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UN ESSAYISTE : M. OLIVIER MAU R AU LT H

l’etroitesse où donnent de nos soi-disant critiques ou historiens des lettres. Il n’est pas atteint de myopie chronique. Il n’est pas le moins du monde porté à l’ostracisme sot. Ce n’est pas par ce qu’on s’appellera un tel ou un tel, qu’avant tout examen d’une oeuvre, il prononcera condamnation préalable et sans appel.

Il n’exclut personne de ses enquêtes, menées largement et avec sympathie. Il ne s’imagine pas que notre littérature actuelle se borne à deux ou trois noms, toujours les mêmes, dont un professeur d’Université. Sa manière n’a rien de mécanique ni de statique. Elle ne procède pas par dépouillement de fiches, en dehors desquelles il n’y a plus rien. Elle a de l’imprévu, de l’allant, une grande probité. Ses critiques littéraires visent plutôt à être des recensions. 1 II s ’y glisse des aperçus ingénieux, une note personnelle souvent très-fine, et qui ne s’apprend pas dans les manuels. Il se forme un jugement empreint d’originalité, et il l’exprime avec simplicité et franchise. Je ne lui reprocherai

2 Benoir disait de la littérature qu’elle est « l’ennemie née de la peinture ». C 'est à peine exagéré. M. Maurault comprendra tout le sens de eette sorte d 'axiome d 'atelier. Tout critique d’art qui ne s’est pas spécialisé peut facilement se méprendre sur la valeur et la technique d ’un tableau. Jean Guiffrey, directeur du Louvre, se moquait bien joliment devant moi de Maurice Barrés, à propos de son Gréco. « Des phrases, des stances, une parade de son moi. Et tout cela est littérature. . .» Il y a danger réel à traiter de peinture si 1 ’on n ’est pas soi-même très-calé dans cette branche. Un mot d’un initié vaut toutes les descriptions.

pas sa bienveillance. Elle lui est si naturelle. Il a la pensée fraîche et joyeuse. Cela ne l’empêche pas de voir les ombres d’une oeuvre. Mais il préfère l’envisager sous ses aspects de beauté. Don charmant, et qui fait que ses appréciations sont douces, pleines de soleil et de sourires. D’un mot, M. Olivier Maurault est un bel esprit, qui a de l’envol, de l’étoffe. Par ce que son oeuvre n’est pas définitive, un jugement sur son compte ne saurait l’être non plus. Je sais toutefois que l’avenir ne démentira pas les espérances que son talent fait concevoir. 3

3 A M. Maurault, polygraphe qui se disperse peut-être un peu trop, je veux citer la belle et profonde pensée que je viens de cueillir dans Abel Bonnard : « On approche davantage du centre commun des choses en en connaissant à fond une seule qu ’en les effleurant toutes. »

Eloge de l’ignorance.

PRIMEVÈRES 1

Rien de plus mystérieux ni de plus capricieux que l’hérédité. Ses lois — car elle en a — dessinent des méandres imprévus. Notre petite raison est souvent déroutée par ses humeurs et ses bonds. La façon dont elle procède donne des démentis constants à notre attente. Comme elle se plait, semble-t-il, à déranger des calculs qui s’accordent apparemment à la nature des choses ! Ainsi, nous pensons qu’un homme de talent devrait toujours engendrer un enfant bien doué. Et c’est parfois le contraire qui arrive. Il est peut-être plus rare encore qu’un fils manifeste les dispositions intellectuelles ou les goûts qui caractérisent son père. J’ai connu, par exemple, un jeune homme, fils d’un imprimeur-éditeur, qui ne voulait même pas entrer dans la boutique paternelle, tant il avait en horreur cette profession.

Il n’en est que plus charmant de rencontrer un enfant qui met, pour ainsi dire, ses pas dans les pas

l Tu m ’as donné le plus doux rêve. . par Mme Pauline Fréchette, Montréal 1924.

de son père, et qui se sent la vocation à laquelle celui-ci a consacré sa vie. La tradition se continue alors dans une famille, et la tradition est auguste. Quand un homme a brillé par le génie poétique, et qu’il laisse un enfant en qui se retrouvent ses dons ailés, ses musiques intérieures, 1 ’on voit dans ce fait une grâce exquise. Pour une fois, l’hérédité est en harmonie avec notre logique rigoureuse. Et nous nous en félicitons. Le flambeau a changé de main. Mais il luit au même foyer. Ou plutôt, il s’est rallumé dans une âme qui est la forme toujours subsistante de l’âme paternelle.

Mme Pauline Fréchette vient, en effet, de publier un volume de vers où s’affirment de réelles facultés poétiques. Ce sont les premiers accords essayés par sa muse. L’on serait surpris qu’ils fussent tout de suite parfaits. La déesse n’a guère l’habitude de révéler ainsi, du premier coup, toute sa beauté. Ses secrets, elle ne les traduit que lentement. Il faut du temps, de la patience, de l’application, pour les lui arracher. Elle ne les livre qu’aux amants fidèles, assidus, consciencieux et passionnés, dans des entretiens de toute une existence. Il ne peut donc s’agir ici d’une oeuvre sans défauts. Ce qui s’y avère cependant, c’est la voix de la muse. Pour employer la formule classique, l’auteur a été touché de son aile. C’est un premier contact, et c’est beaxicoup. Il a suffi à imprimer, à quelques-uns surtout de ses petits poèmes, la vibration qui ne trompe pas, et qui est le signe d’élection.

PBIMEVÈEES

Parlons d’abord de l’apparence du recueil et de toutes ses notes extérieures. C’est un cahier, de petit format carré. Il compte 122 pages. Là-dessus, il en est de blanches, je devrais dire de crème, car le papier est légèrement teinté à cette couleur. D’autres sont remplies par des photographies ; d’autres portent les titres en lesquels se subdivise l’ouvrage. Il y en a, et plusieurs, où figurent des quatrains de quatre syllabes, ce qui ne prend pas de place. Il en est enfin de suffisamment pleines, jamais jusqu’à déborder, toutefois. La matière de ce recueil n’a pas coulé d’une corne d’abondance. Le titre: Tu m’as donné le plus doux rêve, ainsi que le nom de l’auteur, sont des fac-similé d’autographes. Ils s’inscrivent, en caractères cursifs, en travers de la couverture. Voilà qui a dû mettre en joie les amateurs de graphologie. Je constate seulement que Mme Pauline Fréchette a beaucoup l’écriture de son père, dont j’ai précisément une lettre sous les yeux. De son autographe, l’on peut dire qu’il ressemble « comme un frère » à celui du poète. — Le papier est joli, assez étoffé. C’est un de ces papiers à la pâte de bois, et qui paraissent bien, mais qui n’ont pas de consistance. Celui-ci doit se plier très-mal, se déchirer avec une facilité désolante : à preuve, mon exemplaire tout frais, est sorti blessé de l’opération du pliage et des mains du brocheur. Chaque page est encadrée d’un double filet rouge-tendre. Il y a des illustrations, celle

de l’auteur d’abord, et puis d’autres, jusqu’à celle de son chien Duc, qui a son petit poème — Lamartine a bien chanté, et adorablement, son Fido — et celle du monument Crémazie. Je me demande ce que vient faire cette dernière, aucune pièce n’étant consacrée au vieux barde, son nom n’étant même pas prononcé. Je sais que Louis Fréchette a été le noble promoteur de ce monument. Est-ce pour cela que sa fille a voulu nous en offrir l’image! Mais il aurait fallu l’accompagner de quelques strophes. A dire vrai, ces photographies ne me plaisent pas, sauf la première, qui est très-bonne. J’ajoute qu’il n’est guère reçu qu’un auteur s’exhibe ainsi lui-même. C’est un peu trop «genre américain » et « produit pharmaceutique ». En tout cas, j’aurais retranché les autres. Celle qui est intitulée, par exemple: Bébé dort, me fait une triste impression: cette enfant qui sommeille sur son grand livre ouvert, mais on dirait qu’elle est morte, morte avant d’avoir fermé le livre « dans lequel elle n’a pas lu ».

Et pourquoi a-t-on commencé au verso de la page l’impression de la courte préface écrite par M. Gonzalve Désaulniers? Aucun imprimeur sachant son métier n’aurait eu pareille idée. Et pourquoi, en note au bas du nom de ce monsieur, une référence portant tous ses titres? C’est une énorme faute de goût. Celui à qui l’on demande de présenter au public un ouvrage, est censé assez connu

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pour n’avoir pas besoin d’être présenté lui-même. Il y aurait d’autres remarques à faire, encore à l’adresse du typographe. Ainsi, de trop nombreuses fautes d’impression, particulièrement déparantes, souvent fatales, en prosodie. Mais je n’insiste pas. Cette édition est riche, sans être vraiment belle. Elle a coûté cher, assurément. Avec moins de frais, un artisan d’art typographique aurait produit quelque chose de plus discret, de plus élégant, de mieux seyant à la nature de l’ouvrage. Tout se tient. Et dans un pays où tant de choses sont à l’état d’enfance, il n’est pas étonnant que l’art typographique ait beaucoup de progrès à faire pour être au point. Tant pis pour les poètes, qui tiennent à se faire imprimer « au pays », comme si le patriotisme exigeait cela!

Venons-en à la substance de cet ouvrage, — si substance il y a, dans ce menu volume, où tout est aérien, subtil, impalpable, où :

« les parfums, les couleurs et les sons se répondent ».

Le titre, d’abord, en est un peu long. Et il a une banale imprécision. À tout prendre, je le préfère encore à celui que Mme Fréchette annonce pour son recueil en préparation : Rayons d’idéal. Que voilà des vocables rebattus ! D ’avoir tant servi les a rendus agaçants. J’espère qu’elle voudra le changer. J’eusse voulu, pour son premier, un mot, mais saisissant et beau ! Aubades, par exemple, ou Prime-

ver es, l’un et l’autre jolis, et expressifs. En art, il n’y a rien de négligeable. Le titre d’un ouvrage, surtout poétique, a une grande importance. La formule, si elle est bien choisie, plait, donne à penser, est révélatrice de ce que renferme le livre. — La matière se répartit sous les subdivisions suivantes:

À V enfant — À la nature — Au coeur — À la raison — À l’art — À la France.

Il y a bien un peu d’arbitraire et de forcé dans cette classification. Je n’affirmerai pas que, de l’une à l’autre de ces séries qui veulent être diverses et se différencier de ton, la cloison est toujours bien étanche. Certaines pièces paraissent s’être trompées de place, en prenant leur rang. Ainsi Chante encore, dans la série À la nature, ferait mieux dans À l’Art ; j’en dirai autant de Mon Livre, Ne déchirez pas la lettre, Le jour, La Bûche, L’Infidèle amie, et d’autres encore. Elles auraient gagné à figurer sous telle autre rubrique, pour la bonne ordonnance. Je crois même que la subdivision : À la Raison — aurait pu être retranchée, les poèmes qui s’alignent là pouvant s’incorporer avantageusement aux autres séries. J ’en excepte : Prière, Souvenez-vous, ô Marie, À toute heure, Adieu. Ceux-ci, je les aurais mis à part, sous le titre : Elans mystiques, par exemple, et je leur aurais adjoint des pièces d’inspiration religieuse également, et qui se sont égarées ailleurs. Madame

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Fréchette a voulu y aller de son hymne À la France. Voilà un thème en quelque sorte obligato chez nos poètes. Je ne doute pas de son admiration et de son amour pour la noble nation, notre mère toujours. Elle a de qui tenir, sur ce point. Elle est trop fidèle héritière de l’âme paternelle pour ne pas aimer la France avec passion. De ce sentiment profond ,elle ne fait guère étalage, cependant. Ce qu’elle dit part d’un bon naturel. Mais ce grand sujet est bâclé. Il méritait infiniment mieux.

Lorsqu’on écrit, en poésie ou en prose, l’on est censé s’astreindre aux loi précises qui régissent le style. La pensée rencontre des règles dictées par l’art, et il est convenu qu’elle doit s’y soumettre, pour faire oeuvre durable. Je ne suis pas partisan de la distinction entre le fond et la forme. Les deux ne vont pas parallèlement : ils se pénètrent, et c’est leur alliance intime qui constitue la chose d’art. Qu’est-ce qu’une pensée ou un sentiment qui ne s’exprime pas ou qui s’exprime mal? Les lois de la prose sont sévères ; celles de la poésie n’en diffèrent pas essentiellement, et l’on a pu parler des « deux musiques de la prose » : elles sont seulement plus nombreuses, plus minutieuses à certains égards. L’une et l’autre imposent le respect de la langue: à la poésie s’ajoute une infinité de prescriptions destinées, non pas à entraver son vol, au contraire à le rendre plus vigoureux en le disciplinant. Quelle est, à ce point de vue fondamen-

IECOLE NORMALE

ÜOLIETTE, P.Q.

tal, la valeur de l’ouvrage que nous analysons? Il offre d’étranges défaillances, des licences rythmiques vraiment outrées, des raccourcis violents, et qui rendent obscure la pensée, ou la déforment, des vers qui sont à peine de la prose assonancée,une inexpérience ou un mépris de la césure, qui font que la phrase musicale est difficile et heurtée. J’y rencontre même des fautes syntaxiques, et cela est impardonnable. Assez souvent il arrive que l’auteur a voulu faire un vers à tout prix, dut-il pour cela donner des entorses à la logique, à la grammaire, et même au dictionnaire. Ou bien, pour trouver sa rime, il introduit un mot qui n’a guère de sens et qui vient là, si j ’ose dire, comme un cheveu sur la soupe. La rime fait, certes, partie de la prosodie. Il n’est pourtant pas requis de consentir de tels sacrifices à ce que Verlaine appelait « ce bijou d’un sou». Il serait déloyal de ne pas étayer de preuves toutes ces affirmations.

Par exemple, le quatrain qui ouvre le volume finit ainsi :

« J ’ai chanté, prié, puis aimé. »

Comme la nature des choses est ici intervertie ! Comme il appert que l’auteur a procédé à l’encontre de la raison, pour éviter un hiatus! L’on ne chante, en effet, qu 'après que l’amour et la prière ont mis en émoi le coeur et l’âme. Le chant est consécutif à ce grand sentiment, et à l’acte de l’adoration et de la demande: il ne les précède pas,

ou alors qu'est-ce donc qui pourrait vibrer en lui? Dans la pièce : Les Fées , Mme Fréchette en prend à son aise avec l’élision. L’e muet reste en place, au risque d 'encombrer le deuxième vers de chaque strophe. Et, s’il est vrai de dire qu’il y a une fée des jeux, de la joie et du rêve, y en a-t-il une du deuil? — Et pour que Mon bédé joue ait son vers correspondant, elle met: jamais n’échoue! ce qui manque de grâce, n’est-ee pas? — Dans les douze quatrains qui chantent l’année, je relève ceci:

Comme des plumes

Ou du duvet

Qui dans la brume. . .

Je ne m’arrête pas à l’insuffisance de la rime. Mais je suis intrigué par la différence que l’auteur veut voir entre des plumes et du duvet. Le dictionnaire, lui, n’en constate guère. Et ce soleil, qui vient aux fleurs , comme une trombe, assurément, ce n’est pas le nôtre. En décembre, elle dit au petit oiseau: vole haut, l’hiver t’incombe. L’oiseau n’a sans doute pas compris; nous non plus.

Dans : C’est le printemps, l’on dit : « Les amants s’aiment. » Il le faut bien, puisqu’ils sont amants. A-t-on jamais vu des amants se détester? Et aussi : « Les fleurs renaissent, c’est la jeunesse .» Parfaitement ; encore que les rimes ne concordent pas. Dans Le Parfum des Saisons, l’auteur dit à l’Eté: « On sent que de ton coeur le parfum se desserre. » Un parfum qui se délace et se desserre.

voilà line image qu’il est permis de trouver hardie. Aux branches est adressé ceci :

Vous qui pliez au gré du vent,

Et vous rompez si peu souvent,

Quel exemple de patience

Que votre inlassable constance ! . . .

Jusqu’ici, l’on croyait que les feuilles, arrachées par le vent d’automne, se contentaient de danser et de valser. Mme Fréchette, elle, les a entendues chanter, et « après leur mort » :

Des feuilles mortes,

Auprès des portes,

Après leur mort,

Chantant encor.

Dans l’Orage: Les grands arbres craquent, en démoniaques. Vraiment? Et voici qui n’est pas français :

La lettre que l’on déchire,

Comme une corde de lyre Que l’on brise en nous, se tait Pour s’oublier à jamais!

Ceci, pas davantage : « Rêveur, devant sa toile où l’idéal reflète. . . » Et voidons-nous voir toute une cascade d’images se pressant et se bousculant l’une l’autre? Lisons la pièce intitulée: Son Nom. Ce nom, c’est d’abord une bercextse, et cette berceuse enveloppe l’être du poète d’un fluide mystérieux ; de fluide, il redevient un chant mélodieux, une musique ; puis il se change en vers classique et finit par éclairer comme un flambeau. L’on aimerait à

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savoir quel est ce nom tout-à-fait extraordinaire. Voici un exemple de mauvaise construction. Il est dans la pièce, une des mieux venues pourtant, Si j’étais riche:

« Et je dirais, si j 'étais riche,

Par ton art provenant des dieux,

La tristesse, il faut que tu triches,

Musicien fais des heureux. »

Un peu plus haut, Mme Fréchette avait dit :

« Poète, chante le bonheur,

En de beaux vers, sans hémistiche. . . »

Mais y a-t-il de beaux vers sans hémistiche ? En tout cas, ceux de l’auteur n’ont certainement pas gagné à méconnaître cette tradition sage, non plus qu’à pratiquer l’enjambement et à se donner toutes sortes de licences. Voici un raccourci tel qu’il prête à contresens. Notre poète dit à la France : « Nous t’aimons encor plus meurtrie. » Il n’y a même pas de virgule, après le mot plus. En sorte que cela pourrait vouloir dire que nous voudrions que la France saignât davantage. Et que pensez-vous de ceci, dans la pièce : A la manière de Sully, laquelle ne fait certes pas oublier le délicieux chef-d 'oeuvre de Sully-Prudhomme, car c’est à lui qu’elle se réfère, et je ne sais pourquoi elle a estropié le nom du poète :

Bleus ou noir, toujours vifs, mais sur eux le bandeau Qu’ont tous les amoureux, vivant à la bohème,

Ils se sont reconnus, ce fut rien de nouveau.

Jadis ils s’étaient vus dans le revers d’eux-même. . .

C’est franchement détestable. C’est du charabia tout pur. Voilà bien des observations, des réserves, des vérités dures à entendre. Je n’ai pas à m’en excuser. Ce n’est même pas là tout ce que j’ai remarqué de défectueux dans ce petit volume de vers. La liste pourrait s’en allonger beaucoup. Il ne s’agit pas pour moi de tresser une guirlande autour d’un front, fut-il celui d’une femme. Il ne faut pas confondre la critique avec la galanterie. Je n ’ai que faire de la galanterie : cela ne me convient pas. Mais j 'essaie ici de dire ma pensée sincère, et je crois en avoir motivé l’expression par des citations dont l’imperfection saute aux yeux. L’on entend périodiquement des doléances sur l’absence de critique chez nous. Or, l’on dirait que c’est à qui ne commencera pas à en faire. Si l’on se trouve en face d’une réputation consacrée, il n’y a pas moyen d’y toucher sans que l’on crie à la profanation. Et si l’on a affaire à un débutant, il est requis de l’encenser sous prétexte de ne pas décourager ses efforts. Ce n’est pas là ma manière de voir. De tels procédés ne servent pas la cause de la littérature. Au reste si je n’avais pas cru que l’ouvrage de Mme Pauline Fréchette en valut la peine, je ne m’en fusse pas autrement occupé. Il a du mérite, il renferme quelques réalités ; il est surtout précieux par ce qu’il indique et ce qu’il promet. L’on y découvre un tempérament de poète. Le poète est celui « qui voit les secrets rapports des choses », a dit Lamennais. Et il n’y a peut-être pas

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de meilleure définition de la poésie. Or, il appert ici que l’auteur a ce don divin, cette intuition mystérieuse qui permet de saisir une infinité de relations qui échappent au commun des mortels. Chez Mme Fréchette, ces relations sont surtout d’ordre sentimental. L’on ne s’en étonnera pas, puisqu’elle est femme et mère. L’on lui pardonne les fautes semées dans ce recueil, « par ce qu’elle a beaucoup aimé ». Peut-être même est-il permis de trouver qu’elle a prodigué son coeur, et qu’elle l’a livré à tout Venant. Il y a là une profusion d’amants, de tendresse, de caresses, de baisers, qui finit par nous lasser. Lorsque son amour s’applique à bon escient, à son enfant Hélène, à Dieu, à la Madone, à l’amitié, il s’épanche en des accents naturels, vécus, parfois très-beaux. Mais, si sensible que l’on soit, n’y a-t-il pas exagération à se laisser attendrir par la « mort dramatique » d’une bûche dans l’âtre, et à la représenter « l’âme torturée et le coeur rongé par la flamme? — C’est aller bien loin. Quand donc l’auteur ne s’ingénie pas à tout aimer, en quelque sorte, au risque de verser son amour à tort et à travers, et que ce sentiment naît chez elle naturellement, et qu’il a éclosion spontanée, par ce qu’il procède de la maternité, par exemple, alors elle est très-bien inspirée ; elle trouve des vers qui ont la plénitude :

Petit ange chéri qui tressaille en mon être,

Je t’aime et te bénis. . .

Ton papa, ta maman saluent d’un doux frisson

L ’aurore de tendresse où tu vas apparaître

Tout petit chérubin, adorable enfançon,

Tel Jésus à Noël, tu seras notre maître.

La maison qui t’attend et qui te verra naître Se remplira bientôt de ta fraîche chanson. . .

Voyez ce que c’est que d’écrire sous l’empire d’un sentiment véritable, et quand on a quelque chose à dire. La forme se fait docile, elle accueille la voix intérieure, et lui communique un rythme bien cadencé, la soumet à ses belles lois de mesure et de nombre. Lisez aussi : À toute heure et Souvenez-vous, ô Marie. L’on dit que les femmes ont tres-peu le sens du pittoresque. Cette remarque psychologique a été souvent faite. Les poésies de Mme Fréchette la justifient dans une certaine mesure. Là où elles veulent être descriptives, elles n’y réussissent guère. Dans toute la série: À la nature ou À l’Art, où je me serais attendu à trouver une valeur plastique, je ne l’ai pas trouvée. Plus que les formes et les lignes et les couleurs,

1 auteur perçoit les sons, il est sensible à la musique, qu’elle émane des choses ou qu’elle soit le fruit du génie. Voilà, je crois, les deux caractéristiques de son talent : les grands sentiments humains et le sens de l’harmonie. Dans l’ordre sentimental, voyez jusqu’où elle peut s’élever quand elle réfléchit à la signification de l’adieu:

Ah! laissez aux vivants la vanité des choses!

Tout ce qu’on voit, amis, passe comme les roses !...

PRIMEVÈRES

C ’est simple et grand. Cela montre aussi avec quelle maîtrise déjà l’auteur peut manier l’alexandrin. Elle a cependant pratiqué tous les rythmes, avec un bonheur inégal. Elle a parfois des trouvailles, comme dans la pièce: Si j’étais riche:

Oui, je dirais, si j 'étais riche,

Au boulanger : pétris des pains,

Et donne des miches, des miches,

A tous ceux qui souffrent de faim.

Et cette strophe, qui est exquise :

Et je dirais, si j 'étais riche,

Au sculpteur, il te faut modeler,

Pour mettre là, dans une niche,

Le rêve qui veut s’envoler. . .

Mme Pauline Fréchette a le don. Qu’elle se méfie de sa facilité. Cette richesse intérieure ne vient au jour qu’après beaucoup de travail silencieux et persévérant. Ce serait bien dommage de la laisser inexploitée, ou de n’en tirer que des parcelles, quand le filon est généreux. La poésie essentielle n’est rien, pas plus que l’idée pure. Pour exister, se concrétiser, elle a besoin de la forme, la forme auguste et consacrée par les siècles, la forme, qui n’est pas seulement un accessoire, comme on l’a trop dit, mais la nécessaire enveloppe sans laquelle la pensée ou le rêve reste un mythe. Il est loisible à l’auteur de fréquenter longuement les modèles. Ceux-ci lui apprendront comment «l’on cisèle un vers comme une coupe ». Je me permets de lui

dire de vouloir bien pratiquer elle-même le sage conseil qu ’elle donne à sa fille :

Etudie et prie et cherche et travaille,

Car l 'étude, au front, grave une médaille. . .

Elle sait donc que, sans le labeur, la plus idéale conception demeure à l’état d’image imprécise et floue, et que c’est lui seul qui permet de la sculpter en bas-relief. Elle agira en conséquence. Je citerai, en terminant, la pièce intitulée : Dis, veuxtu? Elle est, à mon avis, la plus belle du recueil!

Dis, veux-tu que je sois ta raison de bonheur?

Veux-tu que je sois un battement de ton coeur?

Oh! veux-tu que je sois le secret de ton rêve?

Et veux-tu que je sois un astre qui se lève?

Sur ta vie ?

Dis, veux-tu que je sois le parfum de tes fleurs?

Et veux-tu que je sois le frisson de tes pleurs?

Oh! veux-tu que je sois la brise qui te frôle?

Dis, veux-tu que je sois 1 ’ombre douce du saule Sur ta vie?. . .

« Dis, veux-tu que je sois V ombre douce du saule, sur ta vie? » Mme Pauline Fréchette nous le demande. Et je réponds: «mais oui, Madame, je le veux bien. »

LA MÉGÈRE INAPPRIVOISÉE 1

Le roman, auquel nous allons consacrer cette chronique, a été l’objet d’une distinction, tout récemment. Un fragment considérable du prix David l’a atteint. L’on sait, en effet, que, depuis qu’il s’est constitué le grand écbanson de l’Amérique du Nord, le gouvernement de la province touche des revenus énormes. Il en distrait une part, avec quoi il encourage nos littérateurs. Cela part d’un bon naturel. Chaque année, un jury bénévole se charge de fractionner cette boule d’or entre de multiples aspirants. C’est ce que l’on appelle pompeusement le prix David. Un beau matin d’hiver 1925, M. Harry Bernard en a reçu un morceau, dont il a dû se contenter. Est-ce une raison de ne pas critiquer son ouvrage? Je veux dire : — le prix David confère-t-il à un auteur une telle consécration qu’on ne puisse plus le prendre qu’avec des gants blancs? Je ne le crois pas. Cette récompense a surtout un avantage matériel. L’importance d’un prix se mesure au prestige de

i L ’ Homme tombé . . . Montréal, 1924.

l’institution qui le décerne, et à l’autorité du jury qui préside à sa distribution. Comme, dans l’espèce, ces deux qualités brillent par leur absence, nous pouvons en prendre à notre aise avec les auteurs primés , ainsi que l’on dit en baragouinage de journal. C’est donc en toute liberté d’esprit que nous abordons L’HOMME TOMBÉ..., de M. Harry Bernard. En nous exprimant franchement à son sujet, nops aurons conscience de ne pas offenser les dieux.

L HOMME TOMBÉ. . ., avec des petits points à la Scribe; tel est donc le titre. Je ne l’aime pas. Il prête à des plaisanteries. L’on peut se demander: «mais tombé d’où, s’il vous plaît, de quel étage? ou tombé dans quoi? » — Il est d’une effarante banalité, car c’est la le fait de tout homme sans exception, dont 1 apparition dans le monde est signalée par une decheance. Est-ce donc une thèse sur le péché originel que l’on va nous servir? Comme 1 expression lamartinienne est autrement inventée: « l’homme est un dieu tombé! » — Au reste, poui tomber, il faut etre monté à une certaine hauteur, avoir eu des aspirations qui, sans être transcendantes, nous élevaient au-dessus du commun. Or ici, nous ne voyons pas en quoi le personnage dont on va raconter la chute est beaucoup sorti de l’ordinaire, fût-ce par ses pensées, par son être inté-

LA MÉGÈRE IN APPRIVOISÉE

rieur. Car, pour ce qui est de sa vie réelle, de ses actes, il s’y est montré d’un terne désolant. Un homme qui a si peu de ressort moral, chez qui se manifeste une si complète absence de réaction contre l’influence ambiante, n’a rien du héros. Et l’on se dit : son sort ne nous intéresse pas. S ’il est tombé en quenouille, c’est sa faute. Il le méritait.

Donc, je n’aime pas le titre de ce roman. Affaire de goût? Un peu. Mais ma répulsion s’inspire surtout d’une convenance littéraire. 11 est généralement admis que le vocable d’un ouvrage doit réfléter, au moins d’une façon sommaire ce qu’il y a dedans. Il est censé désigner la thèse, ou le drame, ou l’idée directrice. Que si on lui donne le nom du protagoniste, encore faut-il choisir le véritable, celui autour duquel roule toute l’action Et ici, le chef de choeur, ce n’est pas le pauvre docteur Normand, c’est sa femme Alberte Dumont, sa femme qui le mène par le bout du nez, qui fait de lui tout ce qu’elle veut, qui n’a pas grand peine à venir à bout de ses velléités de résistance, qui emplit tout le livre de ses scènes, de son égoïsme, de son hystérie, de ses intrigues, de ses manigances. Affreuse mégère, que les concessions accordées une à une, et sans trêve, par son benêt de mari, rendent toujours plus exigeante et plus insatiable, et qui, à force d’ambition désordonnée et sans but, de caprices impérieux et fous, d’envies insensées et maladives, dont la réalisation est bien incapable de l’apai-

ser et de la contenter, précisément à cause de leur caractère morbide, détruit froidement ce qui aurait pu être un bonheur, un bon ménage bourgeois. Mégère, et mégère inapprivoisée : telle est cette femme. Et tel est aussi, selon moi, le titre que devrait porter cet ouvrage. Et pourquoi y a-t-il, sur la couverture, ces deux mots : roman canadien. Passe encore pour roman. C 'est assez la mode. Canadien me semble de trop. L’auteur pouvait être sûr que l’on s’en apercevrait bien.

Dans une petite ville cancanière, — Saint-Hyacinthe, — où les castes sont tranchées, où la sotte vanité met comme un abîme entre ce qui se veut l’aristocratie, et la classe ouvrière, la famille Dumont, composée d’Alberte et d’Alice, jeunes filles qui gagnent leur vie par le travail de leurs mains, et d’Ovila, — la famille Normand, où il y a la mère veuve, un fils, Etienne, médecin de profession, une fille, Ghislaine. Ce nom est joli, mais peu répandu chez nous. Il sonne étrange, dans un roman qui s’intitule « canadien ». Il sent le romanesque à plein nez. Il est fortement livresque. C’est une simple observation, en passant. Ghislaine, au reste, jouera un rôle bien secondaire dans l’action. Je le regrette, car elle en est la figure la plus intéressante, et qui nous change un peu de tout ce monde à l’envers. Elle nous repose. Elle a des goûts relevés, lit du René Bazin, du Bourget, du Barrés. Jean Roy, qui la courtise, lui fait même partager son admira-

LA MÉGÈRE IN APPRIVOISÉE

tion pour les écrivains d’ Action Française, Daudet. Valois,2 Charles Maurras. Etienne, son frère, juge à propos de la mettre en garde contre ce dernier : « les idées de Maurras, sa philosophie ne sont pas sûres. C ’est un grand écrivain qu ’il est bon de fréquenter avec prudence. » (p. 100.) Voilà qui est assez inattendu. Nous aimerions savoir ce que le Dr Normand entend par sûreté philosophique. Des pages entières de cet auteur ont été insérées, par le cardinal Billot, dans son traité: DE ECCLESIA, à raison de leur valeur doctrinale et apologétique. Maurras est un penseur aux idées saines, dans l’ordre littéraire, politique, et même philosophique. J’admets qu’il est un peu trop substantiel et abstrait pour une tête de jeune fille. Il est assez invraisemblable que Ghislaine ait mordu à cet auteur. Puisque le docteur veut moraliser, que ne l’a-t-il plutôt sevrée de Maurice Barrés, dont les romans, de ceux qui plaisent aux femmes, sont si dangereux? Voici que je me laisse entraîner à parler de Ghislaine, quand sa figure n’est qu’estompée, et qu’elle n’occupe qu’une place de second plan dans la trame du récit. C ’est que, si vaguement dessinée qu’elle soit, elle est la plus charmante des créatures imaginées par l’auteur. Son évocation met un peu de rêve et d’idéal, sur le fond d’âpreté continue qu’est ce roman. Elle se

- Nos lecteurs savent par quelle porte peu honorable Georges Gressent-Valois est sortie de l’Action Française.

détache, comme une fleur gaie, sur une tapisserie uniformément grise et maussade.

Étienne Normand, médecin, et qui a donc fait des études, et qui a reçu une bonne éducation, s’éprend d’Alberte Dumont, qui a pour tout apanage la beauté. Elle ne sait rien, elle n’a jamais rien lu ; qui plus est, elle est hermétiquement fermée à toute curiosité intellectuelle, à tout désir de culture. Chose beaucoup plus grave, il semble qu’elle n’ait pas d’âme. Non seulement l’éducation lui a manqué, comme à tous les siens, à preuve, le langage et les actions de son frère Ovila, une vraie brute, mais l’on se demande ce que l’éducation aurait pu produire dans un sol si ingrat. Lui donner des manières, sauver la face? Je le veux. Mais l’éducation ne supplée pas à la carence de sentiment. Elle suppose une matière sur laquelle elle puisse opérer. Alberte a la beauté, si la beauté réelle peut exister, en l’absence d’une âme capable de donner aux traits humains la splendeur. Étienne, malgré les sages avis de sa mère, qui lui représente tout ce qui le sépare de cette fille, le risque qu’il court en se mariant hors de sa condition, épouse Alberte. Il s’imagine qu’il pourra l’élever jusqu’à lui, lui insuffler ce que la nature lui a refusé, une âme, faire son éducation, la constituer sa collaboratrice dans les campagnes d’action française, dont il rêve. Car il aime son pays, sa province. Il voudrait en sauver la physionomie tradi-

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tionnelle. Il est imprégné d’un patriotisme désintéressé. Sa profession n’absorbe pas toute son activité. Il espère bien se rendre utile aux siens, en participant aux luttes pacifiques dont l’enjeu est notre survivance nationale. Il entrevoit un rôle à jouer en ce sens. Alberte l’y aidera. Hélas! le mariage se célèbre. Les premiers temps, tout va assez bien, comme il arrive d’ordinaire. Et puis, les difficultés commencent, avec la famille d’Alberte, et avec Alberte même. Et les choses vont de mal en pis, jusqu’à la fin, jusqu’au désastre, la disparition de tout ce monde dans le vaste Montréal, où ils s’évanouissent à nos yeux.

Ce roman est-il fiction pure ? est-il plutôt à base d’observation? — Je crois qu’il tient des deux. Le caractère d’Alberte me semble poussé jusqu’à l’outrance. La nature offre-t-elle un type aussi démuni des sentiments les plus primitifs et les plus ordinaires? Cette jeune femme a quelque chose de monstrueux. C’est une caricature de son sexe. Le dessin va jusqu’à la charge. Le mot le plus profond du livre est celui-ci : Etienne, un soir, rentre tard chez lui, vers minuit. Il a été retenu à son bureau par diverses affaires personnelles. Sa femme ne l’a pas attendu. Quand il arrive, elle dort déjà profondément. Il la regarde, et se demande : « Est-ce

qu’elle avait du coeur?» (Page 70). Et non, elle n’en a pas. Tout ce qu’elle fait, tout ce qu’elle dit, prouve qu’elle en est totalement dépourvue. Elle

ne vit que pour ses aises. Elle ne songe qu’à paraître, qu’à briller, qu’à s’imposer clans cette petite société, d’où sa naissance l’avait exclue. Pour satisfaire ses caprices, son mari doit travailler comme deux. Et elle n’en a pas pitié. Car tout lui est dû. Elle le condamne à des dépenses qui sont au-dessus de ses moyens. Chose extraordinaire : la naissance d’un enfant, premier et dernier-né de leur union, loin de la transformer, de faire sourdre en elle ces puissances, latentes chez toute femme, et qui s’éveillent avec la maternité, lui cause une déception. Elle voulait une fille, le ciel lui a envoyé un garçon. Trait invraisemblable. Une mère aime tous ses enfants. Mais une jeune mère, surtout, aura plus de joie de la naissance d’un fils que d’une fille. La nature le veut ainsi. Cet enfant, d 'ailleurs, il pèsera à Alberte; elle ne s’en occupera pas, ou si peu. Elle reprendra bientôt sa vie dévergondée, évaporée, dont le mouvement hors de toute règle connue ira s’accélérant. Saint-Hyacinthe ne lui suffira plus. Il lui faudra Montréal, où elle commencera par aller passer des semaines, sans plus s’inquiéter de son mari, sans éprouver la moindre nostalgie de son enfant, jusqu’à ce qu 'enfin, abolissant un foyer déjà plus qu’ébranlé, elle décide son mari à venir s’établir à demeure dans la grande ville, où tous ensemble, sans doute, deviendront autant d’épaves ajoutées à tant d’autres.

En traçant le caractère d’Alberte, M. Harry

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Bernard s’est mû dans l’abstrait et dans l’irréel. Cette figure semble très observée. Or, elle est inexistante. La nature ne donne pas un type pareil. Ou alors, il faut admettre que c’est une créature d’exception, dans le plus mauvais sens du mot, un être comme il n’y en a pas un sur mille, heureusement, une malade, une névrosée, une chipie. Dangereuse entreprise, pour un romancier, d’imaginer un personnage si étrange. Sa première qualité étant de rester dans la vérité humaine et le monde normal. Ce caractère est suivi, je l’admets, il ne se dément pas. L’auteur a une terrible logique. Ce serait bien si la conception n’était entachée d’un vice radical, et qui fait que, plus on avance dans le roman, plus le portrait nous semble invraisemblable. Etienne Normand, lui, est-il mieux observé, plus nuancé? C’est le pauvre homme qui subit, l’être passif et invertébré. Il accepte, non sans quelques révoltes intérieures d’abord, mais qui succombent toujours sous la tyrannie de sa femme. Il a comme des soupçons de réaction qui n’éclosent pas, qui sont vite étouffés par Alberte. C’est l’homme qui n’a pas de dérivatif à son existence de forçat. Car son sincère amour de son pays, au lieu de lui être un refuge, est emporté lui aussi par un souffle défaitiste. Vers la fin du roman, page 161, il y a un passage qui n’est pas mal du tout, qui est d’une sombre éloquence, et dans lequel se reflète sa pensée à la dérive. Le pauvre homme n’a pas sauvé, du désastre

de sa vie manquée, même cela, la foi à la survivance de la race comme élément ethnique distinct. Je m 'étonne beaucoup que, dans un roman « canadien », la religion n’intervienne à peu près pour rien. Et ceci est une invraisemblance de plus, étant donné l’état de notre société. Henri Massis, dans ses Jugements, tome II, page 98, cite la belle parole de Jacques Rivière: « Même lorsqu’il ne s’agit plus de pénétrer le secret des choses, mais seulement d’inventer des personnages et des événements, même dans le roman, le christianisme donne à ceux qu’il inspire un pouvoir spécial, et comme une avance en profondeur. » — De christianisme il n’est pas question parmi ces personnages. Et c’est pourquoi je me demande d’où ils sortent. Cette lacune est d’abord inexplicable en soi. Et ne voit-on pas quel secours l’auteur aurait pu tirer de l’idée religieuse? Qu’une ouvrière comme Alberte ait totalement manqué de formation chrétienne, c’est assez incroyable. Qu 'Étienne, lui, qui a fait son cours dans un collège classique connu pour l’excellence de sa discipline religieuse, n’ait apparemment rien gardé, dans son esprit ni dans son coeur, de cette semence divine, cela me dépasse. Des idées d’action française, il me semble n’avoir assimilé que l’écorce. Il n’en a ni compris ni absorbé la moelle. Rien de surprenant, alors, si cette doctrine superficielle ne résiste pas à la débâcle qui emporte son existence. L’esprit religieux, chez Alberte, n’eût-il pas agi

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comme un frein suffisant? Le sens chrétien, chez Etienne, ne lui eût-il pas assuré tôt ou tard, une influence sur sa femme? Au pis aller, les consolations de la religion, infiniment mieux que celles de la philosophie, lui eussent servi de refuge. Or, à aucun moment, nous ne le voyons incliner de ce côté. Comment aurait-il pu inspirer de l’esprit religieux à Alberte, s’il n’en avait pas pour lui-même? Ce levier puissant avec lequel l’on soulève les mondes, lui a déplorablement fait défaut. Ce n’est pas avec le seul patriotisme — et le sien se ressentait de sa faiblesse de caractère — que l’on peut faire l’éducation d’une âme féminine aussi étrange que celle de sa compagne. Il essaie bien, mais cela ne prend pas. Pour comble d’insuccès, ses propres principes à lui, loin de lui fournir l’aliment où puiser une raison de vivre, se désagrégeront entièrement..

En somme, nous sommes en face de deux types absolus, que l’on serait bien en peine de classer dans l’humanité moyenne. Ni l’un ni l’autre n’appartiennent au commun des mortels. L’on dirait deux automates, dont le mécanisme, une fois déclanché, accomplira les mêmes gestes: l’un d’entêtement capricieux et autoritaire, l’autre d’inconcevable soumission. L’un agit constamment, l’autre est agi, comme dit la formule philosophique, et cela avec monotonie et une constance qui déroutent toutes nos notions et toute notre expérience. L’humanité est autrement ondoyante et diverse. Il n’y a guère

de plus grand reproche à faire à un romancier, que celui de créer des types qui ne rentrent pas dans les cadres de l’humanité générale. M. Harry Bernard a-t-il voulu montrer combien est désastreuse, à l’ordinaire, l’union d’un homme et d’une femme dont les âmes sont aux antipodes? A-t-il voulu prouver que, selon le mot remarquable de Léon Bloy, « il est insensé de croire qu ’on peut élever à son niveau des êtres d 'éducation inférieure ?» C 'est là une bien vieille vérité. La démonstration peut toujours en être utile, à la condition de rester dans les limites du vraisemblable. Qui veut trop prouver. . .

M. Bernard a cependant de belles qualités d’observateur. Ce qu’il a très-bien saisi, par exemple, c’est la physionomie potinière de la petite ville où il a situé l’action de son drame. Je lui reconnais également un certain don de paysagiste. Les petits tableaux de nature, qu’il a semés dans son roman, ne manquent ni de précision ni de charme. Cela est iui. Ces notations seraient encore plus précieuses, si tel ou tel vocable, d ’un réalisme choquant, en eût été élagué. (Voir pages 45, 60.) Il peut arriver à bien écrire. C’est dire que sa langue et son style ont des progrès à faire. Je pourrais relever nombre de mots qui ne sont pas français, d’expressions qui ne le sont pas davantage. Et je ne parle pas ici du langage dont se servent quelques-uns des personnages, et qui est abominable. L’auteur a prétendu atteindre par là à un effet de naturel. C’est une

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théorie plus que contestable. N’était-ce pas assez d 'introduire dans son récit une brute telle qu ’Ovila Dumont, sans nous assassiner de son langage de portefaix ? L 'extrême vulgarité de ce type éclate déjà trop dans ses actes; — il était inutile de l’accentuer par ses informes propos. Mais, là même où c’est l’auteur qui parle ou qui écrit, il y a des incorrections. Le ton général révèle pourtant quelqu’un qui a l’étoffe, et qui, avec encore beaucoup d’étude, de surveillance, de fréquentation des modèles, peut faire un bon écrivain. M. Harry Bernard est journaliste. Il a dû commencer sa carrière par être simple nouvelliste. Il subsiste quelque shose de ce premier métier, le pli professionnel, en beaucoup d’endroits du roman. Que d’autres considérations j 'aurais à faire au sujet de L’HOMME TOMBÉ. . . Cela m’entraînerait trop loin. Je pense avoir signalé l’essentiel. Qant aux mérites de détail, l’aiiteur les voit sans doute encore mieux que moi. Il serait superflu d’y insister.

Gardons-nous des erreurs d’enseignement, les plus graves de toutes. L’avenir d’un pays est d’abord un problème d’école.

Sylvain Lévi.

En novembre 1925, s’est tenue à Montréal, une semaine d 'Histoire du Canada. C’était la première fois, en notre pays, que l’on organisait un congrès tout entier voué à l’étude des diverses questions se rapportant à cette branche si importante des connaissances humaines, l’histoire. C’était donc un coup d’essai, et qui fut un coup de maître. Le programme, bien rempli, n’était peut-être pas parfait de tous points. Ainsi, d’aucuns ont été surpris de voir que l’on empruntât des principes et des directives à MM. Seignobos et Ch.-V. Langlois, et que l’on demandât à ces maîtres contestés et douteux toute une théorie d’enseignement. L’on avait aussi oublié de faire sa part à l’Acadie. Lacune qui a dû être sensible à nos frères de là-bas. Dans l’en-

i Points de vue en histoire, par Emile Chartier. Eevue trimestrielle... Décembre 1925.

semble cependant cette semaine d’histoire a eu un succès tel que l’on parle de la recommencer chaque année. Rien n’a manqué de ce qui pouvait contribuer à la faire réussir, ni les travaux consciencieux, ni la qualité d’un auditoire fidèle jusqu’à bout à suivre les séances, et à s’intéresser à des sujets d’un caractère nécessairement spécial, sinon hermétique. Comme pour mieux donner à ce congrès l’allure d’un événement destiné à marquer dans nos fastes, il s ’est trouvé quelqu ’un qui lui a apporté une révélation nouvelle, sous forme de Points de vue en Histoire.

Le prophète de ce message, M. le chanoine Émile Chartier, se doutait bien de la sensation, pour ne pas dire de l’émoi qu’il allait causer. Il s’en était ouvert à des amis ou à des disciples. Leur discrétion fut telle que ses confidences préalables n’ont pas tardé à devenir secret de polichinelle. « Voilà assez longtemps que dure cette manière d’écrire l’histoire. Il faut en finir. Je suis déterminé à frapper un grand coup et à brûler mes vaisseaux. » — • C’est ainsi qu’il se serait exprimé. Comme dans Molière, M. Chartier voulait « changer tout cela ». Son message a, en effet, profondément étonné son auditoire et soulevé des commentaires qui sont loin d’être finis. Me sera-t-il permis d’essayer de traduire l’émotion qu’il a suscitée, pour diverses rai-

sons, les unes tenant aux circonstances, les autres, plus sérieuses, venant des idées qu’il a émises?

D’abord, M. le chanoine Émile Chartier n’est pas connu comme historien. Je ne sache pas qu’il soit du métier. A-t-il même une spécialité bien tranchée ? S ’est-il vraiment distingué dans un genre quelconque? Il écrit. L’on ne peut lui refuser la correction syntaxique. C’est bien le moins. Mais est-il écrivain-né? A-t-il une divinité en lui? a-t-il cette forme où se révèle le don? Il faudrait être hardi pour le soutenir. Les vrais connaisseurs prétendent tout le contraire. Le plus fin critique que nous ayons eu, fin comme de la soie ! — j ’en parle au passé, car, et c’est bien dommage, sa santé l’empêche de surveiller notre mouvement littéraire, — m’écrivait au sujet d’un article de M. Chartier paru dans la Revue Canadienne : « je viens de le

lire. C ’est écrit comme par un sous-rédacteur à la Patrie ou à Presse. » — L ’on ne prendra pas ceci pour un compliment. Et quel est donc cet ancien professeur de l’Université de Montréal qui disait du même monsieur : « Il a le style statique. » Cette remarque n’est guère plus flatteuse. En dépit de ses nombreux articles, M. Chartier en est donc encore à se créer une réputation de véritable écrivain. Rien de ce qu’il signe ne porte la griffe du lion. Sa prose, incolore et inodore, sans saveur, sans accent, a toutes les qualités négatives de l’eau tiède.

Quant aux idées, il a surtout celles des autres.

C ’est un auteur à fiches. Il utilise ses casiers. Parfois, et même assez souvent, il relève ses dires de citations d ’une insigne banalité. Par exemple, dans l’étude dont nous nous occupons, invoquant son maître préféré, et fort périmé, Brunetière : « Brunetière, dit-il, insistait sur cette formule: «L’Angleterre est une île. » Quelle découverte ! Que Brunetière est admirable d ’avoir trouvé cela !

En fait d’ouvrage un peu considérable, M. Chartier n’en a commis qu’un seul. Un seul. Il n’a pas été tenté de recommencer l’expérience. Seraitce le signe qu’elle ne lui avait pas été très heureuse? Cet ouvrage, que nous tirons pour un instant de l’oubli, était intitulé : Pages de combat. Étiquette qui sent bien la poudre. Or le livre est le plus pacifique et le plus anodin qui soit. Il est fait de pièces et de morceaux d’explications littéraires, d’impressions de voyage, toutes choses qui n’avaient même pas le mérite de la nouveauté, ayant déjà paru dans des revues ou journaux. Mais c’était le temps où Brunetière — encore lui! — remuait l’opinion européenne par ses Discours de combat. En disciple à la suite, M. Chartier baptisait Pages de combat le recueil qu’il envoyait à l’impression, sans se soucier si ce titre convenait ou non. Puisque j ’en suis à cet ouvrage où il y a quelques pages dignes d’un élève appliqué, je veux signaler la trouvaille que j’y ai faite, et que je fis remarquer dans le temps à l’auteur, qui du reste le prit très-bien. C’est

une justice à lui rendre. Reproduisant et commentant trois lettres autographes de Lamennais, que possèdent les archives du Séminaire de Saint-Hyacinthe, il a eu la témérité de les présenter comme inédites, alors qu’elles avaient été publiées dans la correspondance générale du grand écrivain, parue enl862. Christian Maréchal et Ad. Roussel les avaient déjà utilisées dans leurs études mennaisiennes, en indiquant la référence. Pour un licencié-èslettres et professeur de rhétorique, la méprise était de taille.

Quoi que l’on pense de la carrière littéraire de M. Chartier, il est certain qu’il n’a jamais pratiqué ce genre supérieur qui s’appelle l’histoire. Et cela est inquiétant chez celui qui veut poser tout-à-coup en maître, et se mêler de donner des leçons à des professionnels. Chaque science, chaque art a ses disciplines. Celles de l’histoire, notamment, sont précises, rigoureuses, complexes. Il est bon, il est peut-être indispensable de s’y être soumis soimême, de les avoir éprouvées, avant de se risquer à en parler. L’expérience personnelle d’une méthode rend apte à en concevoir les difficultés et les exigences. Que dirait-on d ’un critique d ’art qui se lancerait dans l’appréciation des tableaux avant d’avoir étudié les secrets de la peinture? Telle phrase brève, tel mot, mais émanés d’un vieux praticien, rompu à toutes les roueries du métier, auront toujours chance de mieux renseigner sur telle bran-

che de l’art, que des amplifications d’amateur. De même en histoire. L’on accueillera avec hésitation, et sous bénéfice d’inventaire, les conseils donnés par un profane, tandis qu ’un professionnel de cette haute discipline trouvera les esprits attentifs à profiter des rappels de son expérience. Admettons que, sans être lui-même historien, M. Chartier pouvait traiter d’histoire, puisqu’on l’y invitait, et que son nom figurait au programme de la fameuse semaine. En tout, il y a la manière. Quelle a été la sienne? Après un court préambule, où il résume des idées justes, et qui ne sont pas de lui, qu’il emprunte à des « pages excellentes » de Vincent, dans sa Théorie des Belles-Lettres, il aborde sa thèse, et avec quel aplomb ! Il commence tout de suite par un coup de massue donné sur la tête de nos pauvres historiens et professeurs d’histoire. Tout le long de son exposé, il frappera ainsi comme un sourd, faisant un grand carnage de victimes, de rares privilégiés échappant seuls à l’hécatombe, de ces historiens pour qui l’histoire est un genre officiel, où la vérité peut s’allier à la politique. Du sein de ce massacre presque général, s’élèvera la voix du prophète formulant ses oracles et promulguant sa belle révélation. Tenons-nous-le pour dit. Jusqu’au message de M. Chartier, nos historiens et professeurs d’histoire, sauf d’infimes exceptions, n’y ont rien vu, rien compris. Simplement. Leur oeuvre est à recommencer, d’après ce programme nouveau.

Liquidons le passé. Entrons résolument dans les voies lumineuses que vient de nous ouvrir, d’un geste large, le sauveur de nos méthodes historiques en désarroi.

Pareil ton n’a rien de ce que la rhétorique appelle le discours insinuant. Même si nos historiens étaient coupables des méfaits et faussetés que M. Chartier leur attribue, il était au moins habile d’y aller plus doucement avec eux. L’on se méfie d’un convertisseur qui adopte un procédé si massif de transformation des esprits. J’ajoute qu’un homme bien élevé s’y fut pris autrement. L’impertinence n’est jamais de mise entre personnes de bonne compagnie. Et quand on croit posséder la vérité, est-il nécessaire de l’asséner à tour de bras, de la proclamer à coups de gueule? Le vérité a une grande puissance de rayonnement. Elle ne souffre pas la violence. A des intelligences honnêtes, il suffit qu’elle se présente pour être accueillie. C’est même le signe que l’on n’est pas très sûr d’avoir raison que de vouloir imposer ses idées et forcer la conviction sans tenir compte des convenances les plus élémentaires. M. le chanoine me semble avoir fait litière des lois de la courtoisie. Parlant à des historiens et pour des historiens, lui qui ne peut se réclamer d’aucun travail proprement historique, lui qui en aucun genre n’a à son crédit une oeuvre de réelle valeur, il eût dû s’excuser de s’aventurer dans un tel sujet, et n’y avancer

qu’avec une extrême prudence. Au lieu de cette attitude éminemment seyante, le voilà tout de suite en haute mer, toutes voiles dehors, courant comme un corsaire à l’attaque, se livrant à une véritable entreprise de démolitions, et laissant son auditoire ébahi par son jeu de casse-têtes.

Au nom de quels principes s’est-il permis une pareille sortie? Sur quelle base repose son message sensationnel? On va le voir. Je cite la partie essentielle de son travail, les prémisses d’où il est parti pour se fourvoyer dans d’extravagantes conclusions :

« L’historien doit acquérir le sens des différences ; dans un pays comme le nôtre, il doit appliquer ce sens à deux domaines à la fois : les époques et les races. S’il a le sens de la différence entre les époques, l’historien de chez nous, professeur ou rédacteur, ne jugera pas les origines de la civilisation canadienne d’après nos moeurs et nos idées actuelles. S’il possède le sens de la différence entre les races, il n’appréciera pas la politique anglaise d’après les principes qui déterminent la politique française, les vues des Anglais d’outre-mer d’après la conduite des Anglo-canadiens, les actes des Français nos pères d’après la façon de penser des Canadiens-français d’aujourd’hui. Comment ne pas admettre que l’oubli de ce sens a souvent faussé l’oeu-

vrc historique de nos -professeurs et de nos rédacteurs? »

C ’est pourquoi ils se sont trompés, dans leurs études sur le régime français, sur le régime anglais, et dans leurs appréciations de la Confédération canadienne. Mais avec le beau spécifique que M. le chanoine Chartier tenait en réserve, et dont il veut bien nous gratifier, «professeurs d’histoire et rédacteurs de demain », — il n’y a absolument rien à faire avec ceux d’aujourd’hui! Leur cas est désespéré, — sauront éviter les erreurs et les outrances de leurs devanciers, et « assurer à leurs appréciations la justesse relative, laquelle se confond avec la seule impartialité possible. »

Passons à la discussion de l 'idée sur laquelle M. Chartier a établi tout son système. Le principe émis est juste. J’ose dire que c’est un incostestable truisme. C’est l’enfance de l’art. Avoir le sens de la différence entre les époques et les races est le premier devoir de tout historien. Réduit à ce constat universellement reconnu, le message de M. le chanoine prend des proportions plus que modestes. En effet, pas n’est besoin d’être grand clerc pour savoir que l’histoire est d’abord une évocation et une résurrection. Le mot est, je crois, de Michelet. Comment évoquer et ressusciter une époque disparue, si ce n’est en la revivant soi-même dans toutes ses circonstances de temps, de lieux, de personnes et de faits? Il importe de reconstituer l’atmosphère dans

laquelle ont évolué les hommes que l’on met en scène, si 1 ’on veut camper des êtres de chair et de sang, et non des fantoches. Pour cela, il faut tenir compte de leurs entours, de leurs idées, de l’état général de la société d’alors, des maximes sociales, politiques, économiques, religieuses, qui avaient cours, et de la réaction qu 'elles subissaient au sein de chaque nation. Tite-Live disait qu’à force de compulser les chroniques de la vieille Rome, il s’était fait une âme antique. Taine cite ce mot dans son Essai sur cet auteur. Il est plein de saveur. L’historien doit se faire une âme à la mesure de l’âme générale du temps et du pays qu’il étudie. Il doit entrer en quelque sorte dans la peau de ses personnages, et à force de recherches et de divination rétrospective, en arriver à se rendre comme présents les siècles les plus lointains. Il est un pêcheur d’ombres. A ce métier est nécessaire la patience de fouiller les archives pour leur arracher tous leurs secrets. Il faut qu’il s’y ajoute des dons d’animateur, sans lesquels les pièces les plus authentiques demeureront poussière morte. L’histoire est une science et un art, comme l’a très bien définie M. Hanotaux. L’alliance de ces deux qualités fait l’historien digne de ce nom. L’érudition est à la base du genre, mais elle ne le constitue pas. Il y a des érudits qui connaissent tout d’une époque, et qui n’ont cependant aucun droit au titre d’historien. Pas plus que les matériaux ne sont l’édifice, il n’y a pas d’histoire

UNE NOUVELLE EÉVÉLATION

sans un plan qui ramène à l’unité les données éparses, et qui les range dans un ensemble ordonné et vivant. C’est affaire de science et d’art.

Le principe énoncé par M. Chartier est donc indiscutable. L’auteur s’est trompé d'adresse s’il a prétendu nous en faire révélation. Il y a beau jour que ceux qui s’occupent d’histoire chez nous connaissent cette discipline élémentaire, et l’observent avec conscience. Ce principe est juste, mais il est incomplet. Toute l’histoire consiste-t-elle à avoir le sens de la différence entre les époques et les races? Là est le noeud de la question, le point vif du débat. Pour M. Chartier, il semble bien qu’il suffise, pour être historien, de posséder ce sens subtil. Une fois qu’on est armé, l’on est immunisé contre les préjugés de son temps, de son milieu, de son éducation; l’on est apte à tout comprendre, et à tout excuser, des hommes et des faits que l’on assigne à comparoir; l’on n’est plus gêné, dans son évocation du passé, par des retours offensifs du présent; le temps écoulé, la marche des choses, depuis l’époque dont on parle, se sont en quelque sorte évanouis, et l’on a l’unique et claire vision de la période où l’on s’attarde, sans qu’il s’y mêle aucun élément venu d’ailleurs. Les personnages défilent sur la toile avec leur physionomie véritable. Les faits surgissent, et s’enchaînent, et s’expliquent comme par miracle. Comme tout devient intelligible. Ce qui avait l’air d’une énigme se laisse tout

naturellement déchiffrer. Les actions des hommes, leurs fautes, leurs erreurs, cela provenait de «maximes qui, comme des lois fatales, dominaient alors la politique », des « préjugés qui hantaient l’esprit » des grands commis «chargés d’appliquer cette politique, soit dans les ministères de la métropole, soit dans les services de la colonie». C’est ainsi qu’ils entendaient leur mission. Faut-il leur en faire un crime? Il n’est que de se mettre à leur point de vue. Et tout s’éclaire.

Par exemple, quand on est la France du dixseptième et du dix-huitième siècle, et que l’on fonde une colonie qui s’appelait la Nouvelle-France, étaitil possible d’adopter, à l’égard de cette fille lointaine perdue sur les bords du Saint-Laurent, une autre ligne de conduite que celle que l’on a tenue, étant donnés les hommes au pouvoir, les idées qui régnaient alors ? Cette France et ces hommes de France ont été de leur temps. Voilà tout. Comment leur en faire un reproche? Quand on est l’Angleterre du dix-huitième et du dix-neuvième siècle, et que, fidèle à ses traditions de rapacité, l’on s’est enfin emparé d’une colonie qui appartenait à une puissance, ennemie et rivale séculaire, quoi de plus naturel que de vouloir appliquer à cette nouvelle possession les principes de gouvernement qui ont toujours dirigé un empire essentiellement colonial, tel que la Grande Bretagne? Quand on est l’Angleterre — l’Angleterre est une île, ne l’oublions pas, — que

1 ’on aspire à régner sur toutes les mers du globe et sur tous les continents, que l’on se sent comme de juste un appétit léonin, et que, cédant à un tempérament que la nature a fait impérialiste, l’on se prépare à étendre ses conquêtes jusqu’au bout du monde, ne faut il pas tout de même unité de vues de la part du pouvoir central dans ses rapports avec tant de peuples divers? Tant pis si l’impulsion qui part de si haut et de si loin heurte des populations qui s 'attendaient à autre chose ! Les pauvres! Elles n’avaient qu’à s’incliner gracieusement devant les ordres émanés de la métropole. Les hommes d’Etat agissaient d’après des maximes « comme fatales ». Ils ne pouvaient vraiment faire mieux. Les historiens doivent s’incliner à leur tour devant leur oeuvre politique, qui prend un si légitime aspect, dès que l’on fait appel à cette formule merveilleuse, capable de résoudre tous les problèmes, la différence entre les époques et les races. Vive le beau sens prôné par M. Chartier !

Cette magnifique théorie, par quoi se dénouent si aisément les complexités de la science historique, n’a qu’un tort. Il est vrai qu’il est capital. Pourquoi ce Michelet, par exemple, avec tous ses dons éminents d’évocateur, en dépit de la magie avec laquelle il sait revivifier un monde disparu, n’est-il pas considéré comme un historien véritable et de tout repos? C’est que l’artiste en lui est bien supérieur au philosophe et à l’homme de science. Ex-

traordinaire comme animateur, il est faible quand il s’agit de porter sur les faits qu’il recompose un jugement acceptable à tout bon esprit. L’histoire ne consiste pas seulement à raconter, fût-ce avec un naturel inouï, et en donnant à son récit le plus de couleur locale. Ce n’est pas une chronique, fût-elle tissée avec un art qui la rende assimilable à une chronique des temps présents. Le passé qu 'elle s 'efforce de ressusciter dans toute sa nue réalité-, elle doit le juger. Ces hommes et ces événements qui font l’objet de son enquête minutieuse, l’historien est tenu, après les avoir bien compris, de les peser dans une balance équitable, de montrer, par exemple, en quoi ils ont failli, par quel côté ils se sont écartés de la justice et des principes d’une saine politique. Autrement, les mémoires laissés par les homme d’État pour justifier leur conduite, suffiraient a dicter l’histoire. Ces oeuvres, éminemment subjectives, seraient tout ce qu’il serait permis de penser touchant les faits auxquels ils ont pris part. Il ne s’agit pas, pour l’historien, de scruter les intentions. Les intentions des hommes d’État ne sont pas la matière de l’histoire. Ce qui compte pour elle, ce sont les faits, avec leurs répercussions infinies. Elle est une science solide, et qui bâtit sur le positif. Aucun esprit averti ne prendi a au seiieux la boutade de Renan : « L’histoire est une science éminemment conjecturale. » Elle aspire à trouver la vérité. Et s’il ne lui est pas humainement possible de toujours aboutir à l’absolu, du

moins lui est-il permis de s’établir dans le relatif. Elle soumet le passé à son tribunal. Ses arrêts doivent s’inspirer, non de l’opportunisme, ni des idées de bonne entente, ni de l’intérêt personnel, ni de la crainte de déplaire. Pareil état d’esprit courtisan est en nette opposition avec son devoir. Elle doit se guider d’après des maximes qui échappent aux contingences humaines. Les mêmes faits, exhumés dans toute la vérité de leur physionomie, donneront lieu à des interprétations bien différentes, selon que l’historien puisera les éléments de son appréciation dans une philosophie droite, honnête, transcendante aux époques et aux races, et en quelque sorte éternelle, ou que son intelligence sera de formation douteuse, équivoque, balancera entre le juste et l’injuste, s’en tirant par une tangente indigne de sa mission, s’il n’ose pas ouvertement se prononcer et choisir. Le jugement, voilà ce qui fait la grandeur de l’histoire. Et voilà aussi ce qui rend cette discipline difficile et redoutable. Il implique de si lourdes responsabilités. L’on peut toujours arriver, si l’on a les dispositions voulues, et si l’on s’y applique, à tisser la trame d ’un récit agréable. Mais il n’est pas donné à tous de se prononcer avec pertinence sur le mérite ou le démérite des hommes que l’on cite devant la postérité. La distance qui nous sépare d’eux permet précisément d’envisager l’ensemble de leurs actes avec sérénité, et de porter sur leur compte une sentence qui aura plus de chance d’impartialité. Pour toutes sortes de raisons, per-

sonne n’a jamais écrit ni n’écrira jamais une bonne histoire de son temps. Car l’on est trop proche des événements pour les apercevoir dans leur ampleur, et leurs détails, et leurs conséquences. Et la passion risque d 'obnubiler le jugement. Tandis que la longue perspective du fond de laquelle remonte le passé laisse le regard embrasser toute la fresque. Et rien ne lui échappe de ses parties saines ou de ses lézardes. Pourquoi serait-il interdit à l’historien d’aujourd’hui de profiter des acquisitions intellectuelles que l’humanité fait de siècle en siècle, et d’étayer ses jugements sur les progrès incontestables réalisés par l’esprit dans le domaine politique, social, économique, et de comparer cela avec les doctrines hésitantes ou erronées, en faveur à 1 epoque dont il parle ? Lui faudrait-il donc faire abstraction de son milieu, de sa race, de son éducation, de son temps, et s’incorporer tellement aux personnages qu’ils ressuscite qu’il ne voie plus que par les yeux, et qu il se défende de penser autrement qu’ils n’ont fait? C’est pourtant a quoi nous invite impérieusement M. le chanoine Chartier. Il nous piopose, ni plus ni moins, un renversement des valeurs, un retournement des choses. Selon lui, il est urgent d’écrire désormais notre histoire, non du point de vue du Canada, mais du point de vue de la h rance et du point de vue de l’Angleterre, de la France et de l’Angleterre des trois derniers siècles. Ces actes, posés il y a si longtemps, et qui étaient gros de tout notre avenir national, et dont

les conséquences n’ont pas fini de se dérouler, il faut les saisir, non pas à leur terme, mais à leur origine, si l’on veut les comprendre, les expliquer, les excuser. Ce ne sont plus les effets qu’il faut analyser, mais les causes, d’où il ressortira que les hommes qui ont présidé à nos destinées ont pu se tromper, mais toujours de bonne foi. Leurs erreurs furent en quelque sorte nécessaires. Tout jugement sur leur compte devient injuste et vain. Cette doctrine est aussi sage que si l’on proposait aux historiens français de ne plus désormais écrire l’histoire de France que du point de vue de l’Allemagne, par exemple. M. Chartier, qui s’appuie commodément sur Léon XIII, ne semble pas s’être aperçu que sa théorie versait dans le déterminisme historique, ce qui est fort grave. — LL le chanoine, vous sentez le fagot. — Ce n’est pas d’ailleurs son seul défaut. L’ensemble en est déplorable. Parti d’un principe juste, mais incomplet, il a tiré de là tout un système arbitraire, il en a tiré des conclusions chimériques nullement contenues dans les prémisses. Son raisonnement est donc vicieux. Ce système est l’indice d’un curieux phénomène de strabisme intellectuel, transposition, sur le plan de la pensée, de certain strabisme physique.

Nos historiens et nos professeurs de demain, à qui M. le chanoine adresse son sinistre message, ne le suivront pas dans la course à l’abîme. Il aurait fallu autre chose qu’une volée de paradoxes, qu’un échafaudage d’arguments artificiels et manifeste-

ment sophistiques, pour les décider à renouveler leurs disciplines et à rompre avec de saines méthodes d’enseignement historique. Quant à nos historiens d’hier et d’aujourd’hui, ceux du moins qui ont bâti leur oeuvi'e d’après des règles traditionnelles et éprouvées, les aménités que leur a servies ce novateur sans mandat, au nom d’une formule qui ne tient pas debout, ne les ont pas atteints. S’il se trouve chez nous des fabricants d’histoire disposés à mettre cette formule en pratique, leur travail servira du moins à en faire éclater l’inanité. De la sorte, il ne sera pas perdu. Et ce sera toujours cela.

Un mot encore, et je termine. Je disais, en commençant cette étude, que l’on avait oublié de faire figurer 1 Acadie au programme de la Semaine d 'Histoire. M. Chartier a peut-être voulu réparer cette omission en consacrant un paragraphe de son message à la question acadienne. Hélas ! ce fut pour entasser autant d’erreurs que de propositions. Lisons-le bien :

«7? n’est pas de problème national comparable à celui que pose l’Acadie pour égarer notre jugement et exaspérer notre antipathie. L’Angleterre étant la première intéressée à se gagner le coeur des Acadiens, il semble étrange dès l’abord qu’elle ait conduit toute sa politique de façon à se les aliéner à jamais. Aussi est-on amené tout naturellement à faire retomber sur les soudards anglais du Nou-

veau-Monde la responsabilité des mesures inhumaines qui furent appliquées à l’Acadie, entre 1713 et 1755 surtout. N’y a-t-il pas pourtant des historiens, par ailleurs très estimables, qui se sont évertués à charger de ce fardeau la Métropole elle-même ? L’Angleterre y a-t-elle perdu ? et la vérité historique y a-t-elle gagné? L’Acadie d’Édouard Richard fournit de bonnes raisons pour répondre non ? »

A ce couplet en fausset, je répondrai ceci :

Premièrement : Le 28 décembre 1720, c’est-àdire sept années seulement après le traité d’Utrecht et la cession définitive de l’Acadie à l’Angleterre, les Lords du commerce (Ministère des Colonies) écrivaient de Whitehall au gouverneur Richard Philipps : « Nous inclinons à croire que les habitants français de la Nouvelle-Écosse ne deviendront jamais de bons sujets de Sa Majesté, tant que les gouverneurs français et leurs prêtres exerceront sur eux une si grande influence ; pour cette raison nous sommes d’avis qu’ils devront être transportés ailleurs aussitôt que les renforts que nous nous proposons de vous envoyer seront arrivés en Nouvelle-Écosse. . . » 1 — Ce texte capital prouve

i We are apprehensive they will never become good subjects to His Majesty, whilst the French Governors and their priests retain so great an influence over them, for which reason we arc of opinion they ought to be removed as soon as the forces which we hâve proposed to be sent to you shall arrive in Nova Seotia. ( Nova Scotia Docum. p. 58.) — Charles LawTence, dans sa fameuse lettre du 1er août 1754, ne fera que reprendre, à peu près dans les mêmes termes, 1 ’idée exprimée ici, pour la première fois, par les Lords.

que l’Angleterre, «la première intéressée à se gagner le coeur des Acadiens », a été aussi la première à lancer l’idée de leur déportation. Toute la subtilité de M. Chartier n’arrivera pas à concilier cette contradictoire.

Deuxièmement : les documents officiels que nous avons produits montrent clair comme le jour que « les soudards anglais du Nouveau-Monde » ont tramé « leurs mesures inhumaines » envers les Acadiens de concert, et jusqu’à la fin, (1763), avec le gouvernement de la Métropole. Il y a eu parallélisme constant d inspiration et d ’action entre les ministres de Londres et les gouverneurs coloniaux de Halifax et de Boston. Pour notre part, nous n avons pas eu a nous evertuer pour « charger de ce fardeau » de la déportation la Métropole ellemême. Il nous a suffi d’exhumer les pièces d’archives, de les lire sans parti-pris, et de les laisser dévoiler leurs secrets d’État. Il n’est au pouvoir de personne d’empêcher qu’elles ne soient accablantes pour l’Angleterre. Le soi-disant loyalisme de M. Chartier et de son école s’en trouve scandalisé. Mais la vérité historique n’est pas affaire de sentiment. Tant pis pour ceux que l’exacte révélation des faits peut écorcher !

Troisièmement : l’auteur se demande si l’Angleterre y a perdu et si la vérité historique y a gagné ? Bien étrange question. Il invoque Richard pour répondre non. Par quel biais M. Chartier prend toujours les choses ! Et comme il semble inapte à

édifier un raisonnement qui se tienne. Quand on aborde l’histoire acadienne particulièrement, ce n’est pas le faire avec un esprit scientifique que de se demander si l’Angleterre va y gagner ou y perdre. C’est là une vue tout-à-fait subsidiaire, à peine digne d’un primaire supérieur. L’historien recherche la vérité. Il ne se préoccupe pas des contrecoups que sa manifestation peut avoir à l’égard d’une nation. La faiblesse infinie de l’oeuvre d’Edouard Richard (nous parlons de son texte primitif) vient précisément de ce que l’auteur est parti d’une conception a prioriste de son sujet: exonérer l’Angleterre de toute responsabilité dans la déportation des Acadiens. Il s’est tracé un cadre dans lequel il a voulu à toute force faire entrer les faits. Mais les faits lui ont résisté. Outre que cette idée préconçue parait bien invraisemblable à première vue, les esprits impartiaux et indépendants n’ont pas manqué de signaler que, loin de l’étayer d’aucune preuve, l’auteur faisait usage de documents allant à l’encontre de sa thèse impossible, et l’effritant au fur et à mesure qu’il cherchait à l’édifier. Ce qui n’est pas un succès, on en conviendra. Malgré tous les efforts de l’historien pour étouffer la vérité sur un point essentiel, la vérité s’infiltrait dans son ouvrage, et y semait des lueurs qu’il nous a été relativement facile de transformer en aveuglantes clartés. Libre à M. le chanoine Émile Chartier de se fermer les yeux à l’évidence des témoignages, et de continuer

à croire que ni l’Angleterre n’a perdu ni la vérité historique gagné à la solution définitive de ce débat important entre tous. Libre aussi à lui de jongler avec des sophismes et de cultiver la plus fougueuse improbité d’esprit. C’était un service â rendre à la pensée canadienne que de le démasquer.

NOTE. — Nous avons dit, au cours de cette étude, qu’en fait d’idées, M. le chanoine Chartier avait surtout celles des autres. Il n’y a qu’à lire dans l’ouvrage de Pierre Lasserre — La Doctrine officielle de l’Université, les chapitres I-II du livre III, oeuvre de René de Marans, et intitulés: Les Nouvelles Méthodes Historiques. L’utilisation de l’Histoire, pour se convaincre que le message de M. Chartier est le résumé des doctrines de Ch. V. Langlois et Seignobos sur l’histoire, doctrines erronées et absurdes. Nous recommandons vivement à nos lecteurs, désireux de se renseigner làdessus et de contrôler nos affirmations, le recours à ces chapitres. Ils seront édifiés à la fois sur le degré d ’originalité dont M. le chanoine est capable, et sur la valeur du système qu ’il a voulu imposer avec éclat. Pour ceux qui ne seraient pas en mesure de lire cet ouvrage, voici un passage emprunté à Ch. V. Langlois, La Vie en France au moyenâge, introd., où l’on va voir que La Nouvelle Révélation de M. Chartier est contenue en substance :

«Le vrai rôle de Lhistorien est de mettre en contact dans les meilleures conditions possibles, les gens de maintenant avec les documents originaux qui sont les traces laissées par les gens d’autrefois, sans y rien mêler de lui-même. Il n’est pas toujours possible de s’en tenir là, mais il faut s’en tenir là toutes les fois que c’est possible. On en viendra certainement, je crois, à concevoir les livres d’histoire pour le public éclairé comme des recueils de textes précédés de dissertations critiques, encadrés de commentaires sobres assemblés avec discernement, groupés avec art. »

C’est toute l 'histoire explicative de M. Chartier: l’absorption du général par le particulier, la séparation entre les éléments d’un jugement et le jugement lui-même, et

finalement la suppression pure et simple de l’histoire

Op. cit., pp. 345-349-353.

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