DE NOTRE HISTOIRE LITTÉRAIRE
Nous avons de nombreux historiens, pour ce qui est de notre vie politique et civile, et même religieuse. Monographies, annales, études d’ensemble, larges synthèses, toutes les formes de notre passé ont été étudiées avec soin. Seule notre littérature peut se plaindre de n’avoir pas encore trouvé son Tacite ou son Tite-Live. Est-ce donc qu’elle n’existe pas, comme des esprits chagrins l’ont prétendu? Ou est-elle seulement dans les langes, ainsi que le veulent des messieurs à peine moins moroses? L’une des questions les plus oiseuses que l’on puisse se poser est bien celle-ci : avons-nous une littérature? Au lieu de gloser là-dessus, il vaudrait mieux, je crois, s’efforcer de créer quelque oeuvre de mérite. Ce serait faire un meilleur emploi de son temps. Toutes ces creuses théories ne riment à rien. Ou, si elles servent à quelque chose, c ’est à se dispenser de prendre connaissance de notre production intellectuelle déjà acquise. Notre apathie à l’égard des oeuvres de chez nous a tant besoin d’excuses! En voici une toute prête: comment s’in-
téresser à une littérature qui n’existe pas, ou qui n’en est encore qu’à ses premiers vagissements? Si cela était vrai, nous ferions une lamentable exception parmi les peuples civilisés.
Que l’on dise tout le mal que l’on voudra de nos ouvrages, que l’on en critique le fond et la forme, il demeure certain que la quantité de ces publications est considérable, depuis les origines jusqu’à nos jours. Depuis les origines, lesquelles remontent, selon nous, à l’établissement de la colonie. Et ici, je me sépare d’une opinion que d’aucuns ont voulu imposer, et qui risque de prévaloir, si personne n’ose discuter ses titres, à savoir que notre littérature n’aurait commencé qu’après la conquête. Il me semble difficile d’admettre ce point de vue historique, qui rétrécit singulièrement notre horizon. 1 Sommes-nous donc si riches que nous puissions sacrifier des oeuvres comme celles de Champlain, de Lescarbot, de Charlevoix, comme les Relations des Jésuites, où il y a des beautés de premier ordre ? N’est-ce pas, en effet, Gilbert Chinard, qui, citant une page du Père de Brébeuf sur le culte des morts chez les Indiens, démontre que cela est aussi beau que du Chateaubriand? 2 Et
1 Dans Nos Historiens, et sous l’empire de certaines influences, j ’ai soutenu cette opinion. Mais doctior factus seipso auctor mutavit sententiam .
2 L’Exotisme dans la littérature française du XVII e siècle.