendre forme dans cette ombre soient différents de nous.
Un jeune homme, Jean, a vécu là des années monotones et décolorées. Il a passé de l'enfance
à la jeunesse sous la tutelle d'une gardienne rigide et douce. C'a été pour lui une existence trop paisible, aux occupations réglées, coupées de rares distractions et de plaisirs dont la fadeur Ta par avance dégoûté du plaisir. Pas d'événements : l'imprévu soigneusement écarté. Autour de lui rien que de vieilles choses et de vieilles gens. Des souvenirs d'autrefois, du temps vers lequel sont tournés les regards des portraits. Des sentiments fanés comme les étoffes des meubles, des reflets d'émotions disparues, sans plus de consistance que n'en ont les reflets que les glaces renvoient. Des idées figées. Une crainte de tout ce qui est inconnu, et de l'inconnu de l'âme autant que de celui du monde. Une habitude d'être recueilli, replié sur soi et défiant des autres. Solitude et silence du cœur dont s'entendent les battements, — tels que ceux de l'horloge ancienne marquant les divisions toutes pareilles de la durée inutile et vide.
Une femme de chair apparaissant dans ce cadre n'y serait pas à sa place. Ce qui parle aux sens et qui éveille la convoitise ne mettrait ici qu'une note discordante. Au contraire,
on ne s'étonnerait pas, on trouverait presque naturel de voir entrer par la porte, marcher et vivre telle de ces saintes au visage diaphane qui, dans les verrières déteintes, s'agenouillent et joignent pour la prière leurs longs doigts effilés. Sœur Gudule est l'une d'elles, point une religieuse tout à fait et restée femme, puisque les béguines ne font pas de vœux perpétuels, mais n'ayant gardé de la femme que le charme immatériel. Ses cheveux disparaissent sous l'aile blanche de la cornette, et la robe toute droite cache les formes de son corps. Sa démarche est glissante comme il arrive quand les pas sont habitués aux dalles des églises ; sa voix est sans timbre; ses yeux d'une eau limpide et profonde regardent de très loin; et les fleurs dont elle porte une gerbe dans ses bras sont des fleurs sans parfum. On dirait d'une âme qui, s'étant dégagée de la ville mystique, aurait pris cette forme à peine individuelle.
Entre Jean et sœur Gudule un amour peut naître, amour du reclus pour la béguine, fait des aspirations vagues de l'un et de l'attrait indéfinissable de l'autre. C'est un amour sans désirs, tout cérébral, venu de l'attirance du
mystère et qui durera juste autant que lui. Jean, dès qu'il a vu la couleur des cheveux de sœur Gudule, cesse d'éprouver aucun trouble auprès de celle qui maintenant lui est connue. L'esprit avait été séduit, le cœur n'avait pas été remué. Tel est cet amour d'un homme devenu inhabile à la vie, amour incapable d'aller jusqu'au bout de lui-même, qui s'évanouit au moment de se préciser et meurt pour avoir été près de saisir son objet.
On voit comme ici tout est en accord et concourt pour aboutir à cette impression finale et décevante. Le style pareillement. La langue que parlent les personnages de M. Rodenbach est lente avec quelque chose peu à peu de pénétrant. Elle est tout en nuances, avec des recherches de mots pâles, quintessenciée dans le gris. De temps en temps des tournures nous y arrêtent, incorrectes et plus souvent surannées. Ce sont aussi des locutions peu usitées ou tombées en désuétude, et qui dénotent l'exotisme ou plutôt encore le provincialisme. Avec ses mièvreries et ses gaucheries, ce style trop embarrassé pour l'action, trop énervé pour la passion, hésitant et morbide, contribue encore
à nous entraîner dans un rêve de langueur loin de la vie.
Le Voile ^^i monté sans aucun soin, présenté dans une mise en scène quelconque. Le rôle de sœur Gudule est joué dans la perfection par M'^^ Moréno qui réalise pleinement l'idéal entrevu par le poète. M. Paul Mounet fait des efforts méritoires pour se composer un air de rêveur septentrional. Ce n'est pas sa faute si l'interprétation qu'il donne du rôle de Jean introduit dans la pièce une antithèse imprévue: Midi contre Nord et Tarascon dans Bruges.
Après la pièce de M. Rodenbach, celle de M. Rostand, pleine de lumière, de mouvement et de bruit, a été comme une revanche du rire. On a fait fête aux Romanesques. J'ai plaisir à constater ce joli succès, et je m'y associe volontiers, quoique pour des raisons un peu différentes peut-être de celles du public. — Percinet et Sylvette ont l'imagination romanesque ; leurs parents, voulant qu'ils s'épousent, feignent une hostilité de Montaigus et de Capulets... Le sujet est ingénieux sans être neuf. M. Rostand l'a traité dans une forme parodiste et funambulesque, d'après des procédés connus. Et donc
ce qui me paraît tout à fait intéressant dans les Romanesques^ c'est moins la pièce elle-même, si agréable soit-elle, que les indications qu'elle nous donne sur le tour d'esprit de l'auteur et les espérances qu'elle nous fait concevoir. Elle est, cette pièce, tout éclatante de jeunesse. M. Rostand est jeune, ce qui n'est pas si facile qu'on pourrait croire, et il n'a pas honte de l'être. Avant de songer à révolutionner le théâtre, et au lieu de se séparer d'abord de ceux qui l'y ont précédé, au contraire c'est d eux, et je dirais presque d'eux tous, qu'il se recommande. Il y a dans les Romanesques de tout un peu, des ressouvenirs du théâtre italien, de la comédie de Marivaux, de l'idylle de Florian, mais surtout un pastiche de la manière de Banville et de celle même de M. Richepin. M. Rostand sait qu'il faut commencer par imiter. Sa pièce est comme un salut aux maîtres, charmant de courtoisie et de gentillesse. Comme les jeunes gens il aime les morceaux à effet, développements, tirades et couplets sur un vieux mur croulant, sur un système nouveau d'enlèvements pour rire, sur le linon d'une robe de jeune fille. Il prodigue les vers qui chantent, les
mots qui sonnent, les épithètes imprévues et les clowneries de la rime. Cette abondance facile a quelque chose en soi de très séduisant. M. Rostand est gai, non d'une gaieté factice « d'auteur gai », ni d'une gaieté lugubre d'humoriste, mais véritablement gai. Il s'est amusé lui-même en faisant manœuvrer ses pantins. Il a de l'esprit, de la verve, de la fantaisie, de la gaminerie. Il incline vers la bouffonnerie; et ce serait inquiétant. Mais il a des passages de délicatesse et d'élégance qui rassurent. Son vers a de la souplesse. Il sait trouver le mot qui porte et l'effet qui passera la rampe. Il a cet instinct qui fait voir les choses au point de vue du théâtre et sous leur forme scénique. Pour toutes ces raisons nous sommes disposés à croire que ce brillant début est celui d'un écrivain qui pourra fournir une carrière au théâtre.