‹ Essais sur le theatre contemporain. --Chapitre 14 sur 15 · UNE JOURNÉE PARLEMENTAIRE · texte numérisé non relu

UNE JOURNÉE PARLEMENTAIRE

Dans cette période difficile que traverse Fart dramatique, M. Maurice Barrés lui apportera-til le secours de son rare talent? L'auteur de Une journée parlementaire adoptera-t-il définitivement le théâtre pour y exprimer ses idées ? Nous en sommes réduits à le souhaiter sans oser encore l'espérer. Lui-même M. Barrés n'est pas fixé sur ce point. Il nous confie ses incertitudes. « Je suis hésitant, » écrit-il. Fâcheuse hésitation ! si, comme c'est l'avis de M. Barrés, pour une fois qu'il a essayé du théâtre, il y a fait tout de suite un chef-d'œuvre. Dans un bulletin de victoire rédigé quelques jours après les représentations de sa pièce, M. Barrés constate « l'incroyable sympathie » qu'elle rencontra dans le public, et le « magni-

fîque enthousiasme » de ceux qui assistèrent h ces « soirées triomphales » . Il gourmande sévèrement ceux qui ne penseraient pas de son oeuvre ce que lui-même en pense. Il se recommande aussi de l'autorité de M. Alphonse Daudet, qui lui témoigna dans cette circonstance bien de « l'estime littéraire ». Et, bien sûr, il est trop intelligent pour ignorer que cet étalage de témoignages de satisfaction et de bonnes références ne va jamais sans un peu d'ingénuité. Mais c'est qu'il a voulu confondre la mauvaise foi des critiques. Ceux-ci, par rancune et parce qu'ils avaient tous plus ou moins émargé au Panama, ont essayé d'étouffer le retentissement de sa pièce. Ils se sont sous de vains prétextes refusés à la juger. Obstinément ils se sont placés au point de vue politique. Us ont fait remarquer qu'il était d'un goût douteux de remuer de récents souvenirs et de mettre à la scène, fût-ce sous des pseudonymes, des personnes vivantes dont tout le monde sait les vrais noms, les vraies hontes, et les douleurs vraies. Ils ont plaint l'auteur, qui n'a vu dans des scandales publics et privés qu'un moyen de réclame, comme jadis, dans une triste affaire,

qu'un moyen de lancer une petite Revue : les Taches d'encre, M. Barrés aimerait mieux qu'on se plaçât à un autre point de vue. Il préfère qu'il ne soit, à propos de sa pièce, question que de littérature. C'est bien de quoi nous nous occuperons uniquement.

Un député, politicien de marque, et en passe de devenir ministre, est convaincu d'avoir trafiqué de son vote. Il va être acculé au suicide. Il venait d'épouser la femme divorcée d'un de ses amis. C'est celui-ci qui a mené la campagne. La ruine de l'homme d'Etat est la vengeance du mari... Qu'une telle aventure fût une riche matière dramatique, je ne songe guère à le contester. On pouvait en tirer un tableau de mœurs. Le « procès de corruption » a révélé tout un état d'esprit, un système de gouvernement et un mal social. D'où vient ce mal ? Quelles en ont été les causes ? Comment et jusqu'où s'est-il répandu ? Ce sera plus tard un beau sujet pour l'historien. M. Barrés, en le mettant, sans perdre une minute, à la scène, allait sans doute donner en pendant aux j Effrontés^ une comédie plus âpre et un tableau de mœurs plus solidement peint. Il ne l'a même

pas essayé. Où se passe sa pièce, dans quel

temps, dans quelles circonstances et dans quel

milieu ? Nous n'en savons rien. Elle serait

parfaitement obscure et inintelligible si nous

n'avions, pour suppléer aux indications qu'on

ne nous donne pas, le souvenir des faits réels.

— On pouvait faire une étude de caractère. Le

député Thuringe est-il un homme d'ambition

et un homme de plaisir, décidé à satisfaire ses

passions par tous les moyens, hardi et cynique,

joueur qui a joué le tout pour le tout et se tue,

ayant perdu la partie ? Cette figure de bandit

politique aurait pu avoir de la grandeur. Ou

Thuringe est-il de la foule de ceux qui, ayant

vécu longtemps d'une vie obscure et studieuse,

étaient mal préparés pour résister aux tentations

et qui ont perdu la tête ? Il y aurait eu intérêt

à suivre le travail qui se fait dans la conscience

d'un honnête homme peu à peu démoralisé par

une atmosphère spéciale. Mais on ne nous dit

rien du passé de Thuringe ; nous ne savons pas

comment il a été amené à commettre une action

honteuse, et pas plus comment il se fait qu'il

n'en puisseaujourd'hui supporter le déshonneur.

— ~ Ou encore on pouvait placer le drame dans

rame de M™^ Thuringe. Voilà une femme qui a fait ce qu'elle appelle « la démarche, toujours grave pour une femme, de se donner deux fois dans sa vie » . Elle a quitté son premier mari dont elle avait un enfant et qui apparemment l'aimait puisqu'il la poursuit d'une si implacable haine. Elle s'aperçoit qu'elle Fa quitté pour épouser un voleur. Le nom qui maintenant est le sien est taché d'infamie. Quelle chute ! Quel désastre de toute une vie ! Quel châtiment ou quelle malechance ! Quelles doivent être les tortures de cette âme déçue, humiliée, désespérée! Mais ]y|me Thuringe traverse les trois actes de la pièce sans avoir l'air de se douter de ce qui s'y passe. — M. Barrés est muet sur tout ce qu'on aurait été curieux d'entendre. Et c'est donc qu'il n'a pas vu ou qu'il n'a pas su rendre ce que son sujet comportait d'intérêt humain.

M. Barrés n'a voulu que faire le drame de la peur. Si encore il l'avait fait ! A peine s'attachet-il à décrire les sentiments par où passe Thuringe ; on n'est occupé dans cette pièce qu'à courir, comme dans les Pattes de mouche^ après un papier, qui paraîtra peut-être dans un journal et peut-être n'y paraîtra pas, et peut-

être n'est qu'une photographie ou peut-être est un original. Entre ce Legros quelconque, ce vague Isidor et cet incertain Le Barbier que se passe-t-il au juste ? Qu'ont-ils fait? Que craignent-ils ? Ce ne sont que bonshommes sans individualité s'agitant dans un scénario à la fois sommaire et compliqué. « Cette tragédie en habit noir, dit M. Barrés, resserrée dans un bref espace de dix-huit heures et où l'on voit à quelle férocité peut atteindre la peur, ne seraitelle pas un curieux raccourci d'art, un morceau fortement articulé, décharné, mais concis, roide et simplifié autant qu'il est possible?» On se souvient d'un couplet fameux de Molière. On admire quelles illusions peut se faire un auteur amoureux de lui-même, et qui a érigé en théorie le « culte du moi », et de quelles épithètes il dispose pour désigner ce qui n'est, à vrai dire, que l'insuffisance et le vide. Comparez la pièce de M. Barrés avec le simple procèsverbal de telles séances de la Chambre ou de la Cour d'assises. Vous verrez combien l'art est ici inférieur à la réalité. Mais une œuvre d'art est inutile quand elle n'est pas tout au moins une interprétation des faits. Au point de vue

littéraire la pièce de M. Barrés n'existe pas : et peut-être est-ce aussi à cause de cela que la critique se trouvait un peu embarrassée pour la juger. Dégagée de l'attrait que le scandale pouvait lui prêter, la Journée parlementaire est un pur néant.

les « esprits » (»)

Mesdames, Messieurs,

Pas plus que les Contents d'Odet de Turnèbe, les Esprits de Pierre de Larivey n'ont jamais été joués. La représentation à laquelle vous allez assister est donc, comme celle de l'autre jeudi, une première. Néanmoins les conditions ne sont pas tout à fait les mêmes, et nous sommes plus rassurés sur le succès final du très curieux et très audacieux essai de restitution qu'ont tenté les directeurs de ce théâtre. Car, avant de jouer les Contents^ on savait bien que la pièce avait une véritable valeur littéraire. Que valait-elle au point de vue proprement dramatique ? On ne pouvait le préjuger. Vous savez en effet que c'est un point sur lequel on ne peut se prononcer avant l'épreuve de la scène. On n'aie droit de juger d'une pièce de théâtre

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