LAURE CONAN
Mme Laure Conan est la première romancière que le Canada ait produite.
Que l’on ne s’étonne pas que les femmes aient été si lentes, chez nous, à entrer dans les lettres, et que leur apparition dans le royaume de l’idéal ne date guère que d’une quarantaine d’années. C’est, en effet, aux alentours de 1880 qu’à été publié Anfjéline de Montbrun ; et ce roman, signé d’un non» féminin, marque une époque. Jusque-là, le beau sexe ne s’était pas avisé d’écrire pour le public, et non seulement nous ne lui devions pas de roman, mais nous ne pouvions mettre à son avoir de production littéraire d’aucune sorte. La vie pour plusieurs avait dû être assez romanesque cependant, et je m’imagine que les romans « vécus » n’ont pas fait défaut. L’on gardait pour soi les incidents plus ou moins dramatiques par lesquels l’on avait pu passer; l’on ne songeait pas à les transposer en
i Angéline de Montbrun. A l'Oeuvre et à l’Epreuve. L’Oublié.
art ou à s’évader dans la région des fictions pures pour en tirer ce qui s’appelle une oeuvre. C’est Laure Conan qui a eu le mérite d’ouvrir la voie. Si son geste semblait un peu tardif, si 1 ’on trouvait étrange qu’un pays qui a trois cents ans d’existence ait attendu si longtemps avant d’avoir une femme écrivain, je ferais remarquer qu’au point de vue littéraire nous ne sommes pas si vieux que cela, qu’en réalité notre littérature ne compte pas beaucoup plus d’un demi-siècle, qu’elle est donc encore toute jeune, déjà riche pourtant et pleine de promesses d’avenir.
A qui voudrait savoir comment il se fait que ce soit seulement au cours du siècle dernier que notre littérature ait vraiment pris naissance, je dirais: étudiez notre histoire, reportez-vous à nos temps primitifs, voyez un peu les luttes que nos pères ont eu à soutenir simplement pour rester français : et vous constaterez que ce n’est pas au milieu de la bataille, dans une résistance de tous les jours à l’envahisseur de la nationalité, quand les relations avec l’ancienne mère-patrie étaient interrompues, et qu 'aucun secours ne leur venait plus de la France intellectuelle, non, ce n’est pas dans de pareilles conditions que nos ancêtres pouvaient songer beaucoup à cultiver les lettres. Mais ils faisaient mieux qu’écrire, ils faisaient et composaient l’histoire, ils amassaient des matériaux pour les écrivains futurs. Et nous verrons tout à l’heure, par l’exemple même
UNE ROMANCIÈRE CANADIENNE
de Laure Conan, quels trésors d’inspirations l’on peut puiser dans l’épopée de grandeur et d’héroïsme que nos aïeux ont signée de leur sang.