TROISIÈME PARTIE
Comment se forment les dispositions aux maladies héréditaires, ou en d'autres termes , comment les maladies deviennent-elles héréditaires ?
Sans doute, les premiers hommesnaquirent sains, et nefurent d'abord sujets qu'à
un petit nombre de maladies ; mais l'état de civilisation, en multipliant nos besoins , et nous plaçant au milieu d'un ordre très -varié de circonstances particulières capables d'exercer une grande influence sur l'organisation , a aussi multiplié nos maladies. Soumis à l'influence d'un petit nombre de causes , auxquelles l'organisation se moulait , pour ainsi dire , dès le berceau , les premiers hommes ne durent avoir que des maladies aiguës et éphémères, produites, soit par les vicissitudes * rapides de l'atmosphère , soit par des causes accidentelles : par cela même que leur vie était simple et uniforme , il devait rarement s'établir, chez eux, des dispositions maladives , et celles qui se formaient, ne devaient être que passagères.
Le contraire a dû avoir lieu pour l'homme civilisé. Tant de causes exercent leur influence sur son organisation , et la modifient sans cesse , que les dispositions maladives ont dû nécessairement se multiplier 5 et comme la plupart de ces causes
agissent d'une manière lente et continue , elles préparent des dispositions profondes qui , par leur lenteur même à se former , s'identifient ? en quelque sorte , avec l'organisation , et deviennent, dès-lors , susceptibles d'être transmises par voie de génération.
Ainsi , comme le développement d'une maladie , quelle que soit sa nature , suppose toujours l'existence d'une cause prédisposante qui , d'après ce que nous avons dit , n'est elle-même qu'une certaine disposition organique; il s'ensuit , que si cette disposition a été amenée par des causes physiques ou morales qui , soit , à raison de la durée de leur action , soit , à raison de leur intensité , ont agi profondément sur l'économie et en ont , en quelque sorte , modifié l'organisation , il s'ensuit , disons-nous , que cette disposition devient , pour ainsi dire , partie inhérente de l'individu , ou , si l'on aime mieux , devient une condition harmonique de son existence , et par conéquent ,
susceptible d'être transmise comme le tempérament et les idiosincraties , de toutes espèces.
De ce que les dispositions organiques aux maladies peuvent se former par un concours déterminé de circonstances particulières , il s'ensuit qu'elles n'existent point antérieurement à ce concours . Ceci nous explique pourquoi , la phtisie accidentelle , par exemple , pourra être héréditaire pour l'enfant qui sera né, soit pendant le cours de la maladie , soit même quelque temps avant son développement, lorsque la disposition organique à cette maladie existait déjà , et qu'elle n'attendait , pour se manifester, que l'action des causes occasionelles j et pourquoi , tous les enfans qui sont nés antérieurement , n'aurontrien à craindre, sous ce rapport.
Par la même raison que les disposition organiques dont il s'agit , peuvent se former par un concours particulier de circonstances , le concours d'un autre ordre de circonstances peut les dé-
trujre , une fois qu'elles sont formées ; conséquemment , une maladie qui a pu être transmise à une certaine époque de la vie , peut avoir cessé de l'être à une autre époque : ceci nous explique encore pourquoi 2 dans une même famille, certains enfans , héritent des maladies de leurs parens , tandis que les autres en sont exempts.
Comment concevoir la transmission des maladies par "voie de génération , ou en d'autres termes , de quelle manière peut-on croire que les dispositions organiques aux maladies se transmettent.
Cette question est essentiellement liée à la génération, et supposerait, pour être traitée avec succès , la connaissance parfaite de ce qui se passe au moment de la fécondation. La génération nous est encore inconnue dans sa nature intime ; on a créé sur cette fonction , comme nous l'avons dit, un grand nombre d'hypothèses , presque toutes plus invraisemblables les unes que les autres ; aucune , du moins ,
ne nous paraît satisfaisante , e t ne saurait servir à expliquer le mode de transmission des maladies héréditaires.
Nous pensons , cependant , avec la plupart des physiologistes modernes , que tous les corps organisés proviennent d'un germe fécondé. Nous croyons que ce germe n'est parfait , c'est-à-dire , susceptible d'être fécondé , que lorsque l'être auquel il appartient a lui-même acquis un certain degré de perfection , et que , passé une certaine époque de la vie , les germes cessent de se produire, et ceux qui existent cessent , d'être susceptibles de fécondation.
Le germe de tout corps organisé , nous paraît devoir renfermer en lui les premiers linéamens de chacun des organes qui constituent la nature de l'être vivant auquel il appartient, mais il ne jouit que de la vie commune àtouteslesparties de l'individu, tant qu'il n'a pas encore été fécondé.
Par la fécondation , il reçoit un principe qui lui imprime la force de dé\e-
loppement , ou en d'autres termes , qui lui donne la puissance de la vie ; dèslors il devient, jusqu'à un certain point , étranger à la vie commune de l'individu , et il n'a besoin , pour jouir de sa vie particulière , que de recevoir les moyens de se développer, c'est-à-dire , de se trouver placé au milieu des conditions propres à favoriser son développement. Or , c'est de l'incubation que le germe reçoit les moyens de se développer. Ainsi , tout germe nous semble préexister à la génération ; avant ce grand acte , il n'est qu'un corps organisé sans vie j après cet acte , il est un corps organisé sans vie , mais qui a en lui ce principe de vie duquel il tient la force de développement nécessaire à la vie 5 ce n'est qu'après l'incubation , que le germe fécondé est un être organisé et vivant. Il reçoit , de l'incubation , les moyens de vivre , comme il a reçu de la génération la puissance de la vie.
D'après cette manière d'envisager l'acte
de la génération, il nous semble facile de concevoir la transmission des maladies héréditaires ; en effet , de ce que l'individu ne devient apte à la génération , que lorsque son organisation est parvenue à un certain degré de perfection, il s'ensuit , que cette fonction suppose le concours de toutes les autres , et qu'en conséquence , les produits qu'elle élabore et fournit, doivent nécessairement porter l'empreinte de l'organisation entière , ou en d'autres termes , se ressentir de l'influence des organes qui concourent àla production et au maintient de la vie. On conçoit donc que , d'une part , le germe doit nécessairement participer à la nature organique de l'individu chez lequel il se forme , et que de l'autre , le principe vivifiant doit , par la même raison . porter en lui , le pouvoir de modifier l'état primitif du germe , de manière à lui imprimer des dispositions organiques analogues à celles qui existent chez l'individu qui a fourni ce principe.
Conclusion. De ce qui précède , nous devons donc conclure que les parens peuvent transmettre à leurs enfans , des dispositions organiques aux maladies, par voie de génération ; que ce pouvoir appartient également au père et à la mère ; mais que, néanmoins , les dispositions transmises par la mère , doivent généralement être plus fortes , à raison des rapports qu'elle conserve avec le germe fécondé, soit pendant la grossesse , que nous regardons comme le temps de l'incubation , soit après la naissance pendant l'allaitement.