G AUNE AU
titre, relève de la période de formation intellectuelle et ne mérite guère de retenir autrement notre attention. C ’est précieux comme élément de connaissance du futur historien. C’est faible en soi. Cela peut et doit entrer dans une biographie. M. Lanctôt nous en avait justement parlé dans la première partie de son travail. Il pouvait se dispenser d ’y revenir.
François-Xavier Carneau est l’homme d’une seule oeuvre, qui suffit à sa gloire: l’Histoire du Canada. Tout le reste de sa production n’est qu 'accessoire, et n’a de valeur qu’en autant qu’il nous laisse entrevoir l’unique et durable monument futur. C ’est dans son Histoire que sa prose doit être étudiée. M. Lanctôt l’a fait en de très bons termes et en nous montrant le progrès incessant du style, de l’une à l’autre édition. Il était prématuré, et peut-être hors de propos, d’insérer sous le titre de: Garneau prosateur des pages uniquement consacrées à ses notes de voyage.
Il y a encore, par ci, par là, d’autres ombres légères, dans le beau travail de M. Lanctôt. Je les signale, telles qu’elles me sont apparues. A la page 14, parlant de l’arrivée à Paris du jeune Garneau, en juillet 1831, il dit: « C’est le midi du romantisme . . . c’est l’aurore du libéralisme . . . En même temps s’affirme la liberté des idées et des consciences à côté du catholicisme nouveau de Lamennais et de Lacordaire. » Veut-on nous donner à croire que
jusque-là la conscience catholique avait gémi dans les fers 1 L ’on sait ce que Rome a pensé de ce mouvement de l’Avenir. En le condamnant, elle a signifié que la libération qu’il apportait était purement illusoire. La vraie liberté est dans la vérité, qui se confond avec le catholicisme tout court, toujours ancien et toujours nouveau. En se séparant de son maître, Lacordaire a bien compris qu’il restait dans la vraie voie de la liberté, et c’est Lamennais, avec son «catholicisme nouveau», qui s’est enfoncé de plus en plus dans l’erreur au point de n’aboutir qu’à un vague déisme et qu’à la pauvre religion de l’humanité, suprême refuge de cet autre apostat, notre contemporain M. Alfred Loisy. '
A la page 120, nous lisons ceci : « Garneau prit contact par Boileau avec la poésie du livre. Il se forma sous l’étroite et desséchante discipline de cet inquisiteur littéraire ...» Voilà Despréaxxx bien maltraité ! M. Lanctôt partage à son égard des préjugés séculaires, mais dont les plus avertis de nos critiques, Charles Maurras, par exemple, sont bien revenus. Et d’abord, si Boileau a réussi à inspirer à Garneau « la poésie du livre », il est permis de trouver que sa discipline n’est pas si desséchante que cela. Il faut aussi se rappeler que c’est à cet « inquisiteur littéraire », que nous devons Jean Racine et Lafontaine. J ’entends que c ’est grâce à lui que ces auteurs sont parvenus à un degré inouï de perfection, et cela à leur témoignage même. L’on
GAENEA U
avouera que ce n’est pas trop mal pour Boileau. Sa discipline « étroite » devait avoir du bon.
A la page 163, je relève ce passage : «... Ces jugements de Garneau (sur l’exclusion des huguenots, sur les tentatives tkéocratiques des jésuites, sur Mgr de Laval), même s’il s’est pourvoyé à leur occasion, c’était son droit et même son devoir de les exprimer, puisque c’était sa pensée. » Voilà une proposition douteuse, et même fausse. Elle accorde le droit, elle fait même un devoir d’exprimer sa pensée, du moment que c’est sa pensée, quelle qu’elle soit d’ailleurs. Mais cela peut mener loin, trè-loin. A l’appui de sa proposition, M. Lanctôt cite Léon XIII, et cela fait bien dans le paysage: «La première loi de l’Histoire, a dit Léon XIII, c’est de ne pas mentir, la seconde de ne pas craindre de dire la vérité. » Ce texte du grand pape est le bon sens même. 3 M. Lanctôt n’a cependant pas vu que loin de justifier la proposition émise, il la condamnait. « Toute notre dignité consiste en la
3 Le texte latin de Léon XIII porte : primam esse histo riae legem ne quid falsi dicere audeat ; deinde ne quid vert non audeat, ne qua suscipio gratiae sit in scribendo, ne qua simultatis. — Trop évidemment, le grand Pape entend cette loi de la vérité objective, et non de la vérité telle qu’elle apparaît à l’esprit de l’historien, qui peut être sincère même en se trompant. C’est ce que signifie ce précepte que l’histoire ne doit oser rien dire qui soit faux, à savoir contraire à la vérité des faits. Quelques lignes plus haut, dans cette même lettre Saepènumero considérantes, Léon XIII affirme précisément qu’il faut écrire l’histoire de telle sorte qu’elle soit le miroir de la vérité.
pensée. Travaillons donc à bien penser : voilà le principe de la morale. » 4 Nous y sommes. Il faut bien penser. C’est la première chose. Cela seul assure à l’homme le droit et le devoir de s’exprimer. Mais que toute pensée, par le fait qu’elle est personnelle, quelle qu’en soit la nature, doive être formulée, l’on nous permettra de ne pas souscrire à une si étrange affirmation.
Enfin, à la page 165 : « En littérature comme dans les arts, Carneau accordait ses préférences au classicisme contre le romantisme. A ses yeux, la suprême beauté résidait plutôt dans 1 ’harmonie des proportions et la simplicité des formes que dans l’épanouissement de l’originalité et la variété des lignes. C ’est ainsi que, visitant Paris, il préfère la Madeleine à Notre-Dame et n’a pas très-bien compris la Sainte Chapelle. De même, en littérature, il apprécie mieux Casimir Delavigne que Victor Hugo, et il semble qu ’il n ’ait pas goûté Musset. »
Classicisme et romantisme, tout cela c’est des bêtises, disait Moréas mourant à son ami Maurice Barrés. Il avait parfaitement raison. Il y a la beauté, la beauté éternelle. C’est tout. Et c’est bien assez, je pense. Mais les hommes classifieront toujours et en vain. En d’immenses parties de son oeuvre, Hugo n’est-il pas un classique, puisque l’on
4 Biaise Pascal. Oeuvres. Les Grands Ecrivains de la France. T. XIII, Section VI. p. 262-3. Paris. Hachette,
GABNEAÜ
veut s’en tenir aux vieilles divisions? Classique aussi, le Musset des Contes et des Comédies etProverbes, tout le prosateur. En revanche, Casimir Delavigne est une nullité. Que Garneau l’ait préféré à Victor Hugo et à Musset, tant pis pour Garneau. Qu ’il ait aussi mieux aimé la Madeleine que Notre- Dame et la Sainte Chapelle, je l’en plains de tout mon coeur. La Madeleine est un pastiche. Notre- Dame et la Sainte Chapelle sont des créations. C’est une erreur de prêter à son « classicisme » son admiration de la Madeleine et son incompréhension des chefs d’oeuvre de ce style si improprement appelé gothique, et qui est le style français par excellence. Disons simplement que cela doit être attribué à l’imperfection de son goût, aux lacunes de sa formation artistique. — J’allais oublier de signaler une citation inexacte, page 120. Victor Hugo a été appelé, non pas « enfant de génie », mais « enfant sublime », et je crois que c’est Chateaubriand qui a prononcé ce mot.
Voilà, me semble-t-il, les seules taches que j ’ai pu apercevoir dans la monographie de M. Gustave Lanctôt. Elles ne déparent pas sensiblement son solide travail. Les qualités d’information, de jugement général, de forme qui le caractérisent, l’emportent infiniment sur les quelques faiblesses que j’ai notées. L’auteur possède bien sa matière. Il s’est parfaitement assimilé tout ce que les documents nous apprennent touchant la vie de son héros, et le retentissement que provoqua, chez nous
et à l’étranger, l’apparition de l’Histoire du Canada. Quant à la partie critique, elle aurait pu, sans doute, être plus développée, mais elle est menée avec maîtrise, elle a un accent très-personnel, parfois prenant; les appréciations qu’elle émet nous frappent par leur sain équilibre et leur justesse. Garneau reçoit dans cet auvrage un témoignage extrêmement favorable et cependant conforme à son mérite. Il est si grand qu’il n’est pas besoin, pour le louer, de faire appel à autre chose que la vérité. C’est un esprit constructif, un penseur, un voyant. M. Lanctôt met bien en relief ces qualités, comme il explique aussi les quelques fléchissements de sa discipline historique par le temps où il a écrit. Ce qui ressort avec éclat de sa consciencieuse étude, c’est l’intensité du patriotisme qui animait notre Historien National et qui fait de son oeuvre, dont bien des parties ont nécessairement vieilli, une leçon toujours opportune. Garneau a aimé passionnément son pays et sa race. Il a entrevu pour le Canada- Français l’indépendance politique. Si ce fût là un rêve, il est de ceux pour lesquels on serait heureux de mourir.
NOTE: A la page 43, M Lanctôt écrit: «L’ouvrage s’est assobri dans l’ensemble...» — Voilà un barbarisme qui aura échappé à la plume si correcte de l’auteur. — Page 106, il y a ceci: «... une phrase qui s’est épurée et renforcie. » — Cette dernière expression est dans le dictionnaire sans doute, mais donnée comme populaire. Les bons écrivains ne l’emploient pas.
NOTRE FINISTÈRE 1
C’est la Gaspésie.
Les Indiens, ces grands artistes inconscients, qui savaient enclore dans les mots l’image et la figure des clioses, avaient donné le nom de Gaspeg à cette vaste péninsule, de forme grossièrement elliptique, par quoi se termine, au nord-est, la province de Québec. Or, ce vocable veut précisément dire : bout du monde, fin de la terre. Champlain le francisa, en fit Gaspay, d’où l’on a tiré l’orthographe définitive de Gaspé.
Pays merveilleux, ayant pour ceinture splendide et flottante l’estuaire de notre fleuve, le golfe infini, et cette Méditerranée en miniature, la Baie des Chaleurs, — seulement un peu moins grand que la Belgique, mais autrement varié, pittoresque, riche en ressources inexploitées, comprenant montagnes, hauts plateaux, forêts aux essences diverses, rivières limpides et poissonneuses, une ligne de côtes où des golfes d’or fin.
se creusent en faucilles
pour trancher les moissons houleuses de la mer.
i La Gaspésie au Soleil, par Antoine Bernard, Montréal,
Merveilleux et inconnu. Inconnu dans ce qu’il a de meilleur, son âme ancienne et nouvelle. Faute d’une étude d’ensemble sur son passé et ses traditions, ses habitants même l’ignorent. Regrettable lacune, quand il s’agit d’une région ayant une histoire véritable, en marge de celle du Canada Français, et dont le présent et l’avenir sont pleins de promesses. M. Antoine Bernard a voulu suppléer à cette carence en nous donnant ce beau livre intitulé : La Gaspésie au Soleil.
L’auteur est fils de ce sol. Il a entrepris ce travail de résurrection avec une piété et un amour dont il ne fait pas mystère. Ce qui a achevé de l’y déterminer, c'est le spectacle qu’il a vu à Paris, dans les salles des Archives Nationales: M. Georges Goyau, penché sur les Origines religieuses du Canada, M. Goyau, « frêle de corps, mais puissant par la pensée et grand de coeur », dit-il. Ces qualificatifs partent d’un bon naturel, mais il est permis de les trouver excessifs. La publication par M. Emile Lauvrière de son « magistral ouvrage », — encore une épithète peu modérée, — enleva les dernières résistances. Puisque des Français s’occupent ainsi de nous révéler à nous-mêmes, n’est-il pas de notre devoir de fouiller aussi les choses de notre passé et de les tirer de leur ombre indue 1
M. Antoine Bernard a été formé aux bonnes méthodes. Cela se voit d’abord à la claire ordonnance de son ouvrage. Il est en trois parties: La Gaspésie dans son milieu ; la Gaspésie primitive ;
NOTEE FINISTÈRE
la Gaspésie moderne. La première renferme trois chapitres. Chacune des deux autres, quatre. Le tout se ferme par une Conclusion de dix pages, qui n’était pas essentielle, qui ne renferme guère que des généralités, suivies d’une amplification où je vois surtout un exercice de style.
La Gaspésie est d’abord étudiée dans son milieu géographique, dans son milieu géologique, et dans son pittoresque. Une note, au commencement du chapitre premier, porte ceci : « Certaines pages des deux premiers chapitres de ce livre pourront sembler arides au lecteur que la géographie ou la géologie n’intéresse pas. Disciple docile et convaincu, nous avons pourtant dû asseoir sur cette base notre étude historique. » Pourquoi cette précaution oratoire? Le lecteur n’en sera pas flatté, je le crains. Un auteur doit lui faire confiance, et le supposer assez réfléchi pour prendre plaisir extrême à des matières sérieuses. Au reste, le temps n’est plus où l’on traitait l’histoire par vagues approximations. Quand on aborde la vie d’un peuple, ou d’une région, le premier devoir qui s’impose est de reconstituer le milieu phj'sique. N’est-ce pas par la géographie de la France que s’ouvre la grande Histoire de Lavisse? Vidal de la Blache ne s’est pas excusé de cette nécessité. C ’est la loi du genre. La géographie, telle qu’on l’entend et qu’on la pratique de nos jours, est devenue l’une des branches les plus captivantes du savoir humain. La géologie
également. L’auteur a eu d’autant moins raison de mettre la notation susdite que ces deux premiers chapitres sont, et de beaucoup, les meilleurs de son ouvrage, ceux où il y a le plus de science, et peut-être de première main. Savez-vous ce que j’aurais fait à sa place, pour être sûr de n’encourir aucun reproche de la part du lecteur frivole, pour faire passer l’austérité des notations scientifiques? Au lieu de consacrer un chapitre à part à la Gaspésie pittoresque, j 'aurais intercalé cet élément pittoresque dans la géographie et la géologie. Il y eut été bien chez lui, d’abord, et puis, il eût servi à varier le ton des discours, sans rien sacrifier du fond. C’est la méthode que suit, et avec quel succès! Pierre Termier. Si l’on a lu, dans la Revue Universelle de décembre 1925, son article sur le Grand Canyon du Colorado, l’on a pu voir quelle poésie s’y mêle à la science la plus aride et la plus précise, et quelle oeuvre magnifique est née de cette union. Il faut en dire autant de son grand ouvrage : A la gloire de la Terre. — M. Bernard a procédé autrement. Les deux premiers chapitres y ont perdu un charme accidentel. En concentrant tout le pittoresque dans un troisième, il a réalisé une chose assez fade. Contre son attente, c’est à ce dernier que le lecteur s’intéressera le moins. « L ’éloquence continue ennuie. » La description à l’aune n’est pas plus amusante. Même un visionnaire comme Loti finit par nous lasser.
NOTEE FINISTÈRE
J’avoue ma fatigue à la lecture de ce chapitre-ci. Buies, Vigny, Lamartine, Désilets, Montpetit, sont appelés à la rescousse, mis à contribution avec plus ou moins de bonheur. L’auteur se cite lui-même, il intercale une page empruntée à un essai de jeunesse éminemment fantaisiste. Cela s’appelle du remplissage.
Après, nous entrons dans l’Histoire. Nous ne suivrons pas l’auteur pas à pas dans son enquête sur la Gaspésie à travers le Régime Français, le Régime Anglais, jusqu’à nos jours. La critique n’est pas, en soi, l’analyse minutieuse, et tout au long, d’un ouvrage. Car alors, elle dispenserait de le lire. Et, dans le cas présent, ce serait tout-à-fait dommage. Elle se distingue aussi de la recension. Qui dit critique dit jugement. C’est ce que nous essayons de faire. Première observation générale : l’auteur, jusqu’à la fin, va faire oeuvre de vulgarisation plutôt qu’originale. Je ne crois pas qu’il ait produit, pour tout ce long espace de temps, qui va de 1535 à 1925, quatre siècles, un seul document nouveau et inédit. Il doit s’en trouver pourtant. Soit qu’il n’ait pas été à même d’en chercher, soit que son but ait été plutôt d’organiser et de coordonner, vers une fin particulière, des pièces déjà existantes, il semble certain qu’il n’a rien exhumé des fonds d’archives. Il utilise le déjà vu et le déjà lu, j’entends par ceux du moins qui ne sont pas absolument des béotiens, en fait d’histoire du Canada.
Deuxième observation: sa manière d’utiliser les imprimés n’est peut-être pas en tout conforme au dernier usage. Il cite à profusion ses auteurs, il leur fait de copieux emprunts. Dans un travail d’érudition pure, cela est admis. Dans une synthèse historique, il en va autrement. Il est plus que jamais de mode de fondre dans sa narration les apports étrangers, de les assimiler, de les transposer en quelque sorte, et de marquer ainsi d’un cachet personnel la matière sur laquelle on oeuvre. Peu ou presque pas de textes intercalés. Une vaste information. Beaucoup de renseignements puisés aux meilleures sources. Mais tout cela digéré, harmonisé, mêlé à la trame unique. En histoire, l’on n’invente pas. Il est bien évident qu’il faut sortir de soi, et aller cueillir les faits là où ils sont. La moisson faite, on l’arrange, on lui donne la forme et la couleur de son esprit. A l’occasion, une référence au bas de la page indique de qui l’on s’inspire, quelle autorité l’on invoque, à quel document l’on fait allusion. Justement à propos de l’ouvrage de M. Georges Goyau, alors en cours de publication dans la Revue des Deux Mondes, le Révérend Père Léonce de Grandmaison m 'écrivait de Paris : « les articles de M. Goyau sur les Origines Mystiques du Canada nous promettent un beau livre. . . Cette fois, l’histoire sera racontée et dominée...'» J’ai souligné ce dernier mot. Il rend si bien ma pensée. L’historien va, de côté et d’autre, s’enrichir de
NOTRE FINISTÈRE
dépouilles. Une fois bien armé, il domine tout cet avoir, et le rénove dans son style. Cette opération, difficile et méritoire, l’on pourrait souhaiter que M. Antoine Bernard l’eût plus pleinement accomplie.
Ces réserves faites, et elles ont leur importance, il ne nous reste plus guère qu’à louer l’auteur de la conscience avec laquelle il a mis en faisceau des lumières dispersées, de façon à bien éclairer la Gaspésie primitive et contemporaine. Ce coin de terre, situé hors des grandes routes qui, par les forêts et les rivières, servaient de trait d’union entre l’Acadie et la Nouvelle-France, avait échappé aux entreprises colonisatrices fondées sur les bords du Saint-Laurent, et dans la riche péninsule acadienne. Cette position écartée retarda beaucoup son développement. Et les investigations des curieux d’histoire ont longtemps négligé cette région perdue. M. Bernard remonte à sa découverte par Jacques- Cartier, et nous initie à sa vie sous le régime français, 1635-1755, en un chapitre dont la première partie traite des commerçants français, la seconde des missionnaires français. A la page 122-3, de cette dernière, il y a une remarque au sujet du totem qui, chez les tribus sauvages de la Gaspésie, était remplacé par la figure d’une croix. «Il est permis de supposer, dit l’auteur, que cette tradition, qui a valu aux Micmacs de la Gaspésie et de Miramichi le nom de porte-croix, leur venait de
Jacques Cartier et des missionnaires qui les avaient visités antérieurement. » — Voilà une supposition qui ne me satisfait pas. Et il est probable que l'explication de ce signe, donnée par un vieillard de la tribu au Père Chrestien Le Clerq, et rapportée par ce dernier dans sa Nouvelle Relation (1691), est, tout compte fait, plus près de la vérité. Je ne puis m’empêcher de rapprocher ce fait d’un semblable, observé chez les sauvages mexicains, chez qui le culte de la croix existait aussi, bien antérieurement à l’arrivée des Espagnols. Je me permets de renvoyer là-dessus M. Bernard à Christus, Manuel d’ Histoire des Religions, ch. III. La Religion des anciens Mexicains, par. VI, intitulé: Quetzalcoatl et le culte de la Croix. L’auteur de ce chapitre est Camille Crivelli. Il s’agit ici d’une énigme historique très-curieuse à déchiffrer. Ce qu’il en est dit nous porte à croire que le culte de la croix chez les sauvages mexicains, et peut-être de toute l’Amérique, « car ce symbole fut retrouvé plus tard en plusieurs endroits», si tant est qu’il soit d’origine chrétienne, ce que nie l’éminent archéologue A. Chavero, remonterait au Xe siècle de notre ère.
Parmi les missionnaires français qui ont visité la Gaspésie, M. Bernard mentionne le célèbre abbé Le Loutre. L’histoire a été bien injuste envers ce prêtre remarquable qui eût aussi des qualités d’homme d’Etat. Il est la figure la plus complexe, la plus séduisante, et la plus calomniée, des annales
NOTEE FINISTÈBE
acadiennes. Nous avons cherché, notamment dans notre tome deuxième d ’ Acadie, à venger la mémoire de Le Loutre des grossières imputations dont elle a été l’objet de la part des historiens anglais, surtout Parkman, et j 'ajoute que les nôtres mêmes ont été loin d’apprécier sa carrière ardente à sa juste valeur. Le jugement qu’en porte M. Lauvrière ne brille pas par l’équité. Et j’eusse préféré que M. Bernard, au lieu de le citer, et de le prendre en quelque sorte à son compte, se fut donné la peine de se renseigner ailleurs, et plus à fond, sur les actes véritables de ce missionnaire. Cela lui aurait permis d’en tracer un portrait beaucoup plus authentique. Et, puisque j ’en suis sur ce sujet, je veux dire tout de suite que M. Bernard semble s’être hypnotisé sur l’ouvrage de M. Lauvrière: La Tragédie d’un Peuple. C’est une excellente contribution historique, sans aucun doute. Elle a eu l’avantage d’avoir une très-bonne presse, ce qui ne nuit pas. La partie qui concerne l’Acadie moderne est de beaucoup la plus originale et la plus méritante. Pour l’ancienne, pour tout ce qui regarde les prodromes de la Déportation, le drame même, et ses suites funestes, le travail de M. Lauvrière a été facilité singulièrement par celui de ses devanciers. Et l’on s’étonne un peu que cet historien, le dernier en date, ait seul les honneurs de la citation, quand des auteurs de cbez-nous lui avaient largement frayé la voie en traitant le même sujet.
Ceci soit dit sans animosité aucune envers M. Lauvrière, un parfait gentilhomme, que j’estime beaucoup. Mais il y a tendance au Canada à ne trouver bon que ce qui vient de l’étranger. C’est l’une des manifestations de cette « mentalité de vaincus », dont parle précisément M. Bernard. — Affreux barbarisme, du reste, que ce mot de mentalité! — Pareille disposition d’esprit n’est pas de nature à aider l’essor d’une littérature que nous voulons nationale. Je crois que l’on se paie surtout de mots, à ce sujet. Car, le meilleur encouragement à donner à nos écrivains est encore de les lire, au lieu d 'organiser contre eux la conspiration du silence.
Nous en sommes arrivés à cette période de l’histoire gaspésienne, qui montre une fois de plus comme la Providence sait tirer le bien du mal, dans les évènements de ce monde. Le malheur des Acadiens s’est tourné en fortune pour la Gaspésie. Bon nombre d’entre eux purent chercher refuge dans cette péninsule. C’est à partir de leur arrivée que cette région est entrée dans une phase de développement, laquelle s’est accentuée plus tard avec l’érection d’un premier diocèse à Rimouski. L’établissement récent d’un évêché, à Gaspé même, avec Mgr François-Xavier Ross, notre confrère de classe au Séminaire de Québec, pour premier titulaire, fait naître les plus magnifiques espérances d’avenir pour ce poste avancé de notre civilisation catholique et française. Les Acadiens n’ont pas
NOTEE FINISTÈRE
trouvé tout de suite en ces lieux la paix et la prospérité: il s’en est fallu de beaucoup. Si précaire d’abord qu’y ait été leur sort, à raison des harcèlements que leur firent subir les soudards anglais qui venaient de dévaster leur pays, il a été bien préférable à celui qu’enduraient leurs frères, disséminés dans les provinces royales. Au moment des dernières luttes pour la possession du Canada, ils se sont trouvés pris entre deux feux. A propos de cette guerre qui a abouti à la cession du Canada, M. Bernard parle du « voluptueux Louis XV » et de « la cour de France qui prêtaient trop complaisamment l’oreille aux propos doucereux de Voltaire, qui feignait l’indignation devant les sacrifices consentis pour garder « quelques arpents de neige » sillonnés par les Jésuites. » Il est assez étrange que des propos doucereux puissent feindre l’indignation. Voilà des sentiments qui ne vont guère ensemble. Et l’épithète «doucereux», appliquée à Voltaire, ne me semble pas des plus heureuses. Tout ceci, du reste, est lieu commun cent fois rebattu. L’auteur a eu bien de la patience de s’occuper, en note de ce passage, du Sorbonicole Aulard, qui nie, parait-il, l’authenticité du mot « arpents de neige », Y a-t-il une vérité qu ’Aulard ne nie pas, pour sauver ses dieux, les hommes de la révolution, ses grands ancêtres républicains? Cet homme est un faussaire, qui sabote à coeur d’année l’Histoire de France. Marius André et autres l’ont-ils assez
pris en flagrant délit de mutilation et de trucage de textes? Aulard et ses pareils mènent ce que René Benjamin appelle si bien « La Farce de la Sorbonne». — Je relève aussi, à la page 156, la phrase suivante : « Le cynique Lawrence est mort depuis douze ans, (nous sommes en 1772), des suites d’une orgie destinée à célébrer la conquête définitive du Canada. » — Certes, ce n’est pas moi qui me ferai l’apologiste de cette mauvaise brute que fut Charles Lawrence. Je le connais un peu trop pour cela. Mais l’histoire est l’histoire. Et elle n’a rien à gagner à forcer la note. Lawrence est mort subitement au sortir d’un bal, donné à Halifax, en l’honneur de la capitulation de Montréal. Rien ne nous autorise à croire que ce bal ait été une orgie. Casgrain dit ceci : « Lawrence mourut de la mort des persécuteurs. . .», il veut dire subitement. Mettons. Mais cette expression même, moins outrée que celle dont se sert notre auteur, prête encore à des réserves. La mort subite n’arrive pas qu ’aux persécuteurs. Et il y a des persécuteurs qui meurent tranquillement dans leur lit, tandis que de très-braves gens sont soudainement frappés.
Je disais donc que les Acadiens avaient rencontré de nombreuses difficultés, durant les premières années de leur séjour en Gaspésie. Ils s’y enracinèrent toutefois. Aux tracasseries gouvernementales succéda un autre genre de persécution, à peine moins odieux. Ils furent exploités, pour des fins
NOTEE FINISTÈRE
commerciales, par des négociants sans entrailles, ces jersiais de Robin. Le chapitre consacré au fonctionnement de ce puissant trust de pêche, est l’un des plus intéi'essants et des plus navrants de l’ouvrage. Quelle main-mise indigne sur le travail de ces pauvres gens. ! Afin de mieux les tenir en laisse, on leur refuse des terres où ils pourraient vivre indépendants, on s’oppose à l’ouverture d’écoles où puiser l’instruction. « S’ils étaient instruits, en seraient-ils plus habiles à la pêche? » dit Philippe Robin. Leur condition, voisine de l’esclavage estampillé, arracha des cris d’indignation au grand évêque Plessis, qui les visita en 1811. Et Perland, le plus méconnu de nos historiens, et pourtant quelle valeur il a! — au cours d’un voyage qu’il fit en Gaspésie, en 1836, traça un tableau sombre des misères de leur situation. Comme souvent, avec ce prêtre d’une si franche gaieté, son récit s’éclaire d’une pointe d’humeur, au détriment des despotes Robin. Je cite ce joli trait: « Un des grands principes de MM. Robin est de ne permettre aucune innovation. L’on rapporte bien des traits de leur attachement à l’ordre établi; je n’en citerai qu’un. Leurs navires de cabotage doivent se terminer en cul de poule. U y a peu d’années, leur principal charpentier, faisant un brick pour le service de la côte, crut devoir lui donner une poupe carrée. Quelques mois après, il reçut l’ordre de le défaire et de le rebâtir à poupe allongée; les chefs joi-
gnaient une injonction de conserver rigoureusement les anciens usages. »
Que cela est donc finement décoché ! Quel maître ironiste que cet abbé Ferland, ainsi que j ’ai eu l 'occasion de le noter ailleurs ! 2 Comme, sans paraître y toucher, il tire vengeance de ce que ces commerçants sans coeur infligeaient aux pêcheurs de la Gaspésie. Ce beau chapitre se termine toutefois par une anecdote qui n’a rien à voir avec le sujet, et qui vient là comme un cheveu sur la soupe. Je la supprimerais des deux mains.
Dès cette époque, d’ailleurs, ces temps héroïques, les Acadiens ont eu dans leurs prêtres-missionnaires, des défenseurs, des soutiens, des guides. La noble figure de l’abbé Bourg, premier prêtre acadien, domine cette période difficile. L’émancipation de la Gaspésie moderne, commencée vers 1800, s’est faite lentement, péniblement jusqu’en 1860, où a été inaugurée l’ère des paroisses. Ce fut le salut de ce coin de terre, comme celui de tout le Canada-Français. Cette péninsule, venue tard à la vie qui distingue depuis si longtemps notre province de Québec, doit, comme cette dernière, sa prospérité présente et ses promesses d’avenir, à sa forte et saine organisation paroissiale. Les chapitres qui en relatent les diverses étapes peuvent faire pendant à l’étude de Mgr Landrieux sur la
2 Cf. Nos Historiens, p. 174 et seq.
NOTRE FINISTÈRE
Paroisse Canadienne. Ils apportent la preuve nouvelle que, de même que les évêques et les moines ont fait l’Europe, comme l’abeille la ruche, selon le mot de l’historien Gibbon, c’est notre admirable clergé qui a fait le Canada-Français. La Gaspésie n’est pas son moindre titre à la reconnaissance de l’histoire. L’ouvrage de M. Antoine Bernard en présente l’expression.
Notre travail critique est déjà long. Comment le conclure cependant sans parler du style de l’auteur? Il mériterait plus qu’une mention. Mais je craindrais d’abuser en prolongeant davantage cette étude. Voici donc quelques notations que nous allons tâcher de faire aussi brèves et directes que possible. M. Antoine Bernard a un tempérament d’écrivain, cela me parait incontestable. Son style est non-seulement très-correct, mais encore élégant, et généralement souple. Ce qui me semble non moins certain, c’est que sa personnalité littéraire est loin d’être complètement sortie du moule. Elle n’est pas encore dégagée des influences livresques. On la sent trop sous la coupe des auteurs qui ont contribué à sa formation. Même s’il ne fleurissait ses pages d’extraits nombreux, un oeil exercé reconnaîtrait ses lectures aux empreintes qu’elles lui ont laissées. Ces empreintes ne sont pas toujours celles de géants. Je crois qu’il s’est plus nourri des modernes que des anciens. Et par anciens, je veux parler des classiques français.
Là est pourtant l’école, non pas unique sans doute, mais irremplaçable pour qui veut apprendre les secrets du bien dire. Là, et chez les latins. Il n’y a pas d’exemple d’écrivain de notre langue qui ait fait sa marque sans recourir aux sources de notre parler. Je suis sûr que M. Bernard s’est donné une culture latine. Je me permets de lui conseiller fraternellement d’approfondir cette connaissance, et aussi d’y joindre la pratique de nos maîtres immortels, du 16e, surtout du 17e siècle français. Parmi les auteurs du 18e siècle, beaucoup lui seront d’une fréquentation utile. Il y a, à l 'heure qu’il est, une renaissance du classicisme; Charles Maurras en est le chef incontesté. Qu’il aille vers ce modèle si parfait! Ses beaux dons ne s’en épanouiront que plus sûrement. Certes, je suis contre toute formation exclusive. Il faut se développer dans le sens de ses facultés. Pour cela, il importe de choisir les auteurs qui ont le plus d’affinités avec son propre talent. D’autre part, si la tendance vers eux est unique, l’on risque d’accentuer des défauts naturels. Il importe donc de procéder, dans cette matière délicate, avec un sage éclectisme, déplorable en philosophie, nécessaire en littérature, disait fort justement notre Crémazie. La manière de M. Bernard s’est fort améliorée, depuis le jour où il s’amusait à faire une collection de Coquillages. Mais il ne l’a pas encore amenée au point de perfection. Je sais qu’il y aspire. C’est fort heu-
NOTEE FINISTÈEE
reus. Il peut y arriver. Mes réflexions sincères n’ont d’autre but que de lui être utiles en ce sens. Il met encore à la voile. Il obéit à des élans de jeunesse. « Tout doux, lui dirai-je. Disciplinez votre imagination. Cela vous permettra d’en tirer des effets plus définitifs. Soyez sobre. Observez la simplicité divine. » Mais voici que je verse dans la prosopopée. Et moi qui voulais finir par lui faire remarquer que celle par laquelle se termine son ouvrage me paraissait passée de mode, et si longue. Deux pages de ce style : en vérité, c’est essoufflant. Le frère Marie-Victorin avait souvent adopté des variations de ce genre dans ses croquis des Madelinots. Ce n’était pas une raison de recommencer. Le style « cher frère » n’est pas nécessairement un modèle. Laissons cette forme qui date un peu. Et trouvons un autre secret de mêler la force à la grâce. M. Bernard doit chercher surtout le naturel dans le style. Tout le reste lui sera donné par surcroît.