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GARNEAU

Il se publie, à la Eyerson Press de Toronto, par les soins de messieurs Albert-Lorne Pierce et Victor Morin, une série de monographies consacrées aux Makers of Canadian Literature. Voilà une entreprise dont on ne saurait trop louer l’intelligente générosité. Ces monographies seront au nombre de quarante. Là-dessus, il y en aura huit en français, où la vie et l’oeuvre de nos vieux maîtres à nous seront évoquées et appréciées.

Il peut sembler que la part qui nous est faite aurait dû être plus considérable. Et certes, il eût été facile de trouver, parmi nos vivants et nos morts, d’autres noms dont la pensée canadiennefrançaise peut se glorifier, et qui ont édifié une oeuvre spirituelle assez solide pour mériter de figurer dans cette galerie.

Les éditeurs de la collection dont nous parlons n’ont pas prétendu que ce nombre de huit auteurs

i François-Xavier Garneau, par Gustave Lanctôt. — Dans la collection Malcers of Canadian Literature, — Toronto, The Eyerson Fress.

résumât toute notre richesse passée et présente, ni qu’il fût la limite au-delà de laquelle il ne se rencontre plus rien ni personne qui vaille, chez nous. Ils laissent ces vues mesquines à de soi-disant historiens de notre littérature, qui transposent, dans un domaine où elle n’a que faire, la doctrine du petit nombre des élus, et qui excluent systématiquement de leurs nomenclatures des écrivains avec lesquels la critique sérieuse doit pourtant compter.

Que ces messieurs, un Bracke, par exemple, et surtout un Mac Médian, ont donc une drôle de façon de pratiquer ce qui s’appelle l’information sur un sujet donné! S’imaginent-ils que leurs silences lourds d’ignorance vont nous en imposer? Croient-ils que l’on va qualifier de consciencieuses des pages toutes pleines de trous béants ? Leur connaissance de la matière dont ils traitent nous frappe surtout par ses lacunes. Ils sautent à pieds joints par-dessus de larges espaces, — ce qui est une maniéré vraiment trop commode de se dispenser de parcourir un territoire à petits pas et de le décrire par le menu. Qui donc prendra pour de la science ces grandes emjambées? Cela relève du sport et non de 1 histoire littéraire. Ce n’est pas en chaussant des bottes de sept lieues à la ronde, comme le géant de la fable, que l’on pourra exploiter attentivement un domaine encore assez restreint. C’est ce qu’a fait monsieur Mac Mechan pour un. Aussi, ses Head-waters of Canadian Literature sont, pour

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ce qui nous concerne, un arpentage à vol d’oiseau, d’oiseau qui ne serait pas un aigle.

Messieurs Lorne Pierce et Victor Morin ont une bien autre idée de nos forces véritables. Mais les circonstances ne leur permettaient pas d’accorder à nos auteurs une plus grande place dans leur collection. Celle-ci paraît, en effet, en pays anglais; elle est surtout destinée à un public de langue anglaise ; c ’est un syndicat anglais qui a avancé les fonds nécessaires à cette entreprise courageuse. Alors, faut-il s’étonner de la part apparemment congrue qui nous y est faite ? Il est infiniment plus juste de rendre grâces aux éditeurs. C’est une magnifique pensée d’insérer dans leur galerie des monographies françaises. Aucune maison d’édition canadienne-française n’en avait encore fait autant pour honorer les meilleurs pionniers de nos lettres.

Au reste, parmi ces quelques monographies que nous attendons, il y a aura une d’un caractère synthétique. M. Victor Morin va s’en charger. Elle embrassera toute l 'histoire de notre mouvement littéraire, depuis les origines jusqu’à nos jours. Ce tableau d’ensemble, dressé par un bibliophile qui connaît et qui possède tout ce qui s’est publié chez nous, aura chance d’être bien complet. Si, par hasard, il y glissait quelque oubli, il ne sera pas le fait du stupide ostracisme dont témoignent, non-seulement les ouvrages plus haut nommés, mais certain petit Manuel anémique, pour usage externe. M. Vie-

tor Morin a le sens de l’impartiale histoire, où, comme en tout autre genre intellectuel, la vérité ne se trouve que dans la soumission à l’objet.

Dans cette série des Makers of Canadian Literature vient de paraître un François-Xavier Garneau, oeuvre de M. Gustave Lanctôt, directeur de la section française des Archives fédérales. Garneau est une figure éminente, qui prend plus de relief avec le recul du temps. Il est bien de ceux auxquels s’applique la parole de Cormenin: «Les hommes extraordinaires sont comme les montagnes, et leur image nous paraît d’autant plus grande qu’elle s’éloigne davantage de notre vue, et qu’elle s’élève toute seule sur les confins de l’horizon. »

Par sa spécialisation, M. Lanctôt était des mieux qualifiés pour rendre hommage à celui qu’il appelle « le grand architecte et le maître de notre histoire ». Sa monographie est une excellente contribution à notre littérature nationale.

L ouvrage est conçu d 'après le plan uniforme adopté par les éditeurs pour toute leur collection. Il comprend une biographie, une anthologie, une critique. Ici, la biographie compte cinquante pages, 1 anthologie soixante-cinq, la critique cinquante-quatre. A cela, il faut ajouter une bibliographie tres-complete, et un index. Peut-être y at-il, dans l’ensemble de cette monographie, quelque

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défaut d’équilibre. Si intéressante que soit la vie d’un auteur, quelque lumière qu’elle projette sur son oeuvre, c’est, son oeuvre qui importe en littérature, beaucoup plus que les circonstances qui ont entouré son éclosion. Et je me demande si M. Lanctôt n’a pas fait la part trop large à la vie, en somme assez simple et assez unie de son héros, au détriment des considérations qu’il devait consacrer à son Histoire. N’y a-t-il pas aussi, dans cette biographie même, une foule de détails qui eussent été mieux à leur place dans la critique proprement dite ? 2 Quant au choix de morceaux, il me semble que le nombre en est exagéré. Que, pour donner à un lecteur pressé une idée, par l’exemple, de la manière d’un auteur, l’on reproduise quelques-unes de ses meilleures pages, c’est parfait. Mais tout le monde sait bien qu’une anthologie n’est jamais qu’à demi satisfaisante. Pour ma part, je n’ai aucun goût pour ces choix de morceaux, souvent assez arbitrairements faits. Il me faut tout d’un ouvrage, ou rien. Abstraction faite de cette disposition personnelle, je crois pouvoir faire remarquer que dans une

2 M. Paul Dudon fait une remarque qui trouve ici son application. Parlant de la biographie de Balmés, il dit: « Le jeune historien présente à ses lecteurs une analyse très détaillée des ouvrages, après avoir raconté d’abord la vie. Cette partition a l’inconvénient d’obliger à des redites; car comment narrer la vie d’un écrivain sans parler de ses ouvrages? » — Albéric de Blanche, ch. YI, p. 148. — Paris, Gabriel Beauchesne, 1924.

monographie comme celle-ci, de dimensions restreintes, affecter soixante-cinq bonnes pages à l’anthologie, c’est vraiment beaucoup. C’est même forcer la mesure. Un autre défaut de composition qui m’a frappé: la critique s’ouvre par douze pages consacrées à Garneau comme poète, et par quatre et demie à Garneau prosateur. Et par Garneau prosateur, M. Lanctôt entend l’auteur du Voyage en Angleterre et en France. En sorte que la critique de l 'Histoire du Canada est expédiée en trentehuit pages à peine. Qu’est-ce tout cela signifie? Mettons un peu d’ordre dans la maison. Garneau ne compte absolument pas comme poète. La pratique du vers a pu lui être utile, comme cela arrive, et contribuer a enrichir son vocabulaire et à former en lui le prosateur. Et alors, les renseignements que M. Lanctôt nous donne, dans la biographie, sur cet aspect de son talent, suffisaient amplement à nous édifier. Pas n’était besoin d’insister sur des exercices poétiques qui ne nous intéressent qu’à titre documentaire, et pour l’influence qu’ils ont eue sur la personnalité de l 'écrivain. Quant à Garneau prosateur, est-ce le T oyage en Angleterre et en France qui nous en donne une juste idée ? Je ne dis pas que cette oeuvre de jeunesse est dénuée de toute valeur. Mais cette valeur est purement indicatrice. On y sent un certain tour d’esprit, on y voit poindre certaines idées qui mûriront. Ceci pourtant, tout comme la versification, encore qu’à un autre

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