COMMERCE DE PERSE
Mémoire du Député de Marseille (1690).
Le commerce de Perse en France n’est pas à establir; il l’est depuis des siècles, d’une manière dont la France se trouve bien. Il seroit très dangereux de le détourner de la Méditerranée pour le faire passer par l’Océan.
Lorsqu'on a proposé cette nouveauté, on s’est figuré qu’on épargneroit par là les frais des caravanes ou transport des marchandises par terre dans la Turquie, les proffits de la première main, et les droits des douanes du Grand Seigneur.
Les dépenses des caravanes sont peu de chose, à cause de l’abondance des victuailles et de la sobriété des chameaux et de ceux qui les conduisent. Les négocians arméniens et juifs qui font ce commerce se contentent d’un proffit fort modique ; l’objet des douanes du Grand Seigneur est plus considérable et le priver de ses droits, ce seroit s’exposer à des grands malheurs.
Mais, on doit faire réflexion à ce que la navigation de France en Perse est prodigieusement longue et difficile ; il faut nécessairement pour y arriver, contourner l’Affrique, passer deux fois sous la ligne
équinoxiale, et y repasser deux autres fois en revenant, dont les marchandises sont altérées ou gastées au lieu que la voye ordinaire de la Méditerranée est très courte et seure, sans que les marchandises en soient emdommagées; un moindre vaisseau et un quart de l’équipage suffisent. Tout cela est capable de suppléer à l’économie qu’on peut se proposer, et au-delà.
Le plus ou moins d’économie n’est pourtant pas ce qui demande les grandes réflexions qui sont nécessaires dans une affaire de cette importance où il s’agist de faire essay d’une nouvelle manière de faire un mesme commerce, le succès de laquelle est incertain, et de s’exposer visiblement à perdre les establissemens anciens et importans qui subsistent dans les Echelles du Levant, lorsqu’elles entretiennent un commerce qui contient celuy de tout l’Estat.
Les soyes, laines, drogues et autres marchandises de Perse qui sont portées aux Echelles, font une des principales parties du commerce desdites Echelles. Les mêmes marchandises produisent un frêt aux vaisseaux françois qui y portent les denrées et ouvrages des manufactures de France, sans lequel frêt, ils ne sçauroient continuer ladite navigation. En commerce qui vient à estre démembré est ordinairement perdu. On a esté sur le point d’en faire la triste expérience dans le même commerce du Levant, dans un cas tout pareil , mais bien moins important, ce fut lorsqu’on en détourna les épiceries. La moindre nouvelle secousse est capable de le détruire tout à fait. Les Anglois et les Hollandois se flattent déjà du doux espoir de voir déserter les sujets du Roy et leur céder la place dans le Levant. Ils méditent continuellement ce coup d’Estat qui abîmeroit tout le commerce de France pour toujours.
D’ailleurs, suivant les anciens édits renouvellés par celuy du mois de mars 1669, et les arrests rendus en conséquence, les soyes ne peuvent absolument, sous prétexte d’entrepost, ni autrement, entrer dans aucun port de France, que celuy de Marseille, et les autres marchandises de Perse ne peuvent entrer en franchise que par le même port et par le seul port de Rouen, en payant vingt pour cent de leur valeur, le tout, à peine de confiscation, en telle sorte que tous les autres ports de France sont prohibés. Les motifs de ces règlemens sont principalement ;
1" De conserver les importantes manufactures de soyeries de Lyon et les privilèges de la ville où elles doivent estre portées de Marseille sans pouvoir estre débalées dans la route.
Le second de faire valoir les fermes des droits du Roy, et en assurer la levée dans les bureaux establis.
APPEiNDICE
Le troisiesme d’osier aux Anglois et aux Hollandois le commerce desdites soyes et marchandises de Perse en France, pour laisser lieu aux sujets du Roy d‘en profiter, d’entretenir leur navigation et de l’augmenter.
Le quatriesme d'empescher que la France ne devînt débitrice du prix desdiles marchandises envers lesdites deux nations, toujours attentives à se rendre créancières de ce Royaume par toutes sortes de moyens, pour attirer par là nos espèces, et varier le prix des changes à leur avantage et à nostre préjudice.
Ces molifs sont devenus plus puissans que jamais depuis que par les traités de paix de Riswik et d’Utrecht, que nous exécutons avec les Hollandois, ceux cyontla faculté défaire le commerce du Lovant et de Perse aux mesmes conditions que les propres sujets du Roy. En telle sorte que, si nous avions laliberlé de détourner le commerce de Perse de la voye ordinaire de la Méditerranée, pour le faire passer par l’Océan, sans nous assujelir aux seuls ports de Marseille et de Roüen, et au droit de vingt pourcent dans ce dernier, les Hollandois, en vertu des susdits traités feroienl, dès à présent, ledit commerce, non seulement en concours avec nous, mais encore ils le feroient seuls à nostre exclusion après nos premiers voyages, parce qu’ils ont déjà depuis longtemps des establissemens en Perse. Nous n’y en avons aucun et nous ne sçaurions nous y establir et y subsister avec eux et avec les Anglois qui y sont encore plus puissans, outre que nous n'avons pas des denrées à y porter.
H s’ensuit de là que l’essay que nous ferions de ce commerce de Perse en France par l’Océan ne pourroit servir qu'à ruiner, par celte diversion et par la cessation des caravanes, le commerce du Levant en France en faveur desdites deux nations qui y augmenteroient le leur par la diminution et le dérangement du nostre et à donner en même temps aux Hollandois, la liberté de voiturer dès à présent, pour toujours, avec litre, les marchandises de Perse en franchise dans tous les ports prohibés du Royaume, lorsqu’ils les auroient chargées dans l’Océan, supposé (et voicy le point) que ces marchandises peussent estre regardées comme dénaturées et rendues libres par la seule raison qu’elles n’auroient pas esté chargées comme à l’ordinaire, et comme de tout tems, dans la Méditerranée, mais dans l’Océan.
On pourroit avoir été üatté de cet espoir de liberté et de franchise, sans avoir consulté le conseil de commerce, par quelques particuliers qui, suscités peut-eslre, par les Hollandois, ont paru dans des dispositions d’envoyer des vaisseaux charger dans le golfe d’Ormus
APPENDICE
des marchandises de Perse pour les porter en France. S’ils venoient à exécuter témérairement leurs projets, et qu’à leur retour, ils ne trouvassent ni celte liberté , ni celte franchise, ce seroit s’estre ruiné, et si elles leur estoient accordées, ce seroit céder ledit commerce pour toujours aux Hollandois, parce que par les susdits traités conclus à Riswik et à Utrecht, il leur est accordé la même liberté qu’aux sujets du Roy dans le commerce maritime.
Ainsy, il paroit nécessaire que le conseil ait la bonté d’expliquer ses intentions là-dessus, ou qu’elles soient rendues publiques, avant que, sur quelque exemple, des sujets du Roy veuillent avoir droit d’introduire en France les marchandises de Perse, non seulement par le port de Roüen avec exemption du droit de 20 pour 100, mais encore par tous les ports prohibés et passagers du Royaume avec la même exemption et avec les autres franchises et modérations des droits des fermes du Roy.