‹ Estat de la Perse en 1660Chapitre 162 sur 276 · Mehter · texte numérisé non relu

Mehter

modernes, mais pour en défaire les fondemens, ainsi qu’en France, nous faisons faire aux villageois dans les garennes pour déterrer les renards et les blaireaux après que l’on les a enfumés dans leurs tanières.

Ils se battent encor avec du canon ; leurs batteries sont accommodées à la nécessité et simplicité du païs. Quelques sacs de laines et toiles sont pendus pour mettre le canonnier et boute feu à l’ombre des mousquetades ; de jetter des bombes et des grenades et de contraindre les assiégés de s’enterrer tout vifs, l’on ne sçaitceque c’est. Leur batterie continue de jour, mais de nuict, le canon et le canonnier se reposent. Ils feront aussi quelques mines y mettant de la poudre, qui d’ordinaire, s’éventent et produisent des effets auxquels ils ne s’attendent pas.

Le grand maistre de l’artillerie s’appelle icy toupchi bachi (maistre ou chef des canonniers), et il a plusieurs ouvriers soubs soy.

Leurs forteresses icy sont à l’antique : il y a force tours de distance endistance, du reste, la muraille est plane, sans dehors; il y a quelques fossés à demi comblés dans la campagne ou bien le rocher escarpé rend la place de difficile accès.

Tous nos termes de fortifications régulières n’existent point dans la langue persienne, et par conséquent, on trouve encor moins dans leur pais ces prodiges d’architecture militaire qui, édifiés suivant les règles de la géométrie et de l'expérience journalière, à raison des assauts, font morfondre les assiégeants au dehors pour ne pouvoir se loger au dedans.

Finissons donc notre milice et l’art militaire persien, qu’aucuns de nos autheurs nous voudroient persuader passer les nostres ; car, quand ils nous font une description d’évolution persienne, vous diriez qu’ils leur font danser les cinq pas avec une tranquillité d’esprit et une composition de corps et de mouvement toutes particulières, le chef de file avec sa longue queue venant au lieu du serre file et cesfuy-cy eu la place de l’autre, le

bataillon occupant le mesme terrain. Ainsi, nous sommes portés à croire beaucoup plus de l’estranger qu’il y en a, et cà négliger et comme mespriser ce que nous possédons de parfaict pour le chercher au dehors, ce qui toutefois est une marque de nostre acquis, car un butor se croira lousiours le plus ravissant personnage, comme nous l’expérimentons icy.

Des personnes de la plume.

Venons maintenant à la plume, qui, quoy qu’elle ne soit icy que bois, estant de petites cannes des Indes, est maniée avec plus de profit et de dextérité par trois sortes de conditions, sçavoir, les docteurs, la justice et la chambre des comptes, que le tranchant de l’espée des précédents ; laquelle espée, sans garde pour conserver la main, courbée presque comme une faucille, pesante à la main comme la hache d’un bûcheron, est coupante (quoy que d’un seul costé, l’autre estant plat et espois d’un tiers de poulce) plus par son poids que par son fil tranchant, quoy que l’on nous aye voulu faire passer cet acier qui vient des Indes pour ce fabuleux acier de Damas qui tranche les landiers en les regardant seulement, et ne disant pas qu’il casse comme verre s’il se trouve la moindre résistance, ce qui provient de l’excès du soufre dont il n’a pas bien esté purgé. Pour marque de cela, prenez de la limeure d’iceluy et la jettez dans le feu : elle se mettra à flammescher comme le soufre, poix, résine roiisin ou poudre à canon jettés dans le feu. Son grain deslié et menu au possible tromperoit nos ouvriers, lesquels le mettant au feu et luy donnant une chaude, passant la couleur de cerise et venant à blanchir, en le mettant sur l’enclume, il se trouveroit qu’il ne resteroit rien soubs le marteau, le tout s’enfuyant de çà et de là comme de l’argile embrasée, avec une infinité d’estincelles.

Pour revenir à nostre damasquineure, cela ne provient sinon

que des parties hétérogènes de cet acier, lequel, pour n’estre pas bien conroyé et soudé ensemble^ comme est la matière de nos arcs, espées, sçavoir acier et fer ne sont pas bien meslés ensemble pour ne faire qu’un corps homogène partout. Mettant sur icehiy acier bien poli et limé, un peu de couperose détrempée en eau et chauffée, elle mange les parties les plus tendres; les plus dures luy résistant, font dans cet acier une espèce de marbrure ou séparation de veines inégales et interrompues que nous appelions damasquineure, avec une telle vénération que en maniant seulement tels instrumens, nous regardons au bout de nos doigts s’ils ne nous ont point coupés.

Après cette digression, pour retourner à nos docteurs ou gens de plume, les premiers sont ceux qui ont quelques relations à l’église mahométane. Le premier desquels s’appelle cedre \ ou par honneur sedaret pnod ^ qui peust s’interpréter le refuge ou azile. Celuy-cy est le premier qui a en sa disposition tout le bien légué qu’ils appellent mal vefke^^ et le partage à qui bon luy semble, comme à ceux qu’ils appellent ahel éslehekak'' (ceux qui en conscience peuvent et sont dignes de vivre du bien légué), duquel il y a grand stimule de conscience d’user si l’on peust vivre d’autre revenu ou occupation^ particulièrement au dire des rebutés de cette fortune qui n’en peuvent rien accrocher, car s’ils pouvolent mordre, ils changeroient bien vite de note.

Ensuite sont les moiichteIied^% qui sont docteurs consommés dans toutes les sciences et cognoissances, tant spéculatives que pratiques de leur loy, comme purifications, prières, morales, et dont ils ne manquent pas. Ce degré ne s’acquiert que par un

1. Sedr, docteur investi de la plus haute fonction de la magistrature,

2. Sedaret penâh, asyle de la magistrature suprême, «L djjlju>

3. Mali vaqf, les biens de main morte, provenant de legs pieux, jU

■i. Ehli islihqaq, les gens de mérite, dignes de remplir les fonctions qui leur sont confiées, jlÜ-l JibI

5. Moudjtehid, littéralement, celui qui combat pour la foi, magistrat qui éclaircit les points de doctrine et les cas de conscience,

long exercice de vie pliarisaïque, ayant, pendant longues années, parune saincteté feinte, fait cognoislre au peuple qu’ils sont détachés des alakat dwiia'^ (embrouilles du monde), et se sont tout à fait consacrés au culte divin. Vous les verrez avec un habit tout blanc, comme un fumier reveslu de neige, le chapelet à la main, roullant les yeux en teste comme toutintravestispour Dieu, le long des mes, avec une contenance d’hypocrite qui faict paraistre à l’extérieur ce que le monde lu y preste. Cette posture estudiée faict venir l’eau au moulin, mais leur plus grand mal de teste est d'en voir plusieurs autres dans la mesme ville ou quartier, qui prennent le même train et aspirent au mesme but. Ce ne sont qu’émulation, jalousies et médisances les uns des autres. Leurs tabis^ ou suivants sont en mesme mouvement ; un chacun tasche d’amasser un grand nombre d’escoliers, talebelme^ pour les enseigner, qui sont autant de trompettes pour faire esclater et retentir son choJieret (renommée ou réputation), à quoy ils visent seulement; et si la science n’est suffisante pour s’amasser un grand nombre de prosélytes, ils taschent de le faire par argent, déférence et honnestetés. Ils taschent de se placer en les plus fameuses mosquées, à faire là le pich namaz^ et que le plus beau monde leur fasse \ikteda''. Ce sont de petits martyrs du diable, car dans un quartier l’on les tiendra pour mouselland , sans contredit tels, et dans l’autre pour fasek dunia pereste^ (corrompu qui adore le monde). Il faut, selon le dire du peuple, qu’ils sachent soixante-dix sciences, qu’ils puissent

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